CHAPITRE Xy
Rettour de Coro en Espajçne.
La fièvre dont je soufiFrais toujours me retint à Coro jusqu'au 9 décembre de cette année. Je partis de là pour Santo-Domingo , afin d'aller par l'Espagne, en Allemagne, trouver les Welser, mes maîtres. Ayant été favorisé par les vents, j'arrivai à Santo-
Domingo le i8 du même mois, j'y restai jusqu'au 4 avril de l'année suivante, pour y attendre Sébastian Rantz; et ce jour-là je quittai Santo-Domingo pai' un vent favorable. Mais il changea bientôt, et le temps devint si mauvais, que nous fumes obligés de gagner une autre île, nommée la Mona.
Nous la quittâmes le même soir, et nous continuâmes notre route, tantôt avec un bon vent, tantôt avec un mauvais, comme cela est toujours, jusqu'au 9 avril. Ce jour-là nous fumes assaillis par une violente tempête, qui dura trois jours , enleva toutes nos voiles , et nous força d'errer à droite et à gauche à la merci dos vagues. Nous étions obligés de travailler sans relâche aux pompes, pour nous débarrasser de l'eau qui entrait de tous cotés dans le vaisseau , et qui était encore augmen* tée par une pluie continuelle. Les gens du vaisseau étaient d'autant plus épuisés, qu^il était impossible d'allumer du feu pour se S6«^ cher ou pour faire la cuisine, et qu'ils n'a-
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vaient que du biscuit dur à manger. Nous sîouffrions aussi beaucoup du froid, car nous étions vers le quarante-troisième degré de latitude, le vent soufflait du nord, ce qui est le plus froid de tous les vents, de sorte qu'ils pouvaient à peine travailler ; et si cela eût duré plus longtemps, ils auraient succombé à la fatigue.
Heureusement,, au bout de trois jours, la tempête commença à diminuer : il ne fut ÉM
plus nécessaire de travailler aux pompes, et nous pûmes recommencer à faire du feu, ce qui nous fît oublier tous nos maux : le vent ne cessa pas à la vérité de nous être contraire; mais il alla toujours en diminuant jusqu'au neuvième jour : enfin , le 2 1 avril , il devint favorable et nous permit de continuer notre voyage.
Je ne puis oublier de raconter ici que le a5 avril, par un beau soleil et une mer calme 9 nous vîmes à une distance d'environ deux portées de mousquet du vais-
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seau une espèce de trombe de la hauteur d'une iuaison ordinaire. Elle s'élevait hors de l'eau , chose entièrement contraire à la nature de la mer, et qu'aucun marin n'avait jamais vu, ni entendu raconter.
Le pilote, croyant que c'était un écueil "jÊlk' sur lequel la mer venait se briser, ordonna à grands cris de carguer les voiles; cela nous eflFraya beaucoup, et si c'eût été ce que croyait le pilote, nous aurions été plus près de la mort que de la vie. Au moment où les marins allaient plier les voiles ( nous regardions cette manœuvre comme notre dernière chance de salut), la trombe, qui toujours augmentait, passa à quelque distance de notre vaisseau , ce qui nous fit éprouver une joie aussi vive que l'avait d'abord été notre effroi; car si c'eût été un écueil, ou même si la trombe nous eût atteints, le vaisseau aurait été brisé et nous n'aurions eu aucune chance de salut.
Je n'ai pas voulu omettre cet événement.
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car ce n'est pas ce que j'ai vu de moins étonnant pendant mon voyage aux Indes , puisque les marins du vaisseau, les Portugais des Açores et les personnes de Séville^ à qui nous en parlâmes, nous assurèrent tous n'avoir jamais oui-parler de pareille chose. Quoique ce fût de l'eau froide et dans l'eau, on au* rait pu croire, à sa hauteur et par la rapidité de sa course, que c'était de l'eau bouillante.
he 21 mai, nous atteignîmes les Açores, îles qui sont encore à trois cent cinquante milles de Se ville, et qui appartiennent au roi de Portugal. Nous entrâmes dans le port d'une de ces sept îles , car tel est leur nombre : on l'appelle Terceira, nous devions y prendre des vivres. Les calmes et les vents contraires avaient fait durer notre voyage plus longtemps qu'à l'ordinaire, de sorte que les pror visions et l'eau commençaient à nous manquer. Mais nous trouvâmes le pays en proie à la famine, un grand nombre d'habitants
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s'étaient vus obligés de s'enfuir en Portugal , où il y avait eu une disette l'année pré<îèdente , et l'on y avait porté tant de grain de$ Açores, que ces iles mêmes en manquaient.
Cependant , grâce à plusieurs amis de iiotre patron, et au prix élevé que nous payâmes , nous parvînmes à nous procurer assèe de vivres pour avoir, en nous rationnant, de quoi gagner l'Espagne, qui est encore éloignée de trois cent cinquante milles , traversée qui prend ordinairement douze Jours.
Nous eûmes d'abord un vent favorable, mais nous ftimes ensuite tellement contrariés par les calmes , que ce ne fut qu'au bout de seize jours que nous aperçûmes la première terre de Portugal , nommée le cap Saint- Vincent. Nous voulions longer la côte des Algarves pour arriver à notre destination, mais le vent étant devenu contraire , nous fVimes obligés d'entrer dans le port de Faro, pour éviter les souffrances que nous aurait
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90(ftçioiinéç& le manque de provisions^ qui commençait à se faire sentir.
Aussitôt que nous eûmes pris terre , les habitants nous informèrent que six bâtimtenta 4e Maures rôdaient le long de cette ç^te, s'emparaient de tous lç& yaieseaux qi*i passaient , et que la veille ils avaient donné la chasse à un petit navire du pays, et lavaient forcé de rentrer au port. Nous reflet qhimes aux dangers qui nous menaçaient
de la part de ces bâtiments, notre vaisseau était tellement chargé, qu'il nous aurait été difficile de nous défendre, d'autant plus que nous n'avions pas d'artillerie comme les maures, qui sont amplement pourvus de tout ce qui est nécessaire à l'attaque : et leurs équipages sont toujours tellement nombreux , qu'un vaisseau marchand ne peut leur résister. Nous prîmes le parti de débarquer l'or et les perles que nous avions à bord , et qui appartenaient à sa majesté ou à d'autres personnes et se
montaient à la somme de soixante-dix mille ducats.
Je partis de Faro avec Sébastian Rantz et huit autres passagers, et nous remontâmes la rivière sur un bateau jusqu'à la petite ville d'Ayamont , située à cinq milles de là. Nous nous rendîmes ensuite à cheval à Séville , qui en est à vingt-cinq milles. Le vaisseau mit à la voile , et y arriva aussi , heureusement, sans être rencontré par les Maures.