CHAPITRE XIII
NATION CYPARICOTES.
Les chrétiens, voulant traverser le territoire de cette nation sont égarés dans un désert par les prisonniers qui leur servaient de guides , dans l'intention de les faire périr de faim pour venger la mort des leurs. — S'étant aperçus de cette perfidie , les chrétiens en coupent deux en morceaux pour les punir et effrayer les autres, qui restèrent cependant inébranlables dans leur résolution , aimant mieux mourir que d'être esclaves. — La famine devient si grande , qu« les chrétiens sont sur le point de périr tous , quand ils ^ prennent un tigre qui leur conserve l'existence jusqu'à ce qu'ils atteignent un village où ils trouvent des vivres , ce qui leur permet de continuer leur voyage.
Le lendemain matin, une hernie avant le jour , nous nous remîmes en marche , quit-
1 96 KËLATION
tant le territoire des Caquetios pour entrer sur celui de leurs ennemis, les Cyparicotes.
Avant de partir je fis prendre le seul Indien qui restait de ceux qui s'étaient trouvés dans la barbacoa , car les onze autres avaient été tués , et je le fis attacher à un des poteaux de la maison , pour qu'il dît à ses compatriotes quand ils reviendraient , que je les avais traités de cette manière , parce qu'ils ne m'avaient pas tenu parole , et qu'ils avaient voulu se révolter, et que j'en ferais autant à quiconque les imiterait; mais que tous ceux qui m'étaient fidèles, devaient s'attendre à de bons traitements , comme ils pouvaient le voir par l'exemple des autres nations.
Nous prîmes quelques Indiens que nous avions faits prisonniers dans ce village et les ayant chargés de chaînes pour qu'ils nous servissent de guides , ils nous conduisirent dans un bois , où nous perdîmes entièrement notre chemin. Cependant nous continuâmes d'avancer sur leur assurance que la route
DE FEDERMANN. I 97
n'était pas tracée, parce que les deux tiations n'avaient de communications ensemble que pour se surprendre et se faire la guerre. Ce qui était un mensonge , car le sentier par lequel ils nou^ conduisaient ne servait que pour aller chercher du bois pour la construction de leurs maisons.
Nous ne trouvâmes pas d'autre chemin pendant toute la journée , mais les guides nous tranquillisèrent, et quand la nuit tomba, nous campâmes près d'un petit ruisseau , et nous mangeâmes le reste des vivres que nous portions avec nous , ce qui était peu de chose , car nous avions espéré arriver le même jour à un autre village. Je fis mettre quelques Indiens à la question , mais tous persistèrent à soutenir ce qu'ils nous avaient dit. La journée suivante se passa encore sans découvrir de chemin. Nous ne nous guidions dans les bois que d'après le éours du soleil , et nous découvrîmes alors clairement que nous avions été trompés par les Indiens. Nous n'avions
lyS RELATION
plus de vivres ni même d'eau , car nous n'en avions pas emporté avec nous de lendroit où nous avions campé. Voyant que nous ne pouvions rien tirer des guides, j'en fis couper deux en morceaux pour efirayer les autres; mais cela ne servit de rien; car ils aimaient mieux périr que d'être nos prisonniers; et ils ne nous avaient conduits par cette route , que pour se venger de nous et nous faire mourir de faim , ce qui faillit leur réussir.
Dans cette extrémité, nous ne savions si nous devions avancer ou reculer, car nous étions exténués de besoin ; le manque d'eau nous faisait surtout souffrir, et nous ne savions comment sortir du hois. La soif tourmentait tellement nos chevaux, qu'il était difficile de les faire avancer. Enfin , quelques soldats que j'avais fait monter sur les arbres les plus élevés vinrent m'annoncer qu'ils avaient découvert une prairie à environ un demi-mille de l'endroit où nous étions. Nous
DE FEDERMANN. I99
dirigeâmes nos pas de ce côté, et bientôt les chiens commencèrent à aboyer, ce qui me fit syupposer qu'ils avaient aperçu un sanglier, animal qui abonde dans ce pays. J'envoyai sur-le-champ du monde après eux , espérant trouver du gibier pour apaiser notre faim , et peut-être un peu d'eau, ce qui nous aurait donné la force d'arriver au premier village.
