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fille a conquis tout célèbre, le comte Ja e a rou^, o sais bien ç Srieux, cont eur pris... ^ Une femme i rend bien ra que poui ;urel, n'est-
3ulac éproi son petit i très pâle :
1 eb! pensi petite !
js savez, p( raconte les e de raison ette... (c'es vous serez is ennuie p )n, elle ne le insista b« stoire. Et A
prier, surtout lorsqu'elle avait la joie de médire ou le plaisir de tourmenter. La pauvre Nancy dut subir tout le récit des amours de Jacques avec Télégante mondaine; où et comment ils s'étaient connus, et de] quelle époque datait leur intimité. Enfin^ après une heure de bavardage, M™« Soulac se décida gentiment à quitter la place. Elle s'en alla ravie, la chère dame ayant noté avec délice les agacements successifs de la jeune fille.
Celle-ci craignait d'être interrogée, môme grondée. Man Jeannette avait dû lire si aisément le secret de sa nièce sur ce franc visage ! Pas du tout : la tante reprit sa tapisserie d'un air indifférent, et dit de sa voix la plus naturelle :
— Je n'ai pas besoin de toi.
Restée seule, M™' d'Anglemont songea. Non, sa nièce n'aimait pas encore le comte d'Orsel : mais il lui plaisait infiniment. On ne pouvait en douter, après avoir observé l'effet des paroles prononcées par M"*« Soulac. Mariage impossible, du reste, entre les deux jeunes gens dénués de fortune. Alors, que faire? Laisser la jeune fille s'embarquer dans un roman qui ne serait jamais dénoué ? Du coup, la tante prenait sa revanche. Sa rancune s'aiguisait au souvenir des blessures reçues. Nancy l'avait offensée, chez M"® de Guerny d'abord, ensuite a
peine arrivée à la Germance. Chaque parole de cette enfant était une critique inconsciente de ses
paroles, à elle. L'impertinente créature verrait ce j qu'il en coûte de jouer la chevalerie et les grands î sentiments ! Si M"* d'Anglemont avait su que le | temps et le hasard travaillaient à son profit l
Elle donnait l'ordre d'atteler pour la promenade i quotidienne, quand on lui annonça le général Hattier-Beauvoisin. Il lui plaisait peu, mais elle ne pouvait fermer sa porte. Et puis, cette visite inopinée succédant au dîner de la veille piquait sa curiosité toujours en éveil.
— Je crains de vous importuner, Madame, dit le général en entrant. N'est-ce pas l'heure où vous sortez d'habitude?
— Le plaisir de votre visite me console aisément.
— Vous êtes mille fois bonne. Croyez bien qu'il a fallu une circonstance grave...
Et, sans faire languir M"*® d'Anglemont, dont les yeux brillaient déjà, M. Hattier-Beauvoisin aborda franchement la question.
— Je suis chargé. Madame, de vous demander la main de mademoiselle votre nièce.
Elle eut un sursaut d'étonnement.
— La main de Nancy !
— Oui, Madame : mon ami M. Désiré Roller n'a pu la voir sans s'éprendre d'elle, et il serait fort heureux si tous consentiez...
M"e d'Anglemont cachait avec peine son trouble joyeux. La veille, elle eût impitoyablement fermé sa porte aux épouseurs. Elle n'avait pas pris sa nièce chez elle pour la céder à un mari. Mais la petite scène de l'après-midi donnait fort à penser. La bonne dame! ne pourrait pas toujours garder Nancy : cette enfant se marierait un jour ou l'autre, et, le hasard aidant, qui sait? il adviendrait que le comte d'Orsel... Non, non, mieux valait Tenchaîner tout de suite à cet homme de quarante-six ans qu'elle n'aimait pas, qu'elle n'aimerait jamais... En une minute M"»« d'Anglemont eut pris son parti.
— Veuillez répondre à votre ami, général, que sa recherche ne peut que flatter ma nièce. Seulement, je ne vous cache pas que seule elle disposera d'elle-même. Je vous prie de me garder le secret: il faut que j'habitue Nancy à cette idée d'un mariage. J'irai demain prier M"' Hattier-Beauvoisin de vouloir bien dîner chez moi dimanche prochain ; M. Désiré RoJler vous accompagnera l'un et Vautre, et...
Le général jugea prudent de ne pas insister da-
vantage. De vrai, il n*espérait pas une si prompte réussite. Persuadé que la tante détestait sa nièce, il craignait que M™® d'Anglejmont ne combattît un projet qui pouvait assurer le bonheur de Nancy. Et pas du touti II trouvait une alliée quand il redoutait une ennemie. Dès lors, plus d'opposition. Certes, elle ne viendrait pas de M^^* Carlier. Ayant le cœur libre, pourquoi refuserait-elle un galant homme, riche à millions, conquis tout entier par une passion subite ? Au surplus, le général goûtait fort cette idée de garder le secret. Toutes les mères de famille, furieuses qu'une si belle proie leur échappât, seraient capables de se liguer contre la jeune fille. Au contraire, on préparait tout dans le mystère : et, le jour où la nouvelle éclaterait... trop tard pour rien empêcher I
Contre l'attente de M. Hattier-Beauvoisin, Désiré fut déconcerté par la réponse que son ami lui rapportait.
— Ma parole, tu es extraordinaire! s'écria le général. Voilà que tu me boudes au lieu de me sauter au cou ! M™® d'Anglemont t'accepte : n'est-ce pas déjà beaucoup, et que pouvais-tu souhaiter de mieux?
Ce qu'il souhaitait, le pauvre homme, eh! le savait-il bien lui-même? Un amour tenace, irrésis-
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tible, s'était emparé despotiquement de ce coeur jusque-là fermé.
— Ne te hâte pas de me condamner, répliqua-t-il en soupirant. Tu sais que j'avais le mariage en horreur. Bien souvent, tu m'as blâmé de rester garçon... Je te disais toujours : A quoi bon? A quoi bon associer une étrangère à ma vie? Le temps passait, et je ne regrettais pas de vieillir... Quand j'ai vu M"® Carlier, j'ai oublié mes quarantesix ans... j'ai senti que je serais toujours malheureux si je ne l'épousais pas. C'est une folie I je le sais bien. Je suis trop vieux pour elle... Eh! mon ami, il n'y a pas que les jeunes gens qui sachent dompter un cœur. Pense donc aux trésors de tendresses que j'ai longtemps économisés ! Que Nancy m'accepte, et je la gâterai si bien qu'elle finira par me rendre un amour égal au mien.
Désiré se tut quelques secondes, comme dominé par sa pensée. Il reprit avec une chaleur croissante :
— Sache tout ! Me fût-il prouvé que je marche droit au malheur, je m'entêterais dans ma résolution. Ne me demande aujourd'hui ni sagesse ni prudence. Est-ce qu'on a la force d'être sage, quand on est vaincu par l'amour? Est-ce qu'on a le courage d'être prudent quand on ne peut plus se raisonner soi-même?
Le général connaissait la nature violente et concentrée de son ami. Qu'eût-il répondu à cet homme atteint d'aliénation? On ne sait jamais ce qu'on fait quand on épouse une femme? De toutes les loteries le mariage est la plus incertaine. Folie, peut-être; du moins, c'est la seule qu'on ne puisse pas recommencer tous les jours.
— Tenez, Mademoiselle, voilà M. Pierre, dit tout bas Mélitte à Nancy.
Et elle lui montrait un grand jeune homme, très simplement vêtu, qui se tenait debout dans un coin de réglise. Les femmes ont Tart de regarder sans être vues. Nancy dévisagea M. Pierre avant qu'il se fût même aperçu qu'on l'examinait.
— Il est charmant, répliqua M^^® Garlier avec un sourire.
C'était bien le mot que méritait Pierre Natalis. Elégant, d'allures très fines, on l'eût remarqué partout. Non qu'il fût beau : rien de plus haïssable que ce qu'on appelle vulgairement un joli garçon. Pierre avait une ^téte incorrecte, comme hachée à coups de serpe; mais les cheveux blonds, très épais et rejetés en arrière, découvraient un front
noble et plein de pensées, le front un peu renflé vers les tempes des artistes et des penseurs. Ses yeux noirs étaient superbes ; leur Hamme chaude éclairait lo visage, Mélifte ne pria guère ce matinlà. La présence de son « amoureux u, ainsi qu'elle disait, lui causait une émotion qui la rendait encore pins jolie. Tout à coup, Nancy, qui promenait son regard autour de l'église, eut un tressaillement en apercevant Jacques. II était là pour elle : comment douter? Le jeune homme ne la perdait pas de vue.
Le service achevé, Jacques se fraya rapidement un chemin à travers la foule, pour se trouver sous le portail au passage de M"° Carlier. 11 aurait pu lui adresser la parole : il n'osa pas. Cet homme, si hardi avec les autres femmes, se sentait intimidé
«tite fille. La Victoria attendait, rangée
-côté de la rue. Gomme le valet de pied
it, Nancy lui dit :
rentrerons à pied.
irtit d'un éclat de rire.
mprends, Mélitte? 11 faut être bonne. Si
ons la voiture, nos amoureux ne pour
nous suivre.
riez, vous riez, Mademoiselle... C'est le
re qui ne rit pas! Vous comprenez? Gomme
VOUS êtes là, il lui est impossible de venir à moi. Une délicieuse matinée. Un gai soleil luisait dans le ciel, rafraîchi par trois jours de mistral. Les deux jeunes filles, alertes et vives, remontaient le Prado, toujours escortées par leurs chevaliers. Cependant, à l'angle de la rue Paradis, Jacques tourna brusquement à droite et disparut.
— Le tien est plus fidèle ou plus tenace, dit Nancy un peu piquée... Mais non : je l'accusais à tort. Regarde !
M""* d'Anglemont s'avançait à leur rencontre. Le comte l'avait aperçue de loin, et ne voulait pas être surpris en flagrant délit de galanterie. Très souriante, ce matin. M"*® d'Anglemont! Sa nièce aurait dû se méfier.
— Le beau temps invitait à marcher, dit-elle en prenant le bras de la jeune fille, pendant que la quarteronne restait respectueusement à quelques pas en arrière.
— A propos, ma petite, j'ai oublié de t'avertir : nous avons du monde à dîner ce soir.
— Ahl
—Fais-toi belle. . .Tu m'entends? fais-toi très belle.
Et, comme sa nièce l'examinait avec curiosité, M**» d'Anglemont se mit à rire, d'un rire méchant qui sonnait faux.
— Je tiens à ce qu'on te trouve jolie... Sais-tu pourquoi? J'ai invité un beau garçon qui est épris de toi ; tellement épris qu'il m'a demandé ta main.
La comtesse sentit le bras de la jeune fille trembler contre le sien. Après quelques intants de silence, la tante continua :
— A propos, as-tu vu du monde à l'église?
M"' Hattier-Beauvoisin, peut-être? Non? Alors le comte d'Orsel, j'en suis sûre. Est-ce qu'il te plaît, le comte d'Orsel?
Nancy n'avait pas la force de répondre. Une joie folle entrait dans son cœur. Gomment eût-elle soupçonné ce jeu cruel? Sûrement, sa tante disait tout en ne voulant rien dire. Elle ne nommait pas le « beau garçon » qui demandait sa nièce en mariage; mais, en parlant de Jacques, elle forçait la jeune fille à deviner. Après avoir franchi la grille de la Germance, Nancy n'y tint plus. Elle se jeta au cou de M"° d'Anglemont, et l'embrassa tendrement, en balbutiant :
— Merci, merci... Vous êtes bonne...
Puis, confuse, elle s'enfuit dans une allée. En sa naïveté, elle s'accusait d'avoir méconnu sa tante. Volontaire, colère, peu patiente, soit : mais tendre aussi. Mélitte demeura stupéfaite quand elle apprit
raventure : elle ne reconnaissait plus sa maîtresse. D'instinct, la quarteronne devina le piège. Elle allait avertir Nancy, peut-être lui crier : « Prenez garde !... » Mais un tel bonheur luisait dans les yeux de la jeune fille, que la servante n'eut pas le courage de la détromper. Hélas î les désillusions Tiennent assez vite I Toute cette journée, Nancy fut pleinement heureuse. Jusqu'à ce moment, elle se plaisait à bavarder avec Mélitte, à lui parler de Jacques. C'est que la sympathie que lui inspirait le comte ne s'était pas encore métamorphosée en passion. Elle envahit Nancy tout de suite, brusquement, lorsqu'elle se crut recherchée par le jeune homme.
Le cœur humain ressemble à ces grands champs que le paysan a labourés pour la saison des semailles. Quels grains jettera-t-il entre les sillons fraîchement creusés ? La terre généreuse n'attend que l'orge ou le blé pour que la moisson lève. De même un cœur vierge: il attend le premier amour. Sera-ce l'inconnu qu'on rencontrera ^demain? Quel qu'il soit, il peut paraître : il lui suffira d'un regard ou d'un sourire, et la moisson d'amour lèvera.
Cette honnête fille préférait le comte d'Orsel la veille encore. Se croyant aimée, elle aima ; elle aima parce qu'elle s'imaginait en avoir le droit. Et
soudain, elle eut la pudeur de ce sentiment nouveau. Vainement la quarteronne Tinterrogeait, Nancy soupirait en rougissant, et gardait le silence.. Tout entière à son rêve, elle ne se rappelait même plus les paroles envenimées de M'*'® Soulac. Plus experte, elle se fût dit qu'un comte d'Orsel ne pouvait épouser une femme pauvre. Mais la question d'argent n'existe pas quand on a dix-huit ans, quand la vie s'ouvre large et souriante, quand les illusions premières ne sont point fanées.
Gomment s'habillerait-elle pour le dîner? Grave question ! Par délicatesse de pensée, elle voulut porter encore la robe du dîner. Nancy se souvenait que Jacques l'avait félicitée de son bon goût. Et puis, elle se disait qu'à son âge la vraie parure, c'est l'éclat de la jeunesse et le charme de la sincérité. Quand elle descendit au salon, Désiré Roller, le comte d'Orsel, le général et sa femme s'y trouvaient. La pauvre petite se sentait intimidée et confuse. Il lui semblait que son cher secret ne lui appartenait plus, que tous ces étrangers lisaient dans son cœur comme dans un livre ouvert.
Jamais Jacques ne fut plus brillant. 11 voulait faire impression sur l'esprit de la jeune fille, ne se doutant guère de la grande place qu'il y possédait
lli^
déjà. Le comte, à son insu, conspirait avec M"° d'Anglemont. En le voyant si gai, si rieur, si confiant, Nancy fut persuadée qu'elle était la cause première de ce bonheur. Désiré, placé à côté d'elle, prononçait à peine quelques mots. Comment supposer que c'était lui l'amoureux, lui qui attendait avec angoisse une réponse favorable? Le pauvre homme rougissait et pâlissait tour à tour, convaincu que M"® Carlier n'ignorait rien. L'amour véritable est toujours timide : les femmes le savent bien. Est-ce que la moins coquette n'est pas plus rouée, plus habile que le pire des libertins ? Mais Nancy était encore trop jeune. Elle ne s'occupait nullement de son voisin, ne voyant que Jacques, n'entendant que Jacques. « C'est pour moi, pensait-elle, qu'il est spirituel et charmant. » Dans chacune des paroles que le jeune homme prononçait, elle devinait une allusion discrète. Certes, elle eût éclaté de rire en apprenant la vérité. M. RoUer, ce colosse, capable d'une passion délicate ! Un incident inattendu acheva de bouleverser la pauvre petite. On sortait de table, quand M"® d'Anglemont dit à sa nièce :
— Montre à M. d'Orsel le palmier que j'ai rapporté de Bourbon.
Nancy ne comprit qu'une chose: c'est que sa
tante voulait lui ménager un tête-à-tête de quelques minutes.
— Yenez-vous dans la serre, Monsieur ? dit-elle à Jacques, en celant à peine son trouble.
Le comte ne se berçait d* aucune illusion. Nancy ne serait jamais sa femme, etThonneur lui défendait d'émouvoir cette jeune âme. Mais Thomme le plus honnête n'a guère de scrupules, quand son cœur est pris. D'ailleurs, habitué aux succès, sûr de triompher, Jacques ne savait pas résister aux élans de sa nature sensuelle. Quand il se trouva seul, dans la serre, avec cette jolie fille, un frisson de désir le secoua. D'un mouvement brusque, il attira Nancy dans ses bras, en murmurant d'une voix douce :
— Je vous aime... Je vous aime...
Stupéfaite, elle étoufiTa le cri d'effroi qui montait
à ses lèvres. Déjà M. d'Orsel avait disparu. Elle se laissa tomber sur un siège, défaillante. Un horizon s'ouvrait devant elle : il lui semblait qu'elle devenait une autre femme absolument dissemblable : ce baiser inattendu, cette caresse subite la révoltaient et la ravissaient à la fois... Puis elle songea que son absence prolongée étonnerait les convives de sa tante : elle rentra dans le salon.
— Eh I petite, lui cria M"»® d'Anglemont, qu'as-tu donc fait de M. d'Orsel?
Nancy regarda autour d'elle : Jacques n'était point là. Par quelques mots prononcés, elle comprit que M"® Hattier-Beauvoisin lui avait demandé son bras pour une promenade dans le parc.
— Vous plaît-il de les rejoindre, Mademoiselle? dit M. Roller, en s'approchant de la jeune fille.
Ce fut la comtesse qui répliqua :
— Non, cher monsieur : je garde Tenfant. Il faut que je lui parle. C'est vous que je renvoie, au contraire. Vous entendez, général ?
Les deux hommes échangèrent un regard. Ils devinaient pourquoi M"* d'Anglemont désirait demeurer seule avec sa nièce.
— Eh bien! petite, quelle réponse dois-je faire? J'ai bien observé le manège de ton amoureux. Il est sérieusement pincé, crois-en mon expérience.
— Mais, ma tante... •
— Je ne prétends pas te contraindre : toi seule disposeras de ton sort. Il est pourtant de mon devoir de te donner quelques conseils. Tu n'as pas de fortune, et tu n'en auras jamais...
— Ohl je vous en supplie I Vous savez bien que les questions d'argent me répugnent l
— Tant pis, sarpejeu! Certes, tu es jolie : je suis trop fière de toi pour ne pas en convenir. Il est possible qu'un nigaud s'éprenne de toi
plus tard. Mais « un bon tiens... » Tu connais -le proverbe? A ta place, je dirais « Oui », sans barguigner. Après tout, il est bien, ce garçon. Il t'apporte son nom, — un beau nom ! — fort respecté à Marseille. Enfin, sache qu'il n'est pas une jeune fille qui ne serait flattée d'être recherchée par lui... Que pouvait-elle répondre ?Elle ignoraitle double sens de ces paroles perfides. Nancy pensait à Jacques : sa tante pensait à Désiré... La jeune fille cacha sa tête dans ses mains, et balbutia :
— J'accepte !
— Bravo ! s'écria M""® d'Anglemont. Voilà une affaire réglée !
Elle se leva lestement et fit quelques pas sur la terrasse.
— Eh I général... venez un peu par ici !
Oh ! elle était bien tranquille I M. RoUer et son ami ne vaguaient pas au loin. Il suffisait pour tout comprendre de regarder Désiré, pâle et treiiiblant.
— Cher monsieur, lui dit la comtesse d'une voix triomphante, elle consent. Embrassez votre fiancée!
Nancy jeta un cri d'épouvante. Qu'est-ce que cela signifiait ? Elle la fiancée de cet homme ! D'un geste brusque, elle étendit les mains, comme pour se défendre, et tomba rai de sur le tapis...
Une pâle veilleuse éclaire la chambre... Voyant sa jeune maltresse râler d'angoisse, Mélitte a ouvert la fenêtre : un rayon .de lune glisse discrètement entre les tentures écartées, et les deux lueurs se confondent, mettant un nimbe argenté au front de la petite malade. M°^® d*Anglemont est montée après avoir congédié son monde.
— Tu passeras la nuit, Mélitte : laisse dormir cette enfant. Si elle est plus souffrante, tu viendras me chercher.
Puis elle est redescendue, pour rassurer le bon Désiré, qui se lamente et se désole, ne comprenant rien à cet évanouissement subit. M""® d'Anglemont n'est pas en peine de lui expliquer Tévénement : les femmes comme celle-là sont toujours d'une rare ingéniosité.
— Ne vous tourmentez pas, mon cher neveu...
(quelle jouissance que d'articuler ces trois mots!) Nancy est très sensible... trop sensible même. Rentrez chez vous. Il ne serait pas séant que vous restassiez plus longtemps. Demain matin Je vous permets de venir afin de prendre des nouvelles...
Il est parti, angoissé malgré ces bonnes paroles. La villa s'est enveloppée d'ombre et de silence, et là-haut, étendue dans son lit, la pauvre créature a retrouvé la douleur avec la connaissance des choses. Oh! comme elle pleure I C'est qu'elle y voit clair maintenant. Sa tante a deviné le secret penchant qui entraîne Nancy vers Jacques. Et froidement, cruellement, cette méchante femme a joué avec ce cœur de dix-huit ans. Elle est si facile à duper, la pauvre petite I Les moindres incidents de cette semaine, si courte et si remplie, se retracent devant son souvenir. Elle juge sa tante, Jacques, elle-même, avec l'effrayante lucidité des natures nerveuses.
Sa tante s'est vengée : pas autre chose. Nancy se rappelle tout. Elle a blessé dans son orgueil cette femme vindicative. M""® d'Anglemont a feint d'oublier et de pardonner; puis elle a patiemment attendu l'heure de la revanche. Mais comment, elle, elle Nancy, a-t-elle pu être assez naïve pour croire?... Hélas I n'est-on pas toujours naïve quand on aime
Éfe..
sincèrement, et que c'est le premier amour? Ne voulant de mal à personne, elle était incapable de se méfier. Puis son cœur conspirait contre elle, son pauvre cœur si meurtri, si blessé ! Elle aimait Jacques, et s'imaginait qu'il l'aimait également.
Le baiser! Elle sentait encore le baiser de cet homme! Gomme il s'était joué d'elle, lui aussi! Quand il l'avait serrée entre ses bras quelques heures auparavant, sa pudeur de vierge ne s'était pas révoltée : elle considérait Jacques comme son fiancé... Et, à l'idée que cet étranger qui ne lui était rien, qui ne lui serait jamais rien, l'avait enlacée passionnément, un frisson de dégoût la secouait des pieds à la tête. Mais qu'est-ce qu'il pensait d'elle, grand Dieu? Car, elle ne doutait plus; jamais le comte d'Orsel n'avait pensé à la choisir pour femme. Il lui faisait la grâce de la trouver belle et l'honneur de la désirer : pas plus. Est-ce qu'avec son nom et sa mince fortune il pouvait s'empêtrer d'une fille sans le sou? Alors, pourquoi cette comédie?
Pourquoi? Hélas! oui, sa tante l'avait leurrée; mais elle, elle Nancy, avait été la première complice. Sûre de son amour pour Jacques, elle avait cru à l'amour de Jacques pour elle. Gomme on s'abuse toujours dans le sens où l'on espère, il avait
été facile à M"*« d'Anglemont de duper Tinnocente. Le résultat? La main de M"® Carlier était promise à M. Roller. Nancy perdait le fiancé qui lui plaisait, et du môme coup se voyait liée au fiancé qui ne lui plaisait pas...
Elle pleure, elle pleure toujours..* Agenouillée devant le lit, Mélitte presse les mains de la pauvre désolée.
— Mademoiselle, Mademoiselle... du courage I Du courage? Comment en aurait-elle? Il en faudra cependant pour dire à M. Roller qu'elle ne Taime pas, qu'elle ne peut pas l'épouser. Et comment expliquer à cet homme qu'elle ne connaît pas l'erreur oti elle est tombée ? Gomment lui dire : « C'est vous qui demandiez ma main : j'ai cru que c'était un autre. Pour cet autre, je répondais : Oui, pour vous, je refuse... » Kon, elle n'oserait pas. Mais si elle osait, qu'adviendrait-il ? C'est qu'elle ne se marierait pas. Alors elle continuerait de vivre à la Germance, sous la férule de cette tante mauvaise et rancunière? Elle serait condamnée à subir ses méchantes paroles, ses taquineries de toutes les heures ? Au contraire, en épousant M. Roller, Nancy devenait libre. Bien plus, elle devenait riche. Au lieu de pâtir sous le joug de M™* d'Anglemont, la jeune fille prenait sa place dans le monde...
Elle n'aimait pas Désiré? Belle raison! Ne savaitelle pas à présent ce que valent Tamour et les serments des hommes? Il fallait bien qu'elle se mariât un jour ou l'autre, à moins qu'elle ne consentît à rester toujours une esclave. Alors pourquoi pas Désiré ?
La pauvre petite ne se rendait pas compte que le sang-froid. lui faisait défaut. Le dépit et la crainte se partageaient son cœur : dépit de s'être trompée sur le comte d'Orsel ; crainte de retomber au pouvoir de man Jeannette. Après tout, M. RoUer était un galant homme que chacun estimait. Nancy se rappelait la phrase prononcée par le général : « Si jamais il y a une M""® Roller, toutes les femmes pourront l'envier... » Mais ce n'étaient là que des considérations secondaires. Avant tout, la jeune fille voulait devenir libre. Et le mariage lui donnait à la fois la liberté, la fortune, l'indépendance.
Elle ne pleure plus maintenant. Sa nature énergique, amollie un instant par l'amour, se retrouvait tout entière. Elle était bien la fille de son père : courageuse et forte devant le péril. Le premier abattement passé, elle regardait l'avenir avec courage. Elle n'aimait pas Désiré ; mais il n'y a pas que l'amour dans la vie. Elle remplirait, du moins, son rôle d'épouse et de mère, si Dieu lui
accordait des enfants. Et, sa résolution prise, elle s'endormit apaisée, sinon consolée, bien résolue à remplir son devoir.
M™* d*Anglemont n'était pas sans inquiétude.
Quelle mine lui ferait sa nièce à leur première entrevue? Le lendemain de cette nuit douloureuse, vers onze heures, elle frappait à la porte de Nancy. Celle-ci écrivait. En voyant sa tante, la jeune fille se leva : très calme, le visage reposé, elle l'embrassa en lui souhaitant le bonjour.
— Hum 1 pensa la comtesse, elle ne semble pas très émue.
— Je vous demande cinq minutes, et je suis à vous, ma tante, dit Nancy avec un sourire. Je voudrais avant le déjeuner achever cette lettre pour M"*® de Guerny.
— Ah! tu écris à...
— N'cst-il pas naturel que ce soit la première personne à qui j'annonce mon mariage?
M™* d'Anglemont ne la perdait pas des yeux. La tranquillité de sa nièce l'intimidait.
— Ou je me suis trompée, ou décidément cette petite est très forte, pensait la comtesse.
Les cinq minutes écoulées, Nancy s'assit à côté de sa tante sur la chaise longue.
— Il faut que je vous remercie, man Jeannette,
dit-elle de sa voix douce. Une mère n'eût pas été plus attentive et plus prudente que vous. Vous voyez que j'ai suivi vos conseils. Soyez assurée que je ne serai pas une ingrate.
Nancy parlait très calme, sans moquerie apparente; une ironie vague perçait à peine sous ce petit discours.
— J'ai fait une gaffe! songea M"* d'Anglemont. Elle prit sa face-à-main pour mieux examiner
la jeune fille ; et, après une large prise de tabac :
— Causons peu, mais causons bien, s'il te plaît, ma nièce. II paraît que tu as réfléchi pendant la nuit. Tant mieux I J'imagine pourtant que ce mariage, que tu acceptes ce matin si aisément, ne te plaisait guère hier au soir.
— Parfaitement exacte man Jeannette. Vous convient-il de savoir quel petit travail s'est opéré dans mon esprit? Voici : j'ai lentement appris à me méfier de moi-même. Ainsi que me l'a reproché M**® de Guerny, chez moi le cœur et l'imagination emportent toute logique. Pendant quelques jours, j'ai manqué de raison. N'étais-je pas assez folle pour croire que j'aimais le comte d'Orsel, pour croire que le comte d'Orsel m'aimait? Vous m'avez détrompée..., un peu rudement peut-être... Ce n'en est pas moins fort heureux pour moi.
J'épouserai M. Rbller sans Taîmer : soit. L'amour naîtra plus tard.
Man Jeannette écoutait avec attention. Puisque sa nièce ne se révoltait plus contre ce mariage, j^me d'Anglemont ne tenait nullement à le conclure.
— Mais, ma petite, rien ne t'oblige à consentir...
— Je le sais. Cependant, je consens : il ne me coûte nullement de devenir M""® Roller.
— Pourtant, si tu crois être malheureuse?
— Je ne sais ce que l'avenir me réserve, mais je ne serai jamais aussi malheureuse dans la maison de mon mari que dans la vôtre.
La comtesse eut un cri de rage :
— Insolente l
Nancy fit une gracieuse révérence.
— Vous avez gagné la première manche, moi la seconde. Tâchez de ne pas perdre la belle!
Man Jeannette n'eut pas le loisir de répliquer; Mélitte entrait :
— M. RoUér est au salon. Il demande comment Mademoiselle a passé la nuit.
— Prie M. Roller de m'attendre, mon enfant. Je descends.
Nancy parlait avec une si calme autorité que sa tante ne la reconnaissait plus. On eût dit que celte jeune fille, enfant la veille encore, avait été sou-
«■iiu*2
dainement mise hors de pages. Elle s'effaça très poliment, afin que M""® d'Anglemont passât la première, et toutes les deux rejoignirent l'industriel. Très inquiet, ce brave homme! Aussi ne put-il retenir un cri de joie en voyant la bonne mine de Nancy. Elle vint à lui, les mains tendues.
— Vous avez dû me trouver très sotte, n'est-il pas vrai? Une grande fille comme moi s'évanouir comme une petite maîtresse 1 C'est ridicule, je le sais et m'en excuse.
Désiré baisa longuement, tendrement, ces doigts minces et blancs qu'il tenait prisonniers entre les siens. Une poignante émotion lui coupait la parole.
— Asseyez-vous là, près de moi, continua Nancy : ma tante veut bien le permettre. N'est-il pas vrai, man Jeannette?
Mais man Jeannette ne pensait pas à répondre. Elle s'efforçait de cacher sa rage. Pendant quelques minutes, elle resta immobile. Puis tout à coup, craignant de ne pouvoir se dominer plus longtemps, elle sortit prestement du salon en faisant claquer la porte. La jeune fille éclata de rire.
— N'ayez crainte. Monsieur: ma tante a ses humeurs noires, ce matin. Puisque nous sommes seuls, vous plaît-il de nous expliquer loyalement?
— Nous expliquer. Mademoiselle? A quoi bon?
Vous consentez à devenir ma femme : je n'ai pas besoin d'en savoir davantage !
Nancy hocha doucement la tête.
— Cela vous suffit, à vous, non pas à moi. Vous me faites l'honneur de me donner votre nom : au moins faut-il que vous me connaissiez. Voys êtes riche, très riche, Monsieur; moi, je n'ai rien. Je désire donc que nous soyons mariés sous le régime de la séparation de biens.
Désiré eut un sursaut d'étonnement.
— Mais c'est impossible! Je ne puis accepter... Elle souriait toujours.
— Il faudra bien que vous acceptiez : c'est la condition formelle que je mets à mon consentement.
Désiré soupira tristement.
— Vous êtes cruelle. Mademoiselle. Pourquoi me refuser ce grand bonheur de partager ma fortune avec vous? On est si heureux d'enrichir celle qu'on aime... Et je vous aime tant!... Oui, vous me regardez avec surprise. Je suis resté si muet jusqu'à présenti Pardonne?-moi. Depuis que je vous ai vue pour la première fois, à ce dîner chez le général, je suis... comment dirais-je?... je suis atteint d'aliénation mentale I
— Alors marions-nous bien vite ; vous serez plus tôt guéri.
— Qae TOUS êtes bonne de me permettre de tous aimer, de Yons confier à moi!... Si vous saviez!... Yons êtes le premier. Tunique amour de ma vie. Jusqu'au jour où je vous ai rencontrée, jamais femme n'avait fait battre mon cœur. Vous m*étes apparue, et du premier regard j'étais conquis. Je vous revois telle que vous étiez ce soir-là, avec votre robe de foulard crème, sans un seul bijou... A peine osais-je parler. Vous m'intimidiez, pensez donc! Le lendemain, j'ai dit à M"** Hattier-Beauvoisin : <^ Je serai le mari de BiP* Carlier, ou je mourrai garçon. » Je ne croyais pas que vous pussiez m*accepter si vite, je suis si indigne de vous 1 Et non pas moi seulement, mais tout le monde. Quel homme est assez beau, assez noble, assez généreux pour vous mériter? Tenez, je ne sais plus ce que je dis tant je suis troublé, je...
11 n'acheva pas. De grosses larmes coulaient sur ce rude visage. L'émotion se gagne vite. En voyant ce colosse pleurer, Nancy sentit son cœur battre. Elle n'aimait pas Désiré, mais elle éprouvait pour lui une sympathie vraie. Pas de femme que ne flatte une adoration sincère.
— Vous vous exagérez beaucoup le prix que je vaux, répliqua-t-elle gaiement. Je ne me plains pas; mais méfiez-vous de la désillusion !
Il eut un geste passionné.
— Vous devenez ma femme... Quelle désillusion puis-je craindre?
— Vous verrez, vous verrez ! Du moins, plus tard, vous ne m'accuserez pas de vous avoir déguisé la vérité... Voici ma tante qui revient: embrassez votre femme, Monsieur.
Ce ne fut pas un baiser qu'elle reçut, mais dix.
— J'arrive bien ! s'écria man Jeannette, qui, le poing sur la banche, accoudée à la terrasse, les surveillait jalousement. Elle fit volter sa face-àmain, et, de sa voix moqueuse :
— Ne vous gênez pas, mon beau monsieur !
— Pardonnez-moi, Madame... mais vous-même, hier soir, m'aviez permis...
Puis, se tournant vers Nancy, Désiré ajouta :
— Quand pourrai-je revenir?
— Demandez à ma tante. Moi, j'aurai toujours du plaisir à vous recevoir.
Quand M"*® d'Anglemont fut seule avec sa nièce, elle haussa les épaules.
— Mon Dieu ! que les amoureux sont sots I Voilà un homme qui passe pour intelligent : il ne s'aperçoit môme pas que tu l'épouses par dépit l
Nancy se mit à rire gaiement :
— Je suis fâchée de vous détromper encore, ma
chère tante. J'épouse M. Roller parce qu'il me plaît. C'est un brave cœur.
Le déjeuner fut silencieux. Man Jeannette rageait toujours. Impossible à défaire, ce mariagelà. D'abord M"* d'Anglemont ne se souciait pas de devenir la fable delà ville. Puis les droits d'une tutrice ne sont pas ceux d'une mère. Nancy avait dix-huit ans, et le tribunal pouvait ordonner son émancipation. Soutenue par la famille Roller, par le général, la jeune fille verrait sa requête favorablement accueillie. M""* d'Ànglemont savait sa nièce énergique et courageuse. Quel scandale si elle disait en pleine salle d'audience : « Tant que ma tante a cru que je serais malheureuse en épousant M. Roller, elle a voulu le mariage : elle ne le veut plus parce que de mon plein gré j'accepte la main d'un galant homme. »
Il fallait donc que man Jeannette se résignât. Après tout, son propre intérêt lui commandait de rester en bons termes avec Nancy. Cette petite prendrait une grande place dans le monde. Guidé par elle, Désiré pouvait ambitionner une fortune politique, qui sait? monter très haut. Or, M""® d'Anglemont était de celles qui respectent toujours le pouvoir, surtout le pouvoir étayé par des millions... Il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Le repas fini, elle mena Nancy dans sa chambre.
