‹ BellahChapitre 7 sur 10 · A ÉGLÉ · texte numérisé non relu

A ÉGLÉ

Vous accusez l'Amour, l'Amour en rit tout bas ; Car, en le décriant, vous augmentez sa gloire. Quand vous niez ce dieu, vous nous forcez d'y croire, Et vous le faites naître en disant qu'il n'est pas.

— Voilà qui est sans doute fort bien filé, dit le jeune abbé ; mais il me semble que je trouve dans ma mémoire quelque chose de plus vif encore. Jugez-en, madame.

— A ce bouquet charmant que pour toi l'on a fait, Je vois, gentille Églé, qu'aujourd'hui c'est ta fête.

— Non, me repondit-elle avec un air honnête, C'est moi qui l'ai cueilli pour orner mon corset.

— C'est donc, lui dis-je alors, la fête du bouquet.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria le duc avec un air d'enthousiasme exagéré, que celui-là me plaît ! Véritablement, mesdames, c'est comme qui ferait une chute sur un lit de roses!...

— Moi, dit M. de Kergant, je voudrais qu'on nouri* les auteurs de ces choses-là avec de la pommade.

— Tenez, notre hôte, quand on a fait en personne un quatrain à une dame qui avait un chien sur ses noux, on est mal venu...

—Permettez, monsieur le duc, interrompit en riant le vieux marquis, il faut savoir l'histoire de ce quatrain je Fai fait, c'est vrai...

— Ah ! ah ! dit le duc, nous vous tenons !

— Mais c'était un défi ; ma parole était engagée, il fallait le faire... ou mourir.

— Parbleu ! Marquis, vous teniez donc bien à la vie dans ce temps-là ?

M. de Kergant se préparait à répondre sur le même ton de légèreté, quand tout à coup il vit sa fille se lever, puis demeurer droite et immobile, les joues pâles et l'œil fixé, avec une expression de stupeur, vers Fangle de la salle où s'ouvrait la porte d'entrée. La moitié des convives avaient en même temps porté leurs regards dans cette direction avec un air d'extrême surprise et même d'alarme. M. de Kergant se retourna avec précipitation et aperçut près de la porte le commandant Hervé en uniforme républicain, la tête nue et sans épée. Le marquis se leva. Andrée avait poussé un cri.

— Monsieur le marquis, dit aussitôt Pelven, dont le visage doux et grave était un peu altéré par la fatigue et par l'émotion, je viens vous demander l'hospitalité» Pour des motifs qu'il vous est aisé de deviner, il n'y a plus de sûreté pour moi dans les rangs républicains. Averti à temps du sort qui m'attendait, j'ai cru qu'il y

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îurait plus de folie que de courage à ne pas m'y soustraire. Puisque je suis un proscrit, je viens parmi les proscrits. Si j'ai trop compté, Monsieur, sur votre ancienne amitié, j'irai traîner ailleurs une vie malheureuse, dont ne veut plus cette cause terrible à laquelle j'avais tant sacrifié.

Tous les convives avaient écouté dans un silence morne les paroles du jeune officier ; tous les yeux étaient attachés sur le marquis, dont les traits avaient perdu leur expression passagère de bonhomie enjouée pour reprendre le cai ictère de noble sévérité qui leur était habituel. — Monsieur de Pelven..., dit-il en faisant un pas vers son hôte inattendu ; mais, au lieu de poursuivre la phrase solennelle que ce début annonçait, il saisit tout à coup le jeune homme par la main, et l'attirant brusquement sur sa poitrine : — Hervé ! s'écria-t-il d'une voix attendrie, mon fils, mon enfant, soyez le bienvenu !

Cet accueil, que Hervé n'avait pas espéré, le troubla jusqu'au fond du cœur. En recevant l'embrassement chaleureux du vieillard, il sentit passer dans ses veines un frisson glacial. La pensée du double rôle qu'il jouait pour la première fois de sa vie lui traversa l'esprit comme un remords, et, tandis qu'il balbutiait les mots de reconnaissance et de dévouement, une teinte plus vive nuança ses joues brunies ; mais, son

œil ayant rencontré soudain te regard éfincelant du personnage que mademoiselle de Kergant avait à sa droite, il recouvra à l'instant toute la fermeté de sa résolution.

Cependant le marquis s'était retourné vers ses convives : — Messieurs, leur dit-il, voici le fils du comte de Pelven. Il a été entraîné aux idées révolutionnaires par l'enthousiasme de jeunesse qui égara nos plus grands noms à l'aurore trompeuse de ces jours de deuil. Je ne doute pas qu'il n'ait reconnu dès longtemps et déploré ses illusions. Des circonstances que vous connaissez viennent de briser les chaînes qu'un point d'honneur exagéré lui avait forgées. Je vous prie de l'accueillir comme un homme de cœur et comme le fils de mon affection.

Les convives répondirent par une vive acclamation accompagnée du choc bruyant des verres; un seul, celui qui, malgré sa jeunesse, paraissait être le premier parmi eux, se contenta d'incliner la tête avec une gravité polie.

Hervé, sur l'invitation du marquis, avait pris place à côté d'Andrée, qui lui faisait fête par ses transports mêlés de rires et de larmes. Mademoiselle de Kergant, plus réservée ou plus pénétrante, n'avait accordé au compagnon de son enfance d'autre témoignage de

qu'elle jetait sur lui à la dérobée paraissaient empreints d'un sentiment de doute et d'inquiétude.

Un silence embarrassé succédait peu à peu au mouvement tumultueux dont l'arrivée du républicain avait été l'occasion. Le remarquable voisin de mademoiselle de Kergant avait seul conservé son air d'aisance supérieure ; il essayait, avec une sollicitude pleine de bon goût, de ranimer l'entretien que la présence d'un uniforme exécré semblait avoir glacé sur les lèvres des assistants. Le timbre de sa voix, d'une sonorité mélodieuse et doucement métallique, frappa Hervé comme un souvenir. Le jeune commandant ne doutait pas qu'il n'eût devant lui ce chef mystérieux, l'ennemi et le rival qu'il était venu chercher, le héros royaliste qui, en si peu de jours, avait porté si haut l'éclat de son nom de guerre. Il l'étudiait avec une curiosité émue et sombre. C'était un homme de la plus petite taille qui se puisse concilier avec la beauté mâle et avec la grâce : il pouvait avoir de vingt -cinq à trente ans, des cheveux noirs encadraient son front élevé et large, sa bouche était dessinée avec une délicatesse un peu molle ; mais ce détail, d'un charme à peine digne d'un homme, était racheté par la fierté du front, par les lignes hardies d'un nez aquiîin aux ailes un peu ouvertes, et surtout par le rayonnement presque insoutenable du regard.

Pelven crut retrouver dans la physionomie de Tinconnu quelques-uns des traits caractéristiques d'une famille illustre ; mais il devait à son éducation patricienne des renseignements trop précis et trop minutieux sur le personnel de la maison de Bourbon, pour ne pas reconnaître sur-le-champ qu'aucun des noms attribués par l'opinion publique au jeune chef qu'il avait devant les yeux ne lui appartenait réellement. Quel qu'il fût toutefois, son attitude et ses façons étaient souveraines : nul ne paraissait lui contester le droit d'agir en prince, et il en usait avec une assurance tempérée par la plus exquise politesse. Sa parole courait comme une flamme à travers le cercle des convives, rapide, affable, entraînante, pénétrant dans les esprits les plus rudes comme dans les plus cultivés, appropriant la plaisanterie ou l'éloge au goût et aux habitudes de chacun avec une flexibilité surprenante de ton et de langage. Toutes les séductions et tous les genres de victoire semblaient promis à cette nature comblée de tous les dons, qui alliait une sorte de grâce voluptueuse à l'attrait imposant de la force, et qui parlait avec la même éloquence aux soldats et aux femmes. Toutefois cette riche médaille ne pouvait manquer d'avoir son revers : un appréciateur délicat eût étt? choqué par l'éclat même de tant de ressources et de qualités jetées en dehors, pour ainsi dire, sans

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réserve, et qui pouvaient faire douter s'il restait quelque chose au fond. Il paraissait plus naturel d'accepter ce jeune homme pour maître que de le prendre pour ami.

Hervé ne put s'empêcher de tressaillir quand il s'entendit nommer par celui qui était l'objet de son avide attention, et à qui nous donnerons désormais son surnom de Fleur-de-Lis : — Monsieur de Pelven, disait-il en le saluant de son verre, soulïVirez-vous que je boive à l'heureux accident qui nou> vaut l'avantage, très-apprécié par nous, de vous posséder ?

— Monsieur, répondit Hervé en s'eftbrçant de sourire, ou je me trompe fort, ou c'est vous qu'on en doit remercier, s'il y a lieu toutefois à des remercîments.

— Mon Dieu ! monsieur le comte, reprit Fieur-de- Lis avec un accent pénétré et affectueux, ou je me trompe fort moi-même, ou vous ne me pardonnez pas, mais là, bien chrétiennement, la liberté que j'ai prise de disposer de vos services à votre insu.

— Ma foi, monsieur, dit gaiement Hervé, je vous avoue que j'ai encore sur le cœur un certain coup d'assommoir. . .

— Ah ! Dieu merci ! je ne l'ai pas sur h conscience, moi. George, je vous en prie, mon ami, revendiquez vos actes... Je ne veux pas que votre poing reste entre M. de Pelven et moi... Voici l'assomnieur,

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mon cher comte, ajouta le jeune homme en montrant à Hervé une espèce de paysan aux épaules carrées, à .a tête ronde, dont la cravate flottante laissait voir un cou d'Hercule... Vous pardonnerez à George quand vous l'aurez vu au feu, j'en suis sûr.

— Excusez, monsieur le comte, dit George en L sant entendre un gros rire, mail il s'agissait de nous sauver tous, et puis un coup de poing ne deshonore pas.

— Je ne dis pas qu'il m'ait déshonoré, mon ami, répliqua Hervé, mais il m'a fait mal. Je suppose, monsieur George, que vous étiez une des dames qui lavaient leur linge cette nuit-là dans la vallée de la Groac'h ? Puis-je vous demander sans indiscrétion le motif de cette mascarade, tout aimable d'ailleurs?

— Ah ! ne m'en parlez pas ! dit Fleur-de-Lis ; ces Bretons sont si braves, qu'ils en sont fous ! Ils voulaient me faire accueil par cette drôlerie qui nous causa tout Tembarras du monde.

— Et ne puis-je savoir, monsieur George, reprit Hervé, en vertu de quelle sorcellerie vous a\ez pu essuyer notre feu impunément ?

— Ah ! monsieur, répondit George, c'est que mes gars ont de l'aplomb, voyez-vous ! Je les ai habitués à courir sur l'artillerie en se jetant à plat ventre de

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temps en temps pour laisser passer la mitraille... Vous avez pu juger vous-même avec quelle précision ils font cette manœuvre.

Mademoiselle de Kergant se leva de table comme l'intrépide partisan achevait de parler ; elle prit la main que lui offrait Fleur-de-Lis, et tous les convives passèrent à leur suite dans un salon voisin, que décoraient des portraits de famille. Hervé, en revoyant ces graves figures d'ancêtres, témoins vénérés de son enfance, protecteurs domestiques de ses paisibles années, ne put se défendre d'un retour amer sur les chagrins et les agitations de l'heure présente. Tandis que la société, dispersée par groupes dans le salon, se livrait à une de ces conversations expansives auxquelles dispose un bon repas, il se retira dans l'embrasure profonde d'une fenêtre. Il y était à peine, qu'il vit Bell ah s'approcher avec une apparence souriante et distraite, en lançant quelques mots derrière elle aux personnes voisines ; puis, changeant de ton et de visage dès qu'elle fut tout près de lui : — Hervé, que venezvous faire ici ? dit-elle rapidement et à demi-voix.

