Scène VII
SUZANNE, M™" WALTEK, WALTER.
Walter, à sa fenime. — Eh bien ! ils sont partis!. Comme c'est agréable !
Suzanne. — Oh !... ils ont très bien compris... ïu vas tout à fait bien, maman?
Mme Walter. — Ce n'était rien, ma chérie... Un malaise absurde, un étourdissement...
Walter. — Trop mystique ! trop mystique !... Ils sont partis ensemble?
Suzanne. — Varenne est allé au Palais-Royal. Bel-Ami l'a suivi.
Walter.
ensemble?.
Suzanne, moi.
Walter. — Tu n'aurais pas dû le permettre !
Suzanne. — Pourquoi?
Walter. — Il n'est pas convenable qu'un homme jeune reste ainsi avec une jeune fille...
Suzanne. — Mais ça nous est arrivé souvent.
Walter. — C'est possible !... mais je désire que ç^ n'arrive plus, et je saisis cette occasion de te le dire !
Suzanne. — Quelle drôle d'idée !
Mme W\\LTER. — En effet, je ne vois pas...
Walter. — Tu ne vois pas, tu ne vois pas... Tu ne vois rien... Toujours loin de notre pauvre monde...
M™e Walter. — Je te prie de m'expliquer...
Walter. — Eh l)ien ! ce soir, Georges Duroy a osé me demander la main de Mademoiselle...
, M™« Walter. — Ce n'est pas possible !
Walter. — Et il m'a laissé entendre qu'elle ne serait pas opposée à ce mariage...
M"* Walter. — Voyons, voyons !... C'est impossible... Il a osé?...
Walter. — Il ne m'a pas parlé nettement... ce n'est pas son habitude : il est adroit ! il garde toujours une porte de sortie... Mais j'ai bien compris.
Mme Walter. — Tu as cru comprendre.
Walter. — Mais, sapristi, je sais bien ce que parler veut dire.
Suzanne. — Papa a raison... Bel-Ami veut m'épouser.
Mme Walter. — Et toi?
Suzanne. — Moi ! je l'aime.
Walter. — Tu vois : c'est franc, c'est net !
Mme W'alter. — Quelle horreur !
Walter. — Eh bien ! réponds !... dis à ta fille ce que tu penses de ce mariage... Allons ! va !
Mme Walter. — Ma chérie, ma petite Suzanne, tu dis que tu l'aimes... mais en es-tu bien sûre?... Tu vois un homme qui te paraît brillant, qui est aimable avec toi, qui s'efforce de te plaire... et tu crois l'aimer. Je suis certaine que tu ne l'aimes pas.
Suzanne. — .Te l'aime.
Mme Walter. — Voyons, voyons, ce n'est pas possible... je sais bien que ce n'est pas possible... Pourquoi l'aimerais-tu?... Il y a autour de nous des hommes qui sont plus intelligents, plus séduisants... Il y a... il y a... Enfin, il y en a... il y en a beaucoup.
Suzanne. — .le l'aime !
Mme Walter. — Mais non ! mais ncm, ma petite fille... tu crois l'aimer... tu es sincère ; mais l'amour, c'est autre chose... je t'affirme que c'est autre chose. Tu ne souffres pas quand il est absent, n'est-ce paa? tu ne te désespères pas, quand il ne te regarde pas? tu n'attends pas, en tremblant, une de ses paroles.
Suzanne. — Maman, je n'ai nulle raison de souffrir, puisqu'il m'aime.
Mme W'alter. — Il t'aime? il t'aime !... Tu oses dire qu'il t'aime!... Il n'aime personne, tu entends, personne ! Il est incapable d'aimer ! il n'a aimé aucune femme... Pourquoi t'aimerait-il, toi?
Walter. — Ta mère a raison !... ce qu'il aime c'est ta fortune. Mais il ne la tient pas encore ; il ne remettra plus
les pieds ici, et je vais m'en séparer... Domain il ne fera plus partie du journal.
Suzanne. — Mais pourquoi?... qu'a-t-il fait?... de quoi sommes-nous coupables?... Il m'aime et veut m'épouser ! C'est un crime !
Walter. — Tu ne crois pas que j'ai amassé des millions pour te donner à un petit journaliste.
Suzanne. — Il dirige avec toi ton journal. Walter. — Personne ne dirige avec moi. .le suis le seul maître de la Vie française, sache-le, ma petite.