Mais quand on fut auprès des chiens, on découvrit , dans des roseaux , un tigre énorme qui leur tenait tête, et qui en avait déjà déchiré deux. Mes soldats n'osaient pas l'attaquer ; mais un moine, qui se trouvait avec eux, courut sur lanimal pour le percer de sa hallebarde. Le tigre voulut s'élancer sur lui , mais il resta accroché à un weschuco ( bejuco, liane): plante grimpante qui embarrasse le chemin, et va a un arbre à l'autre comme une corde; il y en a beaucoup dans la forêt. Ce fut le salut de ce moine, et sans cela il aurait payé cher son audace. Les autres chrétiens accoururent alors , et percèrent le tigre de leurs
aQO RELATION
lances; l'un d'eux lui ayant porté un coup dans la gueule, l'animal coupa le fer en deux d un seul coup de dent, comme s'il eût été, de plomb. Dès qu'ils l'eurent achevé, ils nous rapportèrent; c'était le plus grand tigre que j'fiie jamais vu dans les Indes; un cheval avait bien de la peine à le porter , et il était devenu presque fauve de vieillesse.
Quand nous eûmes atteint la prairie dont j'ai parlé, nous ne pûmes découvrir de chemin , mais l'on voyait bien que le pays était habité : continuant toujours notre route , nous arrivâmes à un petit ruisseau qui coule au bas de la montagne , à travers un bois. Nous nous empressâmes de nous y établir : ce ftit ce ruisseau qui nous sauva la vie. Nous aurions été bien malheureux si nous n'avions pas trouvé d'eau avant la nuit; et nous aurions perdu bien du monde, car déjà quelques soldats avaient bien du mal à nous suivre.
Aussitôt que notre soif fut apaisée, la faim
DE FEDERMANM. 201
commença à se faire sentir. N'ayant pas autre chose, nous mangeâmes le tigre, quoique ce soit une viande malsaine, mais nous aurions, je crois, dévoré des briques; et d'ailleurs, chacun n'en eut guère que la valeur de deux noix , car nous étions deux cent cinquante personnes, et cet animal n'était que de la grosseur d'un veau.
Le troisième jour , nous continuâmes notre marche, espérant à chaque instant trouver un village. Enfin , vers les deux heures de 1 après-midi, nous aperçûmes un chemin qui descendait de la montagne vers la plaine; et, quoique nous eussions marché depuis le matin, nous n'étions cependant qu'à deux lieues de l'endroit où nous avions passé la nuit , tant mes gens avaient de peine à avancer.
J'envoyai quatre cavaliers en éclaireurs par ce chemin , et je les suivis lentement avec le reste de ma troupe. Ils revinrent bientôt m'annoncer qu'ils avaient découvert un village^ sans savoir de quelle nation il était , mais que
les habitants les avaient aperçus et qu'ils commençaient à s'agiter, ce qui m'inquiéta fort peu, car c'était un danger bien moindre que celui que nous évitions. Quand nous arrivâmes au village , nous n'y vîmes personne : les naturels avaient déjà eu le temps de se cacher. Nous le trouvâmes plein de vivres et de toute sorte de provisions , ce qui nous importait beaucoup plus que la présence des habitants. Nous y passâmes quatre jours pour réparer nos forces, bien diminuées, après la famine que nous avions soufiFerte : je crois que si cela eût duré une nuit de plus, et surtout si nous n'avions pas trouvé ce petit ruisseau , fort peu d'entre nous auraient revu Coro , car les forces nous auraient manqué, surtout à ceux qui étaient à pied. Nous avions déjà enduré la famine en Quittant Variquecemeto pour aller chez les Cuybas, comme je l'ai raconté plus haut, mais elle n'était pas à comparer à celle-ci.