— Dieu m'est témoin, répondit le jeune homme, que j'aurais souffert la mort la plus ignominieuse plutôt que d'y mettre les pieds, si j'avais pu soupçonner ce que j'y devais voir, ce que j'y devais entendre. . — C'est une énigme, monsieur de Pelven? de-

manda Bellah avec cette hauteur tranquille qui étai une de ses grâces.

— J'étais, il y a une heure, dans le bois de sapins, Bellah.

— Dans le bois de sapins ? répéta mademoiselle de Kergant en répondant au coup d'œil accusateur de Hervé par un regard d'une limpidité virginale. La voix de son père qui l'appelait coupa court à cette explication ; la jeune fille haussa légèrement les épaules, leva ses beaux yeux vers le ciel, et s'éloigna d'un air pensif.

Quand on s'étonne de la facilité avec laquelle un homme d'esprit se laisse tromper par la femme qu'il aime, on oublie le penchant naturel de notre cœur à l'espérance. La perspective du malheureux est pleine d'illusions ; il est le complice empressé des ruses dans lesquelles on l'enveloppe : ce sont nos faibles mains qui présentent à une femme le voile dont elle nous aveugle. Un seul mot, un geste de surprise avaient suffi pour combattre et pour vaincre à demi dans l'esprit de Hervé des témoignages qui, l'instant d'auparavant, lui semblaient irrécusables. Il se rappelait l'âme fière et innocente de sa sœur d'adoption, il voyait encore briller la pure lumière de ses yeux, il oubliait la perfection d'hypocrisie qui peut ceindre un iront pervers de cette auréole décevante, et il se reprochait déjà

d'avoir outragé, sur de vagues soupçons, une créature digne de son respect. Cependant cette scène du bois de sapins était bien réelle. Au moment où ce souvenir plongeait Hervé dans de nouvelles anxiétés, une femme frôla en passant le rideau derrière lequel il était à moitié caché ; il leva ia tète et reconnut la figure pâle et énergique d'Alix. Quelque invraisemblable que put être Tidée qu'éveilla soudain cette vision dans L'esprit du jeune homme, il ne laissa pas de l'accueillir comme un renfort pour ses doutes et pour ses espérances ; mais, en reportant son attention vers un groupe animé où figuraient Bellah et Fleur-de-Lis, Hervé put se convaincre que le jeune héros royaliste, s'il n'avait pas encore à sa haine tous les titres qu'il lui avait supposés, ne négligeait rien du moins pour les obtenir. On voyait que la présence de Bellah relevait au-dessus de lui-même et qu'il prétendait lui plaire : c'était à elle que ses yeux dédiaient chacune de ses paroles; il faisait étinceler devant elle toutes set richesses, il l'environnait de tous ses prestiges, comme d'un cercla magique. Bellah, quelle que fût la profondeur de ses impressions, était évidemment sous le charme de cette fascination ; Hervé put même lii r dans les yeux de la jeune fille une sorte d'admiration passionnée, qui fit aussitô renaître tous ses doutes ei toute sa colère. Se rappelant le but ventable de son

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voyage à Kergant, il s'accusa de n'être pas encore sorti de son rôle emprunté et de garder son masque plus longtemps qu'il n'était nécessaire, lise rapprocha sans affectation de son redoutable rival, et, saisissant un moment où celui-ci cessait de parler : — Monsieur, lui dit- il, me serait-il permis de vous entretenir un instant avant de me lier pour jamais à la cause que vous représentez si bien ? Je ne suis pas, assurément, dans une situation à mettre un prix à mes services, mais mon caractère, parmi vous, a besoin d'être clairement défini, pour votre satisfaction comme pour la mienne, j'ajoute pour mon honneur. Je ne crois pas me tromper, Monsieur, en vous attribuant toute l'autorité qu'il faut pour prononcer sans appel dans tout ce qui me regarde.

L'œil perçant du jeune royaliste n'avait pas cessé, pendant ces paroles, d'étudier attentivement le visage de celui qui les prononçait ; un sourire d'une expression singulière apparut sur ses lèvres quand il répondit : — Je suis tout à vos ordres, monsieur de Peiven, et vous ne faites que prévenir mes vœux... La soirée * -m '>elle, je crois... une promenade au jardin vous agrée-*-elle?... Nous causerons là tout à notre aise. — lien e v 'inclina. — Mais, mon Dieu ! mon cher hôte, repril Fleur-de-Lis en s'adressant au marquis de Kergui*t, est-ce que nuus traitons M. de Peiven en prison-

nier ? Je remarque qu'il n'a point d'épée : c'est, pour un brave militaire comme lui, une mortification bien imméritée, qui ne se prolongera pas une minute de plus, si vous avez un peu d'égard à ma prière.

— Vous me faites souvenir, monsieur le duc, dit le marquis, que le moment est venu de restituer à Hervé une partie de son héritage, dont je l'ai frustré jusqu'ici. — Tout en parlant, le marquis s'était approché d'une console ; il prit une épée qui reposait sur un carreau de velours et la présenta à Hervé : — Mon cher enfant, reprit-il, ceci est à vous ; l'épée de votre père ne pouvait armer qu'une main fidèle. Je vous la remets avec la confiance qu'elle ne sera jamais tournée contre notre croix sainte ni contre nos saintes fleurs de lis.

A ces mots, le jeune duc sourit encore. — Je me porte garant pour M. de Pelven, dit-il, que cette confiance est bien placée... et qu'elle vient fort à point, ajouta-t-il plus bas, en tournant sur ses talons et en se dirigeant vers la porte. Pelven ceignit l'épée, en remerciant M. de Kergant avec cette réserve un peu froide qui avait marqué depuis son arrivée toutp sa conduite vis-à-vis du gentilhomme, et que celui-ci expliquait par l'embarras naturel de ce retour obligé. Puis il suivit Fleur-de-Lis hors du salon.

Les deux jeunes gens traversèrent un vestibule pa-

voisé de vieilles armures, passèrent un pont jeté sur les fossés et se trouvèrent bientôt dans le jardin du château. Par un accord tacite, ils continuèrent de marcher rapidement, comme s'ils ne trouvaient pas de lieu assez solitaire pour l'explication qui se préparait, et dont chacun d'eux semblait également avoir mesuré la portée. Gomme ils approchaient du bois de sapins, un bruit de pas précipités se fit entendre derrière eux. Ils s'arrêtèrent ; l'instant d'après, mademoiselle de Kergant les rejoignit. — Pardon, messieurs, dit-elle d'une voix haletante; monsieur Hervé, il faut que je vous parle.

Hervé ne put réprimer un geste de violent dépit. — Mademoiselle, veuillez m'excuser, dit-il; mais vous avez entendu la requête que j'ai adressée à monsieur... à monsieur le duc ; il a bien voulu me l'accorder, et il serait en droit d'accuser ma courtoisie, si je différais...

— Monsieur le duc, interrompit Bellah avec vivacité, est trop courtois lui-même pour ne pas me céder son tour d'audience.

— Assurément, dit Fleur-de-Lis sur un ton contraint qui ne lui était pas ordinaire, mademoiselle de Kergant ne peut attendre de moi qu'une absolue soumission à ses moindres désirs; mais monsieur de Pel-

Iven serait injuste envers moi s'il croyait être le seul que ce délai afflige . — S'inclinant profondément sur ces "

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paroles, Je jeune chef quitta la place et disparut dans l'épaisseur du bois.

Mademoiselle de Kergant remonta de quelques pas dans le jardin, jusqu'à ce qu'elle fût certaine de n'être entendue que de celui à qui elle s'adressait: — Hervé, dit-elle alors en s'arrêtant et en lui touchant le bras, cela ne sera pas. . . cela ne peut pas être !

— Que voulez-vous dire? répliqua Hervé ; vous vous méprenez certainement sur mes desseins.

— Pas plus qu'il ne s'y est trompé lui-même : m;is cela ne sera pas, non ! quand je devrais aller chercher mon père et lui dire tout. Hervé, ne me réduisez pas à cette extrémité horrible, je vous en supplie.

— Cette extrémité est bien inutile, puisqu'il vous suffit d'un mot pour m'ôter tout désir et tout prétexte raisonnable de pousser plus loin cette affaire ; mais écoutez-moi bien : si vous refusez de dire ce mot, il ne vous restera, je vous le jure, qu'à me livrer de vos propres mains à la mort, car vous connaissez votre père. — Bellah, la femme que j'ai vue, il y a une heure, près d'ici, dans les bras de ce jeune homme..* cette femme, voyons, parlez !

Mademoiselle de Kergant chancela; elle vint s'appuyer contre le piédestal d'une statue et demeura quelque temps la tête baissée sans répondre ; sa respiration était pressée 'Cl douloureuse; enfin, elle pari?

sans lever les yeux. — Cette femme, dit-elle, d'un accent étouiïé, c'était moi.

— Vous ! vous ! puissances du ciel ! s'écria Hervé en reculant de deux pas avec une sorte d'épouvante.

Ainsi, reprit-il après un court silence... oui, je veux encore cet aveu de vos lèvres... ainsi, il est votre amant?

Bellah, dont l'attitude était brisée, cacha sa tête dans ses deux mains, et sa voix, faible comme un souffle, murmura : — Mon amant, oui!

— C'est bien. Adieu, dit Hervé.

— Où allez-vous? reprit mademoiselle de Kergant en saisissant par un geste d'égarement la main d'Hervé; qu'allez-vous devenir?... que voulez -vous ?... que vaisje dire à mon père?

— Dites-lui que j'étais venu ici comme espion, chargez-moi des noms les plus vils, peu m'importe : votre bouche ne peut plus flétrir personne. Adieu.

tEn achevant ces mots, Hervé secoua doucement la main qui s'attachait à la sienne et s'éloigna d'un pas rapide, tandis que la jeune fille éperdue tombait à genoux devant le piédestal, les cheveux épars et la poitrine agitée de sanglots, image d'une suppliante au uied d'un autel antique.

Vous m'êtes, en dormant, un peu triste appnru; J'ai craint qu'il ne fût vrai ; je suis vite accouru. (La Fo.ntàine, Les Deux An.it.)

pelven franchit la brèche du talus qui séparait le jardin de la prairie voisine, et rentra dans la sombre avenue par la barrière à laquelle son cheval était encore attaché. Le pauvre animal, oublié au milieu de tant de préoccupatious, fit entendre un faible hennissement en reconnaissant son maître et allongea sa tête fatiguée pour implorer une caressée II n'y a pas d'homme dont la vie n'ait compté une de ces heures marquées par la trahison et l'ingratitude, où un témoignage d'attachement de la part de l'être le plus humble nous pénètre l'âme et nous rend plus vive l'idée de notre abandon. Quand notre cœur est plein, il faut peu de chose pour le faire déborder. Hervé, murmurant quelques mots confus, flatta de la main son vieux compagnon de périls et de batailles, puis il s'assit sur le

revers de la haie, et deux larmes tombèrent de ses yeux.

Après quelques minutes données à d'amères méditations, le jeune homme se leva et redressa le front avec énergie, comme pour faire face à la destinée. Il y a du moins cela de bon dans la certitude d'un malheur, qu'elle ôte tout prétexte à ces alternatives de crainte et d'espoir qui énervent l'âme. De quelque côté que Hervé tournât sa pensée, elle ne rencontrait que des douleurs, des obstacles et une sorte d'impossibilité de vivre. En même temps que le passé, l'avenir manquait sous ses pieds : les rêves de noble activité, de services rendus, de gloire acquise, toutes les mâles consolations auxquelles un homme peut demander l'oubli d'une faiblesse inutile et le repos d'un cœur dédaigné, tout lui était refusé. Contre toute prévision, sa folle entreprise n'avait sauvé ni son amour ni son honneur, et elle lui laissait la vie. Seul, dans ce pays ennemi, quel espoir lui restait-il maintenant de reconquérir par une action d'éclat l'estime des siens? Où irait-il, également suspect aux deux partis, traître aux yeux de l'un et de l'autre ? Sous quelle tente ou sous quelle chaumière abriter, pour une nuit, sa tête, dévouée aux vengeances des deux camps ?