— Je t'ai préparé mon cadeau de noces, petite.
— Un cadeau... vous? •
M"® d'Anglemont feignit de ne pas comprendre l'ironie cachée sous cet étonnement. Elle semblait toute changée, la bonne dame : et mielleuse, confite en sourires, elle ne rappelait que de très loin la man Jeannette des jours précédents.
— Regarde ! dit-elle en sortant un écrin de son coffret à bijoux.
Nancy jeta un cri d'admiration. Sa tante lui donnait un collier de perles à trois rangs qu'elle avait reçu jadis de M. d'Anglemont au premier anniversaire de leur mariage.
— Merci, ma tante... Moi qui adore les perles! Elle ne put résister au désir d'attacher le collier
à son cou. Pendant qu'elle se regardait coquettement dans la glace, Mélitte entra, et battit joyeusement des mains :
— Oh! que vous êtes jolie. Mademoiselle!,.. Vous savez qu'à Bourbon nous donnons toujours des surnoms aux personnes que nous aimons le plus : n'estce pas, man Jeannette ? Vous, Mademoiselle, nous ne vous appellerons plus que « Belle Madame »...
Depuis huit jours, M. et M*"® Roller sont partis pour ritalie. A peine mariés, ils ont fui vers le soleil. L'heureux époux de Nancy a loué la plus élégante villa de Bordighera pour y abriter sa lune de miel. Et pendant ce temps, la jolie Mélitte, passée au service de sa jeune maîtresse, s'est installée dans cette somptueuse demeure que Désiré possède sur le Prado. Bien contente, la quarteronne d'avoir quitté la tante pour la nièce. D'abord, de femme de chambre, elle est montée au rang d'intendante. Puis, elle est si douce à se faire obéir, la souriante Nancy 1 Enfin, en restant à Marseille, Mélitte peut songer à ses amours, à elle; grave question, maintenant qu'elle n'a plus à s'occuper des amours de la jeune fille.
Cette propriété, qu'on appelle à Marseille les
Imbergères, a été achetée, il y a trente ans, par le père de Désiré. C'est une sorte de petit château construit au fond d'un parc. Chaque soir, quand les serviteurs sont éloignés, quand nulle oreille indiscrète n'écoute, Pierre Natalis se glisse entre les ombres, par la grille entr'ouverte, et ces êtres charmants se disent leurs chastes tendresses. Mélitte ne connaissait jusqu'alors ni la vie ni la profession de son amoureux. Elle le savait pauvre; elle le voyait discret. Son cœur l'avait entraînée vers lui dès le premier jour. Mais, quand elle apprit ce qu'il était, quelle digne et courageuse existence il avait menée, le sentiment qu'elle éprouvait se changea vite en adoration.
Pierre était le fils d'un petit instituteur de la. campagne provençale. Le père, ambitieux pour cet enfant de sa vieillesse, usa ses dernières ressources à lui procurer l'éducation d'un bourgeois riche. Tant de sacrifices ne devaient pas être perdus : tout de suite, l'adolescent se montra discipliné et travailleur. Il achevait à peine de conquérir ses diplômes quand l'instituteur mourut. Qu'allait devenir l'orphelin ? Une seule carrière lui plaisait : celle d'homme de lettres. Il rêvait d'être poète, espérant illustrer le nom obscur légué par son brave homme de père. Amère folie, lorsqu'on n'a
pas le sou et qu'il faut gagner son pain ! Mais quand serait-on fou, sinon à vingt-cinq ans? La pauvreté, la désillusion, Pierre acceptait tout. L*homme dont le cerveau est meublé de pensées hautes, se résigne aisément à mâcher de la misère. Cette misère ne dura pas trop longtemps : un heureux hasard fit entrer le jeune poète dans un grand journal de Marseille ; l'existence quotidienne était assurée.
Jusqu'au jour oîi il rencontra Mélitte, Pierre ne vécut que pour son art. Puis, il connut la jeune fille, et s'éprit d'elle. Fréquemment, pendant ses nuits de fécond travail, Natalis avait pensé à l'inconnue qu'il aimerait plus tard. Il la chantait, cette muse encore ignorée, en des vers qu'il cachait avec jalousie aux indifférents. Les vrais artistes sont ainsi : ils portent en eux un idéal de femme qui î^essemble à leurs songes. Le plus souvent, hélas ! fe sort ne la met pas sur leur chemin. Lorsque leur cœur se prend, en celle qu'ils rencontrent, ils adorent surtout celle qu'ils ont rêvée. Le vulgaire ne comprend pas ces passions violentes soudainement allumées dans le cerveau et les sens des êtres qui vivent surtout par Timagination. Il dit : « Tant d'amour pour une si médiocre séductrice ! » C'est que le poète ne voit pas sa maîtresse telle qu'elle est, mais telle qu'il voudrait qu'elle fût.
Qu'importe I Le bonheur goûté n'est-il pas le même? Certes, car ce bonheur n'est jamais absolu, mais toujours relatif à la conception que nous en avons formée.
Mélitte était assez belle pour inspirer un caprice sensuel; et Pierre assez jeune pour que ce caprice devînt aisément de l'amour. Elle était quarteronne? Eh! le savait-il? Il fallait le regard exercé d'un créole pour reconnaître l'origine aux yeux et aux ongles. Une servante? Et lui-môme qu'était-il donc? De vrai, Natalis ne fit pas tant de raisonnements. Il s'abandonna sans résister à la griserie délicieuse de son cerveau. Pendant les deux mois que dura le voyage de noces, il ne manqua pas une seule fois le rendez-vous du soir. Mélitte avait choisi un bosquet assez épais, dans un fourré de hêtres et de lentisques. Les jeunes gens s'asseyaient sur un banc l'un près de l'autre, et s'aimaient chastement dans l'ombre protectrice. Pas une seule pensée sensuelle. Quand elle lui tendait ses lèvres fraîches, il imposait silence aux désirs qui ardaient son corps. Et leurs causeries continuaient, si du moins c'était une causerie que ce monologue d'un poète élevant peu à peu l'intelligence d'une jeune fille au niveau de la sienne.
Le croisement des races est un de ces mystères
qui confondent le physiologiste. Quand le quarteron ouToctavon sont doués, ils produisent des êtres extraordinaires. Mélitte ne pouvait en devenir un : son instruction primitive avait été trop rudimen taire. Du moins, elle se formait peu à peu, arrivant par degrés à la compréhension d'un langage si nouveau pour elle. Un poète? D'abord ce mot ne lui disait rien. Puis, quand Pierre lui parla d'un grand poète de Bourbon, son pays à elle, quand il lui récita les magnifiques vers de Leconte de Lisle, la quarteronne frissonna d'admiration.
Elle y sentait l'âme de sa terre natale, l'âme des ruisseaux et des arbres; elle y buvait des pensées, des rêveries, des souvenirs. Rien qu'en fermant les yeux, la jeune fille revoyait les paysages doux à son cœur. Et, si elle ne goûtait pas encore la marmoréenne beauté de la forme, du moins elle subissait le charme physique des strophes cadencées. Instinctivement musicienne comme ceux de sa race, elle se laissait bercer par celte mélodie. Puis, lentement, quand Pierre l'eut initiée à la splendeur des rimes, à la majesté des nombres, à l'harmonie des syllabes, cette admiration s'augmenta d'une sorte de respect religieux.
Et son amoureux était un de ces êtres rares I Ce fut une jouissance pour son cœur beaucoup plus
ir son orgueil, car elle n'était pas assez [uée pour mettre de la vanité dans le sen- Ainsi lui échut la plus grande joie qu'elle ore goûtée. Un soir, Pierre lui dit :
ous ne douterez jamais de moi, quoi qu'il
le réfugia dans les bras de Katalis avec une :e d'enfant gâtée.
Bfci! murmura-t-il.
après un silence :
faut que je parte pour Paris.
Paris !... Elle ne prononça pas un mot. Si
parlait de partir, c'est qu'il le fallait... Peul-
urait-il pas révélé ce gros secret qu'il cachait
îix semaines; mais il sentit tant d'angoisse
silence de la jeune fdle, qu'il avoua tout. Kb
ui, depuis deux mois il avait chanté sa pas-
ur elle : un beau volume qui s'appellerait
son de Famour. Toutes les nuits, en la quit-
travaillait jusqu'à l'aube, jetant dans ses .rop-plein de ses désirs contenus.
te ne comprit qu'une chose : c'est que son lisait d'elle une muse, une créature d'élec- 11e ne devina pas l'égoïsme inconscient des ,qui, d'ordinaire, se servent du sentimenl au e l'art. D'un mouvement brusque, elle saisit
la tête de Natalis entre ses mains, et baisa longuement ces lèvres jeunes qui l'avaient chantée. Pour la première fois depuis la naissance de cette idylle, une pensée ardente se glissa dans le cerveau de la Jeune fille. Puis^ par une réaction naturelle, elle fondit en larmes.
— Ne pleure pas... ne pleure pas... je t'en prie! murmura-t-il en s'agenouillant devant elle.
Quand il la vit un peu calmée, Pierre voulul la reprendre dans ses bras. Mais elle l'éloignait doucement, elle toujours si soumise à ses caresses.
— Ce soir..., laisse-moi seule... veux-tu? J'ai besoin de penser à tout ce que tu m'as dit. Mais écoute. J'ai reçu ce matin une lettre de Bordighera. Belle-Madame revient dans quinze jours : passe avec moi ces deux semaines de liberté que nous avons encore.
— Tout ce que tu voudras !
— Tu partiras plus tard, quand je ne serai plus maîtresse de mon temps.
— Alors, demain ici, à la même heure ?
— Non, demain... reste chez toi, en quittant le journal.
Natalis redevint tout triste ; c'était elle maintenant qui souriait.
— Tu as souhaité me faire une surprise : c'est moi
qui t'en réserve une. Aussi ne m'interroge pas : je ne te dirais rien.
Il la prit encore une fois entre ses bras, et s'enfuit à travers les arbres. Elle le suivait des yeux ; puis, quand elle n'entendit plus le sable de Tallée crier sous les pas du jeune homme, Mélitte remonta lentement chez elle. Nancy, avant de partir, lui avait assigné, dans les communs du château, un petit appartement de trois pièces. C'est dans cet asile que la quarteronne passait le meilleur de ses journées. Elle lisait, elle songeait, se récitant tout bas les vers de son poète. Quand elle rentra dans sa chambre par cette nuit superbe, Mélitte ouvrit toute grande sa fenêtre qui donnait sur le parc. Offrant son front brûlant à la brise de mer, elle s'enfonça dans ses pensées.
Quel serait leur sort à tous les deux? Elle la femme de Pierre? Impossible. Bien qu'elle n'eût qu'une notion incertaine des conventions sociales, Mélitte sentait bien que cet être jeune et passionné, qui pouvait tout espérer de l'avenir, subirait une déchéance le jour où elle porterait 3on nom. Un poète épousant une servante? Ce serait une mésalliance que le monde ne pardonnerait pas. Et elle voulait que pour ce monde-là Pierre fût un des premiers. Mais alors quel serait son rôle, à elle, la
pauvre? De se dévouer. Qui Taimait, ce grand homme inconnu ? Personne. Plus de parents ; pas encore d'avenir. Elle seule, l'humble fille, elle seule, Tadorait d'une adoration très complexe qu'elle n'aurait su jamais analyser. Mais, avec son instinct de femme, elle devinait que son amour, à elle, ne ressemblait pas aux autres amours. Elle était un peu la protectrice de cet homme qui la dominait de toute son intelligence. Son devoir lui commandait de chérir Pierre, non pour elle, mais pour lui; non pour le bonheur qu'il lui donnerait, mais pour les joies qu'elle saurait lui apporter. Cette conception, qui ne fût pas née dans un cerveau d'Européenne, germait aisément en cette tête africaine, façonnée par l'atavisme à ne pas concevoir l'amour sans réchange des réalités physiques.
Comment la quarteronne eût-elle hésité devant cette tâche d'un dévouement accepté? Pierre relevait jusqu'à lui; Pierre lui insufflait une sorte de fierté joyeuse, de contentement orgueilleux : en échange, elle livrait le seul trésor qui lui appartint. Peut-être aurait-elle évité quelque temps encore l'inévitable dénouement, si Natalis eût demandé. Mais il ne demandait rien. La pensée même d'une impureté n'effle,urait pas l'imagination de la jeune fille. En se donnant à Pierre, elle se don-
nait pour toujours, moins à son amant qu'à son maître...
Les heures coulaient. Déjà Tauba blanchissait la cime des arbres. Comme toujours, à la fin des tièdes nuits provençales, un souffle invisible passait, apportant avec lui les senteurs salines de la mer, les parfums épars dans toute la forêt, où Todeur douce des mimosas se mêlait à Todeur plus forte des verveines. Mélitte restait toujours accoudée à sa fenêtre, buvant avec délices les haleines de cette nuit embaumée. Et quand elle s'endormit souriante, ses rêves la bercèrent joyeusement.
Le matin, de bonne heure, elle s'occupait de la maison, s'acquittant de sa mission avec activité. Connaissant les goûts de sa maîtresse, elle désirait qu'au retour, celle-ci fût satisfaite de son intendante. On est si heureux de travailler pour ceux qu'on aime! Puis, elle avait besoin de se trQuver libre de bonne heure. Enfin, vers le milieu de l'après-midi, sa besogne achevée, elle remonta dans son petit appartement. Elle voulait se faire belle, et, très doucement, la jeune fille souriait à son rêve. Fermant les yeux, elle se disait : «Je l'aime... Je l'aime... » Une yoix qui l'appelait l'arracha soudain à sa tendre songerie.
— Est-ce que je peux monter, mademoiselle Mélitte?
Un valet de chambre lui apportait une lettre.
— Merci, Léon, dit-elle en s'efforçant de cacher son trouble.
Elle reconnaissait l'écriture de Pierre.
— Toujours à votre service, mademoiselle Mélitte, riposta le domestique, un bellâtre qui aurait cru manquer à tous ses devoirs en ne courtisant pas une si jolie fille.
Quand elle fut seule, la quarteronne resta quelques secondes sans oser briser le cachet. Elle se disait : « Nos cœurs se sont rencontrés... Il pensait à moi pendant que je pensais à lui ! » Puis elle déploya une feuille de papier où étaient écrites des lignes de longueur inégale.
— Des vers! des vers I à moi? murmura- t-elle. Elle rougit de plaisir. Pierre ne mentait donc pas.
Elle était bien sa muse et son inspiratrice I Après avoir lu tout bas, elle voulut se donner le plaisir de lire tout haut, pour mieux goûter la cadence et l'harmonie :
Tu ne sauras jamais à quel point je t'adore, Et quel profond amour est entré dans mon cœur... Va, môme en te perdant, je te conserve encore. Tant je suis bien dompté par ton regard vainqueur. ,
quelques mois d'une abseuce éphémère,
lurs vécus tristement loin de toi?
ist pas une vaine chimère,
) peut rien sur l'ardeur de ma foi!
amour n'est pas de ceux qu'une heure : aux oublis inconstants...
'est vrai : ma tendresse demeure, néme pas les épreuves du temps.
is yeux, mais présente à mon âme, ^uais n'importe où nous soyons; s donné le meilleur de la femme,
—et tes yeux : mes rayons!
tous étions heureux de nous comprendre, m seul mot, heureux de nous parler!
serrement de main furtif et tendre pâlir et me faisait trembler!
mieux! Du moins, tu me sauras fidèle iidécis qu'à la réalité...
evenir, ainsi que l'hirondelle, rieux où son nid s'est glté...
le verras, plus tard, resté le même, les baisers parfumés par les tiens, nprenant alors combien je t'aime, is-tu : B Prends-moi... Je t'appartiens! >>
! ils sont beaux! balbutia la jeune fllle,
en essuyant les larmes de joie qui coulaient de ses yeux.
Le soir est venu. Marseille s'anime, descendant tout entière dans les rues larges qui conduisent à la mer. Où va-t-elle d'un pas si rapide, la jolie Mélitte? Tellement affairée, qu'elle ne voit pas les yeux en coulisse des passants, émerillonnés par cette adorable fille, souple et gracieuse en sa robe de soie brune, sur laquelle tranche le madras rouge. Cependant, vers le milieu de la Canncbière, elle hésite un instant, regardant à droite et à gauche, comme si elle tentait de s'orienter. « C'est là », murmure-t-elle presque à voix haute. Zd, c'est une boutique de fleurs... Alors, elle fait signe à une voiture de s'arrêter devant la porte. Et cinq minutes après, la volante (comme on dit là-bas) se remplissait de roses et de muguets : une montagne odorante I Le cocher se mit à rire.
— Allées de Meilhan? Soyez tranquille, la jolie fille I on marchera vite. Car, bien sûr, vous allez chez votre amoureux!
Elle n'a pas même entendu... Comment ferat-elle une fois arrivée? Son petit cerveau travaille... Ah! elle a trouvé. Le concierge de Pierre ne la connaît pas, mais il devine tout de suite pourquoi
i04 BELLE-MADAME.
elle vient. Elle lui a demandé, d'une voix si douce, de porteries fleurs dans la chambrette de Pierre 1... Et quand Mélitte s'y trouve seule, de quels yeux ardents elle regarde autour d'elle!... Mais elle devient triste tout à coup... Il est si pauvre, si nu, si triste, le logis du poète I Soit. Les roses et les muguets auront tôt fait de le transformer. Et, maintenant que la mansarde est pleine de parfums, Mélitte ouvre la fenêtre toute grande, et elle attend. Oh! Pierre ne va pas tarder ! Elle sait bien à quelle heure il rentre d'habitude. Un bruit de pas dans l'escalier; puis le nouveau venu se rapproche...
— Toi ! toi, Mélitte 1 Ici, à minuit... Toi, au milieu de ces fleurs?
Elle s'est avancée vers lui, émue, rougissante, les bras tendus. C'est d'une voix tremblante qu'elle dit, presque à voix basse :
Peut-être, comprenant alors combien je t'aime, Peut-être diras-tu : « Prends-moi... Je t'appartiens! »
Pierre jette un grand cri. Il a compris enfin et qu'elle l'adore, et qu'elle ne veut pas lui faire attendre son bonheur, et qu'elle se donne à lui pour toujours...
Les Imber^ères ont repris leur animation d'autrefois. A son retour, Désiré aurait voulu continuer sa vie retirée de Bordigbera; mais le général ne l'entendait pas ainsi.
— Eh quoi! mon cher, t'imagines-tu que le monde ne viendra pas te relancer dans ta solitude?
— Le monde?... Il se soucie bien de moi!
— Comme tu te trompes, mon pauvre ami! On se soucie toujours beaucoup des gens qui possèdent plusieurs millions et une très jolie femme. Quand un célibataire enragé tel que toi se décide à convoler en justes noces, il n'est pas libre en ses actes : il s'est marié autant pour les autres que pour lui-même. Tu te révoltes? Prends garde! Tu passeras pour un jaloux, un avare ou un ours. Choisis!
Tout rechignant qu'il fût, Désiré céda. D'ailleurs, il voulait distraire cette adorable créature qu'il aimait, après la lune de miel, un peu plus encore qu'auparavant. Il la voyait parfois songeuse et triste. Et comme il craignait qu'elle ne s'ennuyât! Mais à la moindre allusion de son mari, Nancy répliquait avec un sourire :
— M'ennuyer, mon ami? Je serais bien ingrate! N'ôtes-vous pas le meilleur des hommes?
Désiré soupirait. Nancy l'estimait, le respectait : elle ne l'aimait pas de cet amour profond qu'il ressentait pour elle. Comment s'en fût-il étonné? Encore quelques années, et il arriverait au déclin de sa vie : elle, au contraire, serait encore dans toute la fleur de sa jeunesse. Alors un frisson le secouait, un frisson de jalousie inquiète. Jaloux? Certes il Tétait. Assez fort pour que Nancy ne s'en aperçût pas ; assez faible pour ne pouvoir s'empêcher de souffrir. Et il souffrait. Son amour était bien cet amour absolu qui dompte les volontés rebelles. La froideur apparente de Nancy ne le rassurait pas. Il savait, par l'expérience de son passé, que l'épouse froide dans les bras de son mari n'est pas toujours insensible pour un autre. Il se souvenait de quelques aveux indélicats, entendus jadis dans une de ces conversations de club, où la bassesse
BELLE-MADAME. iOl
de certains hommes s'étale avec une naïve impudeur : « — Moi je suis sûr de la fidélité de ma femme : un marbre î » Et de quels sourires discrets on accueillait en général ces confidences inutiles et choquantes ! Nancy seule le tranquillisait, parce qu'il la savait d'une absolue pureté. Pendant les mois solitaires que tous deux venaient de vivre, Désiré s'était plu à étudier à fond le caractère de sa compagne. Travail ni long ni difficile. Pas de nature plus simple, plus naturelle que Nancy. Les femmes sont compliquées, d'ordinaire ; elles ressemblent à ces ingénieux ressorts dont on a peine à deviner le secret. Pourquoi le ressort marche-t-il ainsi ? pourquoi la femme agit-elle de cette façon ? M°*® Roller, elle, se laissait deviner tout de suite. Et justement Désiré souffrait, parce qu'elle ne cachait rien.
— Je suis absurde, pensait-il souvent : je voudrais que ma femme m'aimât comme on aime un jeune homme de vingt-cinq ans : et j'en ai quarantesix I...
Tout en ayant conscience de son absurdité, il ne tentait pas d'être plus raisonnable. Quand il prenait Nancy entre ses bras, dans un élan de passion sensuelle, la jeune femme ne dissimulait pas toujours son instinctif effroi.
BELLE-UADAME.
peur, songeait-il eocore. Un colosse tait point né pour s'unir à cette fine
intenanl qu'il était forcé de rentrer pde rouvrir ses salons, d'accepter ses livrer enfin la nouvelle mariée à tous
toutes les tentations I C'est qu'un ment épris est en état de guerre sou- IX qui entourent sa femme ou s'a . Impossible de méconnaître que lit vrai. Avec sa fortune et ses rela^ r ne pouvait condamner Nancv à U
fit comprendre è, la jeune femme.
9ulu ne pas vous imposer les falias d'une maltresse de maison, ma nais si vous aviez entendu Uattier- 1 peu plus, il m'eût accuséd'ëtre u sèment que vous aimez le mondei rire.
? Je le déleste!
de joie brilla dans les yeux de
que moi! Que voulez-vous? Nous de le subir. Je m'étais trompé, à ce I vous croyant une mondaine. Je m ré.
— Vous aviez donc peur?... mais de quoi ?... répliqua-t-elle étonnée.
Nancy eût été fort suprise si elle eût soupçonné les préoccupations secrètes de son mari. Lui, jaloux? Quelle folie ! Elle ne savait pas encore que le jaloux souffre plus des pensées qui le torturent que des actions qu'il observe.
— Voici donc ce que je vous propose, continua Désiré : donner un grand bal à nos. amis. Vous serez la plus belle : je suis tranquille.
M. Roller s'aperçut bien vite que les préparatifs de ce bal amusaient beaucoup Nancy. En Provence, la température est délicieuse. Si, par chance, on échappait au mistral, il y aurait deux fêtes : l'une dans le parc, l'autre dans le château. Quant aux invitations à lancer, M. Roller ne voulut pas jtnême s'en occuper.
— Vous êtes et restez absolue maîtresse, ma chère. Voici mon livre de visites. En dehors de quelques amis que j'ai indiqués et que je tiens à recevoir, agissez à votre guise. Réfléchissez, prenez vos dispositions. Quand je monterai ce soir, vous m'expliquerez vos plans.
Pas bien gros, ce carnet où Désiré inscrivait les adresses de ses relations. Il n'était pas de ceux qui ont l'amitié froide ou banale. Le premier nom qui
BELLE-UA.DAMB.
X yeux de Nancy fut celui du comte d'Orsel.
un court frisson. C'est vrai, Jacques et Dent fort liés... Alors, elle se demanda s'il lui sagréable ou indifférent, à elle, Nancy, de
le capitaine. Impossible de l'omettre :
Qonde s'étonnerait de ne pas rencontrer chez M. et M"* Roller, Les commentaires es uns amèneraient vite les réflexions per- : autres. Mieux valait couper court aux ;es inévitables. D'ailleurs, nul ne soupçonmrte intrigue ébauchée naguère. — « Je i comme j'inviterais le premier venu,
elle. Il m'importe si peu de le revoir I 11 amais aimée... Puis, me tromperais -je, e je m'appartiens encore?
lendemain, s'étant montrée à la Ger- Dur saluer sa tante , la jeune femme ap-
le comte d'Orsel était en congé. Cette trrangeait tout... Et c'est ainsi qu'une peloppe bleuâtre, après s'être arrêtée quelres à Marseille, rejoignit lentement le ca- 1 se reposait, dans les environs de Limoges, œur, la marquise de Servignac. Cette téiétude écartée, Nancy ne songea plus qu'à es bûtes. Pour les gens riches, tout est c un peu d'ingéniosité on vient rapide-
ment à bout des pires difficultés. Mais Nancy n'eut pas même à se donner beaucoup de mal. Rien de plus simple que de caser cinq cents invités répartis dans les salons et les allées du parc. Quelle nuit paisible et parfumée I Les arbres chargés de lanternes vénitiennes entouraient le,s treillis d'un jour pâle, qui contrastait avec les feux irradiants des lumières électriques. Et ces jolies toilettes, ces blanches épaules transformaient cette fête nocturne en féerie théâtrale. On voyait les couples, tour à tour illuminés et sombres, glisser le long des massifs, onduler à travers les pelouses, comme des apparitions de légende. Chacun évoquait, malgré lui, le souvenir du cinquième acte d'Hei'nani : les jeunes gens et les jeunes femmes, par groupes gracieux, sous les verdures luisantes. Et dans le fond, la musique invisible, presque mystérieuse...
— Mais, ma chère enfant, vous ne vous doutez pas des péchés dont vous serez la cause I disait sur le tard la marquise de Brévalley, qui voyait Nancy toute radieuse de son succès. Gomment voulezvous que ces jeunes gens et ces jeunes femmes ne soient pas grisés par le décor où vous les enfermez? Ahl je plains les pauvres maris! Et le pis, c'est que vous serez un peu responsable.
M"* RoUer se mit à rire :
\i2 BELLE-MADAME.
— Ne VOUS tourmentez pas à mon sujet, Madame. Je vous affirme que ma conscience est très
apaisée...
Et soudain, après un silence, l'orchestre lointain lançait des fusées de mélodies... Vraiment inoubliable, ce bal à la fois champêtre et mondain, où l'art et la nature se prêtaient leurs mutuelles séductions. Nancy avait parfaitement oublié Jacques. Tout à son rôle de maîtresse de maison, elle ne songeait qu'à ses hôtes. Mais, après avoir beaucoup surveillé et dansé, elle éprouva le désir très explicable de goûter un peu de repos. A quelque distance du château, la jeune femme connaissait un fouillis de verdure, un bosquet odorant et mystérieux. Elle se glissait déjà entre les arbres, quand un bruit de voix la fit tressaillir. — « On m'a précédée, » pensa-t-elle. Au moment de continuer sa promenade, Nancy entendit prononcer tout à coup son nom dans un éclat de rire. La jeune femme s'arrêta court. Qui parlait d'elle? N'osant faire un pas, craignant de se trahir, elle s'appuya contre un arbre et pencha la tête en avant pour mieux écouter.
— Alors, ma chère enfant, le comte d'Orsel ne vous a point donné d'explication? demandait l'une des deux voix.
— Aucune, Madame. Il m'a répondu que W^^ Car-
lier lui déplaisait trop pour qu'il éprouvât le besoin d'être Tami de M""* Relier.
— Enfin, voilà donc un homme de goût qui ne partage pas Tenthousiasme de tous ces niais pour la petite pécore I
— Je suis arrangée de la jolie façon ! songea la souriante Nancy. La pécore... c'est moi.
— Cependant le comte a beaucoup d'am...itié pour vous, ma jolie Juliette. En ne venant pas, il a perdu la joie de quelques heures vécues à vos côtés.
— Oh ! ce ne sont pas ces joies-là qui lui manquent... ni les heures non plus I
L'effronterie de cette réplique était encore soulignée par un déplorable zézaiement : Nancy reconnut tout de suite l'une des deux causeuses, M°® de Ghevry. Celle-ci continua :
— Le plus amusant, c'est que Jacques est revenu exprès deux jours plus tôt. Il a voulu qu'on n'attribuât point son absence à une prolongation de congé. Vous le connaissez, ma bonne madame Soulac : il a, quand il lui plaît, une impertinence de grand seigneur. Je ne serais pas fâchée, pour ma part, qu'il rabattit un peu le caquet de notre orpheline sans le sou ! Un bal... et un bal pareil offert par une créature qui vivait des charités de sa
tante ! Et vous savez quel surnom elle s^amuse à se faire donner par ses gens? Belle- Madame ! Quel ridicule ! C'est à se tordre. Aussi, vous comprenez, on la déteste. Toutes les mères de famille qui jetaient leur dévolu sur Désiré sont furieuses. J'en ai vu deux ou trois ce soir, au commencement de la fête. Blêmes de rage !
Nancy en savait assez. Elle s'éloigna doucement, à pas discrets. Avec un peu plus d'expérience, elle n'eût pas été surprise d'être ainsi accommodée, et dans un langage aussi vulgaire.
— Que ces femmes ne m'aiment pas, songeat-elle, c'est tout simple. Mais elles auraient dû se souvenir qu'elles sont chez moi.
Quelle naïveté, Nancy! Mais ces deux commères vous déchirent avec un plaisir d'autant plus vif!
La jeune femme marchait lentement, n'ayant aucune hâte de rejoindre ses invités. Elle oubliait déjà les méchancetés entendues, pour ne se souvenir que d'un détail qu'elle ne parvenait pas à s'expliquer: Jacques la haïssait?... Non, impossible. Ces femmes n'avaient pas compris. Le comte ne voulait pas venir aux Imbergères : sentiment très naturel. Ayant été coupable envers M**« Garlier, il craignait de se trouver gêné devant M"* Roller. Et
cependant il s'ingéniait, d'après M™« de Ghevry, à raccourcir exprès son congé, afin que nul ne s'y trompât. On le savait chez M"*® de Servignac : donc son absence, au bal, n'aurait soulevé aucun désobligeant commentaire. Pas du tout : le comte avançait de deux jours la date fixée par lui-même. Il voulait que ce fût patent : lui, Jacques d'Orsel, ne venait pas chez les Roller parce qu'il lui déplaisait d'y venir. Et Nancy se demandait : « Pourquoi? oui, pourquoi! » Car enfin, c'était lui le coupable, non pas elle. Ohl l'éternelle contradiction du cœur humain! Se présentant au bal, le comte fût resté indifférent, sans que M"*® Roller daignât s'occuper de lui. S'y refusant, il intriguait la jeune femme. Et c'est ainsi qu'elle se remit à se souvenir du passé, de ses illusions si brutalement détruites, des quelques heures oh elle le croyait sincère.
Le moment du souper approchait : Nancy était bien forcée de reparaître.
— Qu'étiez- vous donc devenue, mon amie? lui demanda son mari en s'approchant d'elle. Vous n'êtes pas souffrante, au moins?
— Non : un peu de fatigue. J'ai pensé qu'un tour de parc me délasserait.
M. Roller serra doucement, amoureusement, la main de sa femme.
— Je regrette que vous n'ayez pas entendu les éloges qu'on faisait de vous...
Elle se mit à rire.
— Ne craignez rien... J'ai tout entendu l
M"* de Chevry, toujours escortée de M"® Soulac, rentrait également dans le salon.
— Demandez plutôt à ces dames.
Se voyant regardées, celles-ci se dirigèrent vers la maîtresse de la maison. Désiré salua.
— Ma femme me conseille de vous interroger^ dit-il, avec un sourire un peu railleur.
— Sur quoi donc? riposta la blonde amie du capitaine.
— Voici, Madame, continua Nancy. Mon mari regrettait que je me fusse absentée pendant un quart d'heure. . . Oui, je me promenais dans le parc. . . Et, comme il me plaignait de n'avoir pas entendu quelques paroles bienveillantes, à ce qu'il parait, j'affirmais à M. Roller que je n'ignorais pas les propos tenus sur mon compte. N'est-ce pas, Mesdames? Et ce serait dommage; car, si je devenais vaniteuse, pensez donc I II est parfois nécessaire de leur rabattre le caquet, à ces orphelines sans le sou!
Nancy esquissa une moqueuse révérence, et, prenant le bras de son mari, s'éloigna vivement. Mar-
guérite et M™' Soulac restaient fort penaudes. M"^ Roller les écoutait donc tout à Theure? Les deux amies échangèrent un regard inquiet. Quelque indifférente qu'elle soit, une femme ne tient jamais à se faire des ennemies. M"*® Roller expliquerait sans doute à son mari le petit incident mystérieux, et Désiré ne pardonnerait pas aux médisantes.
— Pour quelle heure votre voiture est-elle commandée, Juliette? demanda M™* Soulac.
— Minuit. Voulez-vous que je vous emmène?
— J'allais vous en prier.
— Rien de plus facile. Aussi bien, nous ferons mieux de partir. Est-elle insolente, cette... cette Belle-Madame 1 De quel air elle nous a toisées ! Je la détestais seulement : à présent je la hais.
En feignant de ne rien savoir, Nancy n'eût pas inutilement envenimé les jalousies de ces deux mauvaises créatures. Un jour viendrait oh elle regretterait amèrement son imprudente loyauté. M™* Soulac était femme de magistrat. Si l'occasion se présentait, avec quel délice elle dégusterait sa vengeance!
— Mélitte, tu as un secret !
— Oh I Belle-Madame I...
— Ne mens pas, mon enfant. Comme s'il était bien difficile de deviner! Depuis mon retour, je t'ai plusieurs fois questionnée sur ton amoureux, tu m'as répondu toujours par la même phrase : « Il est en voyage... »
— C'est vrai.
— Soit, mais alors pourquoi es-tu gaie? Gaie, quand tu es loin de celui que tu aimes!
— J'ai r espérance !
— Ainsi tu me caches quelque chose?...
— Oui, Belle-Madame.
Mélitte s'agenouilla devant sa jeune maîtresse, et lui prit les mains, qu'elle baisa nerveusement.
— Est-ce que je ne vous aurais pas tout dit si
BELLË-MADÀME. Ii9
ce secret appartenait à moi seule ? J'ai promis de me taire, au moins pendant quelques semaines. Dès que je suerai déliée de ma promesse,.. Non seulement vous saurez tout, mais encore vous viendrez à notre secours.
Nancy regarda fixement la quarteronne.
— Oh ! oh I ma petite, tu en es déjà à dire notre! Prends garde.
Mélîtte secoua mélancoliquement la tète.
— Ne vous tourmentez pas, Belle-Madame... Je n'ai plus à prendre garde...
M™« Roller ne saisit pas tout d'abord le sens de cette réponse. Elle s'imagina que Mélitte se croyait à Tabri du danger parce que son amoureux voyageait.
