‹ BellahChapitre 9 sur 10 · HK*MIO*S · texte numérisé non relu

HK*MIO*S

Allons, c'est à moi seule à me rendre justice . Que de cris de douleur le temple retentisse! (Racinb.)

M de Kergant était un de ces hommes dignes de respect, dont la vie se meut par le simple ressort des sentiments naturels : leur cœur sain ne nourrit point cette source troublée où fermentent les passions. On les nomme des cœurs positifs. Leur conscience n'a point de ténèbres ; le primitif bon sens et l'éternelle iiorale y entretiennent une pure lumière qu'aucun souffle du inonde ne fait vaciller. On les appelle des esprits étroits. Leur vie privée est toujours irréprochable; leur vie politique, surtout à ces époques de crise qui changent brusquement les points de vue de l'esprit humain, est sujette à l'erreur, jamais à la honte. Tout en les dédaignant, on recherche leur commerce, parce qu'il est sûr, parce qu'il affranchit de la défiance et qu'il repose de l'hypocrisie. On peut en leur présence

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«enir à la main son masque social et respirer un instant. Ces caractères sont transparents autant qu'ils sont solides. Ils ne peuvent tromper, mais on les trompe aisément. Fleur-de-Lis, en enveloppant sa délicate confidence des artifices ordinaires de son langage, n'eut point de peine à se faire pardonner par le loyal vieillard ce qu'elle avait de hardi ; elle n'était pas d'ailleurs tout à fait imprévue.

M. de Kergant adorait sa fille; mais, étranger, comme Test un enfant, aux allures secrètes du cœur et aux énigmes compliquées de la passion, il n'avait jamais soupçonné que l'indifférence silencieuse dont Bellah flétrissait la conduite de son frère adoptif pût cacher un orageux et tendre souvenir. D'autres apparences avaient achevé de l'abuser. Sa sollicitude paternelle s'était émue d'abord en trouvant, dans les lettres que sa fille lui écrivait d'Angleterre, l'expression d'un enthousiasme romanesque pour le chef brillant de la chouannerie bretonne. Il avait vu, depuis, le même sentiment éclater avec une étrange franchise dans les yeux de Bellah en présence de ce jeune homme. Celui qui était l'objet de ces démonstrations ingénues sV, inquiétait, loin de s'en applaudir; il discernait mieux le caractère véritable du charme qu'il exerçait sur l'esprit de la pieuse royaliste. Il savait que les douces préférences d'une femme ont plus do

mystère, et que la vierge atteinte au cœur ramène avec plus de soin ses voiles sur sa blessure; mais ces nuances échappaient à l'intelligence moins flexible de M. de Kergant, et il ne douta pas que sa fille n'eût laissé prendre son âme tout entière aux séductions de la beauté, du courage et de la victoire.

Dans sa tendresse profonde pour son unique enfant, le marquis avait essayé de ployer son esprit à l'idée d'une alliance où il croyait voir le bonheur de Bellah. Il y réussit sans trop d'effort. Il subissait luimême à un haut degré l'ascendant du jeune chef. Il l'avait toujours défendu avec énergie contre les reproches et les soupçons de ses rivaux. A force de le couvrir du patronage de sa loyauté, il était arrivé, par la pente insensible d'un innocent orgueil, à lui donner dans son cœur une place presque filiale. A ses yeux, la tache d'une origine malheureuse disparaissait à demi sous l'éclat des services rendus, sous les marques d'une auguste reconnaissance. Si c'était un sacrifice, dans ta pensée du vieux gentilhomme, que d'ensevelir dans cette gloire d'un jour le nom de son antique famille, ce sacrifice même avait de quoi plaire à son dévouement. Il y voyait un nouveau gage donné à une cause sacrée, un lien qui devait étouffer des défiances funestes et resserrer les rangs de la noblesse autour d'i héros populaire.

Telles étaient les dispositions secrètes de M. de Kcrgant. Aussi l'aveu que Fleur-de-Lis vint lui faire, du consentement de Bellah, fut-il accueilli avec bienveillance et presque avec joie : il lui ôtait des doutes qui lui pesaient ; il lui donnait une explication vraisemblable des souffrances auxquelles sa fille était visiblement en proie depuis quelques jours; en même temps il en indiquait le remède. La crise nerveuse dans laquelle Bellah était tombée subitement ne fit qu'affermir le marquis dans ses préventions et détruire ses derniers scrupules. Demeuré seul au chevet de la malade, il prit le silence du désespoir pour une confession de la pudeur, et pour des larmes d'amour heureux les pleurs amers que ses consolations cruelles arrachaient des yeux de la jeune fille.

M. de Kergant s'occupa dans la nuit même de lever les obstacles que la religion pouvait opposer à un mariage si prompt. Les dispenses furent aisément obtenues. Plusieurs prêtres proscrits étaient réfugiés au milieu des bandes victorieuses de Fleur-de-Lis; l'un d'eux tenait un rang élevé dans l'Église ; c'était lui qu; devait, à l'instant du départ de l'armée royaliste, celé brer clans la chapelle de Kergant une messe solennelle pour le succès de l'expédition ; il consentit à bénir à la même heure l'union du jeune général et de Mademoiselle de Kergant.

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Bellah en fut instruite dès le matin, comme elle s'éveillait de la torpeur profonde qui avait succédé aux violentes secousses de la nuit. Elle se leva, pria Dieu, et descendit ensuite dans le parc, où elle fit une longue promenade solitaire. Elle était surprise de se sentir plus de force que la veille ; cependant ses idées étaient encore troublées et tumultueuses : quand elle vint à se rappeler sa lettre commencée, une vive inquiétude la ramena précipitamment chez elle. On sait comment cette lettre avait disparu. Bellah, appelant aussitôt Andrée, lui demanda si elle ne l'avait point vue : Andrée dit résolument qu'elle ne savait de quelle lettre on lui parlait, et elle l'affirma avec une telle sécheresse de ton, que Bellah n'osa l'interroger davantage. Mademoiselle de Pelven, comme tous les habitants du château, avait appris l'hymen qui s'apprêtait. Après ce qu'elle avait lu, elle ne pouvait douter que Bellah n'obéît malgré elle à quelque exigence nouvelle d'un devoir austère ; elle ne ressentait pour son amie que du respect et de la pitié, mais laisser voir ses sentiments, c'était avouer sa petite perfidie ; c'est pourquoi Andrée, endépitde son cœur, garda tout le jour l'accent et le visage convenables au rôle d'une sœur offensée.

L'abîme de la douleur n'a point de fond pour les âmes délicates : si avant qu'elles y soient plongées, elles peuvent toujours descendre plus bas et rencon-

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