Perdu dans ces réflexions sans issue, lejeune homme Hait arrivé, dans sa promenade distraite, à l'extrémité

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de l'avenue la plus éloignée du château, quand son oreille fut frappée soudain par le bruit mesuré d'une marche militaire; avant qu'il eût pu se mettre sur ses gardes il se vit entouré de baïonnettes et sentit la pointe d'un sabre sur sa poitrine : — Rends-toi, qui que tu sois, dit une voix brève et impérieuse.

— Francis ! s'écria Pelven.

— Hervé ! répondit le petit lieutenant en abaissant son sabre et en saisissant la main de son ami, Hervé ! que Dieu soit loué ! Je n'espérais pas vous revoir vivant !

— Francis ! répéta Hervé au comble de la surprise, que signifie cela? D'où venez-vous?... Comment avezvous pu?... qui avez-vous là ?

— C'est nous autres, dit une voix rauque, les Sanspeur, Colibri et moi, qui venons chercher notre commandant ou la mort, à cause de l'effet moral.

— Ah ! mon vieux Bruidoux ! reprit Hervé, tu ne crois donc pas que j'aie trahi, toi ?

— Allons donc, mon commandant ! est-ce que nous n'avons pas tous avalé la couleuvre de l'Écossaise? Il n'y a que Colibri, qui a un nez étonnant pour son âge...

— Mais, au nom du ciel, Francis, interrompit Hervé, comment avez-vous pu me suivre si prompte-

.Tient et parvenu jucqu'ici?..- Où est Formée?... où est le général ?

— Un peu plus loin que je ne voudras, commandant... Mais avant tout, dites-moi où vous <m êtes de Faventure ; êtes-vous entré au château ?

— J'y suis entré et j'y ai trouvé tous ceux que j'y cherchais. Pour le reste, j'ai échoué complètement et cruellement. Ne m'en demandez pas davantage. Maintenant mettez-moi au courant de ce qui s'est passé, car je ne sais encore si je dois me féliciter de cette rencontre.

Francis, ayant alors emmené le commandant un peu à l'écart, lui conta que, dans la nuit même qui avait suivi son départ, l'armée républicaine avait quitté ses quartiers : le corps principal était déjà à Ploërmel; trois bataillons, parmi lesquels se trouvait celui de Hervé, avaient même poussé une reconnaissance jusqu'à la petite ville déserte que Pelven avait traversée le matin. Le bruit courait que les forces des blancs étaient concentrées un peu plus vers le nord, à Pontivy. Le général, inquiet du sort de Hervé, avait recommandé à Francis de faire, pour le salui de leur ami commun, si l'occasion s'en présentait, tout ce qui pourrait être tenté sans une trop forte imprudence. Francis, se voyant à trois petites lieues de Kergant, avait résolu de s'avancer jusque-là par une marche de

nuit : il s'était fait accompagner d'une soixantaine d'hommes, parmi lesquels avaient été admis, sur leur demande expresse, tous ceux qui avaient figuré dans l'escorte des émigrés. Au milieu d'un pays qui paraissait complètement abandonné, la petite troupe, protégée d'ailleurs par l'obscurité, n'avait rencontré aucun obstacle. Francis demanda ensuite au jeune commandant si le château avait une garnison nombreuse, et s'ils ne risquaient pas d'être enveloppés. Hervé lui répondit qu'il n'avait vu trace de garnison ni dans le château ni aux environs, qu'on ne semblait pas s'y douter encore de l'approche de l'armée républicaine et qu'une quinzaine d'officiers royalistes y venaient de souper fort tranquillement. Il ajouta quelques détails sur la personne de Fleur-de-Lis, dont il ne croyait pas que le véritable nom justifiât toutes les appréhensions du général en chef. — Et que comptez-vous faire maintenant? poursuivit Hervé.

— Mais, en vérité, s'il en est ainsi, commandant nous ne pouvons nous dispenser de mettre la main sur cette nichée de rebelles. La capture de Fleur-de-Lis vaut une victoire.

— Cela est impossible ! dit vivement Hervé.

— Impossible? pourquoi? Rien n'est plus simple, au contraire, d'après les renseignements que vous venez de me donner vous-même; et, si je ne m'abuse,

ce serait manquer à tous nos devoirs que de n'en pas profiter.

— Est-ce vous qui prétendez m'apprendre mes devoirs, monsieur? s'écria Pelven.

— Monsieur Hervé ! dit le jeune lieutenant sur le ton d'une pénible surprise.

— Eh bien, oui... oui,., j'ai tort, j'ai tort mille fois, cela est vrai, reprit Hervé dont l'agitation était excessive : le devoir ici est, en effet, évident, incontestable;... mais comment voulez-vous que moi, moi, je Drête les mains à cette violence, sanglante peut-être, contre qui? contre l'ami de mon père, contre le protecteur de mon enfance ? que j'aille prendre ce vieillard au collet dans sa propre maison, dans la maison même où il m'a traité si longtemps comme un fils ? C'est impossible, Francis! Et ces femmes, vais-je les arrêter aussi? Et ce jeune homme lui-même, quel qu'il soit, est-ce à moi de le livrer? Non, tout cela est odieux, impossible, je vous le répète... et, au péril de ma tête, je ne le ferai ni ne le souffrirai.

— J'espère, commandant, répliqua Francis, vous faire envisager avec moins de répugnance la nécessité où nous nous trouvons. Le général a prévu qu'elle

I pourrait se présenter, si je vous rencontrais à Kergant ; ses instructions vont au-devant de vos scrupules. Il m'a prescrit d'abord de n'arrêter aucune femme :

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pour M. de Kergant, comme son nom n'est pas encore ouvertement compromis dans les actes hostiles qui ont brisé les traités, le général le laissera libre de passer en Angleterre. Vous voyez qu'en usant de l'avantage considérable que la fortune nous livre, loin de nuire réellement à M. de Kergant, nous l'empêchons de consommer saruine; car cette guerre désespérée ne peut que l'engloutir un jour ou l'autre, lui et les siens. — Hervé fit un signe d'assentiment. — Et quant à Fleur-de-Lis, reprit Francis, ce n'est pas un Bourbon, dites- vous ?

— J'en suis convaincu.

— En ce cas, quel qu'il puisse être, il rentre dans la classe des autres prisonniers que nous pourrons faire. Le général s'engage aies traiter comme s'ils s'étaient rendus volontairement : ils seront simplement détenus jusqu'à la fin de la guerre.

— Je ne puis que vous croire, Francis, dit Hervé, et, cela étant, je dois souhaiter votre succès dans l'intérêt de ceux que j'ai tant aimés. Allez donc et faites; mais, dans la situation où je suis, je n'ai aucun droit de commander à vos hommes, quand même je le voudrais. Faites votre devoir, vous dis-je ; quant à moi, que je fasse le mien ou non, je ne vous suivrai pas.

Francis, quoique évidemment contrarié de cette résolution, craignit que de nouvelles objections nç pa-

russent lui être dictées par une arrière-pensée indigne de lui, et, sans ajouter un mot, il fit reprendre les rangs à ses soldats; mais Hervé changea tout à coup d'avis : il lui sembla qu'en s'abstenant de prendre un rôle dans le drame qui se préparait, il obéissait à un sentiment de faiblesse plutôt qu'à un véritable point d'honneur. Sa présence pouvait au moins adoucir les effets d'une catastrophe devenue inévitable; son âge et son rang inspireraient une confiance qui pourrait être refusée au jeune lieutenant; peut-être dépendait-il de lui d'empêcher que des scènes de sang ne désolassent cette demeure presque paternelle, l'asile de sa sœur. Faisant part à Francis de ces réflexions, Hervé lui déclara qu'il l'accompagnerait, mais qu'il lui laissait le commandement et toute la direction de l'entreprise voulant se borner lui-même à n'être pas absent.

La petite troupe se remit alors en marche. Elle fit une courte halte devant la barrière latérale qui marquait le milieu de l'avenue : grâce aux confidences amicales de Pelven, le jeune lieutenant avait dès longtemps dans l'esprit un plan détaillé de Kergant; il ordonna à Bruidoux. de traverser la prairie avec vingt grenadiers, u escalader le jardin par hi brèche et d'occuper de ce côté l'entrée du château. Le vieux bâtiment, entouré d'eau de toutes parts, n'avait d'autres communications avec le dehors que les deux ponts

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remplaçant des ponts-levis, dont l'un donnait accès sur le jardin et l'autre dans la cour. Tout moyen d'évasion était donc fermé dès ce moment au marquis et à ses hôtes. Pendant ce temps, Pelven avait débarrassé son cheval de la selle et de la bride, et l'avait laissé en liberté dans la prairie.

Réduite à une cinquantaine d'hommes, la colonne républicaine continua de s'avancer avec précaution vers le château. Le bruit des pas était étouffé. Par intervalles, le nom de Fleur-de-Lis était prononcé à voix basse dans les rangs. Pendant le reste du trajet, les deux jeunes officiers n'échangèrent pas une parole ; tous deux étaient émus et tristes : les devoirs du soldat ont besoin de l'éblouissement du danger. Hervé surtout éprouvait, avec une sorte d'étonnement, que son cœur n'avait pas encore usé toutes les angoisses. Jamais l'horreur des guerres civiles et les combinaisons douloureuses qu'elles enfantent ne lui étaient apparues sous un jour aussi lugubre ; c'était en vain qu'il appelait sa raison au secours de ses instincts révoltés, qu'il invoquait à l'appui de sa fermeté défaillante sa conscience et sa loyauté irréprochables. Quand il aperçut les tourelles du vieux manoir, quand il mit le pied dans l'enceinte de la cour, il ne put retenir un gémissement, et, saisissant d'un geste convulsif le bras de son ami : Francis, dit-il d'une voix sourde, veilà

un moment terrible. — Le jeune lieutenant lui serra la main sans répondre et fit hâter le pas à sa troupe.

Telle était la sécurité «jii s'endormaient les habitants du château, que le détachement républicain parvint à l'entrée du pont sans avoir été aperçu. La porte était ouverte ; une dizaine de degrés intérieurs conduisaient du seuil dans le vestibule, r rancis, laissant la moitié de ses hommes dans la cour, gravit l'escalier à la hâte, accompagné de Pelven et suivi par le reste des grenadiers.

Deux ou trois domestiques qui se trouvaient dans le vestibule, frappés de stupeur par cette invasion subite, n'essayèrent point de faire résistance. Francis, s'étant assuré que Bruidoux occupait le poste qui lui avait été assigné, recommanda de n'exercer aucune violence, mais de ne laisseï sortir personne; il s'engagea ensuite, escorté de quelques soldats, dans les pièces qui précédaient le salon, dont il avait remarqué du dehors les fenêtres éclairées. Le jeune lieutenant, par un scrupule qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer, prenait toutes ces mesures sans adresser une seule question à Hervé : celui-ci continuait de marcher à ses côtés, pareil à une ombre. Dans la grande salle où avait eu lieu le souper, ils rencontrèrent le gardechasse Kado, qui, à la vue des baïonnettes, demeura comme pétrifié, les lèvres béantes et muettes.

2 80 BELLAn.

— Kado, dit Hervé, sortant alors du silence morne qu'il avait gardé jusque-là et contenant sa voix, point de bruit, pas de lutte inutile. On est maître du château.

— Seigneur ! murmura Kado, est-ce possible, mohsieur Hervé ! vous ! c'est vous qui...

— Silence! joignez-vous à moi pour prévenir de plus grands désastres. Tout le monde aura la vie sauve. Qui avons-nous-là ? — Hervé indiquait le salon voisin.