Les élégantes mondaines auraient été choquées, sans doute, de cette intimité entre une femme de chambre et sa maîtresse. « Quelle familière, cette Mélitte I » On les eût beaucoup étonnées en leur disant que c'était la coutume créole. Les serviteurs font partie de la famille, comme dans la gens romana. Nancy, ayant hérité la quarteronne de sa tante, traitait Mélitte comme on l'eût traitée à Bourbon.
Le temps était radieux : un de ces après-midi tièdes, qui font de la Provence le pays entre
tous béni. Après le déjeuner, Désiré était parti pour ses affaires, ainsi que d'habitude. Rentrée dans son boudoir, Nancy dépouillait gaiement son courrier, volumineux comme il est de règle après un bal. Des remerciements par centaines, et que de banals compliments ! Les gens du monde oublieraient vite les plaisirs reçus sans Tespérance des plaisirs à recevoir. On comptait bien que la maîtresse des Imbergères donnerait de belles fêtes. Non qu'il n*y eût que des mensonges dans ces protestations d'amitié :. en général, Nancy était sympathique. Les hommes admiraient franchement sa beauté. Désiré ayant révélé au Petit-Club le surnom décerné par Mélitte à sa maîtresse» tous l'adoptèrent d'enthousiasme, au grand dam des jalouses, qui se vengeaient en moqueries narquoises. Naturellement, moins vantée par les femmes, M"*® Roller plaisait cependant aux meilleures, par la bonne grâce de son sourire et la loyauté de son caractère.
Pendant qu'elle répondait à quelques-unes des lettres, Mélitte rôdait à travers la chambre, contant à sa maîtresse quelques potins amusants : «Belle-Madame aurait bien tort d'en vouloir à cette méchante M"** de Ghevry. Une femme de chambre, renvoyée par Juliette, prétendait que le beau Jacques d'Orsel
ne venait presque plus chez son ancienne amie... Et elle ne dérageait pas, la baronne I... »
— Que tu es bavarde, ma pauvre Mélitte ! interrompait Nancy de temps en temps. Au lieu de ramasser je ne sais où les histoires des autres, tu ferais mieux de me confier les tiennes...
La quarteronne se hâta de changer la conversation. Elle savait que Belle-Madame comptait rendre des visites dans la journée : il fallait qu^elle fût la plus jolie, comme toujours. Puis, virant d'un sujet à un autre avec la légèreté sautillante des femmes de couleur ;
— J'étais bien sûre que man Jeannette ne paraîtrait pas au bal 1
— Sa migraine l'a retenue à la Germance.
— Sa migraine?... Nous savons le nom qu'on peut lui donner, à cette migraine-là I
— Tu m'y fais songer, Mélitte... J'irai chez ma tante en descendant en ville.
Malgré son désir de rester en bons termes avec sa nièce. M™* d'Anglemont ne réprimait qu'avec peine sa jalousie aiguë. Quand Nancy sollicita sa présence à la grande fête, la tante n'eut garde de refuser. Il n'en coûte rien d'accepter : surtout pour une femme décidée à n'obéir qu'à son caprice, Man Jeannette comptait bien recueillir les échos
du bal par M"* de Chevry ou M"« Soulac, trop fines Tune et l'autre pour ne pas deviner la secrète aversion de Tangélique créature. Cet après-midilà M"* d'Ânglemont prit un livre et se réfugia sous les arbres de la Nymphe. Toujours le même, ce livre, qu'elle emportait machinalement pour ne le feuilleter jamais. Au bout de dix minutes, la comtesse dormait. Il lui vint un de ces jolis rêves qui réjouissent les âmes tendres. Sa chère nièce, montée sur un cheval de sang, galopait le long de la Corniche. Tout à coup la trompette stridente d'un tramway épouvantait l'animal, qui bondissait de côté. Grand péril!... Un élan de plus, et le cheval roulait dans l'abîme avec la cavalière» M"'* d'Anglemont fut réveillée par une voix respectueuse et sonore. Son valet de chambre annonçait le comte d'Orsel. Encore engourdie parle sommeil, peut-être aussi stupéfaite d'une visite si peu attendue, elle fit répéter le nom.
— C'estbien. Priez M. d'Orsel de monterjusqu'ici.
— Pourquoi diable vient-il, pensa-t-elle, à présent que ma nièce est mariée?
Puis, après quelques secondes de réflexion :
— Naïve I Dans un quart d'heure,la blonde Juliette le rejoindra. Ils ont pris rendez-vous : c'est clair! J'ai idée que je ne m'ennuierai pas !
N*étaient-ils pas Tun et l'autre les ennemis de Nancy, lui par dépit, elle par colère? M"* d'Anglemontprit du tabac entre ses doigts minces, afin de le déguster avec lenteur. Quand le capitaine parut entre les arbres, elle le lorgna moqueusèment.
— Comment, beau vainqueur, vous vous dérangez pour une vieille femme? C'est très méritoire^ savez-vous?
— Ne m'avez-vous pas fait l'honneur de m'accueillir fort gracieusement. Madame? Mon devoir...
M** d'Anglemont se mit à rire, de ce rire pointu qui déconcertait les moins timides.
— Et ma nièce? Gomment va-t-elle, ma nièce?
Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vue?
— Assez longtemps. Je n'étais pas à Marseille quand M"* Garlier est devenue M"* Roller.
— Je sais, je sais. Mais l'autre soir, n'étiez-vous pas convié à la grande fête des Imbergères?
— Si fait. Malheureusement une circonstance imprévue...
Jacques n'acheva point. Le regard aigu de M-' d'Anglemont le gênait. Il se senUit épié, guetté, par cette femme, qu'il savait méchante et qu'il soupçonnait dangereuse. Si le comte avait pu
se douter de ce qu'elle pensait ! Man Jeannette eut un malicieux sourire.
— Vous me prenez pour une autre ! Des circonstances imprévues... à votre âge? Quand on refuse d'aller au bal, on sait pourquoi. Vous rougissez I
Jacques ne rougissait pas du tout. Bien que vaguement inquiet, il ne savait pas même où M"*® d'Anglemont voulait en venir.
— Ehl ehl j'imagine autre chose, moi : vous boudez Nancy. Ne niez pas ! Vous tourniez autour d'elle, et je ne suis pas la seule qui m'en sois aperçue. Plaisiezrvous ou non à cette enfant? C'est son secret, non pas le mien. Tout ce que je puis vous confier, c'est que j'aurais vu ce mariagelà d'un très mauvais oeil.
M. d'Orsel protestait déjà, quand le même valet de chambre parut au bas de l'allée qui conduisait à la Nymphe. M"*®- d'Anglemont rit franchement.
— Notre tête-à-tête n'aura pas été long, cher monsieur : voici Germain qui monte. Une visite, j'en suis sûre. On ne peut pas avoir cinq minutes de conversation amusante. Et, tenez... je suis un peu devineresse... je parie que c'est votre amie, M™« de Chevry !
C'était bien Juliette, en effet ; et Jacques ne l'ignorait pas. Mais il en voulait à cette fée maigre de
sa redoutable perspicacité. « — Que signifient ces allusions à sa nièce? » pensait-il, pendant que M"^® d'Anglemont s'avançait au-devant de la visiteuse.
— Mettez-vous là, chère madame, à l'abri du soleil I Comme c'est gentil à vous de venir de bonne heure 1 Je pourrai vous garder longtemps. Décidément le hasard est un malin I... Vous ne croyiez guère rencontrer M. d'Orsel chez moi?
Toute autre femme que M™® de Chevry eût été désarçonnée par ce coup droit. Mais Juliette ne se démontait pas pour si peu : presque toutes les malices qu'on lui décochait passaient inaperçues.
— M°*® de Chevry est bien heureuse, disait un jour M"*® Hattier-Beauvoisin : elle ne comprend pas la moitié des phrases..., et elle se moque du reste !
Déjà M"^® d'Anglemont recommençait son petit discours perfide.
— Quand vous êtes arrivée, chère madame, je grondais le capitaine d'avoir esquivé le bal des Imbergères. Vous, au contraire...
— Ohl moi, répliqua Juliette étourdiment, je vais partout oîi je m'amuse 1
Ce <( Ze vais partout où ze m'amuse ! » était si naïvement bête, que M"*® d'Anglemont partit à nouveau d'un éplat de rire bien franc, bien sonore.
— Qu'est-ce que j'ai donc dit? demanda Juliette d'un air étonné. Certes, je suis très décidée à ne pas m'ennuyer dans la vie. Cependant c'est bien la dernière fois que je vais chez votre nièce. Imaginez, chère madame, qu'au moment oîi je me retirais avec M"* Soulac... et, vous savez, M"*® Soulac c'est une vraie bête à bon Dieu!... ehl bien, au moment où nous nous retirions, M"® Roller nous a lancé quelques phrases peu intelligibles, mais évidemment désagréables. J'ai cru de mon devoir de vous avertir. Vous avez toujours été parfaitement bonne pour moi, chère madame, et je serais désolée si...
Excellente man Jeannette! Le plan qui mûrissait depuis une demi-heure dans son active cervelle prenait un relief inespéré. Décidément, les cartes s'embrouillaient à plaisir, et cette impertinente Nancy pourrait bien payer les frais de la guerre. Tout d'abord. M"® d'Anglemont éprouva le besoin d'embrasser M°® de Chevry avec effusion.
— Fâcherie de jolies femmes î Pas plus. Je ne veux me mêler de rien. Cette querelle entre vous et Nancy est enfantine. Quant à moi, je ne prends parti pour personne. Ma pauvre nièce... elle est vraiment à plaindre. Voilà déjà M. d'Orsel qui la boude; et vous maintenant...
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M"** d'Anglemont avait prononcé très négligemment cette phrase, comme une femme qui n'attache guère d'importance à ce qu'elle dit. La plus sotte comprend toujours quand son amour-propre et sa vanité sont en jeu. Juliette se mordit les lèvres d'un air pincé. Jacques boudait Nancy? Pourquoi? Man Jeannette se hâta de fournir l'explication désirée.
— Je crois que ma nièce ne déplaisait pas à notre ami le capitaine, acheva-t-elle d'un air très dégagé. Du moins, c'est l'idée que j'ai eue, après les avoir étudiés l'un et l'autre. Mais impossible, ce mariage !
M"* de Chevry changeait de couleur. Tour à tour blanche et jaune, sa figure exprimait à la fois du dépit, de la colère et de la curiosité.
— Ahl vraiment, cher monsieur..., ah! vraiment... vous pensiez à... Quel malheur! Une union si bien assortie!
Jacques se contentait de hausser les épaules, un peu agacé par cette conversation. M"^® d' Anglemont semblait ne s'apercevoir de rien, et ses yeux béats exprimaient une tranquillité absolue. De vrai, trémoussant d'aise, elle s'efforçait de celer sa joie. Un coup de théâtre éclata soudain. M"*® Relier parut, souriante et calme, ne se doutant guère
qu*on jasait sur elle. Pour un peu, M™* d'Anglemont se serait écriée :
— Gomme vous êtes gentille, ma nièce, d'être si maladroite !
M™® de Chevry se leva raide en apercevant sa rivale détestée.
— Bien désolée de partir, chère madame, ditelle d'une voix aigre. Vous le voyez, il m'est impossible de rester plus longtemps.
Et se tournant vers le comte, impérieuse comme si elle relevait un défi :
— Vous me suivez, je suppose?
Jacques restait immobile, dévorant Nancy des yeux. Celle-ci ne savait pas trop de quoi il était question ; mais sa finesse accoutumée l'avertissait de prendre garde. Tombée en plein clan ennemi, M"® Roller se serait démontée sans ce noble orgueil qui la soutenait toujours. Un peu pâle, elle croisa les bras, attendant, sans doute, que sa tante relevât rimpertinence de Juliette. Une seconde fois, M"* de Chevry répéta :
— Vous me suivez, je suppose, monsieur d'Orsel?
Et, de nouveau n'obtenant pas de réponse, elle descendit brusquement l'allée de la Nymphe, suivie de M""® d'Anglemont, qui clamait des paroles vagues, en agitant les bras. Jacques et Nancy res-
--- ni^inivvr'
taient seuls en face Tun de l'autre. Mais lui se sentait confus, gêné, par le rôle maladroit qui lui incombait. 11 suffisait de regarder la jeune femme, nerveuse, impatiente, les yeux chargés de colère, pour deviner l'orage prochain. Enfin, relevant la tète avec fierté, d'une voix sèche :
— M'expliquerez-vous ce qui se passe. Monsieur? Je croyais pourtant avoir le droit de me présenter chez matante, presque chez moi, sans être un objet d'éloignement ou d'horreur?
Et comme il hésitait, ne sachant que répondre :
— Vous êtes donc décidé à m'insulter toujours I s'écria Nancy.
— Moi, vous insulter!
— Avez -vous oublié ce qui s'est passé ici même?...
Et, se souvenant du baiser donné dans la serre, elle devenait toute rouge. Jacques eut un mouvement brusque. Puis, entraîné par la violence de ses pensées :
. — Pardonnez-moi... je vous en supplie... pardonnez-moi...
Et comme elle ne comprenait pas, il reprit, presque à voix basse :
— Le hasard nous a réunis. Madame : daignez me permettre de vous tout avouer. Le lendemain
de cette inoubliable soirée... vous croyiez donc que je ne me souvenais de rien?... J'écrivais à ma sœur, M"'^ de Servignac, pour lui révéler mon secret. Je craignais tant ses remontrances I Ma sœur est mon aînée ; elle n'a pas d'enfant. Je suis autant son fils que son frère cadet. Que dirait-elle en apprenant que je rêvais un mariage pauvre?... Je l'ai tant suppliée, je lui ai tant répété que, si vous ne deveniez pas mienne, je ne pourrais être heureux!... Enfin, je reçois sa réponse : « Épouse-la donc, puisque tu Taimesl » Fou de joie, j'allais venir ici... et j'apprends que vous êtes fiancée à M. RoUerl Gomment serais-je resté à Marseille après cette affreuse déconvenue? Je suis parti vous haïssant, vous accusant de coquetterie froide et calculée. A mon retour, vous ne m'avez point vu : je vous détestais trop pour me présenter chez vous...
Il s'arrêta. Une réelle émotion dominait cet homme, habituellement si maître de lui. Émotion du cœur ou des sens? Nancy ne pouvait savoir. Son instinct lui conseillait de s'enfuir, de ne pas en entendre davantage. Est-ce qu'elle ne commettait pas une faute en écoutant ces paroles ardentes?
— Depuis un quart d'heure, Madame, je soup-
BELLE-MADAME. i3i
çonne que nous avons été Tun et l'autre victimes d'un complot ourdi pour nous séparer. Vous étiez sincère quand vous me laissiez comprendre que je ne vous déplaisais pas... Tandis que j'entends encore M™* d'Anglemont me dire : « Tout ce que je puis vous confier, c'est que j'aurais vu ce mariagelà d'un très mauvais œil... » C'est elle, avouez-le, c'est elle qui vous a détournée de moi, ou plutôt qui a machiné quelque embûche où vous êtes tombée!...
Elle aussi comprenait tout, la pauvre Nancy I Jacques l'accusait, comme elle-même accusait Jacques. Le jeune homme s'était dit : « Elle épouse RoUer parce qu'il est riche », de même que la jeune fille s'était dit : « Il s'éloigne de moi parce que je suis pauvre... » Pendant quelques minutes, ces deux êtres restèrent silencieux, heureux d'avoir lu dans leurs cœurs. Mais Nancy avait trop de dignité pour permettre qu'une situation aussi fausse se prolongeât, elle tendit la main à Jacques dans un élan spontané :
— Je suis fiére de ne pas m'être abusée sur vous, dit-elle doucement (et sa voix tremblait un peu) : nous sommes séparés pour toujours. Du moins, tâchons, vous et moi, de faire une amitié durable avec la sympathie commune qui nous a
réunis un instant. Adieu, Monsieur. M""® Roller a d'autres devoirs que M"* Carlier : Tune et l'autre ont le même cœur...
Elle achevait à peine quand M™' d'Anglemont reparut, curieuse, aux aguets, espionnant déjà le visage de sa nièce et les yeux de Jacques.
— Eh I eh I pensa-t-elle en les voyant troublés, j'imagine qu'ils n*ont point perdu de temps !
— Je priais M"® Roller d'agréer mes respects, Madame, dit Jacques : il me reste à vous offrir mes hommages.
M""® d'Anglemont riposta par une aimable banalité. Mais elle n'eut garde d'engager le comte à prolonger sa visite. Pas si maladroite ! G en était assez pour une fois.
— Eh bien I j'espère que M. d'Orsel et toi vous avez conclu la paix? Maintenant que nous sommes seules, tu peux m'avouer...
— Je n'ai rien à vous avouer, ma tante...
Rien? Alors, pourquoi rougissait-elle, la pauvre
Nancy? Pourquoi se sentait-elle prise d'une émotion à la fois très douce et très aiguë? Elle aurait voulu partir, se réfugier chez elle à l'abri des regards importuns et des questions inquiétantes... Elle n'osait pas ! Sa tante aurait cru qu'elle rejoignait M. d'Orsel. Nancy se força, tout au contraire,
à prolonger sa visite, affectant même une gaîté bien loin de son cœur. Mais on ne dupait guère aisément cette fine mouche de man Jeannette.
« — Va, va, ma fille, pensait-elle en feignant d'écouler les bavardages de sa nièce, tu es amorcée ! »
M"** RoUer endura pendant une demi-heure ce supplice volontaire. Enfin elle se leva, et sortit après avoir dit adieu à sa tante. Celle-ci la suivit quelques instants de ses yeux railleurs et méchants, et tout bas elle pensait :
— J'espère bien qu'un de ces jours ce tête-à-tête coûtera cher à monsieur mon neveu I
— Ce que vous avez fait est indigne I Se conduire de la sorte avec celle qu'on prétend aimer? Je n'aurais jamais cru cela de vous. Vous espériez peut-être que je courrais après vous... que je ferais les premières avances? Non, non, je suis une femme chic, moi I
Et, après s'être écriée : « Ze suis une samme sitf » Juliette simula une attaque de nerfs. Jacques, qui subissait avec son calme habituel cette scène ridicule, réprima non sans peine une violente envie de rire. Pour une samme sit^ M"* de Chevry abusait un peu des manières de trottin. Au surplus, M. d'Orsel savait comment s'y prendre pour calmer cette nervosité-là. Il s'assit auprès d'elle et lui baisa tendrement la main :
— Comme vous êtes injuste 1 Où suis-je maintenant? Chez M"® RoUer ou chez vous?
— Vous deviez me suivre quand je partais 1
— N'était-ce pas vous afficher?
— Alors vous avez préféré m'infliger un affront public?
— Ohl public, public I Parce que M"* d'Anglemont et sa nièce se trouvaient là 1
Il savait bien sa cause gagûée d'avance. Une femme inintelligente se laisse toujours convaincre, et jamais une coquette ne boude contre sa vanité.
La réconciliation fut complète, M. d'Orsel jura — sur l'honneur! — qu'il n'avait jamais courtisé Nancy. Il se souciait aussi peu de M°* Relier, que jadis de M"* Carlier. Simples méchancetés de M"® d'Anglemont, ces allusions dont s'offusquait Juliette. Pendant qu'il s'acheminait vers le Petit- Club, en mordillant sa moustache, Jacques se félicitait de son habileté. Tout n'était pas mensonge dans ses paroles à M"® RoUer. Entraîné par la première fougue de sa passion, il avait bien écrit à sa sœur ; mais il n'ajoutait pas que la réponse de M"« de Servignac n'était nullement favorable. La marquise ne disait pas à son frère : « Épouse-la donc puisque tu l'aimes ! » mais bien : « Si tu épouses cette fille-là, je ne te reverrai de ma vie ! » D'ailleurs, M. d'Orsel s'applaudissait que les choses eussent ainsi tourné.
11 continuerait discrètement sa cour commencée. Il profiterait de cet avantage énorme : la jeune femme s'imaginait Tavoir un instant méconnu.
La pauvre Nancy se trouvait en face d'un homme dangereux. Redoutable comme tous les hommes que les femmes ont gâtés, Jacques n'avait qu'un point faible : son excessive sensualité. Quand son tempérament le dominait, il était capable de mille folies. Mais, cette fois, le capitaine attachait trop d'importance à sa conquête pour ne pas éviter toutes les imprudences. Il s'interrogea très franchement, se disséquant lui-môme, avec le cynisme tranquille qu'il apportait en ses histoires d'amour.
« — Quelle est la nature exacte de mes impressions ? pensait-il. Évidemment j'ai pour Nancy un sentiment tout autre que pour Juliette et pour Rose. J'y mets beaucoup plus de mon cœur et moins de ma vanité... »
Jacques se rendait parfaitement compte que l'amour chez lui n'existait pas sans le désir; dangereux écueil qu'il devait adroitement éviter. Nancy était de ces femmes qui se révoltent à toute pensée brutale : pour la séduire, il fallait lui parler de sentiment, non de sensation. Qu'elle n'aimât point son mari, M. d'Orsel en était sûr. Un homme comme Désiré commandait l'estime et la sympathie : pas
plus. Puis, du flirt ancien restait mieux qu'un souvenir. En persuadant à M"»« Roller qu'il projetait Jadis de l'épouser, et que seul un malentendu les avait un instant désunis, M. d'Orsel jouait serré.
«—Je n'ai qu'un moyen de triompher d'elle, song-eait-il encore ; la convaincre que mon amour n'est que platonique. Dans quelques jours, je romprai plus ou moins ouvertement avec Juliette : Nancy croira donc qu'elle est seule adorée. Personne n'est sûr de ma liaison avec Rose, si d'aucuns la soupçonnent. M"»« Roller ne se doutera pas que, me brouillant avec la maîtresse qu'on connaît, j'ai gardé la maîtresse qu'on ignore... »
Peu de femmes se méfient quand on les courtise. Gomment devineraient-elles tant de calcul, de ruse et de perfidie chez l'amoureux tendre, empressé et galant? Encore celles qui ont de l'expérience peuvent-elles se défendre. Les débutantes n'ont d'autre arme que leur instinctive honnêteté. Par malheur, Nancy était crédule. A la fois très intelligente et très naïve, elle pressentait un péril que sa droiture l'empêchait de redouter. Et, pendant que le comte établissait avec calme le bilan de son entreprise, elle s'abandonnait au charme de rémolion ressentie.
« — Voilà donc la vie, pensait la jeune feixxtne
pendant que sa Victoria roulait sur la Corniche. Sans le piège savamment tendu par ma tante, je serais aujourd'hui M"' d'Orsel. Jacques me plaisait infiniment. J'avais bien deviné la loyauté, la sincérité de son cœur. Par bonheur, je ne VBime plus, si un moment je me suis sentie entraînée vers lui. La meilleure preuve que je ne Ydiimeplm, c'est que j'aime Désiré... »
Cherchait-elle à se tromper elle-même ? Non pas : elle était sincère. La créature humaine leurre toujours son esprit au profit de son cœur. Nancy se croyait protégée par un sentiment qui n'existait pas. Loin de s'effrayer, elle envisageait avec plaisir la possibilité d'une affection toute fraternelle qui l'unirait à Jacques. Liaison de cœur, douce, mystérieuse et chaste! Toute jeune fille attend du mariage autre chose que ce qu'elle y trouve. Elle rêve d'un prince charmant, élégant et poétique. Hélas ! la réalité la désillusionne bien vite. C'est donc ça l'amour, ce divin amour que tous les poètes ont chanté? Avant l'éveil des sens, elle n'éprouve que du dégoût pour ces fatalités de la chair qu'elle est condamnée à subir. Et comme elle se réfugie avec joie dans le sentiment que la sensation n'avilit pas !
Rentrée aux Imbergères, Nancy continua son examen de conscience :
« — Est-ce que je commets une mauvaise action en m'abandonnant à la sympathie que Jacques m'inspire ? Nullement. Il ne peut plus être un étranger pour moi après ce qui s'est passé entre nous... »
Et de nouveau elle souriait à cette vision d'une tendresse très pure et très noble. Elle aurait dû se dire qu'elle était coupable, puisqu'elle n'aurait eu garde d'avouer à son mari ce qu'elle pensait. Cette idée n'effleura pas même son esprit. C'est que toutes les femmes inventent un code particulier, où elles entendent l'honneur à leur façon. Pour elles, l'infidélité du cœur n'existe pas ; et, tant qu'elles gardent la fidélité du corps, elles s'estiment non coupables. Comme si la première n'était pas une initiatrice à la seconde I
Un soir, comme Mélitte rentrait aux Imbergères, elle fut accostée tout à coup par le comte d'Orsel, qui la guettait.
— Je sais combien vous aimez votre maîtresse, mon enfant. Veuillez lui donner cette lettre... Et surtout, soyez prudente. Ne la remettez que lorsque M"*' Roller sera seule.
Instinctivement, la quarteronne eut envie de répondre par un refus. Elle n'osa pas. Depuis quelques jours elle voyait Belle-Madame songeuse, presque triste, constamment silencieuse. Jugeant Nancy par elle-même, Mélitte se doutait bien que la jeune femme et Jacques s'étaient de nouveau rencontrés. « Il faut qu'elle Taime pour ne jamais me parler de lui », pensait-elle. Servantes ou grandes dames, elles ont toutes une âme pareille ;
elles ont toutes la même science innée des raisonnements du cœur. Un amour qui naît se plaît aux confidences i un amour qui fleurit a besoin du secret. Au surplus, mieux valait risquer une gronderie que commettre une maladresse. Glissant dans son corsage la lettre de M. d'Orsel, elle attendit que Nancy fût remontée dans son appartement. Sans prononcer un mot, la quarteronne lui remit la frôle enveloppe.
— Qui t'a donné cela, ma petite?
— M* d'Orsel, Belle-Madame.
Nancy devint très rouge : elle feignit de poser le papier sur sa toilette, d'un air indifférent. La quarteronne eut soin de se retirer discrètement: elle savait bien que M""® Roller ne briserait pas le cachet en sa présence. Jacques avait écrit quatre pages très tendres, banales comme toutes les lettres d'amour. Du commencement jusqu'à la fin, il répétait les mêmes serments, brodant de jolies phrases sur le thème accoutumé. Il sollicitait humblement la permission d'écrire tous les jours sous le couvert de Mélitte.
— Gomme il m'aime ! pensa M"*® Roller.
Avant le dîner, où le nouveau ménage avait convié plusieurs personnes, elle trouva moyen de relire Irois fois ces protestations de tendresses pures.
Quand elle descendit au salon, son bonheur se lisait dans ses yeux.
— Je ne sais psis comment vous vous y prenez, lui dit M"® Hattier-Beauvoisin en l'embrassant : vous embellissez tous les jours 1
M"' d'Anglemont eut soin de mettre bien vite la conversation sur Jacques.
— Ah! çà, général, demanda-t-elle brusquement, que devient le beau d'Orsel ? On vous accuse d'avoir condamné votre officier d'ordonnance aux arrêts forcés.
— Je le vois à peine. Sitôt son service achevé, le capitaine dispardt.
— Pas pour se rendre au cercle, affirma Saint- Gel : on ne l'y a pas vu depuis trois jours.
Et l'homme bien informé de raconter avec beaucoup de détails qu'on soupçonnait le comte de nourrir une passion mystérieuse. D'aucuns se récrièrent. Une passion? Impossible. Et M"*® de Chevry ? Mais Saint-Gel ne se laissait pas aisément démonter. Il certifia que Jacques et Juliette ne se voyaient presque plus. De vrai, M"® de Chevry était nerveuse, agacée, de mauvaise humeur.
— Que vous êtes insupportable avec vos bavardages ! s'écria le général. Laissez donc ce pauvre Jacques tranquille : il a bien le droit d'agir à sa guise
Mais man Jeannette désirait trop qu'on s'occupât des faits et gestes du capitaine. Elle se mit à questionner Saint-Gel, qui inventait des renseignements quand il était mal informé. Et c'est ainsi que la pensée de Nancy, occupée déjà par Jacques, ne fut pas distraite un instant de sa douce hantise. Elle se taisait, laissant ses hôtes discourir à leur aise. Mais tout bas elle souriait, se disant qu'elle seule connaissait le secret du jeune homme. C'est pour elle que Jacques allait sans doute rompre sa liaison avec M"^' de Ghevry, pour elle qu'il devenait triste et sauvage, pour elle qu'il s'enfuyait du monde .
Dans le courant de la soîrée,21e général parlad'un désastre financier qui menaçait d'atteindre gravement la place de Marseille. [Désiré se trouvait dans son élément. Il émit des pensées justes, qu'inspirait son expérience des affaires; sujet moins attrayant pour une jeune femme. D'ailleurs, n'avait-il pas le grand tort d'être le mari? Et pendant qu'il exprimait des idées saines mais un peu prosaïques, Nancy comparait mentalement les deux hommes : celui qui était son maître et celui qu'elle croyait son esclave. Le contraste entre eux était frappant. Ce colosse au geste timide, à l'allure embarrassée, ressemblait si peu à l'officier hardi, d'une élégance raffinée I
M»* d*Anglemont partit la dernière. Quand son coupé eut disparu, Désiré prit le bras de sa femme et l'entraîna dans le parc.
— Enfin nous sommes seuls ! J'enrage à la pensée que nous appartenons au monde avant de nous appartenir à nous-mêmes ! Pourquoi ne pas réaliser le projet que nous avions conçu naguère à Bordighera? Fermer notre porte aux importuns et vivre en sauvages 1
— Mais, mon ami, ce serait à périr d'ennui!
Il eut un geste brusque :
— Vous, peut-être; moi, non ! Comment ferais-je pour m'ennuyer puisque vous seriez làl
— Oubliez-vous donc qu'ils sont vos amis, ceux-là que vous appelez des importuns?
— Je n'ai plusqu'une amie, c'estvous ! vous seule I Ahl chère, l'immense place que vous avez soudainement pri$e dans mon existence I
Il la saisit entre ses bras avec une telle ardeur que Nancy ne put réprimer un cri d'effroi.
— Je vous ai fait mal? Vous tremblez!
Un frisson la secouait. Elle venait d'avoir un mouvement d'instinctive répulsion. Quand elle fut rentrée chez elle, Nancy poussa le verrou de sa porte, sachant bien que Désiré ne tarderait pas à venir. Elle se prétendrait souffrante pour demeurer
BELLB-MADAHE. Ii5
seale. Et cependant, tout au fond d'elle-même, la jeune femme s'accusait d'injustice et de méchancel Ed somme, que reprochait-elle à son mari? Riei Impossible d'fitre plus tendre, plus amoureu: Nancy se rendait compte qu'il soufTrait par elli — malgré elle. Pourquoi, lui avait-il déplu ce soii là, pendant le diner, pendant la soirée ? Il n'ava point changé depuis la veille. Alors si ce n'était pi lui, c'était donc elle? Nancy eut pendant quelqui instants la vision très nette de la réalité : Désiré 1 déplaisait parce qu'elle aimait Jacques. La jeui femme avait un grand fonds d'honnêteté. Dai une heure de logique, elle comprit que l'in&délil du cœur était aussi coupable que l'autre..
En dépit de tous ces raisonnements, elle ne poi vait lutter contre les sopMsmes qu'elle prenait poi des vérités. Où serait le mal de vivre un roman trf chaste? Encore une fois, comme le disait M°" d Guerny.le cœur chez elle emportait toute logiqui Du moins, si eiie ne pouvait chasser Jacques de so souvenir, — est-on maître de sa pensée? — elle n voulait pas que Désiré en souffrit. Et quand, le 1er demain matin, son mari se présenta chez elle, in quiet de savoir comment elle se trouvait après s prétendue indisposition, Nancy l'accueillit avec ui sourire.
— Excusez-moi, dit-elle. J*étais maussade hier au soir... Voulez -vous me faire un sacrifice? Abandonnez votre usine pour ce matin, et promenonsnous dans le parc.
Elle appelait cela un sacrifice, la coquette ! Désiré jeta un cri : un violent amour ne se rassasie jamais de ces petites joies. Il allait donc retrouver une de ces intimités charmantes qui évoqueraient le souvenir de la lune de miel. Tous les deux montèrent au sommet du parc, au ni^ilieu des grands arbres. Là, une admirable vue se découvrait soudain aux yeux étonnés. La mer, sillonnée de vaisseaux, étalait sa robe verte et bleue, lamée de franges d'or par les rayons de soleil. Nancy regardait, pendant qu'assis à côté d'elle, Désiré serrait sa main entre les siennes sans prononcer un mot. Cet homme timide goûtait en ce moment le bonheur dans toute sa plénitude. Avec une émotion très douce, il parla de lui, d'elle, de sa passion toujours jeune, endépitdes ans qui commençaient à neiger. Et il sut trouver des mots éloquents, des pensées fines qui troublèrent Nancy. Pendant qu'ils redescendaient l'un et l'autre vers le château, elle s*accusait, elle se. condamnait tout bas. Désiré l'adorait; et c'était son mari, son- maître! Quel amour vaudrait jamais celui de cet homme?
Par malheur, la lettre quotidienne de Jacques arriva, et le cœur de la jeune femme fut de nouveau partagé entre deux sentiments contraires. Ces drames de la conscience ont parfois une intensité très aiguë. Quand le monde voit une femme déserter ses devoirs, il prononce presque toujours un jugement hâtif, sans étudier les circonstances exceptionnelles qui ont précédé la chute. L'opinion ne se détermine jamais d'après la faute : là situation sociale est tout. Pour les femmes riches, et qu'on croit soutenues par leurs alliés, le monde a des trésors d'indulgence : il réserve ses sévérités pour les humbles et les faibles. Et dans ces exécutions sommaires, la lâcheté des hommes n'a d'égale que la perfidie des femmes. Que de malheureuses créatures ont lutté comme Nancy! Encore, M°^® Roller ne se reprochait que des pensées. Toute la journée, pendant que Désiré était à son travail, elle essaya de se soustraire à la tendre songerie qui la hantait. « — Je serai la plus forte, songeait-elle. Mon mari m'aime, et moi... » Elle n'osait plus ajouter, comme quelques jours auparavant : « — Et moi j'aime mon mari... » Elle se souvenait avec effroi d'une théorie émise récemment devant elle par le général Hattier-Beauvoisin : « Une femme n'est protégée que par le sen-
timent qu'elle éprouve. Ayant le cœur pris, elle est invincible. Celle dont le cœur est libre est vouée à la défaite : ou le temps, ou la vanité, ou Tin* térôt triompheront d'elle. En réalité, Mesdames, votre vertu n'existe pas : elle dépend des circonstances I » On s'était beaucoup récrié, surtout lorsque M"** d'Anglemont, approuvant le général, avait ajouté : « Pas si faux, le paradoxe ! » Et, se rappelant cette théorie, Nancy la discutait avec ellemême. Sa vertu dépendrait donc non de sa volonté réfléchie, mais des hasards de son existence? Ce soir-là, Désiré revint beaucoup plus tard que d'habitude. En le voyant triste et soucieux, sa femme l'interrogea tendrement.
— En effet, mon amie, j'ai un gros ennui. Vous vous rappelez ce désastre financier dont nous parlions hier à dîner? Me voilà forcé de vous quitter pendant huit jours et de partir pour Paris.
Nancy eut un élan spontané :
— Voulez-vous que je vous accompagne ?
M. RoUer hésita une minute. Il était agacé, non de faire ce voyage, mais de quitter sa femme. Au lieu d'accepter avec joie, il songeait que Nancy aurait à Paris une existence peu gaie. Pris par ses courses, par ses rendez-vous, il ne serait jamais auprès d'elle. Et il était de ces hommes qui aiment
une femme pour elle, et non pour eux-mêmes.