Pendant notre séjour dans cet endroit, j'en-
DE FEDERMANIS. 2o3
voyai quelques chrétiens pour visiter les montagnes : ils me ramenèrent trois Indiens Gyparicotes, qu'ils avaient pris. Je n'avais malheureusement aucun moyen de leur parler; mais je leur fis entendre par signes que nous ne voulions pas les maltraitrer. Je les reçus très-bien , et j'en renvoyai un avec quelques présents pour leur cacique. Le même jour , un Indien , de la nation des Gyparicotes , qui parlait au$si la langue des Caquetios, arriva au village , et m'apporta des présents en or que m'envoyait le cacique, en me priant de relâcher mes prisonniers. J'appris de lui où nous étions, et que nous n'avions plus que cinq journées de marche jusqu'au bord de la mer. Je le chargeai d'ordonner de ma part à son maître de venir me trouver et de rentrer tranquillement avec les siens dan§ son village. Je lui fis raconter par les autres Indiens , sans avoir l'air de m'en mêler, comment nous punissions ceux qui nous désobéissaient, et les bons traitements qu'éprouvaient de notre part ceux
qui se rendaient à nous , et nous restaient fidèles.
Le cacique revint donc s'établir tranquillement dans le village avec les siens , rapportant tout ce qu'ils avaient enlevé. Nous fîmes alliance avec eux. Pendant trois jours nous traversâmes le territoire de cette nation et un grand nombre de leurs villages, et partout nous fûmes reçus avec amitié. Enfin, le 12 mars, nous sortîmes des montagnes , et nous rentrâmes dans la plaine sur le territoire des Caquetios. Mais ceux-ci, dont les habitations étaient près de la mer, ayant souvent été enlevés par des chrétiens venus de Santo- Domingo et des autres îles , pour les emmener et les vendre comme esclaves, avaient abandonné tous leurs villages et s'étaient enfuis dans les montagnes : de sorte qu'il nous fut impossible d'en avoir un de gré ou de force.
Je les envoyai chercher par quelques-uns des Indiens que nous avions amenés de Coro ;
DE FEDERMANN. 205
ils devaient leur annoncer que nous étions des chrétiens qui demeuraient sur le territoire du csLCiqueM^nu^ury (M annaure)j et que nous n'étions pas venus pour les enlever; car nous supposions bien que , demeurant sur le bord de la mer , ils auraient quelque connaissance de notre colonie. Les Indiens que nous avions expédiés les trouvèrent bientôt, car une souris connaît les cachettes des autres , et ils en amenèrent avec eux un grand nombre , qui nous témoignèrent leur joie de notre arrivée, et nous firent qu)elques présents. Ils nous racontèrent que quelque temps auparavant un corsaire avait paru sur la côte, et avait pris un grand nombre d'Indiens de la nation Hytotes, qui demeurent à quatre milles de là, et qu'ils s'étaient enfuis craignant d'éprouver le
même sort.
Guidés par ces Caquetios qui nous rendirent toute sorte de services, nous suivîmes jusqu'à la mer le cours d'une grande rivière, nommée Iracuy , qui est presque aussi considé-
rable que le Rhin , et nous arrivâmes enfin à un grand village, nommé Xaragua , situé sur rOcéan , à quatre-vingts milles de Coro.
De là , nous continuâmes notre route vers C]!oro , en longeant la mer. Nous arrivâmes d'abord à un grand village , nommé Martinico : nous y trouvâmes la première tribu de Gaquetios , amie des chrétiens ; ce que Ton doit à un capitaine, nommé Barthelmi Garco, quon avait envoyé de Coro pour faire alliance avec les Indiens de la côte. Je fis partir de cet endroit un canot pour Coro , avec un chrétien et douze Indiens , afin de rendre compte de notre voyage au gonverneur, que nous supposions déjà revenu de Santo-Domingo; car j'avais emmené avec nous un notaire public, qui écrivait tout avec soin, et notait ce qui se passait d'un village à l'autre. Ce qui est l'ordonnance et la volonté de sa majesté dans toutes les Indes , afin d'avoir des relations dignes de foi. Je n'ai fait que traduire ce journal en langue aile-
DE FEDERMANN- 10']
mande, en ajoutant quelques choses qui m'ont paru nécessaires; car ayant été écrit en espagnole , et dans le pays même où les mœurs des Indiens sont parfaitement connues, il y aurait eu bien des choses difficiles à comprendre pour les gens qui ne connaissent pas le pays.