— Toutes les dames, les pauvres dames... et M. le marquis...

— Les autres?

— Tous sont partis..., excepté M. George et... Seigneur, monsieur Hervé, est-ce possible !

— Et Fleur-de-Lis ? dit Hervé. — Le garde-chasse tordit ses mains avec désespoir.

— Si le lieutenant le permet, reprit Hervé, Kado va nous précéder, par égard pour de malheureuses femmes.

— Entrez, Kado, répondit Francis.

Kado parut hésiter ; puis, sur un signe expressif de Hervé, il ouvrit la porte du salon. Près du seuil, il s'arrêta, promenant ses yeux vagues sur le cercle des femmes effrayées, comme s'il ne trouvait point de paroles; enfin, de la voix d'un juge qui prononce un arrêt de mort : — Les bleus ! dit-il.

A ce mot répondit un faible cri de terreur, qui vint retentir dans Fâme de Hervé : c'était la voix plaintive d'Andrée. Les autres femmes comprimèrent répouvante qui avait pâli leurs visages. Fleur-de-Lis et George,, qui étaient, en effet, les seuls convives encore présents, portèrent avec précipitation la main à leur poitrine. M. de Kergant, saisissant son sabre posé dans Fangle de la cheminée, s'élança en avant ; mais déjà la porte était murée par un rempart de soldats, et les deux officiers républicains, le sabre au fourreau et la tête découverte, étaient entrés dans le salon.

— Messieurs, dit Francis, le château est cerné. Vous êtes mes prisonniers. — Un moment de silence suivit cette déclaration. Andrée, en apercevant son frère, avait étendu les bras avec une expression déchirante ; sa tête décolorée se pencha sur son éf taule ; puis l'innocente victime s'affaissa doucement comme une fleur que la faux a brisée dans le pied. Hervé accourut pour la soutenir; maisBellah le prévint : avec l'aide d'Alix, elie avait reçu dans un fauteuil le corps inanimé de sa sœur adoptive, et elle l'approcha d'une fenêtre qu'elle entr'ouvrit.

Pelven se retournant alors vers le marquis : — Monsieur, lui dit-il, ce malheur n'est pas mon œuvre; je n'ai pu ni le prévoir ni l'empêcher. Je n'espère pas que vous puissiez rendre justice au sentiment qui m'a

lait affronter les épreuves poignantes auxquelles îe m'attendais. Je veux vous dire seulement que je n'ai aucun pouvoir, aucun droit ici qae celui de la prière. Je vous supplie, monsieur, de ne pas aggraver, par une résistance impossible, le coup qui vous frappe. Comptez sur la parole de ce jeune officier, qui a toute la confiance du général en chef.

— Et qui m'assurera de votre parole , à vous qui m'assurez de la sienne ? dit le marquis.

— Parlez, monsieur Francis, reprit Hervé, et respectez surtout ceux qui ne peuvent répondre à un outrage. — Pelven alors se retira un peu à l'écart, et se tint immobile appuyé contre la muraille, comme résolu de ne plus prendre aucune part à ce qui se passait

— Messieurs, dit à son tour Francis après avoir fait signe aux soldats de quitter le salon, j'aurais hésité à me charger de cette mission, si la générosité du général en chef ne m'en avait allégé le fardeau. Voici les conditions qu'il m'a permis de vous offrir. — Le jeune lieutenant informa alors les chefs royalistes, qui ne l'écoutèrent point sans témoigner quelque surprise, des égards qui lui avaient été recommandés vis-à-vis des femmes, et de la modération avec laquelle Hoche prétendait traiter ses prisonniers.

— Cependant, messieurs, ajouta Francis, je dois vous prévenir que notre général n'a pas les pouvoirs

nécessaires pour disposer à son gré d'un membre de la famille royale .déchue : si cette restriction menace l'un de vous; vous seuls pouvez le savoir.

Francis ayant cessé de parler, le marquis commença à voix basse avec ses deux hôtes une conférence qui fut courte. Ce fut Fleur-de-Lis qui répondit ensuite à l'officier républicain : — De la part de votre général, monsieur, aucun trait magnanime ne peut surprendre. Ses engagements valent des faits, nous le savons. Par malheur nous savons aussi qu'il y a au-dessus de lui une puissance qui peut lui faire ouvrir les mains, quoique liées par sa parole, et lui arracher ses captifs. Or c'est une chance que ces messieurs et moi nous refusons décidément de courir. A nous, Kado ! — Le garde-chasse, se rendant à cet appel, vint se placer près de son maître.

— Dois-je comprendre, monsieur, dit Francis, que vous avez la folle pensée...

— De nous défendre, oui, monsieur ! La lutte est inégale, nous le savons; mais aussi des soldats privés de leurs chefs font de triste besogne. En parlant ainsi, Fleur-de-Lis mit posément son épée nue sous son bras gauche, et tira de son sein un pistolet qu'il arma. Ses trois compagnons l'imitèrent aussitôt. A ce mouvement menaçant, mademoiselle de Kergant et la fille du garde-chasse tombèrent à genoux près du fauteuil

où reposait Andrée toujours évanouie. Francis recula d'un pas, en saisissant un des pistolets- qui étaient passés dans sa ceinture ; un pli de sombre inquiétude tontracta son front, et il jeta un regard furtif sur Hervé : mais celui-ci, adossé au mur, les bras croisés sur la poitrine, conservait son attitude calme et comme indifférente.

Cependant les grenadiers, qui étaient dans la salle voisine, attirés par le bruit de l'acier, avaient de nouveau encombré la porte.

— Rangez-vous, mon lieutenant, cria un des soldats, vous nous empêcherez de tirer.

— Messieurs, reprit Francis d'une voix altérée, je vous conjure encore une fois, si vous avez quelque humanité, quelque sentiment de pitié pour ces femmes infortunées...

— George, interrompit Fleur-de-Lis avec une vivacité terrible, vous allez répondre à monsieur ! — Puis, se postant brusquement lui-même en face de Hervé : — Commandant Pelven! Poursuivit-il, gardez-vous, au nom de Dieu !

Hervé secoua lentement la tête, et ne bougea point. riour-de-Lis s'écarta de quelques pas ; un étrange sourire retroussa ses lèvres, laissant voir ses dents blanches et fines, et prêtant à sa physionomie une expression presque féroce : il leva son pistolet avec décision;

mais tout à coup sa main s'abaissa comme frappée d'inertie, et laissa tomber l'arme sur le parquet. Un bruit inexplicable à cette heure mortelle, le bruit d'un éclat de rire sonore et prolongé, avait au même instant suspendu toutes les menaces et glacé tous les cœurs. — C'est ma sœur ! dit à demi-voix M. de Kergant au milieu du silence profond qui avait remplacé le tumulte des apprêts du combat. — Tous les yeux suivirent avec anxiété la direction qu'indiquait la main tremblante du vieillard : la chanoinesse, debout dans l'embrasure de la fenêtre qu'on avait ouverte pour porter secours à Andrée, semblait regarder fixement au dehors ; elle continuait de rire, mais par intervalles son rire se brisait en sanglots. Soudain elle se retourna vers les assistants, et faisant quelques pas au-devant de son frère, d'une démarche saccadée : — Pourquoi ne riezvous pas? dit-elle. Vous êtes singuliers. N'avez-vous jamais vu une noce ? Dès que les violons seront venus, nous danserons... ils ne tarderont pas... car le fiancé vient de partir ; il n'y a pas loin, et il est jeune... Ces messieurs sont invités sans doute?... Des parents, j'imagine. . . nos parentés de Bretagne sont longues. . . je te dirai au roi. Jean, donnez des sièges... Messieurs, je n'ai pas voulu vous offenser... La belle nuit... il me semble que dehors on serait mieux pour danser... et puis Tair manque ici... l'air, oui... je ne sais pas...

»S6 BELLAU.

qu'est-ce que c'est? mon Dieu!... — La voix de la vieille dame s'éteignit dans un râle effrayant ; sa tête se renversa en arrière ; elle poussa un cri aigu, et tomba toute roide dans les bras de son frère.

Comme paralysés par l'impression de cette scène cruelle, républicains et royalistes en suivaient tous les détails d'un œil de pitié, oubliant leur querelle et leurs dangers. L'énergique figure de George lui-même portait les marques de l'irrésolution et de l'abattement. Fleurie -Lis échangea avec le rude partisan quelques paroles rapides; puis, haussant les épaules d'un air de résignation, il s'avança vers Francis : — Voici mes armes, monsieur, lui dit-il. C'est assez d'affliction pour une nuit. Nous sommes prêts à vous suivre. M. de Kergant ne me démentira pas, j'en suis certain. — Le marquis, détournant un peu la tête, fit un signe d'approbation. Francis exprima avec politesse le chagrin qu'il éprouvait d'avoir été l'occasion d'un malheur de famille : c'était un véritable désespoir pour lui de l'accroître encore en arrachant M. de Kergant à des soins si légitimes; mais il ne pouvait différer son départ d'un seul instant sans oublier son devoir. Il annonça en même temps que Fleur-de-Lis, George et le marquis seraient seuls contraints de l'accompagner, que les autres habitants du château auraient la liberté d'y demeurer, mais qu'ils y seraient prisonniers peii-

BELLAH. S3Î

dant quelques heures, car il ferait rompre les ponts des fossés après la sortie du détachement, pour empêcher qu'on ne répandît l'alarme dans le pays. Le jeune lieutenant ordonna dès ce moment aux soldats d'abattre le pont du jardin.

Durant ces explications, la chanoinesse était revenue à la vie ; mais ses réponses bizarres et sans suite aux questions inquiètes de son frère témoignaient que le désordre de son cerveau se prolongeait. La tranquillité même de sa démence pouvait faire appréhender qu'elle ne fût durable. Dans une autre partie du salon, Andrée était suspendue au cou de Hervé, et, la tête appuyé sur la poitrine du jeune homme, elle donnait un libre cours à sa douleur silencieuse.

S'apercevant queFleur-de-Lis et George étaient déjà dans la pièce voisine. M. de Kergant se tourna avec précipitation vers Francis : — Me sera-t-il permis de voir ma famille, monsieur? dit-il.

— Je n'en doute pas, monsieur.

— Eh bien donc, reprit le marquis, point d'adieux. — Et il sortit à la hâte du salon. Pelven, sans prononcer un seul mot, avait soulevé Andrée dans ses bras et l'avait couchée sur le canapé près duquel se tenaii Bellah. Avant de sortir, il attacha son regard sur mademoiselle de Kergant en lui montrant le corps brisé

238 BELLAII.

de sa jeune sœur; puis il alla rejoindre Francis, qu\ avait rassemblé tous ses hommes dans le vestibule.

Kado ne voulut pas abandonner son maître et suivit le détachement hors du château avec les trois autres prisonniers. Pendant que les soldats jetaient dans les fossés les planches dont le pont était formé, Francis demanda à Fleur-de-Lis de lui donner sa parole qu'il ne tenterait pas de fuir. Fleur-de-Lis lui répliqua en riant qu'il la lui donnait au contraire de faire tout ce qu'il pourrait pour cela.

— Tant pis, monsieur, reprit Francis ; vous me forcez à une surveillance impitoyable. La double haie des grenadiers se referma aussitôt sur les captifs, et, pour surcroît de précaution, chacun d'eux fut placé uous la garde spéciale d'un soldat qui reçut les ordres les plus rigoureux. Après ces dispositions, le signal du départ fut donné, et la colonne entra dans l'avenue.

