‹ Bel-amiChapitre 72 sur 77 · Scène IX · texte numérisé non relu

Scène IX

M-ne WALTEK, puis WALTEK.

La voix de M™*^ Walter. — Suzanne !... Tu n'entends pas !... le téléphone !... Mets le commutateur sur l'appartement de ton père ! (Nouvelle sonnerie. M"^'- Walter entre, allume l'électricité. A Vappareil.) Allô !... c'est le journal?... Je vous mets en communication avec M. Walter... {Elle tourne le commutateur.) Suzanne !... tu es déjà couchée? {Elle va à la porte de la chaynbre.) Suzanne !... Suzanne !... Ouvre-moi!... {Elle frappe à la porte.) Suzanne!... Suzanne!... {Elle court à Vautre porte.) Walter !... Walter !...

Walter. — Quoi?... quoi?.

M me Walter. — Viens vite... viens vite !...

Walter, accourant. — Qu'y a-t-il?

]\lme Walter. — Suzanne est enfermée dans sa chambre ! elle ne répond pas !

Walter. — Bon Dieu ! {Il donne un coup d'épaule dans la porte, i/ui cède.) Elle n'est pas là !

^me Walter. — Dans le cabinet de toilette?

Walter ♦/ court. — Elle n'est pas là !

M me Walter. — - Ah ! la fenêtre est ouverte... Je n'ose pas regarder.

Walter. — Tu es folle !... tu es folle!... {Il va vers la fenêtre et regarde doucement.) Non... non... il n'y a rien !... il n'y a rien !... Bon Dieu ! que j'ai eu peur !... Ma petite, ma petite Suzanne !

M™« Walter. — Il faut appeler Juliette, l'interroger.

Walter. — Non !... non !... il ne faut mettre personne au courant...

\lme Walter. — Que crqis-tu donc?

Walter. — Je ne sais pas !... je ne sais pas !... elle est peut-être en bas, dans le salon... elle a peut-être oublié quelque chose... Ne nous affolons pas, voyons ! (M^" Walter va dans la chambre.)

Walter. — Elle va revenir... elle va revenir.

\lme Walter revient. — Regarde.

Walter. — Quoi?

Mme W'alter. — Une lettre pour nous.

Waltek. — Eh bien ! ouvre-la.

Mme Walter. — Je ne peux pas !... je ne peux pas. Walter. — Donne... donne donc !... (Ses mains tremblent aussi.) C'est inouï de ne pas commander à ses nerfs l

Mme Walter (Mme Véra Sergine )

LE MONDE ILLUSTRE

(Il parvient ù ouvrir la Icitre.) Ah J... la coquine !... la coquine... elle s'est enfuie avec lui !... Et lui, la canaille !... il la tient... la canaille.

31 me "Walter. — Il l'a enlevée?

Waltek. — Parbleu !... nous n'avons plus qu'à céder;.. Ah ! il est fort !... la crapule !

M">« Walter. — Il faut empêcher; il faut avertir la police.

Walter. — Il faut nous taire... Tu vas raconter à la police que ta fille s'est sauvée avec son amant !

31 me Walter. — Il n'est pas son amant... Je ne veux pas !...

Walter. - — • Non... il va la respecter, n'est-ce pas?... Silence !... silence !... il a gagné... payons !... et pas de scandale.

jjme Walter. — - Jamais, tu entends, jamais...

Walter. — Mais quoi? jamais ! jamais !... Tu répètes toujours la même chose... Tu ne comprends donc pas qu'il la tient, qu'il nous tient... Attendons qu'il nous donne des nouvelles... Ça ne tardera pas.

31 me Walter. — Donne-lui de l'argent... beaucoup d'argent...

Walter. — Ce n'est pas un imbécile... Il a des millions entre les mains... tu crois qu'il va nous les rendre... Et puis, que feras-tu de ta fille ?

3jmc Walter. — Il ne faut pas qu'elle devienne la femme do cet homme.

Walter. — Oh ! n'exagérons pas !

3Xme Walter. — C'est un misérable !... Tu le disais toimême tout à l'heure.

Walter. — Tout à l'heure... ce n'était pas notre gendre.

M">« Walter. — Notre gendre... (Riant follement.) Ah ! ah ! ah ! notre gendre... Ecoute, je te jure que ce mariage est impossible... je te jure...

Walter. — Dis que ça t'embête !... Et ça m'embête aussi... Mais impossible, ça ne signifie rien... Pourquoi impossible ?

]Vjme Walter. — Je crierai à tout le monde... à toiit le monde...

Walter. — Quoi?... qu'est-ce que tu diras?... Tu es folle!...

3lme Walter. - — Ah ! oui... je deviens folle !... je ne sais pas de quoi je suis capable ! Je le tuerai, tu sais... Et cette Suzanne ! cette Suzanne, qui nous a trompés, qui nous a tout caché...

Walter. — Allons ! allons ! il faut du calme... il faut trouver une histoire pour expliquer aux domestiques l'absence de Suzanne... Ce n'est pas difficile... Et puis, je vais au journal ; je dirai que Duroy a dû partir subitement en voyage... Une affaire sensationnelle...

31 me W.\LTER. — Ne me laisse pas ainsi...

Walter. — Mais, sapristi, il faut que le journal paraisse; ils sont affolés, là-bas... ils viennent de téléphoner pour annoncer que Duroy n'est pas là... Il m'est très nécessaire, ce garçon : c'est un autre moi-même ; j'aurai là un associé de premier ordre... Suzanne l'aime... Eh bien ! quoi !... En somme, il n'y a pas de quoi se désespérer... Entre nous, il m'est plus sympathique (^ue le mari de Rose... ce mondain idiot...

M"»* Walter. — Tu oublies donc tout ce qu'il a fait?...

Walter. — Oui... des débuts un pou difficiles... Tout le monde a eu des débuts difficiles.

Mme Walter. — C'est un bandit!

Walter. ■ — • Quand on a de l'ambition, on n'est pas toujours strictement honnête... Ne fais pas la petite bouche. . . T'es-tu jamais demandé d'où venait ma galette?... Tu la dépenses cependant...

3f me Walter. — Oh ! je vivrais avec rien.

Walter. ■ — • Entendu. . . niais, depuis des années, tu estrès bien dans le luxe... Et ton père qui était un petit banquier, crois-tu qu'il était digne du prix Monthyon?... Nous n'avons pas le droit d'être si fiers.

Mme Walter. — Mais c'est un crime, comprends-tu? un crime de donner Suzanne à cet homme.

Walter. ■ — Pourquoi un crime?... Quoi? que sais-tu donc sur Duroy?... Ce que tu as changé d'opinion !... C'est toi qui l'as attiré ici !

Mme Walter. — Moi?

Walter. — Mais oui... toi... Je me rappelle très bien... C'est toi qui me l'as désigné pour les Echos... Et Bel-Ami par ci, et Bel- Ami par là... Vous en étiez toutes folles... La Marelle, Madeleine Forestier, et toi aussi... Ettoi aussi, parfaitement... Je ne dis pas que tu aies été pour lui aussi tendre que les autres...

Mme Walter. — Pourquoi pas?

Walter. — Ne dis pas de bêtises... Assez !... assez !... Rien, tu m'entends... rien ne peut empêcher ce mariage... Tais-toi î... tais-toi !... ne me dis rien ; ne me raconte pas des histoires pour me faire changer d'avis. Pas de cris, pas de racontars de femmes nervevises. J'en ai assez de ta neurasthénie... Je vais au journal... Bonsoir (Il sort).

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