CHAPITRE IX
l'une des plus riches de la chrétienté par la prodigieuse quantité de beaux marbres et de précieux tableaux que la piété de trois siècles y a accumulés.
Mais tout l'intérêt de ses dix-huit chapelles et de ses hautes murailles bourrées de chefs-d'œuvre s'efface tout d'abord devant ce seul attrait, cette seule émotion : le tombeau de RubensJ C'est à Saint-Jacques, dans la chapelle absidale située précisément derrière le chœur, que repose le glorieux chef et l'héritier suprême de la peinture flamande. Cette chapelle est entièrement consacrée à sa mémoire, et ce n'est <iue justice. L'autel en marbre n'offre rien de particulier qu'une statue , de même matière , de la Vierge , dont l'auteur est Duquesnoy , et que Rubens avait rapportée d'un voyage en Italie. La pierre tumulaire du grand peintre , encastrée de niveau avec le parvis , porte une longue inscription latine composée par l'honorable Gevartius ( Van Gevaert ) , et que M. Viardot regarde , non sans quelque raison , comme surabondante. « 11 suffisait , dit-il , d'inscrire ce seul mot : Rubens. >» Cela est assez vrai, et pourtant l'épitaphe a l'avantage de résumer les rares mérites du peintre des rois et du roi des peintres, comme on l'a souvent qualifié, et, entre autres détails intéressants , d'apprendre au visiteur , qui l'ignore quelquefois , que Rubens commença par se distinguer dans la connaissance de l'histoire, des sciences, des beaux-arts et de toutes les branches de la littérature , ce dont témoigne l'extraordinaire variété de son talent, et ce qui confirme pleinement la théorie de Ghiberti sur les conditions voulues pour devenir grand artiste. La même inscription , comme si Rubens lui-même l'eût composée , s'appesantit bien moins sur sa supériorité comme peintre que sur ses talents diplomatiques , et elle rappelle notamment que le grand Anversois fut « secrétaire du conseil privé de Philippe IV, roi des Espagnes et des Indes ; qu'en cette qualité il remplit une mission pour Philippe près de Charles P',
roi de la Grande-Bretagne , et eut Tkabiieté et Thonneair de conclure un traité de paix entre ces deux puisfiants monarques. »
Cette inscription n*est nullement exagérée, et , comme document biographique et de mœurs, elle a certainement son intérêt. Il en résulte clairement que les contemporains de Rubens, comme lui-même peut-être , étaient moins flattés de ce titre « d'Apelles de tous les âges, » qu'ils lui décernaient <;ependant, que de celui « d'homme d'État, » et de l'importance politique que lui avait value de proche en proche son immeufie prépondérance artistique.
Mais ce qui donne à cette chapelle moirtuaire un inco«nparable relief, c'est le monument de famille que Rubens a pris soin de s'ériger lui-même , sibi ponendum curavit , dans .ce prodigieux tableau intitulé Sainte familhy et où tous les plus proches de Rubens se groupent autour de lui-même C{>stumé en saint Georges, tout rayonnant de force et de virile dignité. Son père est représenté sous les traits de saint Jérôme , et ses deux femmes sous ceux de Marthe et de Madeleine. Quant à la Vierge, c'est le fameux cAapt^a» de paille si connu dans le monde artistique , c'est-à-dire cette jeune demoiselle Lunden dont le peintre était épris d'un amour peutêtre plus que pittoresque, qui lui servait souvent de mod^, et de qui il a laissé ce célèbre portrait, d'une valeur inestimable, dont les Anglais sont devenus, par la toute-puissance des livres sterling, les fortunés dépositaires. Ce tableau n'est pas un tableau ; c'est une vision lumineuse; c'est un ëclair qui foudroie le spectateur à travers les plis entre-bâiUés de la fameuse serge verte dont nous avons déjà parlé, insigne nominal des chefs-d'œuvre, et qui jamais ne fut mieux placé que ^omme rideau et égide de cette éblouissante toile. Aussi la •conservation en est-elle parfaite, et k tableau flamboie comme en 1625, année où Rubens le peignit d'enthousiasaie; ^'était quinze ans avant sa mort.