Le lieutenant Francis, un peu glorieux dans son cœur du succès de son expédition et soulagé de la plus grande part des inquiétudes qu'elle lui avait causées, ouvrait la marche d'un pas allègre, respirant avec sérénité l'air frais de la nuit et fouettant les buissons de son sabre. Hervé, enveloppé dans son manteau, s'avançait à ses cotés d'une allure plus réfléchie. Au bout d'une demi-heure, on arriva au bord d'une rivière qui coulait de l'ouest à l'est, sur la gauche du chemin

que suivait le détachement. — Si je ne m'abuse, commandant, dit Francis, rompant un silence qui 1 ui pesait, cette rivière est celle qui traverse le gros bourg où sont logés nos bataillons d'avant-garde . Vous devez connaître tout ce pays sur le bout de votre doigt ? — Hervé lui répondit qu'il ne se trompait pas, que la route qui côtoyait la rivière les menait directement à la petite ville où il avait passé lui-même le matin, et qu'effectivement les souvenirs de son enfance lui rendaient présents les moindres détails de cette contrée. — Mais, dit Francis, il me semble que vous pourriez reprendre le commandement à présent ?

— Non, en vérité, mon cher Francis, vous vous en acquittez trop bien. Vous avez conduit toute cette affaire de la façon la plus honorable.

— Mon Dieu! commandant, le hasard m'a servi beaucoup plus... beaucoup plus que... Enfin, Dieu merci ! tout est terminé aussi heureusement que possible.

—Je le souhaite, dit Pelven.

— Comment ! avez-vous remarqué quelque chose de

iuspect?

— Que pensez-vous, Francis, de la folie subite de la icille dame ?

— Elle était jouée, vous croyez? s'écria Francis.

réelle : les femmes ont ce don singulier; mais, jusqu'à ce que nous soyons arrivés, je craindrai que cette crise n'ait servi de prétexte à quelque avis mystérieux...

Hervé s'interrompit en voyant tout à coup passer sur les feuilles des arbres qui avoisin aient la route une lueur faible et fugitive.

— Qu'est cela ? dit Francis en se rapprochant des soldats.

— Rien, mon lieutenant, répondit Bruidoux ; les prisonniers qui allument leurs pipes.

Francis reconnut en effet que cette interruption n'avait pas eu de cause plus sérieuse : George et Kado, toujours enfermés dans les rangs de l'escorte, se donnaient l'innocente distraction de fumer. Dans l'épaisseur des ténèbres, les deux petits fourneaux incandescents répandaient sur le groupe des captifs une lumière intermittente.

Le jeune lieutenant rejoignit Pelven. Le chemin que la colonne gravissait péniblement depuis quelques minutes tournait, en montant, au pied d'un amphithéâtre de collines chargées d'arbres et de genêts; à gauche, il était coupé par les bords de plus en plus escarpés de la rivière.

— Je suis fâché, reprit Francis en jetant autour de lui un regard inquiet, de n'avoir pas suivi l'autre rive, comme en venant, quitte à allonger le voyage. Ce

défilé prend un air de coupe-gorge. Cette montagne, à droite, est sombre comme Fenfer. Et puis, je ne sais si les oreilles me tintent, si c'est le bruit de la rivière ou le souffle du vent ; mais n'entendez-vous pas une espèce d'agitation?...

Défendez aux prisonniers de fumer, dit vivement

ervé.

Francis se retourna pour donner cet ordre ; mais, avant qu'il eût fait un pas, une triple détonation illumina d'un éclair subit les collines et la route ; en même temps, une immense clameur s'élevait des hauteurs qui dominaient le défilé. Trois des hommes qui gardaient les captifs étaient tombés ; George étendit le quatrième à terre d'un coup de poing, et se précipita, la tête basse comme un taureau furieux, du côté de la colline, rompant la haie des grenadiers et ouvrant le passage à ses compagnons, qui disparurent à sa suite dans l'obscurité du taillis. Une nouvelle tempête de cris retentit, puis s'éteignit aussitôt. Quelques coups de feu tirés au hasard par les républicains n'avaient eu aucun résultat.

Le théâtre de cette attaque imprévue avait été choisi vec un sûr discernement. C'était le point le plus élevé du défilé : en avant, à quelque distance, la voie était fermée par une masse noire et mouvante qui était descendue du coteau comme un torrent; en même temps

le sourd murmure qui venait des collines, pareil au bruit dune mer houleuse, annonçait qu'elles continuaient d'être occupées par des forces considérables. Les républicains se voyaient perdus, s'ils faisaient un seul pas en arrière, sous la menace de cette double ligne ennemie. La première pensée de Hervé fut de marcher en avant et de forcer à la baïonnette la barrière vivante qui coupait le passage ; mais il réfléchit qu'avant d'avoir pu la joindre il aurait perdu les deux tiers de ses hommes sous le feu plongeant des collines et Tordre ne fut point donné.

Du côté opposé aux bois, la route s'élargissait en demi-cercle, formant une sorte de promontoire étroit sur une falaise de rochers dont le talus à pic allait plonger dans la rivière à une trentaine de pieds plus bas. Sur ce petit cap, quelques arbres touffus et un fouillis de buissons épineux ajoutaient leurs ombres à celles de la nuit. C'était à l'abri de ces ténèbres impénétrables que les grenadiers s'étaient réfugiés en désordre dans le premier moment de leur surprise. Adossés à l'abîme et parqués dans ce petit espace, visà-vis de l'ennemi invisible, ils attend Aient en silence.

— Lieutenant Francis, dit Hervé assez haut pour être entendu des soldats, je reprends le commandement.

— Bon! murmura Bruidoux. Je m'en réjouis. Ce n'est pas pour faire affront au lieutenant, qui est un

fameux bout d'homme; mais ici, mirfe z'yeux, il faut un homme tout entier, ou jamais.

Hervé ordonna aux soldats de se placer sur trois rangs, faisant face au coteau ; puis, s'approchant du bord extrême de la falaise, et se penchant sur le gouffre au fond duquel bouillonnait la rivière, il parut examiner avec une attention extraordinaire la pente roide du talus. Il revint ensuite se poster à côté de Francis, sur le flanc du détachement.

— Noyés ou fusillés, n'est-ce pas ? demanda laconiquement Francis.

— Silence ! écoutez, dit Hervé. — La voix vibrante de Fleur-de-Lis venait de s'élever du milieu du taillis. — Commandant Pelven, dit-il, vous m'entendez, n'est-il pas vrai ?

— Oui, monsieur, répondit Hervé en s'avançant à découvert dans le chemin, devant le front de son peloton.

— Vous êtes enveloppés, monsieur, reprit Fleurde-Lis. Avec les forces dont je dispose, je puis vous

I détruire jusqu'au dernier sans qu'une seule goutte de sang coule de notre côté. Je le ferai certainement si vous m'y contraignez. Nous connaissons votre bravoure et votre attachement au devoir ; mais le devoir s'arrête à l'impossible. Rendez- vous prisonniers.

— Dans la position particulière où je suis, moiteur, répliqua Hervé, je ne puis vous répondre qu'après avoir pris l'avis de mon lieutenant ; m'en laissez-vous le loisir?

— Faites, Monsieur, dit Fleur-de-Lis. Rien ne no presse.

Hervé se rapprochant du jeune lieutenant, et, l'emmenant à la hâte sur le bord de l'escarpement : — Écoutez-moi bien, dit-il au milieu de l'attention religieuse des soldats : il faut rendre à ces gens-là leur plaisanterie des lavandières ; il ne s'agit que de faire, pour sauver notre honneur et notre vie, ce que j'ai fait vingt fois en ce lieu même par pure bravade de jeunesse. Grâce à la nuit et à ces arbres, tous les mouvements sur ce coin de terrain sont perdus pour l'ennemi. Vous voyez cet angle rentrant dans les rochers; jusqu'aux deux tiers du talus, ce n'est qu'un escalier un peu malaisé avec une rampe de racines ; arrivé là, vous ne trouverez plus qu'une surface perpendiculaire unie comme une table; laissez-vous glisser hardiment; vous tomberez sur une étroite langue de sable au pied de la falaise : entrez dans la rivière vis-à-vis du rocher vertical, et traversez-la : il y a un gué : vous n'aurez de l'eau qu'à mi-jambes, — ou à la ceinture, si la rivière est haute. Que chacun garde son rang jusqu'à ce que son tour vienne. Le sergent veillera à ce qu'aucun

BELLAB. «45

homme ne commence à descendre avant que le précé dent soit hors de vue. Moi, je parlementerai le plus qu'il sera possible pour gagner du temps. Allons, mes enfants, du sang-froid. Le lieutenant va vous montrer le chemin. Tenez-vous aux racines, Francis.

Francis voulut répliquer. Hervé lui ordonna sèchement d'obéir. L'instant d'après, le jeune garçon avait disparu sur le versant du précipice. Un des soldats le suivit aussitôt. Cette étrange opération et catte perspective soudaine de salut avaient réveillé la gaieté parmi les grenadiers. Bruidoux, agenouillé sur la corniche du rocher, accompagnait chaque départ d'un mot d'adieu burlesque : — Bon voyage ! bien des choses chez toi, mon petit!... Bappelie-moi à son souvenir, mon enfant!... Ne flâne pas en route, toi!... Prends garde de te crotter, citoyen ! Écris-nous, hein, Colibri?

Quoique ce plan singulier, pour être expliqué et pour recevoir un commencement d'exécution, n'eût demandé que peu d'instants, Hervé craignit de provoquer la méfiance par un plus long délai ; il recommanda à Bruidoux de l'avertir quand le premier rang I resterait seul sur l'esplanade ; puis il retourna se poster au milieu du chemin.

— Monsieur, dit-il eu haussant la voix, voici ce que je puis vous proposer : je me rendrai à discrétion, et

24G BELLAH.

mon lieutenant avec ses soldats rejoindra son corps sans être inquiété.

— Cela n'est pas sérieux, commandant, dit Fleurde-Lis. Quand le tout est dans nos mains, nous ne pouvons nous contenter d'une partie, si importante, si précieuse qu'elle puisse être.

— Je vous remercie, monsieur, dit Hervé, qui ne demandait pas mieux que de prolonger les cérémonies, je vous remercie pour mon compte personnel; mais si vous montrez trop d'exigence, vous n'aurez pas aussi bon marché de nous que vous semblez le croire. Il n'est pas sage de réduire un ennemi au désespoir, si faible qu'il soit.

— Je vous répète, monsieur, répliqua Fleur-de- Lis d'une voix plus brève et plus menaçante, que cela n'est pas sérieux. N'avez-vous rien de plus à dire ?

— Quelles conditions nous assurez-vous, si nous nous rendons ?

— La vie, pourvu que vous vous engagiez à servir sous les drapeaux du roi.

— C'est du propre, ton roi ! murmura Bruidoux, qui venait de toucher le bras de Hervé. Mon commandant, ajouta-t-il, il n'y a plus que le premier rang.

— Qu'on s'apprête à répondre à leur feu, dit Herv Et, se retirant de quelques pas : — Monsieur Fleurde-Lîs, reprit-il, cela est déshonorant, nous refusons.

— Eh! les gars? cria aussitôt Fleur-de-Lis d'une voix tonnante, feu sur Fesplanade !

La colline s'éclaira d'une ceinture de flamme, et une explosion formidable alla frapper l'écho des vallées. A la lueur rapide de cette décharge, les chouans aperçurent la première ligne des républicains Farme au bras, et ils ne purent soupçonner la disparition des autres. Pelven avait prévu cette chance terrible ; mais, comptant sur Fincertitude du tir dans Fobscurité et sur Féparpillement des soldats derrière les arbres, il avait préféré courir ce risque que de laisser deviner trop tôt àFennemi le secret de l'évasion. Trois grenadiers seulement étaient tombés.

— Feu! mes enfants, dit Hervé, et sauvez-vous. — Le peloton républicain riposta et gagna ensuite le revers de la falaise avec une vivacité facile à concevoir. Bruidoux s'obstinait à ne pas quitter le commandant; mais il reçut Fordre impérieux de suivre ses camarades.

Hervé, demeuré seul au milieu d'une fumée qui épaississait encore les ténèbres, se retourna vers le coteau et éleva la voix : — Messieurs les royalistes, dit-il, mon lieutenant et moi, nous nous rendrons sans conditions...