— Tu es une adorable créature, répliqua-t-il. Certes, je suis heureux, très heureux que tu aies songé à ne pas te séparer de moi, mais... Tiens I n'en parlons pas : j*ai trop gros cœur de partir.
C'est elle maintenant qui n*osait plus insister; elle qui n'osait plus dire à son mari : « — La solitude m'effraie. Quand vous êtes là, je puis lutter, je puis me vaincre... » Comment avouer qu'elle voulait suivre Désiré, non parce qu'elle l'aimait, lui, mais parce qu'elle en aimait un autre? M. Roi- 1er, décidé à se sacrifier, condamna résolument sa porte. Il ne voulait recevoir que le général : en un court billet, il l'avait prié de passer aux Imbergères. En arrivant vers neuf heures, M. Hattier- Beauvoisin le trouva en pleine besogne, entouré de paperasses qu'il achevait de mettre en ordre.
— Gomment, tu pars?
— Il le faut bien. Je prends le rapide demain matin.
— Alors,je devine pourquoi tu m'as si vite mandé, mon camarade. Ne crains rien, nous ferons si bien, ma femme et moi, que Nancy ne s'ennuiera pas trop.
Oui, Nancy avait peur. Et dès qu'elle fut seule aux Imbergères, le danger qui la menaçait lui apparut nettement. Elle redoutait beaucoup moins Jacques qu'elle-même. En somme, M. d'Orsel ne se montrait pas, s'il écrivait tous les jours avec une tendre régularité. Mais elle, elle, Nancy, ne pouvait distraire sa pensée de ce roman qui vivait et palpitait à ses côtés. Résolue à triompher, elle crut prendre un parti héroïque en n'ouvrant plus ces lettres qu'elle attendait la veille encore avec tant d'impatience. Au matin, elle glissa sous une enveloppe celle qu'elle venait de recevoir, en y ajoutant ces quelques mots : h Je vous supplie de ne plus m'écrire, »
— Mon enfant, dit-elle à Hélitte, porte toi-même ce paquet chez M. d'Orsel. Insiste pour le remettre
à lui-même. A aucun prix tu ne dois le confier à son ordonnance.
Elle soupirait, la pauvre Nancy, et Mélitte soupirait aussi en la regardant de ses grands yeux tendres. La servante souffrait tout comme la maîtresse, et ne comprenait pas que Ton fût ainsi dur et sévère pour soi-même. Mélitte aimait Pierre autant que Nancy aimait Jacques : il n'entrait pas dans le cerveau de la quarteronne qu'on, se fît le bourreau de son propre cœur. Si Pierre eût été là, elle n'aurait pas songé à se plaindre... Et voilà que BeUe-Madame, heureuse et riche, ne goûtait pas le bonheur qui s'offrait à elle I
Mélitte se hâta d'obéir. Une heure après, elle était de retour aux Imbergères.
— Tu as vu le comte ?
— Oui, Belle-Madame.
— Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il fait?.
— Rien, d'abord. Après avoir brisé le cachet, M. le comte a lu la ligne que vous aviez tracée sur l'enveloppe. Alors, très pâle, il a passé sa main sur ses yeux. Puis il m'a dit : « 11 sera fait selon sa volonté. »
Nancy détourna la tête : elle regrettait déjà son sacrifice ! N'imposait-elle pas à Jacques une souffrance nouvelle? Pendant la journée, elle ne vou^
lut pas sortir, craignant de le rencontrer. Son amie M"* Hattier-Beauvoisin vint la chercher avant le dîner.
— Je vous enlève, ma petite. Et né refusez pas ! J*ai pleine autorité sur vous pendant l'absence de votre mari. Ne vous habillez pas : inutile. Nous serons seuls tous les trois.
M™* RoUer aurait refusé l'invitation si elle avait su que le capitaine devait dîner aussi chez son général. Et cependant elle eut une petite déconvenue à la pensée qu'il ne s'y trouverait pas. Le cœur féminin est fait de contradictions. Du moins cette course et cette soirée en ville égayèrent la recluse. Le général avait beaucoup d'esprit, et Nancy éprouvait une réelle sympathie pour ce galant homme. Il fut plein de verve et d'entrain : par plaisir autant que par devoir, il essayait de distraire sa protégée.
— Expliquez-moi un mystère, lui demanda-t-il. Pourquoi votre mari est-il parti seul ?
— Je désirais l'accompagner : il n'a point voulu. J'ai cru comprendre qu'il craignait pour moi l'ennui de la solitude, dans ce grand Paris où je ne connais personne. Ici, au contraire, il me sait au milieu de mes habitudes, entourée d'amis tels que vous, qui me gâtez si gentiment.
— N'importe! Abandonner sa jeune femme au bout de quelques mois de mariage... Ce serait imprudent avec toute autre que vous.
Nancy se sentit rougir : elle méritait si peu un pareil éloge I Cependant, quand le général lui souhaita le bonsoir, après l'avoir escortée jusqu'à la grande allée qui montait aux Imbergères, elle était plus contente d'elle. La nuit, d'une admirable pureté, conviait à la rêverie. Au lieu de rentrer dans son appartement, Nancy enveloppa sa tète d'une mantille, et s'enfonça dans le parc. Elle arriva bientôt dans le fourré d'arbres où Juliette et M™** Soulac s'étaient réfugiées le soir du bal.
« — Que fait-il à cette heure-ci? pensait-elle. 11 est au cercle, sans doute, cherchante se distraire... Pauvre garçon I »
Soudain, elle entendit un bruit de feuilles froissées, et tressaillit. Était-ce un lièvre peureux qui s'enfuyait ou quelque merle éveillé qui voletait lourdement dans les branches? D'un bond, Jacques sortit hors du taillis, et courut auprès d'elle.
— Vous ! vous ! balbutia Nancy dans son effroi grandissant.
M. d'Orsel avait pris les mains de la jeune femme entre les siennes, et les serrait tendrement. «.^ Je vous fais donc bien peur? demanda-t-il
d'une voix très douce. Peur? moi qui obéis docilement à toutes vos volontés î Vous me défendez brusquement de vous écrire, après m'y avoir autorisé... Est-ce que je me suis plaint?
— Alors, pourquoi étes-vous ici?
— Parce que toutes les nuits je rôde à travers ces arbres, parce que ma seule joie est de voir de loin la maison où vous reposez. Si vous n'étiez pas venue danç le parc, vous auriez ignoré ma présence...
Il s'était assis près d'elle, et de sa voix persuasive il lui racontait sa vie, sa lamentable vie, depuis leur dernière rencontre. Il ne sortait de chez lui que pour son service. On ne le voyait plus nulle part... Et Jacques ne mentait pas, Nancy le savait bien. Ce qu'il lui disait, d'autres le lui avaient dit déjà. Comment se fût-elle doutée que tant de douceur enveloppait beaucoup de perfidie? Gomment se serait-elle méfiée, elle si crédule et si sincère ? Est-ce que les natures loyales soupçonnent jamais la déloyauté des autres?
... Et cette causerie d'amour continuait chaste, infiniment tendre, dans le grand silence, de la nuit. Les parfums voltigeants, l'acre senteur des arbres, montaient au cerveau de la jeune femme, la gri-. sant, l'étourdissant, l'empêchant de voir le péril.
B.ELLE-MADAME. i?5
Pour se protéger, Nancy renonçait au bonheur de lire les lettres de Jacques : et voilà que même ce sacrifice ne servait à rien !
Il fut le premier à dire : « Je par^... il le faut... » C'est qu'il redoutait sa fougue sensuelle. Le charme pénétrant de cette rencontre nocturne lui tournait la tête : et il risquait de tout perdre, si Famant passionné se laissait trop vite deviner sous l'amoureux platonique. Du moins, s'il trouvait sage de s'éloigner d'elle, il tira bientôt profit de cette prévoyance. Nancy fut charmée, — et rassurée : aussi Jacques obtint qu'elle reviendrait le lendemain à la môme heure. Et, comme elle s'efforçait de ne pas promettre, il invoqua tant de bonnes raisons qu'elle n'osa plus refuser. Était-ce donc là sa récompense? Lorsqu'il avait le bonheur de la sentir près de lui, dans le profond repos de cette nuit embaumée, il consentait à s'enfuir ! Ne lui saurait-elle pas gré d'un pareil sacrifice? Pauvre, pauvre Nancy I Elle était bien condamnée d'avance !
M"® RoUer se glissa dans le château, craintive et frissonnante, emportant de la joie plein son cœur. Elle aimait, elle était aimée... Une délicieuse insomnie la tint éveillée jusqu'à l'aurore. Elle revivait minute par minute ces deux heures inoubliablesv Et pendant toute la journée du lendemain, elle en
évoqua le souvenir, émue, ravie, sans défense contre le courant qui l'entraînait. Une seule personne avait deviné son secret : Mélitte. Mélitte, qui, la veille, guettait sa chère Belle-Madame, afin que nul ne pût la surprendre, la nuit, dans le parc, avec un étranger ; Mélitte, qui ne s'était couchée qu'en entendant se refermer discrètement la porte de sa maîtresse. Et, à son réveil, la quarteronne revoyaitM"® Roller,non plus triste et pensive comme les jours précédents, mais follement joyeuse, le teint animé, les yeux luisants. Un amour naissant un poison subtil qui embellit sa victime avant de la tuer. La créature vaincue ne peut résister à cette absorption lente : et c'est ainsi que succombent les volontés les plus robustes.
Toute cette journée-là, Nancy trouva les heures lourdes. Cependant elle ne quitta pas les Imbergères. Ayant, la veille, promis sa visite à M"** Hattier-Beauvoisin, elle écrivit un mot à son amie, alléguant une excuse banale, se prétendant souffrante. Elle craignait tant de ne pouvoir celer sa joie! Vers le soir, Nancy entraîna Mélitte dans le parc. Son amour heureux s'intéressait à l'amour de cette douce, charmante et fidèle créature qui vivait à ses côtés avec une résignation de chien dévoué.
— A nous deux, ma petite, commença M»»» Rol- 1er quand elles furent assises sous les arbres. Et M. Pierre? Que devient-il, M. Pierre? J'espère qu'il t'écrit souvent?
— Très souvent, Belle-Madame.
— Daigneras-tu me révéler ce qu'il fait à Paris?.,.
Et, fière d'être interrogée, Mélitte dit enfin son secret. Natalis avait écrit un poème, un admirable poème qui chantait leurs jeunes amours. . . Et là-bas, dans la grande ville, il rôdait tristement, en quête d'un éditeur, frappant à toutes les portes, qui tardaient bien à s'ouvrir. M"« RoUer restait stupéfaite. Gomment ! l'amoureux de Mélitte était un poète ! Alors Nancy comprit pourquoi le visage de l'humble fille exprimait à présent une sérénité si haute. Les femmes, et surtout les femmes de couleur, possèdent une grande faculté d'assimilation. Aimant un homme doué d'une intelligence supérieure, Mélitte tentait de se hausser à son niveau, et la figure reflète toujours les pensées nobles que le cerveau conçoit. Mélitte dit tout, et comment Pierre se glissait la nuit dans le parc, et comment elle s'était peu à peu grisée de cet amour subtil et vivace. Quand elle lut les vers du jeune homme, Nancy battit des mains.
— Ils sont ravissants, les vers de ton poète ! s'écriat-elle.
Mélitte ne rougissait point de sa chute, chute voulue, préméditée, réfléchie. Sa confession fut loyale. A peine baissa-t-elle un peu la voix pour raconter le dénouement du premier chapitre.
M™® Roller comprenait : Mélitte s'était livrée tout entière... Gomme l'histoire de l'une ressemblait à l'histoire de Pautre ! A cause même de cette parité, Nancy goûtait un infini plaisir à ce récit naïf. Elle retrouvait tant de pensées à elle, la maîtresse, dans les pensées de la servante ! En amour, les situations sociales s'effacent, et les rangs se rapprochent : la duchesse et la pauvre fille n'ont pas deux façons de sentir. Ainsi Nancy comme Mélitte, Mélitte comme Nancy, subissaient l'empire d'un sentiment vainqueur. Mais l'une acceptait la fatalité logique du dénouement, tandis que l'autre la repoussait avec indignation. Une idée germait dans le cerveau de M""® Roller :
— Ah ! ma petite, dit-elle dans un éclat de rire, tu as eu joliment raison d'être franche ! Fais atteler la Victoria. Je descends en ville afin de m'occu- • per de ton bonheur...
Justement parce qu'elle sentait comme Mélitte, parce que leur état d'âme était pareil, Nancy vou-
^.M^Jk.Jm..
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lut aplanir la route où marchait sa fidèle quarteronne. Ceux qui aiment savent seuls comprendre l'amour des autres ; seuls, ils ont de délicates pensées. Mélitte restait songeuse, tandis que M"*® Roller partait gaiement. Que signifiaient les paroles de sa maîtresse, et comment celle-ci pourrait-elle « s'occuper du bonheur » de sa servante?
Nancy ne resta pas plus d'une heure absente : elle revint radieuse.
— Nous montons dans ma chambre, mademoiselle Mélitte, dit-elle avec une gravité comique.
Quand elles furent seules, Belle-Madame ouvrit son secrétaire, et prit deux billets de mille francs.
— Tu ne comprends pas encore ? Attends un peu. Vois-tu cette phrase que je viens d'écrire sur une feuille de papier à lettre... ?
La phrase disait ceci :
« Offrande d'un ami inconnu pour éditer la Chan- « son de Vamou9\ »
— J'ai consulté l'imprimeur de la fabrique. Tu me donnes l'adresse de M. Pierre, et demain il reçoit cette lettre chargée... Y es-tu maintenant? Le poème de ton amoureux doit être fort beau, si j'en juge par les vers que tu m'as montrés. Nous lui octroyons de quoi le faire imprimer. De cette
façon, M, Pierre devient célèbre, et, une fois célèbre, il devient riche !
Certes, Mélitte était accoutumée aux bontés, aux générosités de 6elle>Madame : cependant cette fois elle fut touchée aux larmes. C'est qu'on est moins reconnaissant pour soi que pour ceuxqu'on aime. Et pendant que la quarteronne s'éloignait afin de porter elle-même la précieuse lettre à la poste, Nancy songeait aux confidences reçues. Ainsi, parce qu'elle aimait, parce qu'elle se savait aimée, Mélitte s'était loyalement donnée ! Timide comme elle le dépeignait, Pierre n'eût rien osé : il se fût résigné à l'attente. Et c'était la femme qui allait audevant des désirs de l'homme ; c'était la femme qui s'offrait, abdiquant même la coquetterie de la défense...
« — Mélitte vaut-elle mieux que moi? pensait Nancy, ou bien aime-t-elle plus que moi?... »
M""® Roller se voyait en face de la réalité brutale; pour la première fois, elle comprenait que l'amour platonique d'un homme peut exister, non durer longtemps. Par malheur, sa nature crédule et prompte à l'illusion se plaisait à voir les choses dans leur vérité relative : elle jugeait Jacques, non comme il était, mais comme elle voulait qu'il fût. Pourquoi cet homme-là ne serait-il pas supérieur
aux autres? Pourquoi n'attendrait-elle pas de lui une générosité plus grande, un désintéressement plus haut? Eît, bercée par cette espérance, elle attendit impatiemment rheure du revoir... Ohl la longue, longue, longue journée !
Beaucoup d'hommes sont pareils au comte d'Orsel. C'est-à-dire qu'ils considèrent la femme courtisée comme une ennemie : une ennemie qu'on attaque et qui se défend. Toutes les armes leur paraissent bonnes dans ce combat du désir contre la pudeur. Jacques avait pour lui son expérience et son audace. Il disait à Nancy : « — Je ne pense qu'à vous, je ne m'occupe que de vous... », sachant bien que Belle-Madame n'ignorait pas son évasion subite du monde où l'on s'amuse. Mais il se gardait bien de lui révéler le « pourquoi » de cette nouvelle existence. Très bon officier, ambitieux, aimant son métier de soldat, il se préparait à l'École de guerre. Condamné par son travail à la retraite, il tirait profit auprès de Nancy de sa réclusion forcée. M"® de Chevry se dépitait bien un peu
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d'être reçue plus rarement que jadis dans le home de l'ingrat : mais enfin elle se résignait. Qu'eût-elle dit si elle avait su que, chaque soir, la cantatrice consolait le solitaire !
Et M. d*Orsel ne s*ennuyait pas, lisant, étudiant beaucoup pendant le jour, attendant sans trop d'impatience que la nuit ramenât l'heure du rendez-vous. Les choses marchaient telles qu'il le souhaitait. Le voyage imprévu de Désiré réjouit fort le jeune homme : c'était lui livrer la partie trop belle. A peu près sûr que par ces belles nuits tempérées, Nancy ne résisterait pas à la séduction de la promenade, le capitaine était certain de la rencontrer dans le parc des Imhergères. Il espérait moins obtenir des rendez-vous suivis ; et voilà que Belle- Madame consentait 1 Une demi-heure avant le moment fixé, M. d'Orsel se glissait sous les taillis. Pas une minute il ne craignit qu'elle ne vînt pas. Nancy l'aimait : impossible d'en douter. Le trouble même de la jeune femme, son effroi instinctif révélaient le secret de son cœur. Quand elle parut, il alla vivement au-devant d'elle, et, couvrant de baisers les petites mains qu'on lui abandonnait :
— Oh ! chère, comme vous êtes bonne d'avoir tenu votre promessQ I
Nancy frissonnait.
i64 BELLE-MADAME.
— Ce que je fais là est mal...
Naturellement, il protestait avec indignation.
Oh ! Jacques jouait bien son rôle ! Il n'ignorait aucune des banalités qui rassurent les consciences timorées. Gomment pouvait-elle rougir de la très tendre affection qui les unissait? Ce n'est pas commettre une faute que d'écouter son cœur! etc., etc.. Les phrases sont toutes faites I
— Voyez-vous, disait-il, de sa voix persuasive, je n'ai jamais aimé avant de vous connaître. Est-ce qu'on peut donner ce nom d'amour à des galanteries vulgaires ?
Une femme un peu experte, ou môme simplement un peu coquette, aurait deviné l'effronterie de ce mensonge. Mais les plus honnêtes, les plus naïves, sont toujours aisément dupées. Et Jacques continuait, lui jurant qu'elle était pour lui le commencement et la fin de tout, qu'en dehors d'elle aucune ambition ne lui tenait au cœur. Et pendant qu'il murmurait ces paroles douces et perfides à l'oreille charmée de Nancy, il serrait ses mains plus fort, comme pour glisser en elle un peu de sa fièvre et de son désir à lui. La pauvre créature subissait l'étrange empire de cet homme : rassurée parce qu'il évitait tout geste, toute parole qui eussent alarmé sa pudeur défiante. Jacques
pouvait mesurer déjà ses rapides progrès dans ce cœur à demi vaincu. La veille, Nancy était restée dans le parc jusqu'à minuit. Cette fois, trois heur quatre heures, s'écoulèrent avant qu'elle parlât rentrer... Quel beau cadre d'amour, ce taillis épa ces arbres frissonnants caressés d'un rayon de lui Autour d'eux, le calme d'une nuit provençale b céepar le chant des rossignols ?. .. Tout ce que dis M. d'Orsel saisissait an vif cette créature loya mais trop romanesque, qui demandait à la vie pi que la vie ne pouvait lui donner.
— Vous êtes surprise, murmurait-il, de me vi si craintif, si respectueux?. . . Je ne ressemble guj au comte d'Orsel qu'on vous a décrit! Vous i croyiez, comme tout le monde, un mauvais sujc La vérité, c'est que par vous, pour vous, je si devenu un autre homme. Vous imaginez bien q je suis moins pur, moins éthéré que vous. Ci dans votre rAle de femme de croire à l'amour p .tonique. Si je n'y crois pas, moi, du moins il i plaît de respecter vos illusions. Et puis j'ai la fo j'attendrai. Impossible que vous ne m'apparteni pas un jour. Seulement je me suis juré de vo obtenir et de ne pas vous prendre. Vous ne sereï moi que par la volonté réfléchie de votre cervea non par l'entraînement tendre de votre cœur.
Et Nancy le croyait 1 Pourquoi ne Taurait-elle pas cru? Dans la demi-obscurité, elle ne voyait pas Tardeur fiévreuse qui luisait dans les yeux de Jacques. Aussi, quand elle se leva pour rentrer au château, s'appuyait-elle sans crainte sur le bras qu'il lui offrait. Il frissonnait, lui, mourant d'envie de la saisir entre ses bras, de la couvrir de baisers. . . Il n'osait pas, craignant de Tépouvanter et de la perdre à jamais.
Elle disparut; il restait seul. Alors il se cacha derrière un arbre, contemplant les fenêtres closes. Au bout de quelques minutes, une lueur scintilla derrière lesjalousies. Une attente d'un quart d'heure encore, et la secrète espérance de Jacques ne fut pas leurrée : les bougies s'éteignirent et la croisée s'ouvrit. Il voyait Nancy, de loin, d'ans son peignoir blanc, à demi penchée et rêveuse... C'en était trop : le jeune homme perdit la tête. Cette chambre de jolie femme, de femme ardemment désirée, l'affolait. Il se glissa jusqu'à la maLson, cherchant du regard et de la main les creux et les anfractuosités de la muraille. Nancy ne se doutait pas encore du danger. Soudain elle tourna la tête et aperçut Jacques, qui grimpait assez rapidement. Un cri s'étouffa dans sa gorge. Gomment pourraitelle se défendre s'il arrivait auprès d'elle? Terrifiée,
elle regardait. Le premier étage était assez haut... Elle cessa de trembler pour elle : maintenant elle trembla pour lui. Un dernier effort, et le capitaine sautait de plain-pied sur le balcon... Soudain la main de Jacques glissa : il perdit Téquilibre, et tomba rudement sur le sol. La chute fut si lourde que Nancy jeta un long cri d'épouvante. Mais Jacques s'était relevé déjà. 11 salua la jeune femme de la main, et s'enfonça dans le parc.
Ce petit drame bouleversa tout à fait Belle-Madame. L'homme qu'elle aimait, seul dans sa chambre, seul au milieu de la nuit! Elle n'accusait pas Jacques d'avoir manqué à sa parole : la femme pardonne toujours les fautes commises dans un coup de folie passionnelle. Toute sa sévérité, M™® Roller la gardait pour elle-même. En permettant à Jacques de pénétrer dans le parc, en consentant à l'y rejoindre, elle avivait cet amour violent qu'elle lui commandait de réprimer : donc c'était elle la coupable, non pas lui. Et, s'examinant avec loyauté, interrogeant sa conscience, scrutant son arrière-pensée, elle se vit perdue, perdue !
Perdue I non. Elle Initierait avec vaillance. Oh I bien passée l'heure des sophismes et des illusions ! Nancy avait devant elle une voie toute droite : celle
du devoir et de la fidélité. Si elle en sortait un peu, elle en sortait complètement. Elle n'est pas assez forte pour se défendre seule? Soit. Elle sait à qui demander secours. Pauvre Nancy! Elle a bien du mal à s*endormir, cette nuit-là. Cependant ses remords s'apaisent, son calme renaît; elle se sent à l'abri désormais. Sa résolution est prise. Puis^ qu'elle ne peut plus se protéger elle-même, elle va se réfugier dans la chère maison où s'est écoulée son heureuse enfance.
— Gomment! Belle-Madame, vous sortez de si bonne heure? s'écrie Mélitte en voyant sa maîtresse prête et habillée.
M"»* RoUer hoche la tête sans répondre. Elle va chez M"** de Guerny. Non sans craintes, non sans hésitations. A M"*® de Guerny, à cette noble femme qu'elle aime à l'égal d'une mère, il faudra tout confesser. Et elle se sent coupable, Belle-Madame! Coupable de faiblesse, presque de lâcheté... M"' Tho masset reste bouche bée lorsque apparaît son ancienne élève.
— Eh quoi! Madame, vous ne nous avez donc pcs oubliées?
Il y avait un peu d'ironie dans l'accent de la sèche Florentine. Cette ironie ne tint pas devant l'élan de tendresse qui jetait Nancy entre ses bras.
Pour M™* Roller, le meilleur dans son passé était renfermé là, dans cette grande Gadenelle. Ses rires de petite fille, ses tristesses et ses joies d'enfant, palpitaient encore entre les arbres familiers, ses premiers amis et ses muets confidents.
— Oh ! Mademoiselle Florentine, comme je suis heureuse de vous revoir! Est-ce que Madame est là?
Naguère, Nancy tremblait toujours un peu quand elle pénétrait dans le cabinet de la directrice: on ne s'y présentait que pour recevoir quelque douce gronderie, d'autant plus redoutée qu'on la savait plus tendre. Aujourd'hui, la jeune femme se retrouvait aussi craintive que la jeune filje. Que répondrait sa seconde mère? Quelle remontrance infligerait-elle à la coupable?
— Viens vite, ma jolie, s'écria M™* de Guerny en ouvrant ses bras. C'est mignon à toi d'être fidèle. Est-ce vrai ce que m'apprend M"® Thomasset? Tu passes quelques jours avec nous? Mais comme tu es triste I... Des larmes dans tes yeux?... Parle vite, ma petite. A qui te confesseras-tu, sinon à moi?
Et, s'agenouillant devant sa vieille amie, Nancy commença le récit triste. Elle ne cacha rien, ni ses premières luttes avec M™* d'Anglemont, ni l'impression produite sur elle par le comte d'Orsel ; enfin
comment, dans sa désillusion, elle avait accepté Désiré Relier. M"""* de Guerny écoutait, le front penché, émue par cet aveu loyal, et par ce cri de détresse.
— Tu as été très coupable, ma pauvre enfant ; mais ton repentir est trop sincère pour ne pas mériter mon pardon. Maintenant, que comptes -tu faire ?
— Demeurer avec vous jusqu'au retour de mon mari... Ne me repoussez pas ! La solitude est une conseillère perfide.
— Ma maison est la tienne. Mais te crois-tu sauvée parce que tu te mets à l'abri pour quelques jours? Ahl Nancy, Nancy, combien j'avais raison en te reprochant ta conception romanesque de la vie! A quoi se réduit l'aventure qui te ramène à moi toute tremblai^ te? Deux hommes se rencontrent qui s'éprennent de toi. L'un demande ta main, l'autre garde le silence. Tu te crois dédaignée par le second, et, par dépit, tu épouses le premier. Un jour, tu découvres que ton préféré voulait, lui aussi, faire de toi sa femme. Et cela suffit 1 Et ton cœur se remet à battre I Et tu oublies ce que tu dois à l'être généreux et bon qui t'a choisie entre toutes pour te faire riche, toi qui étais pauvre, pour te faire heureuse, toi qui souffrais ? Tu n'es plus une
BELLE-MADAME. ni
enfant. Il y a dans la vie un autre but que Tamour : c'est le devoir. Devoir envers tes enfants, si Dieu t'en accorde ; devoir envers ton mari, qui t'a donné le bonheur, le repos, la dignité.
Nancy écoutait, le front courbé, sans répliquer un mot. Toutes ces paroles, elle se les était déjà dites ! Mais au fond de son cœur une voix parlait, et combien séduisante î Une voix qui répondait à M"® de Guerny : « Certes, vous avez raison, Tamour, ce n'est pas le but de la vie... Alors, pourquoi estce la grande songerie des hommes et des femmes de mon âge? Quand j'aurai le vôtre, quand il aura neigé sur moi, je penserai comme vous, sans doute, comme vous qui êtes revenue des illusions dorées. L'amour, ce n'est pas le but de la vie... Alors pourquoi tous les poètes Tont-ils chanté? Pourquoi tous les philosophes l'ont-ils étudié? Pourquoi des êtres jeunes et robustes sont-ils morts pour l'avoir perdu? »
Mais Belle-Madame ne demandait pas asile et protection à sa vieille amie pour se révolter contre elle. Elle préféra tout dire, achever sa confession, révéler même ces pensées de « derrière la tête » dont on rougit parce qu'elles sont basses.
— Sauvez-moi, Madame, sauvez-moi, vous qui êtes ma mère I Depuis que cet amour me possède,
je rougis de moi. G^est vous qui avez raison. Mon mari est bon, tendre, généreux. Au lieu de lui savoir gré de ces qualités-là, je lui en veux de les posséder. Il m'a élue entre toutes pour partager sa fortune, et je me révolte à l'idée que je tiens tout de lui : tout! Et le petit palais où je demeure, et le luxe qui m'entoure, et les hommages qu'on m'accorde. Est-elle assez coupable, votre pauvre Nancy ?
M™* de Guerny comprit que ce n'était plus avec de la morale qu'elle triompherait. A ce cœur endolori il fallait de douces paroles. Elle savait aussi qu'on échappe rarement à l'influence du milieu. Dans cette calme retraite, Nancy revivrait ses années d'enfance, ces années chastes et bonnes où ses rêves d'adolescente ne montaient pas bien haut! Les souvenirs tendres apaiseraient cette âme meurtrie. La vue quotidienne de ces humbles créatures accomplissant avec courage leur besogne ignorée ramènerait insensiblement Nancy à la réalité des choses. Le roman parait si mesquin quand on le compare à la dureté de la vie ! Pour commencer, M"® de Guerny fit en sorte que la retraite de M"* Rol- 1er chez elle ne soulevât aucun méchant commentaire. Sur son conseil, la jeune femme prévint son mari que, s'ennuyant aux Imbergères, elle atten-
drait le moment du retour chez sa vieille amie. Une seule personne trouva mauvais que Nancy eût choisi cette retraite : M"* d'Anglemont. Naturellement I Elle se plut à voir dans cette action bien simple une offense à ses droits naturels.
— Ah ! chère Madame, disait-elle à M""* Soulac, les enfants sont bien ingrats! J'ai toujours considéré Nancy comme ma fille, n'est-il pas vrai? Voyez si elle me témoigne la plus petite reconnaissance. Elle ne veut point demeurer seule en l'absence de son mari? C'est sage. Alors, pourquoi se réfugie-t-elle chez une étrangère, et non chez moi?
Elle enrageait, Texcellente femme ! Elle enrageait, sachant bien que chez M""® de Guerny sa nièce était à l'abri de tout péril.
On trouva tout naturel que M"*® Roller se fût retirée à la Cadenelle. Les plus méchantes n'y virent qu'une affectation de pruderie.
— Il paraît que cette petite a bien peur de la tentation ! s'écria M""® Soulac.
La médisance n'eut pas d'échos. Le plus heureux de tous fut Désiré. Avec son instinctive jalousie, — jalousie faite de méfiance et d'admiration, — il avait souffert en laissant, abandonnée à ellemême, cette femme, jeune, jolie et séduisant^. Et voilà que de son plein gré celle-ci cherchait un asile protecteur! Rosine n'eût pas mieux agi pour rassurer Bartholo. Dans tout homme sincèrement épris, se cache un Bartholo. De même que chez toute femme veille la ruse charmante et naïve d'une Rosine. Seul, le capitaine refusa de croire à
la nouvelle, qu'il apprit à Timproviste en arrivant au Petit-Cercle.
Après l'aventure du balcon, il était rentré chez lui plein d'espérance et de joie. L'habile tacticien! Encore quelques jours et il triompherait aisément des derniers scrupules de Belle-Madame. Toute la nuit d'agréables pensées le bercèrent mollement. Jacques touchait à cette heure crépusculaire de la vie où Ton a l'écœurement des amours faciles et le dégoût des caprices éphémères. Sa liaison avec M*"® de Chevry, sans être bien lourde, lui pesait par son caractère quasi officiel. Il supportait mieux Rose Danjanne, peu de gens sachant à quoi s'en tenir. A l'âge du capitaine, on est déjà mûr pour le mariage. Décidé à prendre pour femme celle-là seulement qui lui apporterait une très grosse dot, M. d'Orsel voulait mettre dans sa vie une affection sérieuse. Et c'était l'amour, l'amour vrai qui l'envahissait brusquement, .violemment ! Un moment, il avait cru que Nancy ne lui pardonnerait pas ses hésitations, lors des fiançailles avec Désiré. Puis, U^^ d'Anglemont entrait en scène et devenait la complice tacite du jeune homme. Un ou deux mensonges achevaient de tout concilier : et qu'importait de mentir à cet homme peu scrupuleux? A peine sa cour commencée, il s'apercevait du près-
tige qu'il exerçait sur Nancy. Et, prudemment, avec son expérience perfide, il notait une à une les défaillances de ce cœur mal défendu. Peut-être, pendant les premiers jours, eût-il douté du succès final, en dépit de sa fatuité souriante. Mais le voyage de Désiré changeait tout. Belle-Madame accordait les rendez-vous nocturnes dans le parc. Dès ce moment, Jacques comprenait que l'heure du triomphe sonnerait bientôt.
Et du jour au lendemain, écroulement de l'échafaudage ! Belle-Madame s'enfuyait. Elle s'enfuyait^ donc elle avait peur. Cet effroi déconcertait le séducteur, peu habitué à ce que ses victimes se dérobassent. Était-ce un jeu? Non pas. Il suffisait de connaître Nancy pour deviner la franchise de sa nature chevaleresque. Le comte raisonnait en soldat. Ville qui tremble, ville rendue. Encore faut-il multiplier les attaques pour que Tassiégé ne s'endorme pas dans une sécurité fausse. Vingtquatre heures après l'arrivée de Nancy chez M"® de Guerny, le comte d'Orsel se présentait au parloir. M^^® Thomasset vint, en personne, lui dire que M™° Roller condamnait sa porte. Jacques s'attendait à ce premier échec. Mais le lendemain et le surlendemain la réponse fut identique. Alors il résolut d'écrire. A sa grande surprise, Belle-Ma-
dame lui renvoya ses lettres. Et pas même décachetées !
— Le diable emporte la vieille sorcière ! pensaitil (car il ne doutait pas que livrée à elle-même, M"* RoUer n'eût été plus curieuse et moins vaillante). Tant que le mari sera loin, je ne verrai point la femme; voilà qui est certain. Et j'en suis réduit à souhaiter le retour de cet homme dont le départ me réjouissait tant !
De vrai, sans l'influence de M"*® de Guerny, la volonté de Belle-Madame n'eût pas été si résistante. Dans cette maison, asile de ses premières années, où chaque livre, chaque chambre, chaque coin du parc, évoquaient les rêves d'autrefois, M°*® Roller se souvenait de ses aspirations de jeune fille. Que de fois elle s'était dit :
— Ou je ne me marierai jamais, ou j'épouserai rhomme de mon choix !
Et le contraire était arrivé. Ayant choisi Jacques, elle épousait Désiré. Par instants, elle se résignait, se disant qu'il y a une perpétuelle disproportion entre la vie que nous espérons et la vie qui nous est accordée. Puis, toujours convaincue qu'elle était victime des ruses de sa tante, Nancy maudissait le destin qui l'avait empêchée d'appartenir au comte d'Orsel. Car elle ne mettait pas en
doute la sincérité, la droiture du jeune homme. Un malentendu seul les séparait. Elle ne soupçonnait pas la diplomatie retorse du séducteur habile.
— Oui, certes, vous avez raison, disait-elle un soir à M""* de Guerny, à tout prix je fuirai cette tentation qui m'obsède. Il me faudra donc ignorer Tamour...
