CHAPITRE IX
il a plus de noblesse et de couleur que la plupart des maîtres italiens dont il s*inspira.
Nous arrivons au grand Pierre-Paul; il ne compte pas moins de dix-huit toiles au musée d'Anvers. Suivons-les par ordre de catalogue, en désignant les principales :
Le Sauveur en croix entre les deux larrons est la première. Admirable ! trouvons-nous écrit sur notre livret. Ad^ mirableest le mot. Quelle science de raccourcis! Quelle couleur et quel effet !
Suit une Sainte Thérèse ifitercédant pour les âmes du Purgatoire. Le Christ est plein d'une dignité affable. Par contre, l'expression de la sainte Thérèse est un peu fausse ; son visage est presque souriant : il aurait dû être tout autre. Les âmes souffrantes du Purgatoire sont un peu vulgaires; mais c'est le côté faible de Rubens, dont l'idéal fut toujours le moindre défaut.
Le Sauveur mort entre les bras de son père vient ensuite. Le raccourci est d'une exécution irréprochable ; mais l'ensemble de la figure est un peu trivial et mou.
h' Éducation de la Vierge est un bien joli tableau. Nous employons le mot joli à dessein ; car le spiritualisme ou l'idéal manque par trop à cette toile.
La Communion de saint François d'Assises forme une sorte dépendant à la Dernière communion de saint Jérôme ^ du Dominiquin. Le saint François est nu comme le saint Jérôme. C'est un défaut ici et là; mais l'expression rachète amplement cette faute. Celte composition de Rubens brille moins à l'œil, mais elle est plus sévère, plus ascétique et plus fortement conçue que la plupart 3e ses toiles. Cette magnifique page fut vendue, en 1619, pour la somme de 750 florins, dont on conserve la quittance.
V Adoration des Mages est un sujet que Rubens a traité nombre de fois et varié à l'infini. Celle d'Anvers, dite aux chamea'uXy se distingue entre toutes par une rangée de ces
difformes animaux, qui en cM5cup€ Varrière-plan. C'est une composition vaste et superbe , mais entachée de quelque itivialité.
On voit ensuite , du même, une esquisse oa répétition en petit de la fameuse Descente de croix. Rubens a répété jusqu*à satiété les copies de ce tableau. U en existe une autre fort belle àLouvain, dans une galerie particulière.
Le Christ montrant ses plaies à saint Thomas^ le Portrait du haurgmestre Rockocx^ grand ami de Rubens, et celui dUAdrienne Ferez ^ épouse de Rpckocx, sont trois morceaux excellents et trës' finis.
Il y a ensuite un Christ descendu de la croix ^ admirable ; c'est la mort même ; un Saint Jean VÉvangéliste, une Vierge à l'enfant , un Sauveur en croix dont nous ne dirons rien ; une Sainte famille par trop réaliste , comme on dit de nos jours , mais charmante , et enfin plusieurs esquisses d'ares et de chars de triomphe , composées à l'occasion de l'entrée solennelle de Farchiduc Ferdinand à Anvers, morceaux magnifiques de composition et même de couleur , bien que tracés évidemment au galop et d'un seul coup de brosse.
Bien qu'après Rubens il soit difficile de se passionner pour un peintre flamand quelconque , ne laissons pas de poursuivre notre revue.
Gaspard de Crayer, élève de Coxie et contemporain de l'héritier suprême delà peinture flamande, a au musée d'Anvers un Lis au désert , plus sévère et plus sombre que n'est d'habitude la manière lumineuse de ce maître, un peu noir même, mais aussi plus expressif.
Corneille de Voss , le plus grand des trois de Voss , a plusieurs fort beaux tableaux ; mais tout s'efface devant un simple portrait du concierge de la corporation de Saint-Luc, dont Corneille fut le doyen. Ce portrait est un chef-d'œuvre , et , comme figure et comme accessoires, il rivalise avec les meilleurs du grand maître lui-même et soutient la
GUÂPITI^ IX. ir>i
comparaison avec celui du bourgmestre Rockocx. Le mo« dèle est horrible; le portrait, admirable. C'est un de ces triomphes comme Victor Hugo seul en remporte chez les modernes.