— Criez vive le roi ! répondit Fleur-de-Lis ; criez, je vous en prie, car vous êtes un brave, après tout.

S 48 BELLAH.

Hervé jeta un rapide regard derrière lui; croyant voir encore deux ou trois ombres debout sur le bord du rocher, l'intrépide jeune homme fit de nouveau face à l'ennemi, et essaya de parler encore : — Pour sauver le reste de mes hommes, dit-il. . .

— Criez vive le roi ! répéta Fleurs-de-Lis. Non ! eh bien, feu ! — Une nouvelle détonation retentit. Pelven entendit siffler autour de lui l'ouragan sinistre; mate les balles respectèrent ce sein généreux. Cependant l'éclair avait passé sur l'esplanade vide : — Qu'est-ce là? dit Fleur-de-Lis avec éclat. Par tous les saints! ils nous échappent J

— Oui, monsieur, et vive la république ! dit Pelven en agitant son épée dans l'exaltation du danger et du triomphe, et il se lança sur la pente de l'abîme qui avait englouti tous ses compagnons. Avant qu'il fût au bas des rochers, des coups de feu éclatèrent au-dessus de sa tête, et des éclaboussuresde pierre jaillirent autour de lui ; mais il tomba sain et sauf sur la lisière sablonneuse qui bordait la rivière. Quelques minutes plus tard, une acclamation bruyante et joyeuse, partant de la berge opposée, annonça aux chouans, qui couronnaient alors la crête de la falaise, que le commandant Hervé était en sûreté au milieu des siens.

Avant même que Pelven eût mit le pied sur le rivage, Francis s'était jf.té à son cou; les deux jeunes gens

s'embrassèrent avec effusion. Après un moment d'attente, la petite troupe républicaine fut assurée que les blancs, effrayés de la difficulté du passage, renonçaient à la poursuite, et elle s'éloigna d'un pas raoide à travers la campagne.

MO!» PBRK.

En vérité, Trim, je suis fort content d<

LE DOCTEUR SLOP.

Et moi aussi.

(Sterne.)

Les guerres civiles de l'Ouest avaient souvent déconcerté la science militaire la plus habile et la plus pénétrante ; elles étaient dirigées, du côté des royalistes, par des capitaines improvisés, qui improvisaient au jour le jour une tactique sans précédents, appropriée aux circonstances locales, aux difficultés du pays, aux mœurs et au génie particulier de leurs soldats, suppléant à Fexpérience par l'invention, et à la méthode par l'audace. — L'armée républicaine, après les marches forcées qui l'avaient conduite à Ploërmel, y demeurait inactive et inquiète, le bras levé sur une solitude. Des reconnaissances poussées dans les environs étaient restées sans résultat. Deux ou trois bataillons avaient battu le pays en descendant de quelques ligues vers les côtes ; ils l'avaient trouvé ou désert ou

tranquille. Aucune apparence n'était venue confirmer le bruit qui courait alors du prochain débarquement d'un corps royaliste sous la protection des canons anglais. Le nombre, les mouvements, la position même des forces insurgée: étaient l'objet de rapports vagues et contradictoires qui plongeaient le général en chef dans une étrange perplexité. — Les grands talents militaires ne mettent jamais le pied qu'avec répugnance sur le terrain inconnu des guerres indisciplinées, comme les maîtres en fait d'armes n'aiment pas à croiser le fer avec un novice résolu, dont la fougue imprévue déjoue toutes les combinaisons de Fart.

Depuis le coup subit et hardi que les insurgés bretons avaient frappé comme pour fêter avec éclat l'arrivée de leur nouveau chef et pour lui donner occasion de gagner son épée de commandement, ils ne s'étaient plus montrés en campagne jusqu'au moment où nous les avons vus accourir à la délivrance de Fleur-de-Lis. Une brigade républicaine, lancée à leur poursuite dès le lever du jour, n'avait rencontré qu'une vingtaine de paysans éparpillés dans les champs ou sur le seuil des chaumières : ces bonnes gens révélèrent en confidence aux soldats qu'ils avaient cru entendre le bruit d'une fusillade vers une heure du matin : c'est pourquoi ils les engageaint à se méfier. Les officiers empêchèrent avec peine qu'on ne malmenât ces gogue-

nards. On avança encore de deux lieues environ vers le nord, au delà de Kergant, qui fut trouvé sans habitants ; quelques cavaliers qui avaient galopé jusqu'à Pontivy revinrent en annonçant que les blancs n'y avaient point paru. La brigade, après cette course inutile, regagna Ploërmel.

Parmi les rumeurs singulières qui étaient répandues dans la ville, celle que le général avait accueillie d'abord avec le plus d'incrédulité donnait pour refuge à l'armée royaliste la vaste forêt de la Nouée , qui s'étend à cinq lieues nord-ouest de Ploërmel, sur la frontière du Morbihan. De pareilles retraites avaient plus d'une fois protégé, dans le cours des dernières campagnes, les débris des troupes vendéennes et bretonnes; mais il était difficile d'imaginer qu'une armée victorieuse, maîtresse de toute la contrée, se fût jetée délibérément dans la profondeur d'un bois, ne gardant de toutes ses conquêtes que la position la plus indifférente, sinon la plus dangereuse. Toutefois, après le retour des expéditions qui avaient éclairé sans succès le centre du pays et le voisinage des côtes, îe général, cédant au bruit public, si invraisemblable qu'il lui parût, alla reconnaître lui-même avec un fort déU bernent les approches de la forêt suspecte. Contre toute attente, ce qu'il vit ne put lui laisser aucun doute sur la présence de l'ennemi : tous les chemins dans la di-

rection de la Nouée étaient sihonnés parles marques récentes du passage d'une multitude ; des traces de roues, des piétinements d'animaux avaient effondré le terrain et brisé les cultures tout autour de la forêt. Le sol était jonché de lambeaux de vêtements, de meubles épars, de chariots rompus. — Le général surpris s'était arrêté sur une hauteur, et attachait son regard pensif sur la masse sombre des bois, vers laquelle convergeaient tous les indices révélateurs. Soit illusion de son esprit préoccupé, soit réalité, il croyait ouïr un murmure lointain semblable au bourdonnement d'une ruche immense. Deux compagnies reçurent Tordre de s'avancer sur la lisière de la forêt : elles furent repoussées par une vive fusillade. — Ainsi l'ennemi était là et ne paraissait pas se soucier de cacher sa présence, pourvu que ses desseins demeurassent impénétrables. Il laissait le piège ouvert et visible, et n'en dissimulait que les ressorts. Il ne refusait pas le combat, mais il prétendait le livrer à son heure, à sa façon et dans le champ qui lui convenait.

Le général en chef regagna son quartier : la certitude qu'il venait d'acquérir n'avait fait qu'augmenter ses anxiétés ; le but de cette manœuvre inouïe échappait à toutes ses conjectures; les nouvelles, les renseignements qui lui étaient adressés de l'intérieur ou des villes de la côte par les représentants en mission,

étaient confus, souvent opposés, et ne lui apportaient aucune lumière. La trahison ne le servait pas mieux: les traîtres avaient toujours été rares parmi les Bretons : ils Tétaient davantage depuis que la chance des armes semblait tourner de leur côté. Quelques espions se risquèrent dans la forêt mystérieuse; aucun ne reparut.

Le général ne pouvait se soumettre aux conditions de combat que l'ennemi lui posait; il hésitait devant l'inconnu, toujours redoutable. Quatre jours s'écoulèrent au milieu de cette indécision : l'armée républicaine avait ses lignes étendues sur un espace de trois lieues, depuis Ploërmel jusqu'à la rivière dont nous avons plus d'une fois parlé et à la petite ville qui en gardait le passage. Un dernier détail topographique est indispensable à l'intelligence des événements qui nous restent à raconter : il nous importe de fixer les idées du lecteur sur la position relative des trois points entre lesquels doit se partager l'intérêt, si intérêt il y a, des faits qui dénoueront ce récit. Nous le prions donc de se figurer que Ploërmel à l'est et Kergant à l'ouest forment deux côtés d'un plan à peu près triangulaire, dont la forêt de la Nouée marque le sommet vers le Nord.

La hache des défricheurs n'avait pas encore, à cette époque, creusé dans la partie méridionale de la forêt

la profonde échancrure qui en diminue aujourd'hui Té fendue et qui en a violé la majesté. La lisière des granus bois s'allongeait spacieusement sur les terrains maintenant dépouillés où le fracas industriel a remplacé le silence des solitudes. C'était vers ce point de la forêt que s'acheminaient, dans la soirée du 22 juin, deux personnages du plus pitoyable aspect : l'un d'eux était un mendiant dont l'âge et les infirmités ralentissaient la marche : il était soutenu et guidé par une jeune fille dont la taille eût semblé extraordinaire pour une femme, si la fatigue et peut-être la misère n'en eussent affaissé les proportions. Cette malheureuse avait recouvert sa jupe informe des restes d'une mante à capuchon, qui encadrait des traits repoussants par leur expression à la fois hébétée et sournoise. Le vieillard, dans l'attirail compliqué de ses haillons, présentait à l'œil le type sordide et pittoresque du mendiant classique, race qui se perd comme tant d'autres; une coquetterie, ressuscitée de la cour des Miracles, avait arrangé savamment sur la personne du vieux chercheur de pain une superposition de lambeaux sans nom et sans couleur appréciable. Une de ses jambes paraissait ankylosée au genou et se repliait sur un support de bois cerclé de fer. Pour comble de maux, ou pour supplément de toilette, le bonhomme était aveugle.

Le soleil, déjà descendant sur l'horizon, bordait de franges d'or les déchirures sombres d'un ciel orageux, et les ombres des vieux chênes grandissaient dans les clairières, quand le couple disgracié s'arrêta à l'entrée d'un sentier qui fuyait à travers la forêt. Malgré le voisinage des bois et l'heure avancée du jour, la chaleur était étouffante ; aucun souffle n'agitait les feuilles; par intervalles, des grondements sourds et prolongés roulaient dans l'atmosphère, et des nuées de corbeaux s'envolaient d'un arbre à l'autre en poussant des cris d'alarme. — J'ai été un peu marin dans mon temps, dit le vieillard en haillons, et je puis te dire, ma jolie fillette, que nous essuierons cette nuit un furieux grain. — La jolie fillette, qui était bien la personne k moins avenante de son sexe, ne répondit pas ; ses yeux, tournés vers la forêt, en sondaient la profondeur avec un air de préoccupation pénible. Le vieux mendiant, tirant sa compagne par le bas de sa mante, la fit asseoir à ses côtés sur un tertre revêtu de mousse : il lui parla à voix basse pendant quelques minutes, pa raissant tantôt la gourmander avec sévérité, tantôt la favoriser d'exhortations et d'instructions paternelles. Après cette conférence, le bonhomme se leva résolument et entra clopin-clopaiit dans la futaie, appuyé sur le bras de sa conductrice.

Ils n'avaient pas fait cent pas, quand soudain trois

BELLAn.

Hommes, tombant des arbres voisins comme des fruits mûrs, leur barrèrent le passage ; en même temps une dizaine d'individus armés de fusils sortirent du fourré et entourèrent le couple aventureux.

— Qui êtes-vous? où allez- vous? dit celui qui paraissait être le chef de l'embuscade.

— Eh ! fillette, dit l'aveugle, il n'y a pas de bleus ici, hein ?

— Non, père, répondit la grande fille à la cape d'une voix tremblotante et nasillarde : ce sont tous des bons. Vous pouvez causer. Pas vrai, messieurs?

— Qu'il cause, reprit le chouan. On l'écoute.

— Ne te trompes-tu pas, petite? dit le mendiant: les serviteurs du bon Dieu et du roi n'ont pas ordinairement le verbe si dur avec les pauvres.