Suzanne. — Enfin, ce n'est pas un petit journaliste. Walter. — Si tu te souvenais, il y a quelques années !... Demande à ta mère... Hein?... Tu te rappelles quand Forestier nous l'a présenté? Un joli cadeau qu'il nous a fait. Un reporter de troisième ordre.
Mme Walter. — Aucun talent... On était obligé derefaire ses articles.
Walter. — H ne savait même pas l'orthographe. Suzanne. — Il n'en a que plus de mérite à occuper sa situation.
Walter. — Conmient y est-il arrivé, à cette situation? Mme Walter. — Nous nous sommes longtemps demandé comment il vivait.
Walter. — Il touchait trois cents francs par mois au journal, et il en dépensait deux mille... Ah !... un joli monsieur !... Il en a exploité, des gens...
Mme Walter. — Sans parler de Madeleine Forestier... Walter. — Ma pauvre petite, nous ne pouvons même pas t'expliquer ce que c'est que ce monsieur... Imagine ce qu'il y a de plus vil...
Suzanne. — Ce n'est pas vrai !... ce n"est pas vrai ! Walter. — Tu oses me donner un démenti? Suzanne. — Alors !je ne comprends plus... Vous avez laissé approcher de moi un homme que vous teniez en profond mépris?... Que voulez-vous que je pense?... Mais ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai !... Papa a dit vingt fois qu'il l'aimait comme son fils, et toi aussi maman, tu l'ai mais...
Mme Walter. — Je l'aimais... moi, je raimais? Suzanne. — Aujourd'hui, vous voulez me faire peur pour que je renonce à ce mariage... Vous avez dépassé la mesure... Manqué !
Mme W'alter. — Enfin, si on te prouvait... Suzanne. — Quoi?... Je l'aime, je l'aime !... Si vraiment, c'est un bandit, eh bien ! j'aime un bandit.
Mme Walter. — En tout cas, tu n'as- que dix-neuf ans, tu as besoin de notre consentement et tu ne l'obtiendras pas.
Walter. — Ah ! non.
Suzanne. — J'attendrai !
Walter. — Je te mettrai dans un couvent, moi. Mme W'alter. — Pas de menace !... tu ne la mettras pas dans un couvent ; c'est tout à fait inutile... Suzanne réfléchira... Tu sais bien, ma chérie, que nous ne voulons que ton bonheur !... Tu en es bien persuadée? Suzanne. — Oui, maman...
Mme Walter. — Tu le dis mal... Va, nous reparlerons de tout cela... Il est tard... .Je regrette que ton père ait provoqué ce soir cette discussion.
Walter. — C'est ma faute !... c'est moi qui vais être puni.
Mme Walter. — Ce n'est pas l'heure de prendre des résolutions... Demain, je parlerai à Bel-Ami ; il comprendra...
Suzanne. — Je ne veux pas que tu lui parles. Mme Walter. — Pourquoi donc?
Suzanne. — Tu lui diras qu'il vous doit tout... tu feras appel à sa délicatesse...
Walter. — - Sa délicatesse !... ah ! ah !... sa délicatesse ! la délicatesse de liel-Ami !... Tu es tout à fait folle ! je commence à croire vraiment que tu l'aimes.
Mme Walter. — Je te promets que je n'emploierai pas de tels arguments.
Suzanne. — Je ne veux pas que vous l'éloigniez de mbi... .Je ne veux pas !
Mme W'alter. — Du calme ! du calme I... Nous reparlerons de tout cela.
Suzanne. — Papa î papa !... laisse-moi espérer ! Ne t'en va pas ainsi !... Dis-moi que peut-être tu consentiras... Walter. — Liiisse-moi tranquille.
Suzanne. — Et toi, maman, tu sais bien que je l'adore... tu ne peux pas me désespérer, toi ! toi, que j'aime tant !... Si tu savais ! il parle toujours de toi avec un tel respect. Mme Walter. — Assez !
Suzanne. — Youif ne le connaissez pas !... ce sera vraiment pour vous un enfant... Maman, tu as toujours regretté de n'avoir pas eu de lils ! P^h bien ! ce sera ton fils ! Voyons, voyons ! réponds-moi !... tu me fais peur !...
Mme Waltek. — Jamais !... jamais !... jamais !...
VValtek. — Ta mère a raison! (3f . et JV/">« W aller sort eni.)