— Et le devoir, qu'en fais-tu? Tu me trouves cruelle, ma petite? C'est que tu raisonnes avec ton cœur, tandis que je calcule avec mon cerveau. Où te mèneront tes idées folles? Je Vai bien écoutée, Te connaissant telle que je te connais, je suis sûre de toi. Tu ne faibliras jamais. Élevée comme tu l'as été, avec ton instinctif dégoût des souillures physiques, je n'admets pas que tu puisses devenir la... la maîtresse de M. d'Orsel. Quel enfer tu te prépares ! Que pourras-tu devenir entre cet homme que tu aimes, mais à qui tu n'appartiens pas, et ce mari que tu n'aimes point, mais à qui lu dois appartenir?
Un soir, les deux amies revenaient en Victoria le long de la Corniche. Pour la dixième fois. M™' de Guerny recommençait sa douce morale, apaisant par de bonnes paroles ce cœur endolori. Belle-Madame écoutait distraitement, laissant errer ses yeux sur la mer infinie. Une brise tiède soufflait du large,
gonflant les vagues moutonneuses qui battaient la rive en jetant une plainte rythmique. Ah ! le rêve délicieux!... S'en aller bien loin, bien loin avec celui qu'on aime, loin des conventions mondaines, loin des tyrannies de l'opinion... La jeune femme se sentait émue et alanguie. Prévoyant le retour prochain de Désiré, elle avait voulu inspecter les Inabergères, livrées depuis son exil à la seule direction de Mélitte. Et là, les jours de la semaine précédente revivaient soudainement. Le parc, les taillis, le balcon lui rappelaient ces heures d'amour chaste, ces heures exquises et parfumées dans son souvenir. Maintenant, c'était fini. Elle ne verrait plus Jacques. Lassé par sa fuite, par son internement volontaire, il croirait ' n'être pas aimé et s'éloignerait pour toujours...
M"" de Guerny connaissait trop bien son enfant d'adoption, pour ne pas lire toutes ces pensées sur le pâle visage de Nancy. Elle se tut, sachant que là où échouaient les raisonnements de l'amie, les remords de la chrétienne seraient plus efûcaces.
M"* RoUer menait depuis sa retraite l'existence régulière et claustrale d'une religieuse. Après le dîner, elle causait avec M"'' de Guerny pendant une heure ou deux; puis, tôt retirée en son appartement, elle ne reparaissait plus jusqu'au lende-
main. Parfois, cependant, séduite par la limpidité du ciel, Belle-Madame descendait dans le jardin. Mais elle redoutait ces courtes promenades qui lui rappelaient les délicieux rendez-vous des Imbergères. Ce soir-là, elle s'était assise, presque à l'extrémité du parc, sur un banc qui dominait la route. Peu de passants. A peine, de temps à autre, un fiacre attardé apparaissait comme une tache sombre sur la grande voie déserte, vaguement égayée par la lueur tremblotante des réverbères.
Soudain, M°^* Roller entendit dans le lointain le sabot dur d'un cheval lancé au galop. Elle eut un battement de cœur. Pourquoi? Que lui importait ce promeneur nocturne? Cinq minutes plus tard, et elle comprenait la réalité de son pressentiment. Jacques arrêtait sa monture presque en face. Il attachait la bride à une branche d'arbre, et marchait droit au mur de clôture. Nancy demeurait stupéfaite et ravie. M. d'Orsel allait devant lui, sans hésitation, tel qu'un homme qui se sait espéré ou attendu. Sans doute, elle aurait dû revenir sur ses pas, se réfugier dans la maison protectrice. Mais chez toute femme le cœur est en perpétuelle contradiction avec le cerveau. Elle fermait sa porte à Jacques, et elle avait l'ardeute curiosité de le voir. Ayant tout fait pour se mettre à l'abri, ne
serait-elle pas moins coupable si cet homme, — redouté mais espéré, — se trouvait tout à coup en face d'elle ?
Une petite porte à demi cachée sous des plantes grimpantes s'ouvrit dans le mur, et Jacques parut. 11 resta une minute hésitant, cherchant à s'orienter. Pour gagner la maison, il était forcé de suivre Tallée où s'était réfugiée Nancy. S'il ne la reconnut pas aussitôt, dans la demi-obscurité de la nuit, son cœur la devina.
— Vous... vous, enfin I balbu.tia-t-il d'une voix étouffée.
Et il se précipita vers elle, la pressant dans ses bras, l'enlaçant avec une ardeur folle, couvrant de baisers les mains, le visage, le cou de la jeune femme, qui tentait vainement de se défendre. Il n'était plus le même homme. Bien loin, maintenant, les respects affectés I L'absence avait transformé le caprice en passion. Pour la première fois, le comte rencontrait une résistance, non pas une de ces résistances de coquettes, qui renouvellent habilement le jeu classique de Galatée. Il devinait en cette femme loyale, toute de premier mouvement, une pudeur sans cesse en éveil. Maintenant point de calculs et de raisonnements! La nature de Jacques, nature sensuelle qu'excitait
encore Tobstacle inattendu, ne se laissait plus refréner par l'impérieux désir de la réussite.
— Ah ! vous m'avez fui I Et vous avez cru que je ne parviendrais pas jusqu'à vous? Est-ce qu'il n'y a point partout des vénalités toujours offertes? Pour quelques louis, j'ai acheté cette clef^ qui m'a permis d'entrer ici, qui m'eût fait pénétrer dans votre chambre si je ne vous avais point trouvée!... Quelle femme êtes-vous donc, Nancy, et comment dois-je juger votre conduite envers moi? Vous m'aimez, du moins vous le dites, et je vous crois. Pourquoi, d'ailleurs, ne vous aurais-je pas crue? Vous me recevez la nuit I Et soudain yous partez, vous me chassez loin de vous... Mais non, je ne vous reproche plus rien. Je vous adore.. . Je t'aime I
Il parlait avec une passion, avec une ardeur qui n'étaient plus feintes. Peut-être l'eût-il moins aimée sans cette fuite imprévue qui la mettait pour quelques jours à l'abri. Dans les reproches de cet homme, dans la voix qui les prononçait, Nancy ne pouvait méconnaîtra une violente sincérité. Et de nouveau il la serrait entre ses bras, pendant qu'elle se débattait avec épouvante ; oli I avec épouvante, caria pauvre Nancy se voyait perdue. Seule, au milieu de ce parc, elle était livrée à l'homme qu*elle adorait et qu'elle ne pouvait chasser. Il
BELLE-MÀDÂME. i83
rétreignait éperdument, sentant s'user les nerfs de la jeune femme en cette lutte inégale. Tout à coup, âans un effort désespéré, Nancy repoussa Jacques, et, se trouvant libre, prit sa course dans l'allée. Course si brusque, si imprévue que le capilaine resta stupéfait. £n séducteur de profession, il ne croyait guère qu'aux défenses simulées, aux défenses qui ne se prolongent que pour aboutir à de plus honorables défaites. Et tout à coup, il était en présence d'une créature jeune, timide, tendre, sincère, assez faible pour ne pas celer son amour, mais assez forte pour triompher d'elle-même. Très penaud, le beau vainqueur s*estimait fort ridicule. Jamais plus il ne rencontrerait si belle occasion. Avertie par le danger couru, Belle-Madame se protégerait mieux à l'avenir. Jacques n'avait plus qu'à s'en retourner, avec la courte honte d'un échec absurde.
Quant à Nancy, elle frissonnait au souvenir du danger couru. Elle s'était réfugiée auprès de M™' de Guerny, seul asile inviolable. La directrice se couchait tard, car elle surveillait tout par ellemême. Contrôlant exactement les rapports de ses subordonnés, elle ne prenait de repos que la dernière, se regardant un peu dans sa maison comme le capitaine d'un navire à ^Sh bord.
— Eh, mon Dieu 1 mon enfant, qu'est-ce qui t'amène chez moi ?
Mais le visage blanc de Nancy faisait peur. En voyant les mouvements convulsifs de la jeune femme, Tépouvante de son regard, M"" de Guerny devina presque la vérité.
— Oh ! Madame, Madame, je suis une misérable ! s'écria Nancy. Jacques est venu... Comment?... Je ne saurais vous dire. J'ai compris qu'il s'était procuré une clef du jardin... Soudain il a paru... Il ni'a saisie entre ses bras, et...
Elle cachait sa tête dans ses mains, pleurant, sanglotant, balbutiant des paroles incohérentes... Son amie l'attira doucement vers elle.
— Pourquoi rougirais-tu , puisque cette fois encore tu as triomphé? Si tu accours vers moi, émue et tremblante, c'est que tu as toujours peur pour l'avenir?
— Oui, oui...
M°*® de Guerny se leva. Une expression presque farouche assombrissait ce calme visage. De ses yeux fixes empreints de pitié profonde, elle regardait Nancy à demi prosternée devant elle.
— Mon enfant, reprit-elle d'une voix grave, à mon tour je vais me confesser à toi. Toi seule au monde, tu connaîtras le triste secret que tu vas
entendre. J'avais ton âge, M. de Guerny était devenu mon mari comme M. Roller est devenu le tien. J*aimais un autre homme que la fatalité de l'existence séparait de moi. Un jour, je le rencontrai : il me poursuivit comme te poursuit M. d'Orsel...
M"® de Guerny était fort pâle en révélant à Nancy cette page inconnue du passé ; elle souffrait comme souffre toute créature que va meurtrir une déchéance.
— Écoute-moi bien, mon enfant chérie! La faute dont je veux te sauver, je Tai commise I L'avilissement qui te menace, je Tai subi 1 Et que d'années de remords pour quelques jours d'un bonheur troublé î
Elle se tut quelques instants. M™» Roller devinait la torture de cette femme qui, se sachant respectée, n'hésitait pas à s'humilier devant sa fille d'adoption, pour lui dire : « — Voici l'abîme, et je le connais ! »
— Enfin, il a cessé de m'aimer» parce que cela est humain, parce que cela est logique, parce que les serments d'immortelles tendresses que font les hommes aboutissent fatalement à la trahison et à l'oubli. Quand ils jurent d'aimer, ils sont sincères. Aussi sincères que nous autres femmes. Seulement
chez nous^les sentiments sont moins violents^ mais plus durables. Celle qui s'abandonne à sa passion croit Tennoblir par sa pérennité... St des années se passèrent. J'étais veuve. J'avais fondé la Gadenelle, afin de m'enfermer vivante dans un tombeau. Ne devais-je pas pleurer mon mari mort, mes illusions éteintes et ma foi disparue? Un après-midi, je suis forcée d'aller chez le préfet de Marseille : une question administrative à régler. Dans le salon d'attente, je me trouve en face d'un homme gros, court, commun; son visage alourdi ne disait rien à mon souvenir. Cependant une curiosité instinctive me forçait à regarder cet inconnu... que je voulais reconnaître î Une porte s'ouvre, un huissier appelle... C'était lui, lui que j'avais tant aimé ! A cet être ridicule j'avais sacrifié mes pudeurs de femme, l'honneur de mon mari, le repos de ma vie I Ce vieillard poussif, au visage bouffi, c'était l'élu de mon cœur, l'amant choisi, le prédestiné pour qui j'aurais tout déserté... Voilà l'amour, ma fille! Quelques heures d'ivresse, pour de longues années de remords ; une illusion divine qui ne laisse en s'envolant que de l'amertume et du dégoût! Voilà l'amour!.. On s'exalte pour un être jeune, beau, sincère. Il vous abandonne : le cœur fait faillite. Il vieillit : le corps fait banqueroute. Et quand on le
retrouve... Tu me comprends! Du moins, que mon exemple te serve et que ma souffrance t'éclaire I Par cet aveu, je t'ai donné une grande preuve de tendresse. Volontairement je suis descendue du piédestal où tu m'avais mise I
— Oh! Madame, Madame..., murmura Nancy.
M™"" de Guerny l'attira dans ses bras, et toutes les deux unirent leurs larmes. L'une pleurait son passé, l'autre son avenir.
L'absence de Désiré dura plus longtemps qu'il ne le croyait. Enfin, au bout de deux semaines, il revint aux Imbergères. On n'est jamais plus heureux qu'au moment où le bonheur va s'écrouler. M. RoUer se croyait aimé, maintenant. A la jalousie des premiers jours succédait une sécurité souriante. Est-ce que Nancy ne s'était pas retirée du monde en son absence? Dans le séjour inattendu de Belle-Madame chez M"*® de Guerny, il ne devinait pas la fuite éperdue d'une femme effrayée qui tente de se protéger elle-même. Pour lui, c'était un acte de pudeur et de dignité. La jeune épouse ne trouvait pas décent de paraître dans le monde sans rhomme dont elle portait le nom. Et puis, M"*» Relier avait changé : elle était sinon plus tendre, du moins plus souriante et moins froide.
— Vous n'imaginez pas le plaisir infini que vous
m'avez causé, lui disait-il. Certes j'ai trop de confiance en vous pour m'inquiéter parce que vous restez seule; mais...
— Mais vous n'avez pas été fâché que je me retirasse chez M"^ de Guerny ? répliqua-t-elle en souriant.
— Ne soyez pas taquine ! Le monde est méchant, M""* de Chevry, M""® Soulac et toutes ces bonnes commères qui vous détestent parce qu'elles vous jalousent, auraient tôt fait de vous calomnier. Une femme jeune et jolie telle que vous prête aisément à là médisance. En demandant asile à votre amie, vous avez déjoué tous les calculs perfides.
Le général acheva de persi^ider à Roller que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. On ne tarissait pas en éloges sur Belle-Madame. Et puis ceci, et puis cela, et l'opinion de M°*® X... qui s'accordait si bien avec l'avis de M°^« Y... ! Désiré s'estimait le plus heureux des maris à l'heure même où couvait la catastrophe.
Un soir, nouvelle fort inattendue I... La brouille du comte d'Orsel et de la baronne de Chevry. Tout d'abord, les gens les plus sérieux refusèrent d'y croire : nul n'admettait un6 pareille invraisemblance. Jacques rompre sa chaîne? Allons donc! La jolie Juliette serait femme à remplir la cité de
ses lamentations. Au besoin, elle enverrait son mari quérir l'infidèle. Il fallut bien se rendre à Tévidence. Brusquement, on apprit que la baronne partait pour son château; puis, qu'elle était revenue au bout de quarante-huit heures; enfin, qu'elle s'affichait partout avec le petit Saint-Gel. Au cercle, dans les salons, on commentait ces graves événements.
— "Vous savez que?...
— Mais oui.
— C'est donc exact ?
— Tout à fait.
Belle-Madame ne fut pas la dernière instruite. De vrai, c'était en son honneur que le capitaine immolait M"** de Ghevry. Elle fut à la fois effrayée et ravie. Cette nouvelle preuve de tendresse l'inquiétait comme une menace indirecte. Ainsi, rien ne lassait la ténacité du jeune homme. Ni les résistances de Nancy, ni sa fuite, ni ses vaines pudeurs ne rebutaient l'amant passionnément épris. Bien plus, Jacques maintenant se faisait invisible. Il ne paraissait plus. Discrètement interrogé, le général Hattier-Beauvoisin répondit que son officier d'ordonnance s^'acquittait ponctuellement de son service et menait une existence de reclus. M. d'Orsel usait à nouveau de l'ancien prétexte ; l'examen de l'École de guerre.
BELLE-MADAME. 19i
L'École de guerre, pour riustânt, avait une frimousse assez agréable, et s'appelait Rose Danjanne. Cette gracieuse cabotine, que protégeait un des grands industriels de Marseille, éprouvait un sérieux caprice pour Jacques. Cet officier élégant, jalousé secrètement par les jeunes gommeux de la Cannebière, flattait la vanité de cette fille de théâtre. Rose ne valait ni plus ni moins que ses pareilles. Le piment de cette liaison mystérieuse excitait cette blasée. L'héritière de la mère Danju (de son vivant concierge honorable), aimée d'un comte... Quel rêvel Rose accordait au reclus volontaire tous les instants qu'elle dérobait à son maître et seigneur. Le soir, elle se glissait discrètement dans le home où Jacques l'attendait. Non que Rose Danju dite Danjanne eût à ménager sa réputation I Mais elle désirait beaucoup ne point s'aliéner le riche industriel.
Et pendant ce temps, M"»« Roller sentait croître cet amour qu'elle tentait vainement d'étouffer. Ah î misérable cœur humain ! Toujours lâche, toujours prêt aux défaillances honteuses 1 Belle-Madame ne se raisonnait plus que des lèvres. Elle s'avouait coupable. Ce n'était pas une de ces natures féminines qui poussent la isubtilité jusqu'à l'hypocrisie : elle savait bien que la trahison commence là où cesse
i92 BELLE-MADAME.
la fidélité du cœur. La pauvre créature souffrait, pleurait, se débattait contre elle-même : soudain un incident brutal précipita le dénouement de ce drame intime.
Un après-midi de juin, Belle-Madame se trouvait seule; son mari venait de partir. Tout à coup, la cloche de la grille tinta. « — Une visite ? pensai-elle. Je ne suis pas habillée... » Mais non, ce n'était pas une visite. Mélitte parut bientôt, le sourire aux lèvres, et d'un ton comique :
— Un chasseur à pied, Belle-Madame!
Nancy devina tout de suite : Tordônnance de Jacques. La mulâtresse continua :
— Son maître lui a donné une lettre pour vous. Il a refusé de me la confier, comprenez-vous ça? Ce garçon prétend qu'il a reçu Tordre de ne remettre qu'à vous-même le billet.
Le chasseur remplit sa mission avec une impeccable gravité. Nancy demeura quelques minutes songeuse. Elle n'osait pas ouvrir cette enveloppe cachetée que serraient ses doigts tremblants. Avaitelle l'intuition que son existence allait se décider tout à coup? Elle lut :
. « Je vous ai dit que je vous aimais à mourir. Mieux vaut mourir en effet. Je ne peux vivre que par vous et pour vous. Je vous attendrai: demain
BËLLE-MADÂME. i93
chez moi jusqu'à cinq heures. Si vous ne venez
pas, je me tue...
« Jacques. »
Nancy jeta un cri sourd. Se tuer, Jacques ! Oh ! elle ne doutait pas de lui 1 Pas une vaine menace, cette phrase ! Insouciant et brave, le comte d'Orsel n'hésiterait pas. Belle chose que la vie, en vérité ! Belle-Madame Testimait trop peu pour ne pas croire que le capitaine la méprisât aussi. £t puis cette lettre courte et simple la bouleversait. Se tuer, lui ! Pourquoi? Parce qu'elle refusait de lui appartenir... Mais s'appartenait-elle donc à elle-même? Non. Elle était le bien d'un autre, la propriété d'un autre. M. Roller l'avait achetée. Il l'avait mftme payée très cher. Alors Nancy eut une révolte. Pendant une heure, elle prit en haine ce pauvre galant homme dont le seul crime était de n'avoir pas su se faire aimer.
— Que faire? pensa-t-elle. Si je... si je ne vais pas demain chez lui, Jacques se... J'irai! Ah ! mon Dieu, mon Dieul..
Et tout bas, s'interrogeant :
« — Aurais-je assez de force contre ma faiblesse?»
Pas un instant elle n'admit qu'elle pût rester sourde à cet appel désespéré. Le sachant capable d'exécuter sa menace, elle se fût considérée comme
i94 BELLE-MADAME.
une criminelle. Certes, elle irait. Mais une fois chez Jacques? C'est alors que la peur de Nancy s*avivait, qu'elle se sentait bien perdue. Comment résister à cet être passionné dont elle était la complice involontaire ? Elle ne serait vaincue ni par sa pitié ni par sa faiblesse, mais bien par cette tendresse qui palpitait en elle... Ainsi la malheureuse en arrivait à calculer les conséquences de sa chute. Cette créature si fine, si pure d'instinct et de sentiment, raisonnait sa défaite prochaine ; elle acceptait déjà ridée de sa déchéance. Et tout l'après-midi, les mêmes pensées roulèrent dans son esprit surexcité. Oh! cette journée du lendemain! Elle frissonnait en y songeant.
Malgré sa confiance, Désiré s'aperçut bien vite que sa femme était triste et préoccupée. Au dîner, elle lui répondait à peine.
— Est-ce que vous êtes souffrante, mon amie?
demanda-t-il.
— Oui, un peu. Pardonnez à ma maussaderie.
— Moi qui me faisais un plaisir de vous emmener ce soir au concert de Sarrasate I
Belle-Madame se récria. Elle n'était pas assez indisposée pour priver son mari d'une distraction. Et comme il se défendait encore, craignant de se montrer égoïste, elle insista pour que les projets ne
fussent pas changés. En réalité, elle appréhendait ce tête-à-tête : quatre heures en face de Désiré ! Nancy le savait bien. Jamais elle n'aurait la force de cacher son secret ; elle n'empêcherait pas M. Rol- 1er de lire la vérité dans ses grands yeux sincères.
Au moins, ce concert la protégeait contre les questions, contre les banalités^ contre la causerie. 11 y a des heures où c'est un supplice de parler. Il est si douloureux quand on souffre de couvrir son visage d'un masque d'indifférence ! Nancy feignit l'empressement, au contraire. Elle avait hâte de partir. Arrivée dans la grande salle, elle regardait tout ce beau monde de Marseille de ses yeux mornes. Assez courageuse cependant pour échanger des saluts gracieux, des sourires vagues, avec les uns et les autres. Et combien tous lui étaient indifférents !
« Que diront-ils, pensait-elle, quand ils apprendront... »Gar, incertaine encore de ce que serait la journée du lendemain, elle se sentait incapable de mensonge. Ohl non, elle ne mentirait pas! Ou elle ramènerait Jacques à la raison, ou elle descendrait de son piédestal. Il semblait à cette femme naïve* ment sincère qu'une faute noblement avouée est une faute atténuée. Nancy serait morte de honte plutôt que d'afficher l'impudeur d'une Juliette de
i96 BELLE-MADAME.
Ghevry. Car la jolie baronne ne semblait nullement gênée des potins qui couraient sur sa récente mésaventure. Très en beauté ce soir-là, elle parlait haut, affectant de rire, de bavarder, dans les intervalles des morceaux. Autour d'elle papillonnaient le petit Saint-Gel et quelques autres « cercleux ». M. de Ghevry, calme, silencieux, correct, examinait les courtisans de sa femme de son œil indifférent. Bronzé, ce mari-là!... Ou admirablement dressé. On ne savait pas. De temps en temps, néanmoins, le visage de Juliette exprimait un ennui mal dissimulé. Elle jetait des regards inquiets vers la porte d'entrée.
« — Elle attend Jacques, pensa Nancy, mais il ne viendra pas. »
Belle -Madame s'attendrissait à Tidée que le pauvre diable était seul, enfermé chez lui, préoccupé de celle qu'il adorait. Gelle qu'il adorait jusqu'à vouloir se tuer s'il ne pouvait la conquérir. Ah ! si M"* RoUer avait eu la baguette d'Asmodée !...
La vie ressemble à ces chemins de montagne oh des pans de rochers rompent à chaque tournant la vue de l'horizon. Le voyageur marche en avant sur la route semée de précipices, et ne sait rien de cet autre horizon qui l'attend...
Tel, notre avenir. Belle-Madame touchait à cette
heure précise où le sort d'une créature se décide. Si elle avait pu voir ce. que faisait, ce que disait le comte d'Orsel, à la minute où elle le croyait si triste, si découragé!
Les êtres d'élection ne sont malheureux que parce qu'ils jugent toujours les autres d'après euxmêmes.
— Eh bien! mon capitaine, êtes-vous content de votre petite Rose ? Je vous avais promis de souper avec vous : parole tenue I
Et Rose Danjanne allumait une cigarette turque, pendant que M. d^Orsel la regardait en souriant. Mon Dieu I oui, le Jacques infortuné que Nancy plaignait si naïvement achevait de souper avec une cabotine. Il n'avait guère la mine d'un homme qui se tuera le lendemain !
— Gomme il est tard I continua Rose. Il faut que je me sauve. J'ai raconté à « gros papa » qu'on répétait ce soir au théâtre. Pour que la blague morde, faut encore...
« Gros papa »; c'était le protecteur. Lui aussi croyait naïvement aux paroles de Rose. La fable de Circé sera vraie éternellement. Mais ce n'est pas
seulement en pourceaux que Tamour change les hommes. La cabotine achevait de s'envelopper de son manteau, quand elle dit :
— Et à quelle heure pourrai-je venir te voir demain, ou plutôt cet après-midi ? Car, sans reproche, il est une heure et demie.
Une ombre passa sur le visage du comte.
— Tu avais bien dit, répliqua-t-il. Viens demain : tantôt, ma journée sera prise.
La danseuse fronça les sourcils.
— Oh I oh I II paraît que je te gêne... pour une fois! Un rendez-vous avec une autre, je pense?
— Tu es folle I
— Pas si folle, mon petit! Je les connais, les hommes. Nous ne valons pas grand''Chose,d'accord : eux ne valent rien du tout. Fais bien attention ! Je tiens à toi : si tu me joues des tours...
Jacques n'eut garde de se défendre. Il ne lui déplaisait pas que Rose boudât un peu. N'avait-il. pas besoin de vingt-quatre heures de liberté? Rien de plussimple que de lalaisser vaguement mécontente. Quant aux menaces que celaient les paroles de la jeune femme, il ne s'en tourmentait guère. Et lorsqu'il se retrouva seul, M. d'Orsel oublia tout de suite que cette fille le quittait à peine. Il revoyait le visage pur et doux de Belle-Madame. Comme la
plupart des hommes, il s'accommodait fort bien de cette existence en partie double. Dans son esprit, Nancy ne gênait pas Rose, et Rose n'enlevait rien au prestige de Nancy. Il considérait Tune comme le lever de rideau qui fait patienter le public jusqu'à la grande pièce.
C'est une logique de mâle que la femme ne comprend pas, qu'elle juge monstrueuse. En disant à Nancy : « Je vous adore... », Jacques ne mentait point. Le mensonge commençait à cette menace : « Si vous ne venez pas, je me tue... » Avec toute autre, le comte eût hésité avant de recourir à ce moyen extrême. Il n'ignorait pas qu'une plus rusée ne se fût pas laissé prendre à cette sensiblerie banale. Mais comme Belle-Madame tomberait aisément dans le piège ! Gomme elle accepterait tous les lieux communs du vieux roman mélodramatique! Aussi, pas de doute, pour lui. Son plan réussirait. Elle viendrait. Et une fois qu'elle serait venue...
Jacques était sincère avec lui-même. Il appartenait à cette race d'hommes qui confondent le désir et l'amour. Une coquette toujours aux aguets l'aurait moins enflammé que cette pure et simple Nancy. Et c'est en spéculant sur cette pureté, sur cette simplicité, qu'il espérait triompher d'elle.
A cette époque de Tannée, les journées sont longues. Aussi le comte d'Orsel s'inquiétait un peu. Gomment Belle-Madame s'y prendrait-elle pour arriver ciiez lui? Le capitaine ne connaissait pas la noble femme. Elle vint, à peine voilée, non hardiment, mais franchement : elle ne cherchait point à se cacher. Pendant qu'elle se hâtait vers la maison du comte, Nancy ne songeait pas à se servir des ruses que ne négligent jamais les mondainiÉis habituées aux galanteries coutumières. Pour M"" Roller, ce rendez-vous qu'elle acceptait n'était pas un incident en sa vie : c'était sa vie entière qui s'aiguillait sur une route différente. M. d'Orsel fut stupéfait de la voir apparaître en plein jour. Cette audace le déconcertait, mais il n'eut pas le temps de longuement réfléchir. Très pâle, Nancy se laissa tomber sur un fauteuil, et, d'une voix que son ' émotion poignante faisait trembler :
— Vous voyez, balbutia-t-elle : c'est moi... Moi chez vous 1
Elle cacha sa tête entre ses mains. Jacques se rapprocha d'elle, et, s'agenouillant pour entourer de ses bras la taille .flexible de la jeune femme :
— Oh! chère, chère, dit-il,si vous n'étiezpas venue...
En quelques mots, elle sentit la menace encore déguisée. Un frisson la secoua.
— Écoutez-moi, continua Wancy avec fermeté.
Vous m'avez écrit que vous vous tueriez... Est-ce bien généreux à vous d'épouvanter ainsi une femme qui vous aime ? Ne saviez-vous pas que si vous souffrez, moi aussi je souffre? Je ne m'appartiens pas, mon pauvre ami...
Il se mit debout, brusquement, une flamme dans les yeux. Est-ce que Belle-Madame allait recommencer la perpétuelle comédie de ses pudeurs menacées ?
— Vous dites que vous m'aimez, Nancy? Alors soyez logique avec vous-même ! Une femme ne doit être qu'à celui qu'elle a choisi entre tous. Croyezvous que je n'ai pas résisté longtemps avant d'être vaincu par le désespoir ? Je vous ai fui ; j'ai cessé de vous voir, espérant trouver dans la solitude un peu de repos : je n'y ai rencontré qu'un découragement plus profond. Rappelez-vous que je rêvais vous avoir pour femme. Pouvions-nous prévoir qu'une ennemie s'acharnerait à nous séparer, et que nous perdriojis notre bonheur pour avoir été trop confiants ? Et je me consolerais de ne pas vous obtenir, quand je me suis bercé de telles illusions? Réfléchissez, je vous en supplie, bien que vous et moi soyons trop émus pour réfléchir en un pareil moment. Si je vous avais connue mariée, je n'aurais
pas le droit de parler ainsi. Mais pas du tout : vous étiez libre. Celle que j'ai aimée, ce n'est pas la femme, c'est la jeune fille. Et puisque vous reconnaissez que nous avons été victimes d'une trahison, il me semble que vous m'appartenez, à moi, avant d'appartenir à un autre...
Jacques avait commencé par jouer la comédie.
A mesure qu'il débitait sa petite tirade, la conviction lui venait. Le cabotin aussi, quand il est en scène. Elle était si jolie, si séduisante, cette Nancy qui écoutait, les yeux humides, la poitrine spulevée, grisée par ces paroles spécieuses !
— ^ Vous ai-jé même courtisée comme on courtise une mondaine? poursuivit M. d'Orsel. Non. Quand j'ai vu que vous étiez à tout jamais perdue pour moi, j'Ai tenté de vous oublier. Est-ce ma faute si je n'ai pas pu? Vous m'aviez conquis tout entier! C'est alors que j'ai conçu lentement l'idée du suicide...
Nancy eut un sanglot étouffé. A son tour, elle se leva, et, saisissant les mains de Jacques :
— Je suis chez vous, moi ! La femme d'un autre 1 Et vous pensez encore à mourir?
M. d'Orsel fut ébloui, tant il y avait de flamme dans ce cri de passion. Un vertige le prit : il l'enlaça étroitement, la couvrant de baisers fous. Nancy
ne dit pas un mot ; mais dans les yeux de la jeune femme, dans ces grands yeux tendres, il lut une telle angoisse, une telle détresse, qu'il eut peur. Certes, il la prendrait : elle ne se donnerait pas. Il y a dans la chasteté un tel rayonnement que cet être égoïste, vicieux, corrompu se sentit intimidé. Nancy Taimait. Il eut peur de la révolter en abusant de Tempire qu'il exerçait sur elle : car d'instinct Jacques respectait cette femme. Combien supérieure à toutes celles qu'il avait rencontrées! Il desserra les bras, comme honteux de sa fougue sensuelle.
— Merci... vous tn'avez comprise, balbutia la pauvre Nancy.
Il y eut un court silence. Elle continua d'une voix plus basse, comme si elle se parlait à elle-même :
— Oui... cela devait être ainsi, puisque je suis venue... J'espérais pourtant que vous m'auriez devinée, que vous auriez accepté l'amour que je vous offrais...
Elle passa deux fois la main sur son cerveau, avec ce geste gracile et douloureux des malades.
— Il faut donc que je choisisse, Jacques : mon honneur pour votre vie. Je vous jure d'être h vous. Seulement... Ayez foi dans ma promesse... Je ne veux pas ressembler à ces... à ces femmes qui ru-
BELLK-MADAME. '20o
sent et qui mentent. Vous auriez une bien triste compagne, mon pauvre ami, si je n'essaydis du moins de me garder ma propre estime. Je serai plus forte ainsi contre le mépris dès autres.
Ces paroles un peu énigmatiques troublaient Jacques. Il ne comprenait pas encore.
— Prenez ma main... rien que ma main, achevât-elle.
Elle le regarda longuement, comme si elle voulait que ses yeux pénétrassent jusqu'au fond du cœur de cet homme. Puis, avec netteté, comme si elle se liait par un serment :
— Maintenant, quand vous me reverrez, je serai vôtre pour toujours...
Et elle sortit, laissant beaucoup plus inquiet que joyeux celui à qui elle voulait tout sacrifier. Jacques n*osait ni la retenir ni la faire s*expliquer. « Je serai vôtre pour toujours!... »: qu'est-ce que cela signifiait ? Oui, la phrase consacrée. Une femme qui consent à faillir refuse d'admettre, du moins en apparence, que sa chute ne sera pas ennoblie par la durée. Et cependant M. d'Orsel ne se rassurait pas. Décidément, bien peu pareille à celles qu'il avait connues dans le cours de sa vie galante, cette Belle-Madame! .
Quand elle se retrouva dans la rue, Nancy se
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sentait confusément étourdie^ Â ses yeux, le fait même d'être allée chez le capitaine était un crime. La faute, pour elle, ne commençait pas à l'abandon, mais au consentement réfléchi. Non qu'elle regrettât rien ! Ayant été brave j usqu*à la har^esse, elle serait franche jusqu'à la témérité. A quatre heures du soir, en cette rue pleine de monde, au grand soleil, elle sortait de chez le comte aussi publiquement qu'elle y était entrée. Indigne d'elle, cette ridicule comédie de la mondaine galante qui s'évade ! M™« Roller était trop agitée, malgré son énergie, pour regarder autour d'elle. Aussi ne vitelle pas une voiture, aux stores baissés, qui stationnait en face de la maison. Rose Danjanne exécutait sa menace. La rusée cabotine voulait savoir pourquoi son amant ne la recevait point cet aprèsmidi-là. A tout hasard, elle était venue. Maintenant elle n'ignorait plus rien. En reconnaissant M"^® Roller, elle éclata de rire rageusement.
— Une femme du monde!... j'en étais sûre. Et Belle-Madame encore ! Je me doutais bien que cette mijaurée noçait en cachette. Tant pis pour toi, ma petite. Je t'apprendrai ce qu'il en coûte de me chiper mon amoureux !
M*"® Roller ne soupçonnait rien. Elle monta dans le premier fiacre qu'elle rencontra, et se fit con-
duire aux Imbergères. Une sourde angoisse lui te* naillait le cœur. Qand elle rentra chez elle, son vi-^ sage était si pâle que la bonne Mélitte s'effraya.
— Vous Mes malade! s'écria- t-elle.
— Non, non ce n'est rien.
Mélitte bocha la tête anxieusement. Elle connaissait trop bien sa maîtresse pour ne pas comprendre qu'un événement bouleversait l'existence de Nancy. Belle-Madame ne pouvait rester en place. Elle errait dans les allées du parc, sans but, sans direction, avec une inquiétude nerveuse. Plusieurs fois elle demanda si M. RoUer n'avait pas laissé d'ordres. Elle avait hâte de le voir. Sbn mari! Que lui dirait-elle, à son mari? L'amour est si égoïste qu'elle n'avait songé jusqu'à présent qu'à Jacques. C'était le comte qu'elle plaignait. Mais Dé^ siré! Ne serait-il pas à plaindre, lui aussi? Quel reproche avait-il encouru ? Aucun. Nul n'avait forcé Nancy d'épouser ce galant homme. M. RoUer l'avait prise pauvre, livrée aux caprices méchants de M"* d'Anglemont. Elle donnait sa jeunesse et sa beauté. En échange, il lui apportait la fortune, la considération, un nom honorable. Et après quel^ ques mois...