— Les temps sont mauvais, bonhomme, répliqua le chouan, etle diable est fin...

— Oui,mon fils, et la défiance est de saison... Laissemoi toucher tes habits, car il y a longtemps que mes pauvres yeux ne sont plus de ce monde. — Le vieillard promena sa main sur la poitrine du chouan. — Le cœiii et la croix... poursuivit-il, c'est bon. ..Vive le roi, mes enfants! Où est Fleur-de-Lis, que saint Yves et tous les saints gardent? où est-il? il faut aue je lui parle.

— Fleur-de-Lis n'a pas de temps à perdre, mon vieux.

— Et il n'en perdra pas avec moi, mon beau garçon, je t'en réponds. Mène-moi près de lui : j'ai fait bien du chemin avec ma pauvre fillette qui tremble encore des fièvres, et je voudrais bien me reposer; mais le service du roi avant tout. Et nous allons donc revoir son règne auguste, à ce bon roi, mes enfants? Jour de Dieu ! c'est alors qu'on pourra m'enterrer sans que j'y fasse opposition...

— Vous causez trop, mon père, dit d'un ton d'humeur et d'impatience la compagne du vieux fanatique; vous savez qu'on nous a dit que cela pressait.

— Oui, véritablement, fillette, tu as raison. Où est Fleur-de-Lis ? j'ai quelque chose pour lui, quelque chose qui a passé sous le nez des bleus. — Le vieillard se mit à rire, et, plongeant sa main dans le dédale de ses haillons, en retira un paquet de lettres cacheté avec soin : l'enveloppe était marquée, à l'un des angles, d'un signe particulier en forme de croix fleurdelisée. Le chef de l'escouade des chouans n'hésita pas plus longtemps ; il dit aux deux aventuriers de le suivre et s'engagea dans les défilés de la forêt.

Ils furent bientôt arrêtés par un retranchement d'arbres abattus, derrière lequel campait une bande d'une

centaines d'hommes. Ce poste les laissa passer après l'échange d'un mot d'ordre ; mais, à une courte distance, il fallut franchir une nouvelle barricade : la forêt paraissait être coupée dans tous les sens par des fortifications de ce genre, dont quelques-unes étaient entourées de fossés. Dans chacune des enceintes ouvertes par les défrichements, bivouaquaient des corps nombreux d'insurgés. La plupart n'avaient d'autre costume de guerre que la veste du paysan breton, traversée en écharpe par des lisières de serge servant de bretelles de fusil. Presque tous étaient chaussés de lourds sabots remplis de paille. Des femmes et des enfants, mêlés aux soldats, faisaient le ménage des bivouacs, s'agitant autour aes ïuyero Hu: pétillaient sur le sol. La forêt tout entière offrait l'aspect d'une ville tuvage; çà et là des pâtres armés étaient couchés sur l'herbe au milieu de troupeaux de chèvres ou de loutons ; des bœufs mugissaient au fond des halliers: in bruit confus de voix, d'armes, de pas, montait incessamment sous les arcades de feuillage, tantôt éclatant comme une clameur, tantôt s'apaisant dans un tumulte monotone. A part le caractère de la végétation et des costumes, on eût dit une oasis du désert emplie le tribus nomades et guerrières.

Après une marche d'une demi-heure entravée par de fréquents obstacles, le guide annonça au vieux

mendiant qu'ils touchaient au but de leur pénible trajet; au même instant, il quitta le milieu de la futaie, où il n'était pas prudent, dit-il, de faire un pas de plus, et il entra dans une allée large de six ou sept pieds, au-dessus de laquelle des branchages recourbés et entrelacés formaient une espèce de plafond : sous cette voûte continue, le demi-jour du crépuscule pénétrait à peine ; le silence qui régnait dans cette partie privilégiée de la forêt rendait plus saisissante l'impression de ces ténèbres subites. L'aveugle sentit frissonner la main de sa compagne. — Qu'est-ce que c'est ? dit-il à voix basse, tandis que le guide les précédait à quelque distance. Quel effet moral éprouves-tu donc pour le quart d'heure?

— Sergent, répondit la jeune fille du même ton, je suis troublé et par instants je m'affadis.

— Diable d'eftet moral ! reprit le vieillard : allons i tiens ferme et serre le coude à gauche, mon garçon ! Représente-toi que ce vilain bosquet est pour nous comme qui dirait le ci-devant temple de la gloire.

— Oui, de la gloire, sergent.

- — Et de la mémoire, mon ami : veux-tu que ton nom figure dans l'histoire en lettres d'or, ou simplement en bâtarde? voilà la question.

— En bâtarde, oui, sergent.

— Comment diable ! en bâtarde ! à quoi pense la

BEILAH. 261

créature V... Heu ! qu'est-ce que c'est que cette machine-ci ? un canon, sur ma parole ! satanée forêt ! jamais boutique de bric-à-brac... — Le bonhomme murmura le reste de sa phrase entre ses dents. Le guide s'était arrêté, il interrogait d'une voix discrète deux sentinelles postées à l'extrémité de l'étrange avenue ; les dernières clartés du crépuscule permettaient de distinguer, dans un large espace circulaire, une disposition symétrique de tentes et de chaumières basses ; quelques-unes de ces chaumières paraissaient d'une construction plus solide et moins récente que les autres: elles marquaient sans doute l'emplacement d'un de ces refuges célèbres que les chouans s'étaient ménagés dès les premiers temps de l'insurrection. Plusieurs chemins couverts, pareils à celui que venaient de suivre les aventuriers, donnaient accès dans la clairière qu'enserrait de toutes parts une futaie inextricable : à quelques pas en avant de la futaie s'étendait une ligne de fossés et de barricades. Cej camp semblait tenir dans la forêt la place que tenait le donjon dans les forteresses du moyen âge ; on y avait rassemblé tous les élément? d'un combat à outrance et d'une défense désespérée. L'ordre et le calme qui y étaient religieusement observés, annonçaient la présence des chefs les plus importants et la discipline d'une troupe d'élite : en effet, parmi les soldats qu'on

*6« BEIXAH.

apercevait étendus sur le gazon, ou causant à voix basse sur le seuil des cabanes, le plus grand nombre portaient l'habit vert et le gilet rouge, uniforme des chasseurs royalistes : c'était ce corps redoutable qui, organisé à l'abri des traités, avait enfermé dans ses cadres tous les héros des vieilles guerres.

Depuis que le guide et ses deux compagnons avaient pénétré dans l'enceinte et pendant qu'ils passaient devant le front du camp, des feux s'étaient allumés dans les cabanes et jetaient leurs reflets tremblants sur la multitude éparse dans la clairière : des figures résolues et farouches sortaient à demi de l'obscurité et s'y replongeaient tout à coup comme des visions évanouies. Le guide s'arrêta vers le milieu du camp, devant une des chaumières de l'ancien refuge, autour de laquelle veillait un poste nombreux. Il y entra seul : quelques minutes après, il revint chercher le vieil aveugle et la pauvresse, et les introduisit en présence de Fleur-de-Lis.

Le jeune chef, debout derrière une table, s'entretenait avec George ; deux hommes en habit ecclésiastique écrivaient sur un coin de la table ; quelques officiers étaient disséminés par petits groupes dans l'intervalle qui séparait la table de la porte. Toutes les conversations cessèrent à l'entrée du mendiant : sa fille l'amena en face du chef et se retira de quelques

pas en faisant de gauches révérences. Le bonhomme, son paquet de lettres à la main, la tête baissée et le corps penché dans une attitude d'humilité respectueuse, parut attendre qu'on lui adressât la parole. Fleur-de- Lis dirigea la lumière d'une lampe sur le mystérieux messager ; après que son œil pénétrant Feut étudié minutieusement des pieds à la tête : — D'où viens-tu, dit-il, et qui t'envoie ?

— C'est donc vous, Fleur-de-Lis ? dit le vieillard.

— C'est moi.

— Quelle misère que d'être aveugle ? reprit le bonhomme en branlant la tête. Ce serait un aimable spectacle pour un ancien soldat que de voir votre visage, Fleur-de-Lis.

— Tu as servi, vieux père ?

— J'étais à Fontenoy, mon général : c'est là que j'ai eu le genou brisé. Le roi Louis XV y était aussi ; nous lui fîmes un lit pour la nuit avec des drapeaux anglais, et je me rappelle qu'il dit qu'un roi de France ne devait aimer ce drapeau-là que sous ses pieds. Pardon la compagnie, si je vous offense ; mais c'est la vérité que sur un champ de bataille il faut, pour bien faire, que nous ayons les Anglais en face et pas à côté.

Au souvenir royal évoqué par le vieillard, tous les assistants avaient découvert leurs têtes et s'étaient inclinés en regardant Fleur-de-Lis. Une vive émotion

colora les traits du jeune chef: — Eh bien, messieurs, dit-il avec un sourire, voilà un soutien inattendu qui m'arrive. Le sang des vaincus de Crécy ei d'Azincourt coule encore dans toutes les veines françaises, vous le voyez ; — mais d'où viens -tu, mon vieux brave ?

— Je viens de Normandie, mon général. M. de Frotté m'a fait conduire en carriole jusqu'à Fougères; j'ai traversé la ligne ennemie pour vous apporter ce paquet.

— Ah ! tu es Normand ? dit Fleur-de-Lis. De quel endroit ?

— Des environs de Coutances, mon général.

— Ah ! reprit Fleur-de-Lis en portant ses yeux sur la grande fille au capuchon, de Coutances? Et çubrin de criature lanré, c'est-i ta quenaille ?

— Vère, m'namin.

— Et c'est i venu do té dedpis illo jusqu'ichin ?

— Vère, et à pi aco, et quasiment sans mougi rin en tout, à cause que san paure corps est tout remué des fièvres, vchin pu de six mes, qu'no dit que cha fait* pou à vé.

— Allons ! messieurs, dit en riant Fleur-de-Lis, c'est du pur normand ; puis il ouvrit la dépêche. Après qu'il eut parcouru les lettres qui y étaient contenues, il ramassa l'enveloppe qu'il avait jetée à terre, et en

considéra attentivement le cachet rompu ; puis son regard étincelant se fixa un moment sur l'aveugle avec une expression d'inquiétude, mais la physionomie tranquille et vénérable du bonhomme parut dissiper aussitôt le nuaçe de défiance qui avait obscurci le front du ''eune chel. Il s'assit devant la table : — Mon vieux père, dit-il, tu vas être forcé de te remettre en route cette nuit. C'est bien de la fatigue ; mais je ferai en sorte que tu ne regrettes pas ta peine. Tu trouveras à l'auberge du Pommier fleuri, aune demi-lieue de Plélan, un agent de M. de Frotté qui t'épargnera le reste du chemin. Si tu aimes le roi, fais-toi hacher plutôt que de laisser prendre le billet que je vais te confier. — En achevant ces mots, Fleur-de-Lis écrivit quelques lignes à la hâte. La lettre pliée et cachetée, il la tendit au bonhomme par-dessus la table. Celui-ci, sans autre avis, avança la main pour la recevoir. — Ah ? tu y vois donc, l'ami ! s'écria Fleur-de-Lis en retirant vivement son bras. Holà ! les gars du roi, trahison ! arrêtez l'espion et sa fille ! — A la voix de Fleur-de-Lis, une dizaine de soldats se précipitèrent dans la cabane; mais déjà les officiers s'étaient rendus maîtres du faux aveugle et de la pauvresse, après une résistance que le bras terrible de George avait abrégée. La jambe de bois du mendiant, sa barbe grise et les cheveux roux de sa fille s'étaient détachés pendant la lutte.

BELLAIT.

— Ton nom, camarade ? dit alors Fleur-de-Lis en s'adressant au plus âgé des captifs.

— Bruidoux, sergent de grenadiers, bataillon des Sans peur,

— Tu connais les lois de la guerre et tu sais le sort qui t'attend. As^-tu quelque chose à dire ?