Jacques Jordaëns, ce second des grands élèves de Rubens, n'est pas très-brillamment représenté au musée de sa patrie , et je me trouve ni dans son Adoratiofi des bergers , m dans son allégorie confuse et forcée de laZoe humaine basée sur là loi divine , ni même dans sa Cme , les qualités de force et de fougue qui le caractérisent à un si haut degré.
Mais diut! et chapeau bas. Voici venir Van Dyck. Son Christ e»-eroîx, entre saint Dominique et sainte Catherine de Sienne, est une chose merveilleuse, pleine de dignité, de pureté et de couleur. Deux tableaux représentant le Sauveur mort sur les genoux de la Vierge, traités avec quelques variantes , ont moins de brillant, mais plus d'expression peutêtre et de noblesse que les figures de Rubens. La peintune de Van Dyck, j'ai déjà eu , je crois, occasion d'en faire la remarque, pousse un peu au noir. Un autre petit Christ en croix (c'est au moins le dixième que je connaisse du même maître, mais ils sont tous très-beaux) n'est point inférieur âux trois tableaux précédents. Enfin, deux portraits merveilleux, celui de Scaglia, plénipotentiaire au traité de Munster, et de Malderus, évéque d'Anvers, complètent l'œuvre insuffisant, quant au nombre , mais du reste si éminent , de Van Dyck dans cette rare et nationale collection.
Gérard Seghers a fait , entre autres belles œuvres , un Mariage de la Vierge , charmant tableau plein de dignité. Daniel Seghers et Corneille Schut nse sont associés pour encadrer de guirlandes de fleurs, admirables de coloris et de fondu , des figures de saints personnages peints par Schut. Van Thulden, l'un des élèves favoris de Rnbens, qui travailla avec lui à la galerie du Luxembourg {Histoire de Marie de Médicis), a, au musée d'Anvers, cinq ou six tableaux hauts
i5â LA BELGIQUE.
en couleur, recoiûmandables, estimables, mais secondaires. Sneyders a du gibier qu'on pourrait dire vivant^ s'il n'était mort , sur une table ; et , ce qui vaut mieux encore , un combat de Cygnes dans l'eau se défendant contre un chien^ tableau très-vrai , très-dramatique.
Nous passons sur les Luc François, les Willaerts, les Van Mol , pour arriver à Téniers , le jeune , bien entendu- Il a d'abord une Vue de Flandre , dont le fond est un paysage , le devant, un groupe de fumeurs, au bas duquel il faut écrire: «t Parfait, délicieux ! >» Mais il en a un autre très-bizarre, et qui sort tout à fait de son genre favori ; c'est Valenciennes secourue par don Juan d'Autriche contre les maréchaux de Turenne et de la Ferté, en 1656. Une faute de la Ferté amena le déblocus de la place, fait d'armes dont Téniers eut la mission pittoresque de conserver le souvenir. Il s'en tira k merveille. Ce tableau n'est guère que de l'ornementation animée; mais les détails en sont d'une finesse exquise.
Voici Pierre Thys, fort bon élève de Van Dyck , plus semblable toutefois à Rubens qu'à son maître , avec une assez bonne Assomption et un Ange qui présente sainte Françoise à Jésus-^Christ et à la Vierge. Ce dernier tableau , d'une fort belle couleur, est en même temps très-naïf: on croirait voir, n'étaient le titre et le costume des personnages, une Présentation dans le monde.
Jean-Ërasme Quellyn , surnommé le Jeuile, et le meilleur des deux, a beaucoup de tableaux, dont le plus saillant est une Piscine de Bethsaïde, prodigieuse toile très-vaste , trèsconfuse , mais dont on peut dire que cela ressemble tout à la fois k Michel-Ange pour l'immensité, et k Rubens, ou plutôt k Jordaëns, pour la couleur.
U y a ensuite deux Gaspard Van Osptal : un portrait et un Christ apparaissant à une sainte carmélite j dont on jurerait que la tête a été peinte par Van Dyck.
Boyermans, élève de ce dernier, et l'un des meilleurs , qui