Il souffrirait beaucoup, car il l'adorait, elle, Nancy. La jeune femme eut un serrement de cœur, devi-
nant d'instinct qu'elle serait broyée entre ces deux passions violentes. Du moins, ne se cherchait-elle aucune de ces commodes excuses que les coupables invoquent pour se pardonn:er à elles-mêmes.
— Je suis d'autant plus criminelle, songeait-elle, que mon mari s'est montré plus délicat. Hais je n'ai pas le droit de mentir. Mon mensonge serait pire que ma déchéance.
. — Pire! qui sait?
Une voix lui criait que sa franchise serait bien semblable à de la cruauté, puisqu'elle détruirait d'un seul coup le bonheur d'un homme qui croyait aveuglément en elle. A mesure que les heures s'envolaient, Belle-Madame voyait avec effroi se rapprocher le moment décisif. D'un côté, Jacques, qui se tuerait si elle manquait à sa parole ; de l'autre, Désiré, qui serait atrocement malheureux... Alors, son angoisse la . ressaisissait. Pourquoi M. RoUer n'était-il pas encore rentré ? Jamais il ne restait si tard à la fabrique. Sans doute un travail pressé? Non, ce n'était pas cela. Un autre motif retardait la venue de M. Roller. Quel? Une peur grandissante emplissait le cœur de Nancy. Enfin Mélitte vint annoncer que le coupé de son maître gravissait l'avenue des Jmbergères. Belle-Madame se leva et sortit sur le perron, comme d'habitude,lorsque son mari arrivait.
Son pressentiment ne la trompait guèrei Par ses manières brusques, par ses paroles saccadées, M. Roller trahissait une violente émotion. Après quelques phrases banales, il s'arrêta devant sa femme, la regardant, l'observant avec une fixité déconcertante. Enfin il ferma soigneusement la T)orte du petit salon, et s'assit auprès de sa femme. Nancy voyait son mari sombre, secoué d'un tremblement nerveux. Que se passait-il donc? Qu'apprendrait-elle ?
— Mon amie, commença-t-il d'une voix incertaine, permettez-moi de vous poser une question : Depuis que vous m'avez fait le grand honneur d'être mienne, ai-je démérité de vous?
— Mais...
— Je vous en prie, ayez la bonté de ne pas m'interrompre. Vous me répondrez tout à loisir dans un instant. Il m'est aisé de lire vos pensées dans vos yeux. Vous êtes surprise de mes paroles. Cette surprise me prouve que vous n'avez pas de reproche à m'adresser, du moins de reproche sérieux. En tous cas, je vous aurais priée de me réserver toute votre indulgence. Je suis votre aîné de beaucoup. Les hommes de mon âge ont parfois une manière de sentir les choses que ne comprennent pas les femmes très jeunes, comme vous. Ainsi je suis contraint de
VOUS faire un aveu qui m'est pénible. Bien que vous ne vous en soyez jamais aperçue^ je suis... jaloux, très jaloux. Il ne faut pas m'en vouloir, mais me plaindre. La jalousie est un sentiment qui ne se raisonne pas et fait cruellement souffrir ceux qui réprouvent. Rien dans votre conduite... apparente n'a suscité mon soupçon. Votre tenue est parfaite. Certes, je serais grandement coupable si je me permettais de vous blâmer. Pourtant, vous avez des ennemis, beaucoup d'ennemis. Les miens d'abord. Ceux-ci sont devenus les vôtres quand vous m'avez épousé. Ensuite, les envieuses. Oui, les envieuses, qui ne vous pardonnent ni vos succès ni votre beauté. Et la preuve...
Désiré tendit une lettre à Nancy, une lettre froissée vingt fois par ses mains' nerveuses. Belle-Madame défaillait. Depuis le commencement de cette étrange scène, elle s'attendait à une conclusion violente. Son mari avait si peu l'habitude des préparations diplomatiques! Elle lut. C'était l'abominable lettre anonyme, cette arme empoisonnée. L'abominable lettre anonyme, qu'on feint de mépriser, qu'on refuse de croire, mais qui pénètre le cœur d'un aiguillon. Rose Danjanne donnait peu de détails : mais quelle précision ! « Un ami inconnu croyait devoir prévenir M. Roller que sa
femme était entrée à deux heures de Taprës-midî chez le comte d'Orsel. Elle n'était ressortie que deux heures plus tard... » Terrifiée, la pauvre Nancy restait les yeux fixés sur ce billet fatal qui Thypnotisait.
— C'est une infamie, continua Désiré. Aussi je ne crois pas un mot de cette délation. Une seule question pourtant. Vous y répondrez nettement, car vous êtes loyale : Est-ce une pure méchanceté, ou bien craignez-vous d'avoir prêté à la médisance?
Nancy frissonna. L'heure critique de sa destinée avait sonné. Tout son avenir dépendait des paroles qu'elle prononcerait. Elle osa regarder son mari. Dans les yeux de cet homme si droit, si bon, elle lut une telle anxiété que sa franchise hésita. Une seconde, — rien qu'une! — Belle-Madame eut envie de nier. Mais son instinct la poussait. Dans le naufrage de son honneur, elle voulait garder du moins l'estime d'elle-même. Très bas, elle balbutia :
— Cette lettre n'a pas menti.
M. Roller eut un éblouissement. D'un geste violent il saisit la main de Nancy, la broyant presque de ses doigts nerveux.
— Vous dites? s'écria-t-il.
Elle se laissa glisser sur le tapis, écrasée dans sa prostration. L'agenouillement complétait l'aveu.
Mais cet aveu était lui-même si bizarre, si brutal, que Désiré crut qu'il n'avait pas compris, qu'il
avait mal entendu. Une femme coupable se débat.
Elle ment, ou elle cherche à mentir. Elle nie la vérité la plus éclatante. Nancy, au contraire, ne tentait même pas de se défendre : elle s'accusait, elle s'humiliait, elle se condamnait, elle n'invoquait pas une excuse. Désiré s'approcha doucement de sa femme, et la força de se relever, de s'asseoir. Il se raccrochait à l'espérance d'un malentendu.
— Vous m'avez mal compris, dit-il.
Mais Belle-Madame était redevenue brave. Brave et hardie comme toujours, quand le péril menaçait.
— A mon tour, répliqua-t-elle lentement, je vous supplie de m'entendre. Hélas ! non, cette lettre ne ment pas... Je suis entrée aujourd'hui chez le comte d'Orsel à deux heures...
M. RoUer leva le poing pour l'écraser. Il voyait rouge. Par un suprême effort de volonté, il dompta ce premier élan de rage. Frissonnant, il murmura :
— Continuez...
— Je ne suis sortie que deux heures plus tard. Puis, directement, j'ai repris le chemin des Imbergères, décidée à tout vous confesser. Je l'aurais
fait si vous ne m'aviez prévenue en me montrant cette... cette dénonciation.
— Mais vous êtes folle ! Certes je ne vois et ne veux voir dans cette visite qu'une imprudence! Rien de plus ! Du moins^ j'ai le droit de connaître les motifs qui ont dicté votre conduite. Pourquoi étes-vôus allée chez cet homme ?
— Parce que je l'aimais.
Ces cinq mots tombèrent comme un coup de massue asséné sur le crâne du pauvre Désiré. Une seconde fois il vit rouge. Il se rua sur Nancy, pour la violenter, pour la rouer de coups, pour l'écraser. . . Une colère furieuse exaspérait ce malheureux, qui ne se possédait plus. Quand les conventions sociales croulent, l'homme retombe aux libres instincts de la brute. Cependant M. Rolter n'effleura pas même la jeune femme de son poing crispé.
Nancy fermait les yeux, sans résistance, s'ofîrant à cet accès de rage qu'elle avait déchaîné. Désiré eut honte. Il se laissa choir sur un siège, prenant son front dans ses mains. Et quelles idées se pressaient dans le cerveau de cet être passionnément amoureux et passionnément jaloux !
« Pourquoi êtes-vous allée chez cet homme? — Parce que je l'aimais. »
Ces deux phrases sonnaient dans sa mémoire,
lugubrement, comme un glas. Nancy aimait M. d'Orsel! Elle Taimait! Elle l'aimait! Comment? II ne savait pas... Et il voulait savoir I
— Je suis calme, maintenant, dit-il d'une voix rauque. Vous avez promis que vous confesseriez tout. Soit. J'accepte. Confessez-vous.
La pauvre Nancy commença le triste récit. Avec sa loyauté naïve, elle ne cela rien, mettant son cœur à nu, ne cachant aucun des événements qui avaient précédé et suivi son mariage. Désiré comprit tout de suite que la malheureuse enfant avait été victime d'un effroyable malentendu. Nancy ne cherchait pourtant pas à s'excuser. Oh I non ! Elle dit combien elle se condamnait, combien elle se méprisait. Et pourtant, à mesure qu'elle avançait, à mesure qu'elle racontait ingénument ses luttes, ses découragements, une douleur lancinante ardait le cœur de M. Roller. Tout à coup, il interrompit brusquement la jeune femme.
— Assez. Je sais à présent tout ce que je devais savoir. Vous aimez M.d'Orsel.Tant pis pour vous... tant pis pour lui!
Il prononça ces mots avec un tel accent de menace, avec un air si farouche que Nancy frissonna. Désiré devina cette angoisse, et sa colère se raviva.
— Tu l'aimes! Et tu me l'avoues à moi, ton mari,
à moi dont tu portes le nom, à moi dont tu as juré de sauvegarder Thonneur! Tu Taimes, et tu te crois sans doute à demi coupable parce que ton cœur seul a failli, tandis que ton corps est encore sans souillure I Je souffrirais moins si tu étais sa maîtresse et si je ne savais rien !
. Cet éclat de passion sauvage, si cruellement humaine, épouvanta Nancy.
— Mais non I Tu es une créature chevaleresque, comme on dit. Le mensonge te répugne. Ah! béni le mensonge qui m*eût épargné la souffrance que j'endure! Il fallait commettre ton crime et savoir me le cacher !
Ce cri de la nature révoltée arracha des larmes aux yeux de ce violent.
— Je Taimais tant... Oh! tant!... Et j'aurais donné ma peau pour elle... balbutia le malheureux. Que suis-je après tout? J'ai plus du double de son âge... Comment eussé-je pu me faire aimer? Elle a suivi la logique de son cœur... comme j'ai suivi la logique du mien...
Il s'arrêta de nouveau pour éclater de rire : un rire d'une amertume atroce.
— Et tu as cru aux menaces de ce bellâtre? Se tuer, parce que tu ne serais pas à lui? Quelle lamentable folie! Tu n'as donc pas compris que de nous
deux, c*est moi qui Cai donné la plus grande preuve d^amour, puisque je t*ai confié ce qu'un homme a de plus cher au monde ! Mais tu es irresponsable à mes yeux. Tu es folle ou tu es malade. Eh bien! les malades on les soigne et les fous on les enferme. Quanta cet homme qui a voulu me voler mon bonheur, il lui reste un rude compte à régler avec moi. Sacredieu ! je jure bien que je le punirai... Il hésita une minute. Puis, d'une voix plus douce : — Montez dans votre appartement^ ordonna-t-il.* C'est qu*à présent sa résolution était bien arrêtée. Un calme relatif succédait à la fureur première. Il ferma lui-même les portes du premier étage. Puis, rappelant son domestique de confiance, il lui commanda de clore soigneusement toutes les issues de la maison. Défense absolue de laisser entrer quelqu'un. Même consigne pour tout le monde. Madame était souffrante. Elle désirait dtner chez elle, et ne recevoir personne. Puis, quand il eut la certitude d'être ponctuellement obéi, il fit atteler et se rendit chez le général.
— Comment, c'est toi? s'écria M. Hattier-Beau- Toisin en voyant Désiré entrer chez lui. Et sans ta femme encore! J*espère bien que Belle-Madame n'est pas souffrante?
— Non. C'est moi qui souffre.
Cette voix étrange effraya le général. Il vit son ami très pâle et pressentit le drame.
— Assieds-toi et parle, dit-il simplement.
En venant chez Thomme qu'il aimait le plus, chez son ami le plus sûr, Désiré n'avait pas songé à cette nouvelle épreuve qu'il lui faudrait subir : revivre la scène cruelle en la racontant. Mais M. Roller avait l'âpre énergie des travailleurs obstinés qui regardent la vie en face. Il dit tout, sans omettre un détail. Le général l'écoutait, le sourcil froncé. Quand Désiré se tut, il y eut
un silence. Enfin, M. Hatlier-Beauvoisin se leva.
— Je te connais. Tu ne viens pas me demander un conseil?
— En effet.
— Il est bien entendu que je serai ton premier témoin. Si je peux! Les règlements militaires n*ont point prévu le cas du général assistant un ami contre un simple capitaine. Encore faut-il que je demande Tautorisation. Je ne l'obtiendrais sûrement pas, si le commandement en chef du 15^ corps n'était vacant. C'est le plus ancien divisionnaire qui fait l'intérim. Il me connaît depuis longtemps. Peut-être ne me refusera-t-il pas une faveur qui n'est pas interdite. Un témoin n'est pas un adversaire. Tu dînes avec nous? Bon. Je me charge de tout.
— Merci. Je me confie à toi.
— Eh bieni passe dans l'appartement de ma femme. Moi, je sors. Dans une heure je serai de retour. J'oubliais : quelles armes?
— Peu m'importe. Épée ou pistolet, je suis d'égale fo rce. Voici mes conditions ; elles sont bien simples: où il voudra, quand il voudra, comme il voudra.
Le brave soldat n'importuna pas M. RoUer d'observations inutiles. Il se garda de lui dire surtout que s'il trouvait Nancy coupable, du moins la loyauté
de l'aveu rachetait en partie la faute. Pendant qu'il s'acquitterait de la mission acceptée par lui, Désiré se confierait — ou non — à M"** Hattier-Beauvoisin. En tous cas, l'excellente femme, avec son tact exquis, saurait deviner et panser la blessure. Le général alla droit chez le commandant par intérim du corps d'armée. Contre son attente, M. Hattier- Beauvoisin fut rabroué tout net. Il obtint (avec peine encore 1) la permission de rester témoin, pendant les pourparlers, jusqu'au combat. Un officier, d'un grade égal à celui de Jacques, le remplacerait sur le terrain. Dès lors, tout devenait facile. Le général savait où trouver l'ami sûr qui assisterait M. HoUer avec lui.
Tout Paris a connu ce spirituel Provençal, Fernand Bertot, qui voyage depuis deux ans en Birmanie et dans le Gachemyr. Son père, ancien consul général d'Espagne à Marseille, avait été créé baron par le roi Amédée. Devenu orphelin, Fernand se contenta d'hériter quelques millions honorablement gagnés : mais il n'eut garde de se parer de la baronnie madrilène. Quelques snobs s'obstinèrent néanmoins à. lui donner un titre qui l'agaçait. Le jeune homme, que son esprit rendait assez redoutable, savait punir les importuns.
Le général se fiait à la discrétion de M. Bertot
2ÏL0 BELLE'MADAME.
qui aimait beaucoup Désiré. Par bonheur, le jeune homme se trouvait en ce moment à Marseille. Pure chance, quand on réside à Paris ou qu'on voyage à travers l'Europe pendant les deux tiers de l'année. M. Hattier-Beauvoisin était certain de le rencontrer au Petit Cercle, à la table de whist.
— Bonjour, mon général, s'écria Fernand en voyant l'officier qui entrait dans le grand salon du cercle.
— Je venais pour vous.
— Diable !
— Ça vous gêne ?
— Non pas. Le temps de finir ce robber, et je suis à vos ordres.
Dix minutes après, le général et M. Bertot s'enfermaient dans la bibliothèque.
— Je vous connais depuis longtemps, mon cher ami, dit le général. Donc j'ai appris à vous estimer. Notre ami, M. Roller a un duel. J'ai compté sur vous.
— Vous avez bien fait.
— Je ne vous cache pas que cette rencontre sera très sérieuse. Le motif...
Fernand^fit un geste.
— Ëxcusez-moi si je vous interromps, mon général. Inutile d'aller plus loin. Désiré eçt mon
ami. Vous âav^z quelle profonde déférence j'ai pour votre caractère. Si RoUer veut se battre, c'est qu'il a raison ; si vous l'approuvez, c'est qu'il a deux fois raison. A quoi bon me révéler ce que j'ignore? La rencontre sera très sérieuse, ditesvous. Doné elle est motivée par un fait grave. Eh bien! j'estime qu'un secret est mieux gardé par deux personnes que par trois, et par trois que par quatre. Conduisez-moi où vous voudrez : je vous suis partout. Une seule question : l'adversaire n'est pas de mes amis intimes?
— Je ne crois pas : c'est le comte d'Orsel.
— Votre officier d'ordonnance?
— Lui-même.
— Diable I
Pendant que les trois hommes agissaient avec cette simplicité brève, Jacques savourait la joie de son triomphe. Sa vanité l'emportait à la fin sur l'inquiétude. Enfermé dans son cabinet de toilette, il défendit rigoureusement sa porte. Le comte songeait aux suites agréables de cette équipée galante, quand son ordonnance parut.
— Qu'y a-t-il? J'avais dit que je ne voulais pas être dérangé.
— Excusez-moi, mon capitaine. C'est le général. Jacques eut un mouvement brusque. Certes, la
visite ne le surprenait pas absolument. Néanmoins ce soir-là, il sentit un ennui vague.
— Fais entrer au salon. Prie le général de m'excuser cinq minutes : et reviens m'habiller, vite, vite.
Quand il fut de retour, Tordonnance compléta le renseignement. M. Hattier-Beauvoisin n'était point seul. Un de ses amis l'accompagnait. Décidément, la situation se corsait. Cette double visite, rendue huit jours, un mois plus tard, n'aurait laissé aucun doute à M. d'Orsel. Mais le soir même... Quelques heures après la première entrevue avec Belle-Madame! C'était un peu rapide. N'importe. Jacques en savait assez pour se mettre en garde.
Le général se tenait debout contre la cheminée du salon. Son officier d'ordonnance le connaissait à fond. Au premier regard échangé avec son chef, Jacques devina tout.
— Quel est le motif qui me vaut l'honneur de votre visite, mon général? demanda-t-il avec une parfaite courtoisie.
M. Hattier-Beauvoisin, au lieu de répondre directement, présenta d'abord M. Fernand Bertot. Les jeunes gens ne se connaissaient que de vue.
— Monsieur,,, continua l'officier (il évitait de donner son grade au capitaine, montrant ainsi que les questions de préséance militaire ne comptaient
plus), Monsieur, nous sommes chargés par notre ami, M. RoUer, de vous demander une réparation par les armes.
Jacques ne broncha pas. Cependant, il songeait : « Comment diable ! le mari de Belle-Madame a-t-il été si promptement instruit?
— Mon ami, M. Roller, s'est pris de querelle avec vous hier soir, au cercle. Une discussion politique, n'est-il pas vrai?
— En effet. Une discussion politique.
— M. Roller estime que vous avez prononcé quelques paroles offensantes pour lui. Il croit aussi vous avoir répliqué très vivement. Pour éviter tout malentendu, il vous propose de laisser le choix des armes aux quatre témoins.
Jacques restait imperturbable, malgré sa violente envie de rire. Pas bète, M. Roller I II le mettait, lui, le comte d'Orsel, dans la nécessité de subir toutes ses exigences. Désiré savait que le capitaine ne le démentirait pas. Certes, le général n'ignorait rien, et Fernand Bertot soupçonnait la vérité : Jacques l'eût parié. Les deux témoins de son adversaire ne pouvaient être dupes. Soit. La comédie serait jouée dans le sens indiqué par M. Roller. Aussi bien il ne déplaisait pas au séducteur de donner à Nancy cette preuve de respect.
— Je suis entièrement à vos ordres, mon général. (Il insista même sur ces deux mots par extrême politesse. Le chef voulait bien ne pas se rappeler son grade ; le jcapitaine ne consentait pas à Toublier.) Mes témoins seront chez vous ce soir à dix heures. Je n'ai aucune préférence pour le choix des armes, et, d'avance, je m'en rapporte à votre décision. Nous autres soldats avons peu l'habitude des duels. Mais M. Bertot que j'ai vu quelquefois à la salle, et qui tire fort bien, nous aidera de son expérience.
Une légère ironie perçait sous cette phrase courtoise. Elle exprimait pourtant une grande vérité. M. Bertot eut soin de la souligner.
— Et comme on a raison, capitaine, d'interdire la politique dans l'armée ! Pour une fois que vous en parlez...
Malgré sa gravité, le général sourît. Il ût un geste à Femand : l'un et l'autre se retirèrent. Quelques heures plus tard, tout était réglé d'un commun accord. Saint-Gel et Marius Bouchard, les témoins de Jacques, n'élevèrent d'objections que pour la forme. Sur le terrain même, on tira les épées au sort : le hasard favorisa M. d'Orsel. Gomme de juste, le capitaine de Pelleran (qui remplaçait le général) dirigeait le combat. Après avoir
croisé les fers, et prononcé le sacramentel : « Allez, Messieurs !» M. de Pelleran s'éloigna de quelques pas. La première attaque n'eut aucun résultat. Elle permit'cepeudant d'établir la supériorité de M. Rol- 1er sur Jacques. U avait à ia fois plus de fougue et d'habileté. A la seconde reprise. Désiré froissa brusquement l'épée de son adversaire, et, par un dégagé, l'atteignit en pleine poitrine.
Quelle nuit pour la malheureuse Nancy ! A peine, elle quittait son mari pour rentrer dans sa chambre, lorsque Mélitte arriva, tout en colère.
— Ah î Madame, si vous saviez !
— Qu'y a-t-il donc, ma petite?
— Nous sommes prisonnières!
Elle dit cette phrase avec une indignation si exagérée, qu'en dépit de sa tristesse et de son anxiété Nancy eut envie de rire. De vrai, cette nouvelle l'étonnait peu. M. Roller défendait son bien. Puis cette captivité n'effrayait guère Belle-Madame. Elle connaissait à merveille le caractère de son mari. Qu'il Teût massacrée dans un premier transport de rage, rien de plus naturel. Mais elle le tenait pour un galant homme, et savait bien que la fureur de Désiré tomberait avec l'apaisement de ses nerfs.
L'inquiétude de Nancy ne commença de poindre qu'assez avant dans la soirée. M. Roller ne rentrait pas. Pourquoi? Gomment expliquer cette inexplicable absence ? Vers onze heures, un des domestiques du général se présenta, portant une lettre de Désiré. Celui-ci demandait du linge et des effets.
Le cerveau de Belle-Madame travaillait. Elle voyait avec raison une menaçante coïncidence, entre ces deux faits rapprochés ; l'absence de son mari et l'intervention de M. Hattier-Beauvoisin. Tout à coup, M°»«» Roller eut l'instinct brusque de la vérité. Désiré avait provoqué M. d'Orsel! Les deux hommes allaient se battre ! En retenant sa femme prisonnière. Désiré l'empêchait de rien savoir : partant, de contrecarrer ses projets. En évitant de reparaître chez lui, il supprimait les scènes pénibles et les supplications vaines.
Dès qu'elle eut deviné, Belle-Madame sentit fondre tout son courage. Par une contradiction bizarre^ elle ne s'effrayait point pour Jacques, mais pour son mari. Il lui paraissait impossible qu'un officier jeune et brave n'eût pas aisément raison d'un adversaire moins habile et plus âgé. Elle ne savait pas ce que Jacques avouait lui-même : c'est que les soldats tirent beaucoup moins bien que les pékins. Belle-Madame attendait, attendait toujours. Comme
Tespérance est tenace ! Par instants elle tentait de se prouver que sa nervosité exagérait la situation. Désiré reviendrait. Impossible qu'ilne revînt pas. Alors, elle prêtait avidement l'oreille, croyant entendre au loin le sable des allées crier sous les roues de la Victoria. Puis elle songeait qu'un homme était venu chercher la valise de M. Roller... Et elle retombait lourdement dans ses anxiétés renaissantes. Enfin le jour parut, chassant les fantômes qui peuplaient Timagination de la jeune femme. Seulement alors, elle goûta quelques heures de repos. A son réveil, un peu avant midi, Nancy était plus calme, sinon plus rassurée. Sitôt qu'elle eut sonné, Mélitte parut. Et tout de suite :
— C'est fini, Belle-Madame, c'est fini! Nous sommes redevenoes libres, et Monsieur est rentré !
— Ah!
— Il m'a demandé si vous pouviez le recevoir. Dès qu'il a su que vous reposiez encore...
— C'est bien, mon enfant. Prépare tout pour ma toilette.
Désiré attendait sa femme dans le petit salon du rez-de-chaussée. Quand il la vit fort pâle, les traits tirés par des angoisses nocturnes, sa jalousie mauvaise se réveilla. Elle souffrait! Et elle souffrait pour qui? Pour un homme qu'il avait gravement
blessé. Même tué, le comte vivrait encore dans le cœur de cette femme ! Cette pensée lancinante mit une telle dureté dans les yeux de Désiré, que Nancy demeura interdite. Tel la veille au soir elle avait quitté son mari, tel elle le retrouvait ce matin-là, vingt-quatre heures plus tard, non plus époux, mais juge. Enfin, refoulant ses terreurs, elle dit d'une voix très émue :
— Vous désirez me parler?
— Oui. D'abord, je vous prie d'excuser la mesure rigoureuse que j'ai dû prendre hier. En donnant Tordre qu'on ne laissât sortir personne, je ne voulais que m'assurer quelques heures de liberté. Après votre aveu, j'ai demandé compte à M. d'Orsel de sa conduite. L'un de nous deux était de trop. Nous nous sommes battus. Je ne crois pas qu'il survive à sa blessure.
Belle-Madame ne jeta pas un cri, ne fit pas un geste. Elle devint affreusement pâle, prête à se trouver mal. Mais ces frêles natures ont des nerfs d'acier. Après un lourd silence, elle se leva, et, sans répondre un mot, se dirigea vers la porte. Arrivée dans le vestibule, Nancy prit d'un geste machinal son chapeau de campagne accroché à un portemanteau. Puis, elle sortit. Le long des allées, sur les pelouses, des journaliers travaillaient. Il montait
des bois une odeur pénétrante de foins coupés; et, par cette adorable matinée, la malheureuse femme, indifférente aux choses extérieures, s'en allait droit devant elle, avec des yeux de folle, avec le pas raide des somnambules. M. Roller était demeuré quelques minutes démonté par ce silence glacial. Lorsque Nancy s'éloigna, la peur le saisit. Il sortit à son tour, prenant au plus court par un sentier à travers bois. Il rejoignit sa femme lorsqu'elle débouchait déjà dans la grande allée des Imbergères. En entendant les pas hâtifs de son mari, M™* Roller s'arrêta net ; et tous les deux se regardèrent, d'un regard aigu, chargé de haine.
— Oîi allez-vous ? demanda-t-il brusquement.
Elle le regardait toujours, bien en face, avec ses
yeux étincelants.
— Où allez-vous ? demanda-t-il encore avec une telle violence que toute autre aurait eu peur.
— Chez celui que j'aime et que vous avez tué.
Il eut une exclamation de rage, et saisit le bras de Nancy, rudement, grossièrement.
— Prenez garde, dit-elle avec ironie* Tous ces hommes vous examinent. Autant de témoins sûrs que j'invoquerais au besoin si vous me forciez de m'adresser aux tribunaux.
Désiré recula. Elle reprit sa marche, laissant in-
BELLE-HADAHE. 231
terdtt,' presque craintif, cet bonime qui était son maître. Alors seulement, il mesura la portée et les conséquences de la faute commise. Impossible de la retenir, impossible d'empêcher cette évasion bardie. Tout acte de violence serait interprété contre lui. Il voyait rouge, comme la veille ! En quelques minutes, il conçut dix projets divers, sans oser prendre une détermination. Quoi qu'il fît, scandale inévitable. Empoigner sa femme, la saisir entre ses bras et l'emporter comme une proie ? Impossible encore : elle appellerait au secours. La laisser libre? Elle entrerail publiquement cbez le comte, pour s'asseoir au chevet du blessé. Et quel tapage dans cette ville bavarde 1 H. Roller voyait Nancy, à quelques mètres en avant. Elle s'acheminait posément, sans hâte, vers la grille, en suivant la grande allée. Quelques pas encore, et elle arriverait sur le Prado. De nouveau, Désiré prit sa course, et de nouveau M"' Roller s'arrêta, très calme, prête à subir le second assaut aussi vaillamment que le premier.
— Vous ne sortirez pas! cria-t-il d'une voix furieuse.
Une lueur chaude flamba dans les yeux de la jeune femme. Elle dit avec une ironie mordante :
— Vous avez encore Tintention de me tenir sous clé?
— Je veux...
— Décidément, Monsieur, vous ne vous rendez pas compte de mes sentiments à votre égard. La situation que vous-même avez créée est pourtant bien simple. Entre vous et moi, tout est fini. Hier encore je vous aimais d'une profonde amitié. Aujourd'hui je vous hais. Je me refuse à demeurer chez vous, avec vous, auprès de vous I Sans doute vous espérez m'y contraindre par la force. Mais la force n'a qu'un temps. Vous ne serez pas toujours geôlier : je ne serai pas toujours captive. 11 viendra bien une heure où je m'évaderai. Plus vous aurez usé de violence, plus j'aurai d'arguments pour vous accabler.
M. Roller ne reconnaissait plus sa femme. Cette fine créature, si docile naguère, le dominait à présent par son énergie, par sa résolution, par sa volonté. La dernière phrase de Nancy le frappait en plein cœur. Il sentait de nouveau sous ses paroles calmes la menace déguisée. Un appel aux tribunaux; un procès qui aggraverait encore ce scandale dont il avait si peur. Il hésita. Ce fut trop. Quelques secondes décidèrent sans appel de la vie de cet homme et de la vie de cette femme. Belle-
BELLE-UADAME. 233
Madame Ht ud bond, et disparut. Elle allait vite, maintenant. Le Prado est une des promenades favorites du Marseillais. Par cette belle et chaude journée, les allées se peuplaient de badauds. Et tous contemplaient avec stupeur la jolie, l'élégante M"' Roller qui marchait rapidement, vêtue de son négligé du matin, coilîée d'un méchant chapeau de paille. Qu'est-ce que cela voulait dire? Nancy restait absolument indifférente aux commentaires ironiques des uns, aux réflexions malveillantes des autres. Elle avait si hâte d'arriver ! Heureusement, un fiacre h vide passait, débouchant de la rue Paradis. Nancy Ht signe au cocher, et, montant dans la voiture, jeta d'une voix haletante l'adresse du comte.
Hélas! que trouverait-elle là-bas? Un homme ou un cadavre? Pour que son mari n'eût pas donné suite à ses projets de vengeance, il devait croire... Et, à cette idée atroce que Jacques était mort, un frisson tordait les nerfs de la malheureuse. Pas un instant elle ne craignit pour elle-même ; pas une fois elle ne se dit : « Si Jacques disparaît, je reste seule aa monde... J'aurai tout quitté, tout sacrifié... Et mon unique soutien s'effondre, et je roule à Tablme. » Cette femme avait le cœur trop haut, l'âme trop noble pour que ces honteuses pensées pussent
Favilir. Plus égoïste, elle se fût rappelé la prédiction de M™"* de Guerny : « Chez loi, le cœur et Tiniagination emportent toute logique... Tu vois les homgies bons et les femmes généreuses, parce que tu es bonne et généreuse toi-même... » La pauvre Nancy venait de faire le pas décisif : elle saurait bientôt ce que vaut le monde, cette pourriture.
— Allez, ma chère, vous êtes bien vengée. Ce malheureuse est tombée si has que vous auriez t de lui garder de la rancune. Une dépense inùli
— Est-ce que vous croyez vraiment?...
— Je ne crois pas: je suis sûre. Comment n'ôt vous pas de mon avis, vous, la mondaine par ext lence? Une femme a le droit de fout faire, poui qu'elle soit riche et protégée. Le mari est le pa^ Ion planté sur la marchandise... pardon! sur fredaines de sa femme? Tant qu'on voit ce pavil là, l'honneur est sauf. La société où nous somn ne vit que sur des simulacres. Elle honore les ge non pour les vertus qu'ils pratiquent, mais pi les momeries qu'ils affectent.
H™' de Chevry ne se consolait pas si aiséme
— Parfait, tout ce que vous dites là, ma bor
madame Soulac. Il n'en est pas moins vrai que les envieux clabauderont...
Juliette n'acheva pas sa pensée. La petite baronne était trop sotte pour s'analyser elle-même : du moins, elle possédait cette finesse instinctive qui ne fait jamais défaut même à la plus bête. Elle se rendait compte que ses bonnes petites amies répéteraient : (( D'Orsel a lâché la baronne pour Belle- Madame. » Certes, à l'avenir, celle-ci ne serait qu'une déclassée. Plus de rivalités à craindre. Mais la déchéance de Nancy ne suffisait pas à calmer le ressentiment de la coquette. Elle interrogeait, questionnait et bavardait, insatiable de détails. M™* Soulac étant arrivée à son five o'clock^ Juliette caquetait sans se lasser. C'étaient des : a Comment! vous ne savez pas ? »> <( Mais toute la ville ne parle que de ça! » M"® Soulac devait inventer beaucoup : car, en somme, on ne connaissait que deux faits sans certitude. 1" Belle-Madame s'était improvisée gardemalade pour soigner le blessé ; 2° M. RoUer avait introduit une demande en divorce devant le tribunal.
Pendant plusieurs jours, les médecins n'osèrent promettre que le comte guérirait. On fut bientôt rassuré. Le coup d'épée^ profond mais très net, n*atteignait aucun organe essentiel. Du reste, dans
rivresse de sa joie, Jacques aurait accepté de bon cœur des souffrances plus vives. Nancy était sienne désormais. La crânerie de la jeune femme flattait délicieusement sa vanité d'homme à succès. Même il était ému, touché malgré lui, par ce dévouement teinté d'héroïsme.
Nancy fut sublime. Tant qu'on craignit un dénouement fatal, elle refusa tout repos. La journée, la nuit, elle restait là, soigneuse, attentive, ne quittant pas des yeux le cher blessé. Les deux médecins, appelés au chevet de M. d'Orsel, ne tarissaient par sur elle. Ils ne perdraient pas un seul client s'ils avaient toujours sous la main une sœur de charité comme celle-là ! Naturellement, les ennemies de M™* RoUer s'ameutaient encore plus. — « Comprenez-vous cela, chère madame? Admirer cette malheureuse parce qu'elle soigne son amant ! » Deux personnes restèrent seules fidèles à Nancy : M"^« de Guerny et M"® Hattier-Beauvoisin. Le général éprouvait lui aussi une pitié profonde pour la pauvre déclassée; mais l'amitié très ancienne qui le liait à Désiré le condamnait à la réserve.
Nancy fut émue aux larmes quand, un beau matin, M"" Hattier-Beauvoisin se présenta chez le comte.
— Allons, ne pleurez pas, mon amie. Et embras-
sez-moi d*abord ! Naturellement, ce ne sont pas des compliments que je vous apporta. Rassurez-vous : pas davantage des remontrances. Le mal est fait : il est trop tard. Du moins, sachez que les gens de cœur vous blâment, sans vous mésestimer. Vous avez ennobli votre faute par votre bravoure et votre sincérité...