— Pour moi, rien. Pour ce garçon, j'ai à dire que je l'ai entraîné presque malgré lui dans cette expédition, et que si vous lui laissez la vie vous me rendrez facile la chose de mourir moi-même de ma personne. Voilà.

— Impossible, camarade. Cependant nous pouvons nous entendre : veux-tu t'engager au service du roi 1

— Pourquoi pas au service du pape ? dit Bruidoux avec gravité.

— Et toi, jeune homme ? dit Fleur-de-Lis en s'approchant de l'autre prisonnier.

Cette question fut suivie d'un intervalle de silence pendant lequel le visage de Bruidoux se contracta peu à peu jusqu'à l'expression d'une* angoisse indicible.

— Monsieur, murmura enfin le jeune captif d'une voix faible, le sergent est mon supérieur ; il a parlé pour deux.

A ces mots, les traits du vieux sergent furent comme détendus par un subit attendrissement ; ses yeux s'a-

gîtèrent dans leurs orbites et une larme glissa sur sa joue bronzée.

— C'est dommage, reprit Fleur-de-Lis, nous aimons les cœurs vaillants. Songez que je ne vous propose pas de trahir votre patrie. Nous servons la France comme vous, mieux que vous Allons, je vous laisse une heure pour y réfléchir, car je vous regrette. — Bénédicité, ajouta le jeune homme en se tournant vers un des chasseurs, conduis-les dans la cabane vide qui est au bout du camp ; qu'ils soient garrottés, et fais bonne garde. S'ils n'ont pas changé d'avis dans une heure, vous les passerez par les armes. 11 est inutile de reprendre mes ordres à ce sujet. D'ailleurs, je ne serai plus au camp.

Bénédicité, vieux chouan à mine renfrognée, plaça les prisonniers au milieu d'une escouade de chasseurs et sortit avec eux de la hutte. La nouvelle du coup hardi tenté par les deux espions républicains s'était répandue dans le camp, et la foule des soldats accourut sur leur passage avec une curiosité empressée, mais plutôt respectueuse qu'insultante ; car un pareil trait d'audace devait plaire à ces esprits aventureux autant qu'intrépides, pour qui toute science de la guerre se résumait en deux mots : bravoure et ruse.

On fit entrer les captifs dans une chaumière un peu isolée des autres, située à l'extrémité du camp, et qui

?6S BELLAH.

s'adossait contre un chêne gigantesque. Cette masure n'avait point de fenêtres ; l'air s'y renouvelait suffisamment par lésais disjoints d'une porte grossière. Bénédicité et ses hommes laissèrent les deux républicains étendus sur le dos au milieu de la cabane, les bras et les jambes serrés par des liens solides. Bénédicité revint quelques minutes après, et, posant dans un coin une petite lampe : — C'est votre horloge, dit-il; quand vous la verrez près de s'éteindre, votre heure finira. — Le chouan sortit après cet avertissement.

— Voilà, mon garçon, dit Bruidoux après avoir médité un instant, voilà une aventure qui n'est pas couleur de rose. Par-dessus le marché, cette canaille m'a enfoncé les cordes dans la chair. Je n'ai pas voulu me plaindre à cause de ma dignité de citoyen ; mais j'ai peur qu'on ne t'ait pas traité plus amicalement, mon pauvre Colibri.

— Non, sergent, dit Colibri ; mais qu'est-ce que ça fait maintenant ?

— J'entends ce que tu veux dire, reprit Bruidoux d'une voix qui semblait altérée. Hem ! hem !... est-ce que je m'enrhume, moi ? Ah çà ! Colibri, ne va pas t'imaginer que le cœur de ton sergent s'amuse à faire le plongeon... Voici ce qu'il y a, mon garçon; j'éprouve un effet moral qui m'étouffe clandestinement, et cela à ton sujet ; c'est moi, oui, c'est moi, le

BELLAH. Î69

diable m'emporte ! qui t'ai amené dans cette caverne; j'ai cru bien faire ; — sur ma parole, j'ai cru bien faire, Colibri... dans ton intérêt capital. Ayant toujours eu pour toi de l'amitié, j'ai prétendu te décrasser d'un seul coup de brosse et te caser tout de suite au meilleur rang dans l'esprit de tes supérieurs et dans le sentiment de tes camarades... C'était une bonne idée, jour de Dieu ! c'était une idée excellente, l'idée d'un ami et d'un père... et pourtant c'est une idée qui me gêne à l'heure qu'il est. . . et il faut que tu me dises, Colibri, il faut absolument que tu me dises, mon garçon, si... si... allons, c'est le mot, si tu me pardonnes, oui ou non !

— Je vous pardonne de tout mon cœur, sergent, répondit Colibri ; je sais que c'était pour mon bien, quoique ça n'ait pas réussi.

— Tu es un brave, dit Bruidoux, dont la voix s'enroua tout à fait. Après un silence, il reprit d'un ton plus ferme : — Oui, tu es un brave, Colibri, et, depuis que tu as envoyé paître le ci-devant prince et ses m'amours fédéralistes, tu peux te vanter d'avoir mon estime, bien que je ne voie pas à quoi elle te pourra servir désormais.

— Ainsi, sergent, dit Colibri, il n'y a plus aucun espoir ?

— Hem ! hem ! mon garçon... je te demande par-

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don.., il y a fou jours de l'espoir, disent les savants, tant que notre corps n'est pas réduit en poussière... Quant à t'affirmer que notre position soit brillante, non... non... Il est certain que l'ennemi a pris sur nous un avantage considérable, un avantage qui paraît décisif... car il me répugnerait de te tromper dans un moment comme celui-ci... dans un moment où chacun, suivant ma manière de voir, est libre de faire les réflexions... qui conviennent à son tempérament.

Un nouveau silence succéda à la déclaration entortillée, mais fort claire toutefois, du vieux sergent. Un éclair, pénétrant soudain à travers les fentes de la porte, fit pâlir la faible lueur de la lampe ; un roulement solennel retentit peu d'instants après, annonçant que l'orage, qui avait grondé toute la soirée, était près de se déchaîner sur la forêt.

— Dans la ferme, chez mon père, reprit Colibri, j'ai passé bien des nuits debout par un temps pareil. C'est que le feu du ciel a bientôt fait de dévorer une grange, sergent : aussi, tant que l'orage durait, mon père ne cessait de marcher à grandes enjambées dans la chambre ; mais la bonne femme disait ses prières dans le coin de l'âtre, et c'était une chose qui rassurait mon père.

— Sans doute, mon garçon, ditBruidoux, et quelles

BELLAH. *7l

prières est-ce qu'elle disait, comme cela, ta bonne femme de mère ?

— C'étaient des prières au bon Dieu, sergent, au bon Dieu d'autrefois.

— Mais les sais-tu par cœur, Colibri ?

— Je crois, sergent... oui, je crois que je me les rappelle.

— C'est que, vois-tu, garçon... Ah ! mille z'yeux, j'ai cru que celui-là m'allait rendre aveugle pour de bon ! Et puis, l'artillerie maintenant. Ah ! ça chauffe là-haut... Eh bien, Colibri, si la république a eu un tort, selon moi, c'a été d'affronter le ci-devant qui bougonne en cet instant sur nos têtes... car il y a des circonstances où les droits de l'homme et du citoyen sont une chétive consolation pour le moral d'une créature.., Quanta moi, Colibri, si je n'ai jamais fait de mal ni à une femme, ni à un enfant, ni même à un chien, ça n'a pas été autant en vue de mon avancement que pour ne pas désobliger le particulier en question... c'est pourquoi si tu as un bout de prière dans la mémoire, et si ça peut être une satisfaction pour toi de le dévider, dévide-le hardiment.

— Sergent, ça me contentera, dit Colibri.

— Et même, poursuivit Bruidoux, si tu veux prouver catégoriquement à ton ancien que tu ne lui gardes

17 1 BELLAII.

pas rancune, tu vas causer tout haut, vu que, sur l'article, je te considère comme mon supérieur.

Le sergent cessa de parler : Colibri ferma les yeux ot parut se recueillir. — Sergent, reprit-il après une pause, voici ce que disait la bonne femme... — Colibr s'arrêta tout à coup : la porte venait de crier sur ses gonds rouilles, et les prisonniers n'étaient plus seuls ; mais, dans l'attitude pénible où ils étaient maintenus par leurs liens, ils ne purent apercevoir celui qui venait les interrompre à cette heure suprême.

— La lampe n'est pas morte, dit sèchement Bruidoux ; on ne doit pas tricher un ennemi dans lé malheur.

— Plus bas, monsieur le sergent, dit une voix mâle, mais contenue.

— Je connais cette voix, murmura le sergent ; qui es-tu, l'ami?

— Kado.

— Ah ! le père du petit citoyen à la toupie. Viens-tu nous sauver, mon vieux ?

— Plus bas; la porte est grande ouverte, et la sentinelle ne fait que passer et repasser devant le seuil.

Au même instant, le soldat de garde s'arrêtait près de la porte.

— ■ Les prisonniers, dit Kado, me demandent de les aider à changer de position.

BELUÏÏ. 87 3

— Fais, dit le soldat ; et il reprit sa courte promenade.

Kado se mit à genoux et se pencha vers les captifs en laissant glisser hors de sa manche un couteau dont la lame affilée étincela au reflet de la lampe ; en deux coups, il trancha les cordelettes qui serraient les poignets et les jambes du sergent : — Sur votre vie, ditil, ne bougez pas ! — Venant ensuite à Colibri, il le délivra de ses liens avec la même adresse et la même promptitude. Cette opération terminée, le gardechasse se releva et se tint debout en face des prisonniers attentifs : puis il commença de leur parler, tantôt avec une lenteur grave, tantôt à la hâte, modifiant le son de sa voix et le sens de son discours suivant que le bruit des pas de la sentinelle s'éloignait ou se rapprochait.

— Vous n'avez plus qu'une petite demi-heure; le roi est un bon maître... Il ne faut pas songera sortir du camp à travers trois lignes de sentinelles ; d'ailleurs, vous tomberiez nécessairement dans un des postes de la forêt... Vous servirez avec de bons camarades... Voici le seul moyen de salut : dans dix minutes, quand l'orage battra son plein et quand les bruits du ciel rempliront les bois, levez-vous ; vos membres alors seront dégourdis... Oui, Fleur-ae-Lis vous promet à chacun un bre\et d'officier... Je vous

laisse mon couteau, ici/ sous la paille ; servez-vous-en pour effondrer le chaume au-dessus de votre tête, à l'endroit où le tronc du chêne s'enfonce dans le toit, puis montez sur le toit par l'ouverture... La cause du roi est celle de Dieu; elle triomphera... Les branches du chêne s'étendent jusqu'au fourré voisin ; le fourré est plein de pièges; vous y péririez sûrement... Il n'y a pas de honte à rentrer dans le chemin le plus honnête... mais la branche la plus basse et la plus grosse va s'enlacer dans le treillage qui recouvre l'allée la plus proche ; suivez cette branche jusqu'à la voûte, et puis traînez-vous à genoux au-dessus des branchages... J'en suis fâché ; c'est une triste fin pour des hommes de cœur... Quand la voûte manquera, descendez; vous trouverez le petit gars que vous avez sauvé de la fusillade... Adieu donc, puisque vous le voulez !

— A quoi se décident-ils ? demanda la sentinelle qui venait de mettre un pied dans la cabane.

— A mourir, répondit Kado. Laissons-les. Bonsoir, camarade.

— Voilà la pluie, reprit le soldat ; je vais rester à l'abri là dedans, jusqu'à ce que l'heure soit finie.

— Comme tu voudras, dit Kado ; pourtant, si tu en étais où ils en sont, tu ne serais pas bien aise qu'on t'empêchât de causer librement avec un ami.

Le soldat se rendit à cette objection d'un air de

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