Nancy pleurait toujours. M™« Hattier-Beauvoisin r attira de nouveau vers elle, la câlinant, l'embrassant.
— Un peu de calme, mon enfant, je vous en prie. J'ai des avis sérieux à vous donner. Vous ne pouvez pas rester à Marseille. Sans rien connaître de vos projets, j'imagine que vous partagez mon opinion. Mon mari a fait un rapport d'office sur ce malheureux duel. Évidemment le capitaine sera prochainement désigné pour un autre poste, après avoir obtenu un congé de convalescence. Tout cela prendra bien plusieurs mois : le temps d'obtenir votre divorce. Encore dix mois de patience, après le prononcé du jugement, et vous deviendrez ^ne d'Orsel. Le comte vous aime, et c'est un galant homme. La grosse fortune qui vous reviendra...
Nancy eut un mouvement brusque. Elle ne comprenait pas,
— Une grosse fortune... à moi? Je n'ai rien.
— Erreur, ma chère petite. Vous vous êtes mariés, M. RoUer et vous, sous le régime de la communauté pleine et entière.
Belle-Madame devint toute rouge.
— Oh! Madame, vous qui m'estimez, puisque vous êtes ici, avez-vous pu croire un instant que j'accepterais? Rien, rien, je ne veux rien! Non par orgueil : par honnêteté. Quand mon... quand M. Roller a demandé ma main, je Tai supplié de garder sa fortune pour lui, de ne me reconnaître aucune somme au contrat. Je n'y ai consenti que pour ne pas contrister un homme généreux et bon. Pouvais-je prévoir...
Elle soupira, et comme il en disait long, ce soupir !
— Pauvre j'étais quand M. Roller m'a prise, pauvre je reste en le quittant.
M"*® Hattiel*-Beauvoisin hochait tristement la tête. Deux fois, elle ouvrit la bouche pour parler, mais une instinctive pudeur la retenait. Dans ses craintes, Nancy verrait peut-être une accusation portée contre Jacques. Si elle l'eût osé, la générale aurait dit à la délaissée : « Prends garde, mon enfant ! Tu crois ne refuser que de l'argent, et c'est ton bonheur que tu rejettes! Les hommes d'aujourd'hui sont terriblement pratiques, et leur amour s'ac-
commode mal du désintéressement... » A quoi bon? Nancy fût restée incrédule. Un amour comme le sien ne pouvait vivre que par la foi.
Le lendemain, ce fut M""* de Guerny qui vint à son tour. La causerie, plus tendre peut-être, avec une nuance de maternité plus touchante, traita le même sujet. Les deux femmes se préoccupaient trop de l'avenir réservé à Nancy pour qu'il en fût autrement. Pendant que Belle-Madame causait avec sa vieille amie, le comte parut, accompagné de son médecin.
— Oh ! mon Dieu, quelle imprudence !
— Rassurez-vous, Madame. J'ai voulu que mon blessé essayât ses forces, répliqua le docteur. Asseyez-vous là. Monsieur. Appuyez la tête sur ces oreillers... Bien, très bien. Je vous autorise à rester debout jusqu'à quatre heures.
La venue soudaine de Jacques gênait un peu M™® de Guerny. Elle ne pourrait plus recevoir les confidences de son amie. M. d'Orsel, au contraire, semblait enchanté.
— Je sais combien votre élève vous aime, dit-il gracieusement, je sais quelle confiance elle a en vous. Permettez-moi de vous soumettre mes projets...
Depuis l'installation chez lui de Belle-Madame^
Jacques s'était demandé souvent ce qu'il adviendrait de leur avenir à tous les deux. De même que M™* Hattier^Beauvoisin, il jugeait impossible le séjour à Marseille. Puisque le général demandait une permutation d'office pour le capitaine, celui-ci ne s*inquiétait pas. Il se savait très pistonné dans les bureaux de la Guerre. Il obtiendrait donc aisément qu'on l'envoyât en garnison à Paris; à Paris où se réfugient les amours qui se cachent. Dès qu'il aurait obtenu son congé de convalescence, Jacques demanderait une prolongation, afin de gagner le plus de temps possible. On épuiserait ainsi les délais légaux, qui ne commenceraient à courir qu'après le prononcé du jugement. M™* de Guerny ne s'étonnait pas, n'ayant jamais mis en doute que le comte n'épousât M™* Roller redevenue libre. Il fallait connaître à fond le caractère du capitaine pour partager le scepticisme de la générale.
D'ailleurs, Jacques s'exprimait avec un tact dont M™* de Guerny lui savait gré. Il semblait parler d'une étrangère, et non d'une femme qui avait tout abandonné pour lui. « — Il l'aime, pensait la veuve, en l'écoutant : puisse-t-il la respecter assez pour lui être fidèle!... » Elle voyait avec plaisir que M. d'Orsel comprenait la nécessité d'une existence très retirée. Elle avait tant redouté pour son élève
242 BBLLE-MADAME.
chérie les premiers heurts airee la société^ les premiers froissements qui sont rinéTÎiable punition des situations fausses. En quittant le monde, Nancy s'appelait encore M"" Roller : en y rentrant, die serait la comtesse d'Orsel.
Dans sa pensée, Jacques avait déjà choisi le nid mystérieux où s'abriteraient leurs amours. Arrivé à Marseille presque aussitôt après sa sortie de Saint- Cyr, le comte s'était lié bien vite avec la noblesse du pays. Un vieux gentilhomme, M. des Escalens, rinvitait souvent à de grandes chasses en son château de Ganourgues. A la mort de M. des Escalens, le château fut acheté par un riche banquier parisien, M. Roland Montfranchet. Celui-ci ayant à son tour disparu, ses héritiers mirent en vente le château et les fermes qui en dépendaient. Le Jas , une de ces fermes, transformée jadis en pavillon de chasse, était situé dans un admirable paysage.
Non loin de Grambois et de la Tour-d'Aigues , au commet d'une côte abrupte, se dresse un coquet village appelé la Bastide-des-Jourdans. C'est la dernière commune de Vaucluse : à trois kilomètres plus au nord commence le département des Basses-
Alpes. Ce pays enchanteur tient à la fois de la Provence, qui est plaine, et de la région alpestre, qui est montagne. Une nature parfumée, pleine de soleil, dans un cadre violent et tourmenté. D'un côté, les coteaux escarpés du Luberon : de l'autre, les riantes vallées qui s'étalent harmonieusement jusqu'à la Durance. Le Luberon est une fierté pour nos paysans provençaux si fins, et qui parlent de leur voix chantante la langue musicale de Roumanilleet de Mistral. Une montagne, et une montagne pour nous seuls ! Gomme ils méprisent leurs frères de Camargue !
La Bastide-des-Jourdans s'étend en longueur : à la sortie du village, la route tourne brusquement et gravit une grande côte; Te chemin s'incline profondément, et sur les rochers énormes ont poussé des chênes, des hêtres et des peupliers par un caprice mystérieux du sol. Et ce sol lui-même est rouge brun, avec des tons de Sienne brûlée, comme tous les terrains chargés de fer. A mesure qu'on avance les arbres plus nombreux se rapprochent : d'abord un grand bois qui se change bientôt en forêt; çà et là d'énormes clairières, et dans l'une d'elles le Jas, une maison en formé de chalet, d'aspect simple, mais bien distribuée. De larges trouées, taillées hardiment, ouvrent à la vue des ho-
rizons variés, ici sur la plaine et là sur la montagne. A une portée de fusil, une petite rivière, envahie par des joncs, coule rapidement sur un tapis de mousse et de cresson. Et sur ce paysage agreste, le ciel immuablement bleu, d'un bleu sombre, d'est le pays du soleil. Il n'est pas rare au Vaucluse qu'on manque de pluie pendant plusieurs mois. C'est la sécheresse qui donne aux routes. un aspect poudreux, aux arbres le feuillage d'un vert criard. Car, en ce coin de Provence, les tons ordinaires de la nature sont comme outrés et presque aussi violents que, plus au sud, vers Antibes et Cannes.
Après huit jours vécus dans ce paradis, Belle- Madame ne rêvait pas d'autre avenir que de n'en sortir jamais. Elle goûtait un de ces bonheurs si complets qu'ils font peur. La créature humaine est si peu faite pour être heureuse, qu'elle est prise d'une sorte de vertige devant sa félicité passagère, comme si elle se penchait sur un abîme. Mélitte tentait vainement de la rassurer. Jacques, follement et sensiblement épris, se montrait gai, charmant, .aimable. Sa galanterie d'amoureux domptait son .égoïsme de mâle satisfait. Lui aussi subissait la même griserie que la jeune femme. Son rêve était au-dessous de la réalité, et jamais il n'eût espéré tant de joies» Ils partaient de bonne heure lematin,
à pied ou à cheval; et c'étaient de longues promenades à travers la contrée. Promenades adorables , parce que cet été radieux mettait la nature à l'unisson de leurs cœurs, et que tout était en pleine floraison comme leur tendresse.
Pour la première fois de sa vie, Jacques s'abandonnait sans arrière-pensée au sentiment qui le dominait.
— Grâce à vous, chère, disait-il un soir à Nancy, je goûte une infinie félicité. Une seule personne au monde connaît notre intimité, M***' de Guerny. Elle nous préviendrait s'il le fallait absolument. Mais que peut-il arriver? J'ai mon congé pour trois mois. On le renouvellera. Et comme c'est bon de vivre pour nous, non pour les autres ! Le monde peut crouler, nous n'en saurons rien.
Les deux amoureux ne recevaient aucune lettre, ne lisaient aucun journal. Us se suffisaient à euxmêmes. S'aimer et se le dire n'est-ce pas le premier et le dernier mot du bonheur^? Cependant chacun d'eux avait sa préoccupation secrète qu'il gardait pour lui seul. Nancy, parfois, fermait les yeux, toute songeuse, et sa pensée volait aux Imbergères, vers l'époux abandonné. Comme il devait souffrir I Alors elle se demandait : « Où en est mon divorce? » Sur le conseil de son amie, Belle-Madame
devait ne pas s'occuper des détails de procédure faire constamment défaut, et ne rien répondre aux assignations, aux convocations chez le président du tribunal.
De son côté, Jacques n'ignorait pas la terrible colère de sa sœur en apprenant l'aventure. Cet enlèvement, elle rappelait une catastrophe : et à son point de vue, la marquise de Savignac n'exagérait pas. Mie avait toujours rêvé pour son frère un brillant mariage. Et tout à coup Jacques démolis^ sait ses beaux projets par un coup de tête inexcusable l Mais il était trop heureux pour se laisser distraire de son bonheur par cette inquiétude passagère. Quelle différence entre Nancy et ses autres maîtresses I Le poète indou raconte qu'un pêcheur de perles ne reconnaissait plus les vraies des fausses, parce qu'il avait offensé Brahma. Le comte savait bien la nature de la sienne : une perle, et une vraie, du plus bel orient, cette adorable créature, si longtemps désirée I Maintenant, il possédait à lui tout seul cet inestimable trésor. Et son amour s'avivait à mesure qu'il connaissait mieux cette femme unique. Nancy avait le charme, ce don mystérieux; le charme qui est la moitié de la séduction. Pendant leurs promenades quotidiennes, il l'écoutait développant ses idées, exprimant son .
opinion sur les hommes et sur les choses. Et il ne pouvait s'empêcher de remarquer la noblesse et la pureté de cette âmfe charmante. La vie est ce que nous la faisons : vulgaire pour les âmes basses, élevée pour les natures hautes. Jacques n'était rien moins que chevaleresque ; il avait même une tendance h railler les sentiments généreux, qu'il affectait d'appeler ^me duperie ou une habileté. Cette fois, la franchise de Nancy le domptait. Il y a des coins de mer si purs, du côté de Capri et de la Grotte d'Azur, que l'œil, ébloui, peut descendre dans les profondeurs sous-marines, et, de même, des âmes si limpides qu'elles ne cachent rien de leurs trésors.
Un matin, leur promenade les entraîna fopt loin. Ils avaient dépassé la limite des plaines, et leurs chevaux gravissaient au pas la pente d'une côte alpestre.
— Oh ! le délicieux coin d'ombre ! s'écria Belle- Madame, en étendant sa cravache vers un petit bouquet de bois touflu, d'où s'échappait, jaseur et argenté, un ruisselet capricieux.
— Eh bien! chère, attachons la bride de nos montures aux arbres, et cachons-nous dans cet « asile champêtre », comme disaient les hommes de
Une retraite exquise, en effet. Comme le monde semblait loin, et ses vaines agitations, et ses banalités, et ses mensonges ! Nancy eut une impression de fraîcheur délicieuse. L'être qu'elle aimait; — et d'un amour d'autant plus grand qu'elle lui avait sacrifié davantage, — cet homme, désormais seul but et seule fin de son existence, était là, près d'elle, souriant, extasié, ravi. Dans ce cadre merveilleux, devant cette nature clémente et généreuse, Jacques eut un de ces attendrissements passagers qui poétisaient pour un temps son caractère égoïste et sec. Il s'agenouilla devant Nancy, assise sur l'herbe ; puis, enlaçant la taille flexible de sa compagne :
— Combien durera ce beau rêve? murmura-t-il.
Combien de temps m'aimerez-vous? Est-ce possible, mon Dieu, que deux êtres étroitement unis comme nous le sommes, liés par les affinités mystérieuses de l'âme et du corps, en puissent venir à s'oublier un jour? De moi, je suis sûr... mais vous ! vous, Nancy!
Elle ne lui répondit pas. Des larmes brillaient dans ses grands yeux. Les pensait-il donc, ces paroles qu'il venait de prononcer? Non. Cétait une minute de jalousie inquiète, une nervosité passagère... Et, tout autour d'eux, le soleil d'été riait à
travers les branches ; le ruisselet riait dans sa course vagabonde... £t les sylvains riaient, eux aussi, en écoutant cet éternel serment d'amour. Prêté par qui? Par un homme! Des merles qui sautillaient sous la feuillée eurent un sifflement railleur : ils contèrent l'histoire à deux lièvres qui passaient par là... Et ces lièvres grattèrent vivement le sol rouge de leurs longues oreilles grises. C'est la façon de rire de ces gens-là! Une biche soupira tristement, car elle se rappelait certaine trahison dont elle souffrait encore. Sans doute, elle pensa : « — Gomme les hommes sont heureux!... Ils savent être amants fidèles... » Mais enfin, la biche rit tout de même. Elle rit, comme rirent aussi le coq sauvage et la fauvette, et le chastre, et la perdrix. Un vieux renard, adossé contre un tronc de chêne, s'esclaffait à l'aise, les pattes en croix sur sa poitrine pelée... Môme deux ramiers, qui se tordaient, juchés sur un hêtre... Tous ces animaux riaient ; ils semblaient se dire, les uns aux autres, en ce langage que comprenait La Fontaine : « En avonsnous vu, de ces amoureux!... En avons-nous va ! »
— Monsieur le président est-il visible?
— Si Madame veut bien se nommer...
La visiteuse était une femme de fière mine, grande et mince. Il suffisait de Tétudier pour deviner une de ces natures énergiques plus habituées à la soumission qu'à, la résistance. Elle avait dû être fort belle. A quarante-cinq ans^elle conservait un visage fin et régulier. Des cheveux noirs, très épais, encadraient une figure régulière. Les yeux, d'un bleu clair, corrigeaient l'ascétisme de cette physionomie originale. Ils exprimaient tout, ces yeux étranges : un orgueil indomptable, une ambition alfamée de grandeurs. L'assurance de l'étrangère, sa tranquillité hautaine, rien que la façon dont elle examinait les gens, indiquaient une femme née. La toilette, très élégante et très riche en sa simplicité
voulue, révélait la mondaine plus désireuse de plaire à elle-même qu'aux autres. Elle examinait placidement les meubles simples, les tableaux médiocres, la bibliothèque emplie en livres non reliés: ces livres de droit, poussiéreux et lamentables, qui moisissent trente ans sur le même rayon. Le long d'une tablette : Les Discours politiques de M, Thters. Treize volumes non coupés! gloire humaine!
Quand meurent Torateur et le tribun, ils disparaissent tout entiers.
Ce salon d'attente en disait long à une observatrice subtile comme cette voyageuse. Certes, voyageuse. La femme de chambre ou la cuisinière ne s'y était pas trompée : une Parisienne, bien sûr, une « dame de la capitale », et qui en gardait Vassent. Car c'est une opinion dont les Marseillais ne veulent pas démordre : ce sont les Parisiens qui ont de lassent, puisqu'ils n'ont pas celui de la Gannebière. .
M. Soulac, vice-président du tribunal de Marseille, remplissait depuis deux mois les fonctions effectives de président. Son chef, à la suite d'une grave maladie, avait demandé et obtenu un long congé. Il dégustait tranquillement sa tasse de café, après avoir déjeuné en face de madame son épouse. Le magistrat eut un geste lassé, quand la domestique lui apporta la carte de la visiteuse. « — Ed-
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core des plaideurs! Impossible de se reposer même une demi-heure... ))Le bonhomme tressauta d'étonnement. Ehl non, ce n^était pas un plaideur! Il lut tout haut, en élevant un peu la carte à la hauteur de ses yeux : La Marquise de Servignac,
— La marquise de Servignac? répéta M'^'Soulac, d'une voix interrogative, comme une femme qui cherche à se souvenir.
Puis, subitement illuminée :
— Vite, vite, Théodore, va chez toi, dépouille -cette affreuse robe de chambre, et endosse une redingote !
M"*® Soulac poussait par les épaules son mari, stupéfait. 11 se laissait faire, ahuri, ne comprenant rien à l'aventure .
— Mais enfin... ma bonne... mais enfin... ma bonne...
Le brave homme ne trouvait pas autre chose à dire.
— Va donc, va donc! Fais ce que je t'ai dit, reprit M"* la vice-présidente, avec sa voix dominatrice, cette voix de femme toute-puissante dans un ménage après cinq lustres de tyrannie hargneuse.
Et comme le pauvre magistrat, obéissant avec docilité, se dirigeait vers son cabinet de travail, M™* Soulac ajouta solennellement :
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— Comprends tout! La marquise de Servignac est la sœur du comte d'Orsel. Maintenant, va I
L'Hermione du Grand-Théâtre n'eut pas mieux lancé le mot. M. Soulac en frissonnait ! La sœur du comte d'Orsel? Le vice-président n'osait pas avouer, même à son impérieuse compagne, que ce procès en divorce lui causait de folles appréhensions. Comment rendre un arrêt qui satisfit à la fois la justice et le monde? Et déjà les sollicitations de famille commençaient! Hélas! M. Soulac prit un air grognon en s'efForçant de donner une expression sévère à son visage moutonnier. Dès que la marquise entra dans le cabinet, il se leva courtoisement, et fit quelques pas au-devant de la nouvelle venue,
— Je suis heureux. Madame, de recevoir...
Très tranquillement, M™® de Servignac s'assit dans
un fauteuil en face du bureau. Du premier coup d'œil elle avait jugé le bonhomme.
— Mon nom a suffi, monsieur le président, pour vous révéler le but de ma visite. C'est bien exact, je suppose?
Il eut un signe de tête affirmatif.
— Je serai donc brève. Vous connaissez le procès que subit indirectement le comte d'Orsel, mon frère, puisque vous êtes l'un de ses juges. Avant
de VOUS exposer ma requête, laissez-moi vous remettre ce billet de recommandation. Je le tiens de mon ami le garde des sceaux, qui est aussi le député de mon arrondissement. Vous souriez ?Éh! quoi, une marquise, amie d'un républicain? Croyezmoi moins folle, moins rebelle aux nouvelles idées. D'ailleurs, votre ministre est mon plus vieil ami : un ami d'enfance. Ses idées ne s'accordent pas toujours avec les miennes; mais on ne brise pas une ancienne amitié pour si peu de chose.
M. Soulac sentit son cœur bondir de joie. Ce digne magistrat, connu de tous pour son ambition de fouine et sa prudence d'ecclésiastique, rêvait le siège du président. Celui-ci serait forcé de renouveler sa demande de congé ; le garde des sceaux (l'ami de la marquise!) lui expliquerait doucement que pour un valétudinaire mieux vaut donner sa démission que de solliciter une faveur. Un siège de président? Fi donci II lui fallait mieux maintenant: l'hermine de conseiller de cour. Et toutes ces idées tourbillonnèrent en une seule minute dans ce cerveau déséquilibré par l'émotion et la surprise. Quel bonheur que M™® Roller eût quitté son mari ! Et Justement pour le frère de M"® de Servignac, amie du garde des sceaux I
Il répondit avec le plus gracieux des sourires :
— Madame, je crois être bien fort contre une tentation de partialité. Sans doute, cette abominable créature.. . — et Tépithète n'est que faible ! — était Tamie la plus intime de ma femme. 11 serait donc excusable que je fusse pitoyable. Mais i*étude du dossier ne m'a point permis d'hésiter. Aussi ma résolution est bien prise. Tout le poids du procès retombera sur la coupable. Le nom de M< le comte d'Orsel, votre frère, ne sera même pas prononcé.
A mesure que le magistrat parlait, M™« de Servignac ne le perdait pas des yeux : de ces yeux clairs et luisants, qui fouillaient jusqu'au fond de la conscience. Elle avait souri tout le temps. A la dernière phrase, une moue furieuse remplaça le sourire. Un observateur aurait lu aisément sur ce visage, franc dans sa dureté, les pensées contradictoires qui se succédaient dans le cerveau de cette femme. Devant qui se trouvait-elle donc? Un niais ou un ambitieux? Elle devinait juste : les deux, madame la marquise, les deux! Ainsi jugea-t-elle, car, de nouveau un sourire moqueur corrigea la sévérité des
lèvres.
— Je ne suis pas étonnée, Moi^sieur, d'une réponse dictée par votre conscience. Je vous demande autre chose. Vous connaissez mon frère ; vous savez combien il est noble et chevaleresque. L'histoire
de cet ealèvement ne prouve-t-elle pas, à elle seule. la générosité de ce pauvre Jacques? Il lui répugn d'écarter de lui la sévérité du tribunal. Au con traire, il veut apparaître dans ce procès, sino comme le seul, du moins comme le principal cou pable. Je viens vous supplier en son nom de n point l'épai^ner. Flétrissez le séducteur. Montre; le opérant une sorte de captation morale sur cett f^mme, dont l'honneur était si haut! Vous m'ave bien comprise, monsieur le président?
M"° de Servignac se trompait : M. Soulac ne con prenait pas. Oh ! pas du tout I Son épais visage, er core alourdi par l'hébétement, n'exprimait qu'ur surprise intraduisible. Aussi M°" de Servignac cru elle devoir souligner ses paroles. Puis quand ell eut, par de belles phrases, bien convaincu le mz gistrat qu'elle ne jouait pas au plus Ûa, elle déma: qua soudain les canons de la dernière batterie. E nouveau un sourire charmant éclaira le visage au loritaîre de la marquise. Elle reparla de son am de son fameux ami le garde des sceaux. Que poi vait-elle pour être agréable à M. Soulac? Et celui-i de protester, d'invoquer l'impartialité célèbre dt magistrats, et de répéter, de façon prolixe, touU les banalités connues. Elle insista, toujours grî cieuse.
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— Non, monsieur le Président, je ne veux point quitter Marseille sans être fixée. Ne me refusez pas le grand plaisir devons être agréable. Qui sait quand je reviendrai dans cette ville? Jamais peut-être.
Le vice-président du tribunal fut contraint de se déclarer vaincu et convaincu.
— Mon Dieu, Madame, vous me demandez quelle est mon ambition suprême? Je serai franc. Je voudrais... hum !... je voudrais être conseiller à la Cour d'Aix. Ce serait franchir d'un seul coup deux échelons de ma carrière. Puis, Aix c'est Marseille, la ville où je suis né, où j*ai tous mes amis.
— C'est dit : avant quinze jours, on ne vous appellera plus monsieur le Président, mais monsieur le Conseiller.
Et comme, toujours stupéfait, il balbutiait quelques paroles incohérentes, elle ajouta de sa voix impérative:
— Donnant, donnant. Tenez votre parole, je tiendrai la mienne.
Puis, toujours hautaine et triomphante, la marquise se retira, suivie du brave homme, qui saluait jusqu'à terre.
M""* de Servignac remonta dans son coupé avec l'impassibilité d'une reine. Elle songeait, maintenant. Très sincèrement, elle croyait encore à une
finesse cachée de M. Soulac. Comment le vice-président d'une grande ville comme Marseille pouvaitil ignorer la loi du divorce? M™** de Servignac ignorait que cette loi n'est guère étudiée que depuis deux ou trois ans. Les magistrats, avocats ou avoués n'opèrent jamais de travaux inutiles. Malins toujours, les robins et « aulstres gars de procédaille » î Or, quand on vota la fameuse disposition qui dissolvait le mariage, le mot d'ordre fut donné : « Pas de divorce! » La société, le high-life, la purée,\d. potre^ la gomme, enfin les gens très chics, ne permirent pas tout d'abord qu'on portât atteinte aux lois de l'Église. Même interdiction dans la haute bourgeoisie : et pour des raisons à peu près pareilles. Peutêtre même les convenances de la vie régulière eurentelles plus de poids que les idées religieuses.
Il arriva donc qu'après la promulgation, on ne vit que de rares divorces : les inévitables, les vieux époux séparés depuis longtemps, ceux qui se haïssaient et ne s'étaient' jamais revus. Hélas ! tous ceux aussi qui ne connaissaient pas la douceur du pardon. Après cette liquidation du passé, plus rien ou presque rien. Des années s'écoulèrent ainsi. Puis les gens malheureux jugèrent trop sot de rester malheureux, parce que ces liiessîeurs et ces dames de la société le trouvaient bon. Un duc apparte-
nant à l'une des plus vieilles familles de France donna le signal. Il divorça hautement, publiquement. Et comme ce grand seigneur avait une conscience très haute et une vie très droite, Texemple fut bientôt suivi.
Les gens de robe connaissaient donc peu cette loi nouvelle, si rarement appliquée. Depuis lors, à Paris et dans les grandes villes, il y a toujours une Chambre spéciale pour les divorces (ainsi que dans le- commerce, où le marchand de cannes ne vendra jamais de chapeaux). Il n'en allait pas ainsi dans les premiers temps. D'une part, peu de magistrats avaient étudié la loi; de l'autre, peu d'avocats avaient eu des clients. En somme, une seule catégorie de gens eut intérêt à connaître, dès le début, ce titre nouveau introduit dans le Code. C'était — ô comique irrésistible I — la famille écrivaillante ! Car elle chercha tout de suite des livres et des pièces dans ces modifications du Code. Il y a là tant de sujets de comédie, et tant de sujets de dranâe!
Les visites de M™*' de Servignac furent à la fois courtes et instructives. Vers lé soir, elle n'ignorait plus rien de ce que pensait l'opinion publique. M"® d'Anglemont et la blonde Juliette s'étaient entendues pour la chaufTer à point. La pauvre Nancy restait bel et bien condamnée par ceux-là
mêmes qui admiraient la Belle-Madame d'autrefois.
La marquise se fit servir à dîner dans Thôtel. Puis de bonne heure elle s'enferma dans la grande pièce banale qui lui servait de salon. Elle écrivit longtemps, plusieurs heures. Sa femme de chambre dut l'avertir qu'il était minuit, ainsi que sa maîtresse lui en avait donné l'ordre. Le visage de M™® de Servignac rayonnait. A mesure qu'elle glissait sous enveloppe les lettres terminées, un sourire aigu plissait ses lèvres minces...
Pauvre Nancy I
Ce matin-là, le célèbre chroniqueur Benoît Chamfrein s'éveilla de fort mauvaise humeur. Pensez donc... Gros succès, la veille, à la Comédie-Française ! Et le journaliste n'aimait pas le triomphe des autres. Son succès à lui semblait si mince à côté de ces acclamations de la scène qui rendent un inconnu célèbre en vingt-quatre heures ! Benoît était un homme de taille moyenne, avec des cheveux châtains tirant sur le roux. Ses yeux, d'un bleu vague, d'un bleu glauque, ne regardaient jamais en face. Quoiqu'il eût la vue excellente, il se prétendait myope. Son monocle immuablement figé dans l'œil servait surtout à déguiser le regard. Pas besoin d'une longue étude pour connaître le caractère de cet homme. Tout en lui révélait la bassesse des instincts. C'était un de ces ratés qui échouent dans le journalisme, après avoir essa yé
de tout : perpétuelle honte d'une carrière qui par malheur est une carrière ouverte au premier venu. Installé dans un fauteuil confortable, il prit sur ses genoux le paquet des journaux parus le matin. Les gens du métier ne s'attardent guère à ce genre de travail. Les bandes sautaient, et Ghamfrein grognait de dépit à mesure qu'il constatait l'unanimité de la presse en faveur de la nouvelle pièce.
— « Quels idiots, songeait-il. Le pis, c'est que je n'ai pas de sujet d'article. Parler du succès de cette rapsodie? Jamais. Il me dégoûte ce Dersigny, avec ses .poses d'homme à femmes... AWrs, quoi? Je ne trouve rien dans toutes ces feuilles...
Les yeux du chroniqueur cherchaient vaguement, à droite et à gauche. Ils tombèrent sur une pile de livres entassés dans un coin de la chambre. Benoît se souvint tout à coup que depuis une semaine il négligeait volontairement les envois réguliers des librairies parisiennes. C'était assez sa coutume, du reste. Il lisait peu et mal : excepté quand il désirait connaître exactement un livre, afin de l'éreinter tout à son aise. Il prit un des volumes au hasard, le tirant nerveusement hors de l'enveloppe :
« La Chanson dé Vamow\ par Pierre Natalis. »
— Allons, boni encore des vers! s'écria-t-il tout haut en ébauchant une grimace.
Après avoir bâillé longuement, il feuilleta deux ou trois pages. Soudain, le chroniqueur sourit de ce sourire aigre des gens mauvais. Est-ce É[ue par hasard il pourrait enfin réaliser son rêve, un rêve caressé depuis longtemps? Quel? Ceci : inventer un homme à lui tout seul l Choisir un inconnu, (mais un inconnu ayant du talent), et à force d'articles à grands coups de réclame, consacrer une gloire nouvelle. Double plaisir pour Chamfrein. D'abord il essayait ses forces, tel qu'un gymnaste qui soupèse les haltères avant de se livrer à l'exercice du matin; ensuite, il jetait un nouveau poète dans les jambes des poètes déjà célèbres.
Malheureusement, jusqu'à ce jour, le hasard avait mal servi le chroniqueur. Au contraire, ce matin-là, il tombait sur une œuvre ayant une valeur réelle. Il lut à haute voix :
chère, mon amour n'est pas de ceux qu'une heure Suffit à rejeter aux oublis inconstants...
Je te quitte, c'est vrai ; ma tendresse demeure. Ne craignant même pas les épreuves du temps.
Invisible à mes yeux, mais présente à mon âme, Nous serons réunis, n'importe où nous soyons; Ne m'as-tu pas donné le meilleur dé la femme, Ton cœur : mon souvenir, — et tes yeux : mes rayons?
— « Mais c'est très bien!... s'écria-t-il ; tout à fait bien ! Et ça aussi... »
Et ne traite jamais ma raison de folie, C'est à moi que la part la meilleure retient, Car au repos trompeur, goûté quand on oublie, Je préfère l'amour qui soufire — et se souvient.
— « Voyons, voyons... pas d'emballement. Est-ce que par hasard j'aurais déniché un poète, un vrai? Quelle veine d'embêter Coppée ou Hérédia ! Il faut relire ça très soigneusement. La forme est soignée, les rimes sont bonnes... Diable I deux inversions... N'importe, ce gaillard a quelque chose... Un peu grêle, la structure du poème... Puis trop de réminiscences. Là, c'est du Leconte de Lisle... voilà maintenant du Sully, et de la science, de la métaphysique... Bah! je m'en tirerai avec une citation d'Hegel et une petite incursion dans la chimie. L'amour! nouveau corps simple découvert par Berthelot, décomposé par Brown-Séquard... »
Et comme saisi par l'inspiration, Benoît Chamfrein s'assit à son bureau et s'attela résolument à sa besogne.
Ah ! mes pauvres amis ! mes pauvres petits livres à couverture jaune, rouge, orange ou bleue'. Que d'espérances palpitent entre vos feuilles légères!
Celui qui vous a créées vous lance un matin dans le large tourbillon de Paris. Et vous vous en allez dormir dans les coins oubliés des bibliothèques... Oubliés? Pas toujours. Car le volume oîi se lisait à la première page : « La Chanson de V Amour » s'étalait triomphalement sur le bureau du chroniqueur.
Comme il eût été joyeux, le poète marseillais I S'il avait pu deviner la surprise inattendue, il aurait battu des mains, grisé soudain, peut-être, par un élan subit d'orgueil...
Ne sois pas trop fier, mon bonhomme ! Si demain tout Paris parle de toi, ce ne sera pas à cause de toi-même. Ce sera tout simplement pour ennuyer les autres. L'envieux croit que toutes les âmes sont jalouses et basses comme la sienne !
M"' de Servignac avait quitté Marseille à q< heures du matin. A Pertuis, elle descendit du tra en donnant l'ordre à sa femme de chambre d'an ner au buffet un de ces hommes qui offrent cl vaux et voitures aux arrivants. Une demi-bei plus tard, un landau assez propre emmenait marquise au grand trot d'un attelage plus vigoure qu'élégant. Toujours souriante, la maligne sa du comte d'Orsel. Elle ne risquait point à l'étoun ce voyage fatigant. Depuis longtemps elle savai quoi s'en tenir sur les faits et gestes de.s habitai du Jas. Est-ce qu'on n'est pas renseigné comi on veut par la maison Duckroy et Roquet? (Agei recommandée; célérité; discrétion; conseils a familles. Travaille exclusivement pour le cler la magistrature et les hautes classes.) GrAce à ce
honorable institution, M"' de Servignac avait eu d'exacts détails, presque au jour le jour, \ussi marchait-elle tout droit dans son chemin, sûre du dénouement.
Ses heures de départ et d'arrivée étaient combinées de façon si adroite que les hôtes du Jas seraient inévitablement pris àTimproviste. Jacques ne l'attendait pas, et ne pouvait pas l'attendre. Est-ce que depuis l'enlèvement elle n'affectait pas de garder un silence obstiné? Maintenant elle faisait mieux que de répondre aux lettres importantes de son frère : cette réponse, elle l'apportait elle-même.
Autour d'elle, la fin d'automne donnait aux campagnes des tons plus éteints; les arbres, déjà gris, secouaient sur le sol rouge une poussière impalpable; et le soleil continuait toujours de briller, malgré la saison^ presque chaud vers midi. Ah I le beau pays, le gai pays, où le ciel souriant n'est jamais sombre! A peine, au matin, quelques brouillards flottant au-dessus des buissons, mais bientôt chassés par un souffle de vent tiède.
Le landau roulait vite, et vers une heure de l'après-midi, M"* de Servignac dépassait la Tourd'Aigue : cinquante minutes plus tard, les trotteurs, fumants, s'arrêtaient devant le perron du
Jas. Attiré par le bruit des chevaux, Jacques accourut bien vite, effaré, presque inquiet. Qui pouvait leur rendre visite en ce désert oh Nancy et lui s'étaient enfermés? Quand il aperçut le visage de sa sœur, il ne sut pas retenir un cri où Tétonnement se mêlait à Teffroi. Car la marquise souriait toujours : et son frère la connaissait trop bien pour ne pas s'épouvanter de ce sourire-là.
— Vraiment, je ne comprends pas ta surprise, mon cher Jacques : je voyageais quand tu m'as écrit. A mon retour, j'ai trouvé tes lettres. Que devais-je faire? Répondre? Non. Mieux valait venir, et je suis venue.
Les paroles de sa sœur s'accordaient avec ses allures simples, et Jacques ne se rassurait toujours pas. Ce fut bien pis quand M™® de Servignac ajouta :
— Où est Nancy? Amène-moi Nancy tout de.
suite!
Elle était là, la pauvre, bien tremblante, bien inquiète. Avant d'avoir eu le temps de réfléchir, elle se sentit enlacée dans des bras solides. La marquise, cette marquise si redoutée, couvrait la jeune femme de baisers, et des baisers vrais... un peu bruyants, peut-être.
— Mon Dieu ! qu'elle est jol^e I (Nouveaux baisers.) C'est décidé, Jacques : je te pardonne tout à
fait. Car enfin, je t*en voulais bien encore un peu. Ne m'en veuillez pas, ma ravissante belle-sœur, si je parle ainsi. Mais Jacques est plus que mon frère. Je suis de beaucoup son atnée, et j'ai pris l'habitude de le considérer à peu près comme un fils... que j'aurais eu toute petite, toute petite 1
Décidément, M"** de Servignac semblait si sincère que Jacques ne douta plus. Il s'approcha d'elle, et lui prit la main.
— Merci, ma bonne Diane, dît-il, assez ému :
je n'attendais pas moins de vous.
La marquise se retourna vers Nancy ; et, gentiment :
— Voulez-vous me le prêter une minute? Un mot... rien qu'un, et je vous le renvoie !
Nancy répondit par un signe de tête ; elle craignait de fondre en larmes si elle prononçait une parole. Ces tendresses exagérées, ces gaietés factices, ces phrases doucereuses sonnaient faux à son oreille. Elle avait le pressentiment d'un désastre, comme si avec cette femme le malheur était entré dans sa retraite d'amour. Il fallait pourtant que Belle-Madame restât courageuse et forte; il fallait qu'elle eût assez d'énergie pour renfermer en elle ses douloureux soupçons. Au Jas, elle vivait entourée d'indifférents, sinon d'ennemis; elle ne
BELLE-MADAME. 27i
pouvait compter sur aucun de ces domestiques nouveaux pour elle. Il est vrai que Mélitte était là, surveillant, guettant, épiant les moindres paroles et les moindres gestes.
L'entretien du frère et de la sœur fut d'ailleurs fort court. Au bout de quelques minutes, Diane reparut, toujours au bras de Jacques.
— Nous achèverons la causerie au salon, si vous voulez, poursuivit-elle, avec cet air de commandement qui lui était familier.
Et quand la porte fut close derrière eux *
— Voici pourquoi je suis au Jas, mes chers amis, reprit-elle dans un demi-sourire. Je craignais que l'histoire de ce duel ne nuisit à Jacques au ministère : sait^on jamais, avec ceux que vous appelez les grands chefs? Je me suis informée : il n'en est rien, heureusement. La discipline n'a été atteinte d'aucune manière. C'est si bien compris qu'à l'expiration de son congé, Jacques entrera dans les bureaux. Alors j'ai imaginé une combinaison que je crois fort ingénieuse.
Nancy frissonna. Une combinaison de cette terrible belle-sœur I
— Vous ne comptez pas l'un et l'autre user toute votre existence dans cette ferme, n'est-ce pas? Jacques est obligé de reprendre son service. Quant à
VOUS, ma chère petite, à moins de gâcher votre avenir, il est impossible que vous viviez publiquement avec mon frère. Je vous emqiène donc à Paris tous les deux. Jacques habite un appartement dans mon hôtel. Rien de plus simple. Vous, Nancy, vous vous installez dans un petit appartement que je me charge de choisir à proximité de ma maison. Ainsi vous n'êtes pas séparés. Vous vous voyez l'un et l'autre autant qu'il vous plaira : mais en cachette. Il faut avant tout sauvegarder les apparences. Certes, il est fâcheux que la future comtesse d'Orsel ait quitté son premier mari à la suite d'un scandale. Puisque le mal est fait, tâchons de l'atténuer. Quand viendra le procès, les avocats plaideront; donc, papotages dans les salons, et chroniques dans les journaux. La curiosité publique s'attachera dès lors à vous deux. L'important me paraît de mettre en défaut cette curiosité-là. Jacques vivra sa vie publique, sa vie mondaine dans Tétat-major du ministre, dans mon hôtel à moi. Et si quelqu'un demande : « Tiens ! qu'est donc dévenue M"' Relier ? » je suis là pour répondre : « Au couvent. Elle attend le délai exigé par la loi. » Eh bien l mes chers enfants, que pensez-vous de ce que j'appelais tout à l'heure ma combinaison ingénieuse ?
— Je pense, moi, que vous êtes une bonne et adorable sœur, Diane, s'écria Jacques. N'est-ce pas Nancy ? Aveuglés par notre amour, comme nous le sommes^ elle et moi, nous ne songions qu'au présent : k ces jours si doux et si tendres qui nous sont accordés. Ahl l'avenir ne nous préoccupait guère! Parfois, pourtant, je me demandais avec inquiétude comment Nancy et moi sortirions de la position fausse oh nous nous sommes enlizés. Votre plan arrange tout, ma chère Diane.
Et de nouveau le jeune homme embrassa tendrement sa sœur.
Nancy s'efforçait de dompter son émotion. Pas une des paroles de M™° de Servignac ne pouvait lui inspirer de crainte. Et cependant elle craignait. Quoi? Elle ne savait pas. Elle sentait un malheur, de même qu'on devine l'orage avant qu'il n'éclate. Par discrétion, elle laissa Jacques conduire la inarquise à son appartement. Mais rentrée dans sa chambre^ la jeune femme tomba sur un fauteuil au coin du feu. Elle tentait de se rappeler mot à mot le petit discours de Diane : vainement elle y cherchait une phrase, un mot, même une allusion, dont sa tendresse pût s'inquiéter.
« — Je suis folle, pensa-t-elle. A quoi bon me tourmenter ainsi? Jacques m'aime, je l'aime... Rien ne
nous séparera... Alors, pourquoi cette anxiété qui m'oppresse? »
Elle cacha son visage entre ses mains, pour comprimer les larmes qui la brûlaient. Soudain la porte s'ouvrit brusquement, et Mélitte parut. Mais une Mélitte que Nancy ne connaissait pas : c'est-à-dire une femme enfiévrée, folle de joie, secouée de tremblements nerveux. Mélitte déposa aux pieds de sa maîtresse un paquet de journaux et plusieurs exemplaires de la Chanson de V Amour.
— Tenez, Belle-Madame, notre livre a paru et tous les journaux en parlent I
Agenouillée devant Nancy, Mélitte lisait tout haut les premières lignes de tel article, pour passer bien vite aux premières lignes de tel autre. Et elle ajoutait, en battant des mains :
— Comme c'est beau tout ça !
L'exaltation de Mélitte, cette joie si franche, tirèrent Nancy de sa torpeur. Au lieu de confier à la quarteronne les craintes qui l'angoissaient, la maitresse s'efforça de ne pas gâter le bonheur de la servante. Pendant que la gracieuse fille mettait en ordre les journaux et ramassait les livres pour les déposer soigneusement sur une table, Nancy la suivait de ses yeux rêveurs.
« — Elle est heureuse, songea-t-elle : pourquoi
ne serais-je pas heureuse, moi aussi? Oui, pourquoi ? »
De nouveau la porte s'ouvrit : c'était M. d'Orsel. Ah ! il ne partageait guère les appréhensions dictées à Belle-Madame par son instinct de femme 1 Il se déclarait enchanté; lui.; il ne trouvait pas de mots pour exprimer son contentement. Il s'assit, joyeux et tendre, à côté de sa compagne :
— Comprenez donc^ chère, combien cet acquiescement de Diane est précieux pour nous I Je craignais tant qu'elle ne fît opposition à notre mariage! Au contraire, au lieu de brusquer nos désirs, c'est elle qui vient à nous, c'est elle qui invente un moyen décent de cacher à tous les yeux cette liaison qui est notre bonheur...
Puis, éclatant de rire :
— Voyez-vous d'id la tète de ces jolies pécores de Marseille? Elles ont tenté de vous déshonorer... Ah ! les gueuses ! Elles n'aboutissent qu'à un échec humiliant. <t Gomment! M. d'Orsel ne vit pas avec M"* RoUer? Comment! M"*® Roller est au couvent? » Et peu à peu votre conduite s'explique et devient naturelle. Le dénouement explique le drame. Vous avez quitté un mari que vous n'aimiez pas pour épouser un mari que vous aimiez. Sans compter... Sans compter que dans ce grand Paris nous reste-
rons inaperçus et nous nous verrons toute la journée... et toute la nuit.
Et comme elle détournait la tête en rougissant :
— Je t'adore, djt-il tout bas...
11 la couvrait de baisers, de ces baisers aigus qui lui faisaient perdre la tête, à lui, l'amant sensuel; ces baisers qui la grisaient, elle, la maîtresse si tendrement amoureuse. Elle fermait les yeux, frissonnante de bonheur. Tout son corps vibrait sous les caresses de Jacques, et glissant entre les bras du jeune homme, elle murmura, elle aussi :
— Je t'adore !
Illusionnée par son amour, Belle-Madame redevint gaie. La créature humaine est si mobile dans les impressions qu'elle subit! Tels ces brouillards légers qui flottent au ras des prairies quand l'aube blanchit à l'horizon. Au premier rayon de soleil, le brouillard se dissipe; à la première caresse, la tristesse s'envole.
La visite de M°^® de Servignac dura huit jours. Pendant toute une semaine, elle joua son rôle sans se démentir un instant, et se montra la même, aimable, enjouée, complimenteuse. La joie de. Jacques s'épanouissait en pleine confiance. Lui qui connaissait à fond le caractère de Diane, il ne coin-
prenait rien au changement subit qui s'était opéré chez elle. Cette femme flère et hautaine avait toujours répété à son frère qu'elle redoutait surtout pour lui un sot mariage. Et cette femme, à la fois très aristocrate et très pratique, appelait « mariage sot » non pas la mésalliance, mais la pauvreté. Aussi, à certaines heures, le raisonnement du comte hésitait et tournait dans le vide. Que M™® de Servignac eût applaudi au mariage de son frère avec M™« Roller, veuve riche d'un époux riche : rien de mieux ; mais avec une M"® Roller divorcée sans le sou... autre chose I A force de chercher une explication introuvable Jacques se fût aisémetit résigné. Mais Nancy ne lui permettait pas la résignation. Avec Tinsistance douce et tenace des femmes amoureuses, elle revenait constamment sur le même sujet.
— Je vous en supplie, mon ami, n'allons pas à Paris : restons ici tout Thiver.
— Hélas! impossible, chère! C'est encore bieii heureux que ce duel ne m'ait pas nui auprès de mes chefs. Le ministre veut bien.m'attacher à son état-major : c'est un poste où je gagnerai sûrement le quatrième galon.
Que pouvait répondre Nancy ?
— Est-ce tout? continua-t-il. Non pas. Nous
278 BELL E-M ADAME.
sommes au mois de décembre. Voici l'hiver qui commence. Et avec l'hiver, les frimas et la neige. Alors je m'ennuierai, comme vous vous ennuierez vous-même. Dans la journée, deux ou trois heures de soleil, peut-être, avec une brise tiédie qui nous rappellera nos beaux jours passés. Mais bientôt le ciel se couvre et devient tout gris ; il faut rentrer. Et ce sont les longues, longues, longues soirées qui commencent : ces soirées interminables où Ton bâille à neuf heures du soir parce qu'on n'a plus rien à se dire. Croyez-en mon expérience, ma Nancy. Acceptons l'offre de ma sœur, hâtons-nous de la suivre à Paris. Là-bas, rien de plus facile que de nous créer une existence adorable. Vous vous dissimulez dans un petit appartement, en plein soleil, à moitié chemin du ministère et de l'hôtel Servignac. A chaque heure je suis chez vous ; tout mon temps libre, je vous le donne. Le soir, nous nous glissons inaperçus dans une baignoire de petit théâtre, et nous revenons souper en riant comme des amoureux qui se cachent... Ah ! la bonne vie I Et vous aimeriez mieux végéter dans ce pays, où nous serions perdus en pleine campagne, sans distractions et sans plaisirs? Pure fqj^iel
Il y avait certes de la tendresse dans ces paroles : mais Nancy sentait surtout leur égoïsme incon-
scient. Comment pouvait-il craindre de s'ennu avec elle, elle qui était sûre de ne jamais s'ennu avec lui? Que parlait-il de soirées interminab Ce n'est pas autrefois qu'il les eât redoutées! trefois?...Mais était-il donc bien loin ce temps ce temps où il ne se lassait pas d'être avec « de causer avec elle? 11 ne datait que de quelq mois, et Jacques parlait déjà d'ennui? C'est d ça, l'amour des hommes! Après les premi< ivresses de la possession, viennent l'ennui, pui lassitude, puis la satiété! Et Nancy s'interrog avec terreur. Avait-elle donc commis quelque f> pour que Jacques lui apparût ainsi tout à c presque changé? Quelle misère que la vie! qu misère, les serments d'amour éternel?
Nancy était conseillée par son instinct mieux core que par sa raison. Elle devinait une enne en cette M°" de Servignac : une ennemie qu haïssait, qui la poursuivrait toujours. Alors Bt Madame fondit en larmes, en balbutiant :
— Abl fini, mon bonheur! Fini, Uni, Uni!
Une salle comble : ils sont là, tous ceux qui de près ou de loin se rattachent aux choses du Palais. Conseillers à la cour d'Aix, juges au tribunal, avocats, avoués... Et derrière ce public spécial les curieux, les curieuses, mondains, mondaines, cocottes, — oh ! les cocottes de province! — officiers en tenue... Et tous excités par le secret désir d'un scandale affriolant. M. Soulac préside avec une gravité majestueuse. M"'® de Servignac a tenu sa parole avant même que le service promis ne lui fût rendu. Le brave homme a sa nomination en poche. Alors, comment se fait-il?... Ohî M. Soulac est en règle. Il a écrit une longue lettre à M. le Garde des sceaux : une longue lettre très obséquieuse et très plate. Il est flatté, sans doute, ex-ces-si-ve-ment flatté que Son Excellence ait bien voulu lui accor-
der une si haute faveur. Mais le devoir avan C'est pour remplir le siea que M. Soulac mener à bonne fin ce procès de divorce.
Naturellement, la baronne de Chevry br; premier rang. Et malgré la saison avancée gèle même à Marseille), la blonde Juliett< composé un costume très provocant; m costume pour un après-midi de concours hij ou une séance de cour d'assises-
Copendant le temps marche. Le présiden l'acte d'accusation de sa voix pâteuse et mon Pendant vingt minutes la noble assistance subir des mme... mme... mme... absolument telligibles. On commence à s'ennuyer ferme.
M""" de Cbevry applaudit, parce qu'elle est de M'"" Soulac. Mats le public reste froid.
l'avocat de M. Roller a la parole. C'est M" Ra bâtonnier de l'ordre, aimé, estimé de tout le a. II n'a garde d'entrer dans des détails inuti vie privée. Son plaidoyer est bref, correct, L'opinion de tous n'est-elle pas fixée? Ne a pas quelle est la coupable? Y insister, serait Au surplus, M. Roller, que tout le monde cl des yeux et que personne ne trouve, M. Ri donné des instructions formelles. 11 a prié I meau d'éviter tous les détails pénibles.
La cause doit se résumer à ceci : « L'épouse a quitté le domicile conjugal et refuse d'y reprendre sa place. » Cette fois encore, le public éprouve une légère déconvenue, compensée pourtant par le plaisir d'écouter un orateur éloquent. Des impressions s'échangent à voix basse.
« — Mais ce n'est pas drôle du tout 1 Est-ce qu'on ne racontera pas des anecdotes... piquantes sur les intimités du beau Jacques et de Nancy, cette affreuse coquette ?
Encore les gens qui parlent ainsi sont-ils les plus indulgents. Juliette, M""® Soulac, le petit Saint-Gel et tous les anciens courtisans de M"^® RoUer se montrent cruels plus franchement. Pour eux, Nancy n'est pas une affreuse coquette^ mais une femme dépravée. Alors, pourquoi ne pas le dire? Heureusement il reste à la foule une vague consolation. Le ministère public n'a pas encore donné ses conclusions : et c'est à M. Ponjillet, substitut du procureur de la République, qu'incombe cette tâche délicate.
On pouvait être tranquille : avec M. Pontillet, le procès prendrait tout de suite une autre allure. Ce magistrat, assez jeune, ne valait ni mieux ni moins que beaucoup d'autres. Seulement, dévoré d'ambition, il était bien résolu à profiter de la pre-
mière occasion pour se glisser en pleine lumière. D'un esprit caustique il se plaisait à lancer des lardons sur tout le monde. On Taimait peu, mais on le craignait beaucoup. Ce jour-là, il eut cet art exquis de donner juste ce qu'on attendait de lui : ni trop violent dans l'attaque, ni trop modéré dans l'indulgence. Réunissaat les potins variés qui trottinaient par la ville, il composait un ensemble clair et logique. Il prenait à ses débuts le mariage de la jeune femme, et la montrait, elle, fille pauvre épousée par un millionnaire, assoiifée tout de suite de tapage et de plaisirs. Dès la lune de miel terminée, on ne voyait plus que M™* RoUer, on ne parlait plus que de M™* RoUer. M™* RoUer faisait sen^ sation au théâtre; M™® RoUer offrait des fêtes d'un luxe et d'un éclat extraordinaires. Ah ! c'est qu'elle n'était pas une femme de foyer, cette M"*® Roller!
« — On me permettra, s'écriait le procureur, de me servir de l'expression neuve inventée par un grand auteur dramatique contemporain ! »
Alors, après des murmures approbatifs, M. Ponlillet prit un temps. Il lui plaisait d'entendre ces discrets bravos, aussi doux pour le cabotin que pour le magistrat. L'auditoire s'émoustillait enfin, heureux qu'on traitât rudement cette orpheline sans le sou. Une criminelle qui avait volé des mil-
lions à toutes les jeunes filles à marier. Ëafin chacun devinait que le substitut ne stopperait pas en si beau chemin. Après avoir piétiné sur la pauvre Belle-Madame, il ne voudrait pas infliger une déception à cette bienveillante assistance. En effet, après un repos de cinq minutes, M. Pontillet poursuivit son réquisitoire. A présent, c'était le tour de Jacques. Mais que de délicatesse après tant de sévérité I Une minute, on crut que le magistrat réciterait toute la généalogie des d*Orsel : et le quatrisaïeul tué à Pontenoy, et le trisaïeul tué à Quiberon, et Taïeul tué à Leipzig!... « — Je salue ces nobles familles qui versaient si noblement le sang pour le pays... » (Ici la tirade patriotique.) Ensuite M. Pontillet esquissait le portrait de la mère de Jacques. Une blonde vaporeuse qui aimait si tendrement son fils I A croire le substitut, les autres mères n'aimaient pas tendrement leurs fils. Seule, feu M™* la comtesse d'Orsel... (Ici la tirade attendrissante.) Le rejeton de tant d'illustres aïeux sortait de Saint-Cyr; il passait plusieurs années à Marseille... Et que faisait-il à Marseille? Gherc hait-il le plaisir? Courait-il les bals? Pas du touti Absorbé par le travail, il se préparait noblement à l'École de guerre. Car, d'après M. Pontillet, tout était noble chez Jacques : famille noble, visage noble, tra-
vail noble, existence noble. Hélas! cet homme si noble rencontrait tout à coup une de ces coquettes. . . qui... que... (Ici la tirade indignée.) Le magistrat termina par cette phrase :
« — Enfin, Messieurs, cette malheureuse est condamnée môme par les siens. Car la seule parente qui lui reste est ici, parmi vous, protestant au nom de sa vertu inattaquable contre la déchéance de rindigne créature!* »
Tous les regards se portèrent instinctivement vers M"*® d'Anglemont qui restait à sa place impassible et souriante. Nullement gênée par la curiosité générale,, elle dégustait une prise de tabac. C'est que, pour elle aussi,, cette journée-là était une journée de triomphe. Le déshonneur public de Nancy vengeait les mécomptes et les colères de man Jeannette. Quelques-uns songeaient sans doute que la tante de Nancy commettait une lâcheté. Mais ils n*osèrentpas formuler tout haut leur critique, tant Topinion se prononçait énergiquement contre Belle- Madame. Au surplus, le rideau se levait déjà sur le dernier acte de ce drame. Après une courte délibération, le tribunal condamnait « — Nancy Carlier, femme Roller, à cinq cents francs d'amende, comme coupable d'adultère public; Jacques d'Orsel, son complice, capitaine de cavalerie, à cent francs d'à-
mende. » Le tribunal accordait à tous les deux le bénéfice de la loi Bérenger. En revanche, le divorce était prononcé entre les époux, en faveur de M. Rol- 1er, demandeur.
Peu s'en fallut qu'on n'applaudît. Le jugement du tribunal donnait grasse pâture aux rancunes de Tassistance. Pas une des femmes présentes ne désirait que Nancy fût condamnée à la prison : son déshonneur suffisait. Tout à coup, le général Hattier-Beauvoisin, en grande tenue, le cordon rouge au cou, se leva et dit d'une voix forte :
• — Ce jugement est abominable! Si M"*' RoUer était ici, j'irais lui présenter mes respects.
Le président Soulac essaya bien de protester. On entendit vaguement des... mme,,. mme.,. qui se perdirent dans le tapage. Mais le général jouissait d'un rude crédit. Tout le monde s'écarta, en un sentiment de déférence, quand il sortit, la tête haute, ayant à son bras M"*» de Guerny. Il y eut alors comme un revirement dans l'opinion. On se racontait à voix basse l'admirable désintéressement de Nancy. Jadis, quand M. Rollerla courtisait, elle avait refusé le régime de la communauté pleine et entière. Maintenant, elle sortait de la maison de son mari sans rien, sans un bijou, sans une toilette : elle n'emportait môme pas ce fameux collier
de perles donné par M"" d'Anglemont dans un ac d'étrange générosité.
Que l'opinion fût partagée ou non, la pau Nancy n'en était pas moins marquée au front, n: au ban, traînée toute nue dans les salons, dans boudoirs, dans les cercles, dans les journaux ! C( vaillante créature, si cbaste d'instincts, si pure pensées, appartenait dès lors à la causerie c< ranle. On pouvait parler d'elle comme on par de l'artiste à la mode, ou de la prostituée en vog Nancy, la fière Nancy, devenait « la Cartier »...
Ah! comme elle fait bien sa besogne, la lâcb humaine, quand elle est débridée et l&chéel 1 nobles amours de la jeune femme étaient souilla salies, traînées dans le ruisseau... Et voilà comm< s'évanouissent nos rêves ! C'est dans la boue ( tombent les songes ailés qui nous emporlaieni hautl La vie est un cloaque : çà et là quelqi plaques bleues,... c'est que la fange s'est effond plus bas...
Une seule personne ne se montrait pas satisfai H"* de Chevry. Elle faisait la moue quand trio phaieat toutes les ennemies de M"' RoUer. Et R Danjanne, qui reçut le soir au théâtre, avec demi-sourire, des compliments à double enten et M^** Soulac, qui trouvait que son mari avait
remarquable; et celle-ci qui eût voulu Désiré pour gendre ; et celle-là qui l'aurait volontiers gardé pour elle-même. La baronne célébra ce beau jour par un dîner intime, où, naturellement, le président et sa revôche épouse tinrent la première place. Quand M"* Soulac arriva, Juliette l'entraîna dans son boudoir. Elle commença par la couvrir de ces petits baisers pointus, comme en échangent les femmes qu'un intérêt perfide unit momentanément.
— Vous savez combien je vous aime, chère madame, et surtout combien grande est ma confiance
en vous?
— Oh! certes, chère petite.
— Alors, expliquez-moi pourquoi je vous vois toutes si souriantes ; même vous. Cependant vous détestez comme moi cette éhontée pécore.
— Vous ne comprenez pas?
— Pas du tout, je vous assure.
M"*'' Soulac eut un sourire aigrordoux.
— On voit bien que vous n'avez jamais lu la loi sur le divorce! Dites-moi, ma bonne Juliette, auriez-vous été contente si M"'^ Roller était devenue, maintenant, la comtesse d'Orsel?
Une flamme s'alluma dans les yeux de la baronne.
— Quoi 1 Jacques commettrait cette insigne folie!
— Parlons franc. Je suis sûre, — très sûre, —
qu'il l'aurait commise. Ne vous fâchez donc pas I Or, son mariage avec Nancy est impossible dès à présent. La loi est formelle. La femme contre laquelle le divorce est prononcé peut épouser qui elle voudra... excepté son complice. Jacques d'Orsel est condamné comme complice; le substitut a établi qu'il vivait « en concubinage » avec M""' Relier dans une petite ferme de Vaucluse. Donc le péril redouté n'existe plus. Si le beau capitaine veut se marier, il devra se pourvoir ailleurs. Nancy restera peut-être sa maîtresse : jamais elle ne deviendra sa femme légitime I
Et là-bas, là-bas, la pauvre Nancy ne soupçonnait rien. Elle ne voyait pas le réseau de mailles inextricables dont l'enveloppait la haine de ses ennemies. Elle arrivait à Paris, heureuse et confiante, malgré quelques heures de détresse profonde. Estce qu'elle connaissait la loi? Est-ce qu'elle redoutait la méchanceté des uns et la perfidie des autres? Elle croyait naïvement à l'avenir. A l'heure même où le tribunal la flétrissait publiquement, Belle- Madame se disait :
— « Encore dix mois, et je porterai le nom do celui que j'aime, de celui qui m'aimera toujours... »
Toujours I
Un petit appartement rue de Commailles, dans le faubourg Saint-Germain. Bien triste, cet étroit quatrième étage, où Belle-Madame et Mélitte se sont réfugiées en quittant le Vaucluse. Le comte d*Orsel n'est point riche. Même en partageant avec sa maîtresse son maigre revenu de jeune homme, il n'a pu l'installer que d'une façon bien précaire. Et c'est là que l'élégante Belle-Madame use ses longues, ses tristes journées. Elle le voit bien peu, son Jacques. Le jour, le capitaine est absorbé par son service au ministère de la guerre ; le soir, il dîne chez M"''' de Servignac. Peut-il rien refuser à cette sœur dévouée qui lui parle fréquemment de son prochain mariage ? Il est amoureux, très amoureux, pourtant. Dès qu'il redevient libre, le jeune homme accourt auprès de l'adorée. Alors recom-
meticent les chères intimités du Jas, heures tendres où ces deux êtres sincèrement épris échangent leurs ivresses partagées.
Certes, la vie n'est pas gaie pour Nancy. Mais elle aime, elle croit et elle espère. Comment douter de l'avenir ? Jamais Jacques ne lui a paru plus passionné. Il est séparé d'elle pendant toute la journée, c'est vrai : du moins il ne la quitte pas jusqu'au lendemain. Et puis, avec Mélitte, Nancy n'est jamais absolument seule. La quarteronne est plus gaie, plus bavarde que jamais. Elle a retrouvé son poète, son Pierre Natalis, qui la reçoit avec des transports lorsqu'elle lui rend visite dans son petit appartement de garçon. Étant amoureuse, Belle- Madame protège les amours de sa fidèle servante. Aussi, ne s'étonne-t-elle jamais quand, chaque après-midi, de deux à quatre, Mélitte allègue un prétexte nouveau pour sortir.
A mesure que le temps coulait, Nancy se sentait plus confiante et plus rassurée. Bien loin, maintenant, ces craintes qui la torturaient naguère ! Un peu de patience, et elle deviendra la comtesse d'Orsel, et elle avouera publiquement son amour clandestin, et elle se montrera devant tous au bras de l'homme qu'elle a choisi pour maître. De temps en temps, la marquise grimpe lestement les quatre
étages de la me de Gommailles afin de rendre visite à Tesseulée. Et ce sont toujours les mêmes paroles affectueuses ; des « Ma chère petite sœur... » ou des «Quand vous serez la femme de Jacques... » D'ailleurs, Belle-Madame ne voit personne. Elle ne sait de la vie du comte que ce que celui-ci daigne lui raconter. Et si, par hasard, il n'arrive pas à l'heure dite au rendez-vous du soir, comme il a tôt fait de trouver une excuse qui l'innocente ! Ou bien, réception chez la marquise : il n'aurait pu, sans impolitesse, se retirer plus tôt; — ou bien il a dû rejoindre quelques amis au club. Mais, comme il a toujours le sourire aux lèvres, comme ses yeux sont pleins de tendresse, Belle-Madame ne s'inquiète pas. Parfois même Jacques secoue le servage doré de M°^® de Servignac. Alors il accourt de bonne heure. Et les deux jeunes gens s'en vont en cabinet particulier, tels que des amoureux craignant la médisance : le soir, au fond d'une baignoire, ils bravent les regards curieux des mondains, toujours jaloux des bonheurs qui se cachent.
Lentement, Jacques fait l'éducation parisienne de sa maîtresse. Il lui apprend à connaître les gens en vue; il lui indique les célébrités de la veille et du lendemain. Avec sa blague verveuse, il raconte les potins scandaleux : ces potins qui courent le
boulevard, le cinq-à-septdes clubs, avant de retomber dans les indiscrétions calculées des journaux. Ce sont là les soirs de grande fête, les soirs que Nancy attend avec impatience. Elle est si heureuse pendant ces longues heures, hélas! si rares, où Jacques redevenu libre lui appartient tout entier I heures inoubliables pendant lesquelles elle et lui ne se quittent pas une minute. Un lundi pourtant elle s'affola d'inquiétude. A minuit, M. d'Orsel n'était pas encore arrivé rue de Gommailles. Toute la nuit s'écoula lourde, pesante, sans que Belle-Madame vît apparaître celui qu'elle aimait. Au petit jour seulement Jacques se glissa dans l'appartement, pâle, les traits tirés, un peu honteux. Il raconta une longue histoire de duel dont elle ne crut pas un mot, un duel d'amis où il servait de témoin à l'un de ses amis. Nancy ne soupçonna pas une infidélité; elle se savait aimée. D'ailleurs, elle découvrit la vérité quelques jours plus tard. M. d'Orsel s'était laissé entraîner au club, où il avait perdu, beaucoup perdu. Au bout de quelques mois, Belle- Madame conçut cependant des appréhensions sérieuses. Ces fugues nocturnes se répétaient, toujours pour la même cause. Jacques n'était pas joueur naguère, du moins elle l'ignorait : personne à Marseille ne prêtait ce vice au capitaine. Mais comme
il prétendait ne perdre que des sommes insignifiantes, comme elle le voyait toujours amoureux et empressé, M"*® RoUer cessa de se tourmenter. Vers cette époque, elle s'affecta bien davantage de voir moins souvent M^^ de Servignac. Non que Diane se montrât moins affectueuse, quand elle venait : elle venait plus rarement, voilà tout.
Une habile femme, la marquise 1 Elle exécutait avec méthode son plan conçu avec adresse. Amuser son frère, donner des dîners et des fêtes où il brillait : surtout exhiber devant lui tout un bataillon de jeunes et jolies filles enchantées de devenir comtesse d'Orsel. Jacques ne se doutait de rien. Son insouciance naturelle, ne prévoyait pas l'avenir. A peine calculait-il que son mariage avec Nancy l'appauvrirait beaucoup.
Parmi les personnes qui fréquentaient le plus chez M"' de Servignac, on remarquait une jeune juive de dix-huit ans, adorablement jolie. Elle appartenait d'origine à cette race portugaise qui est l'aristocratie du monde israélite : cette race fine, au teint un peu cuivré, aux grands yeux noirs intelligents. Noëmi Sinon avait pour père un homme dont le talent touchait presque au génie. Associé d'Emile et d'Isaac Pereire, ancien saint-simonien, ami de Félicien David, de David d'Angers, d'Alexan-
dre Dnnui fiji. de MIS :>Tii nu i.-^.-ni m v.iu illustre dîQS lei iTi « ua- .rt .r'ïr-~ ï. ?■!,!—( Sinon s'étail marjî 'A-i r-- a illè t" m i^-'îi-ir d'Âmsttnjun. U T'.isrmeai ic !.-et ii-ilt r.i-.- .t opposées, le itUi^ m .».-j „.r-,i^-j, -fuir,; par le s.i!éQ ive<! > -in:: T.o,- i;. a I..,l.,:„i..i:,. prodniiil m» tr-nar, -.ru... „, „ „-„,..,„ „, dant dem L'î^n ji ji:L. ,.,, . ,. ^^ i,,__ ,^ __ était broe i=, u j^,r ^,. ^ ^,.^, ,,
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Quand viendrait l'inévitable satiété, produire à temps l'adorable Noëmi.
En attendant, qu'elle fût complice ou non, la jeune fille jouait son rôle avec conviction. Jacqueslui plaisait. Elle le trouvait joli garçon, fin, élégant, — surtout dans son uniforme. La pauvreté relative du capitaine lui importait peu : les millions de la dot rétablissaient l'équilibre. Un cerveau de jeune fille est bien plus compliqué qu'un cerveau de femme. L'engouement de Noëmi pour M. d'Orsel était inspiré par dix sentiments contraires : l'envie d'être comtesse, le désir d'épouser un homme à la mode, enfin la fierté de vaincre la beauté mystérieuse dont on parlait tout bas : cette créature irrésistible dont l'enlèvement frisait le scandale.
Naturellement Nancy ne soupçonnait rien. Elle continuait à vivre paisible, calme, heureuse. Jacques n'était-il pas le même? Joyeux quand il gagnait au cercle, préoccupé lorsque la veine s'acharnait contre lui. Une femme ne se trompe guère sur les sentiments qu'elle inspire, et Nancy ne remarquait aucun changement chez son amoureux.
De vrai, Jacques demeurait fort épris. La tendresse de Nancy, cette passion si douce qui palpitait en elle, développaient chez Belle-Madame de délicieuses qualités. Restée aussi naïve que l'enfant
élevée à la Gadenelle, elle traversait rexistence ainsi que dans un rêve. On eût dit que les trahisons l'avaient meurtrie sans lui rien apprendre. Même après son procès, ce procès où tous s'étaient ameutés contre elle, sauf le général et M""** de Guerny,- Nancy gardait sa foi dans la bonté, dans la générosité des autres. Sa confiance sublime, à force de crédulité, écartait d'elle toute appréhension douloureuse. Et quelles illusions 1 Le monde la rejetait? Cette proscription n'aurait qu'un temps. Il condamnait M"® Roller? Toutes les portes s'ouvriraient devant la comtesse d'Orsel. Celle-ci rachèterait par sa haute vertu les péchés de celle-là.
Une nuit Jacques rentra plus sombre encore que d'habitude, lors que la déveine ne le lâchait pas. Ses yeux luisants, ses sourcils froncés, trahissaient sa dévorante inquiétude. Le voyant muet, farouche, Belle-Madame s'agenouilla devant lui.
— Qu'avez-vous, mon ami? Pourquoi ne me dites-vous rien? Qui sera, sinon moi, la confidente et la consolatrice?
Il aurait voulu se taire, cacher son pénible secret. La tendre insistance de Nancy le força de tout avouer. Eh bien! oui, il avait joué une fois de plus. A quoi bon toujours mentir? Il avait joué et perdu une grosse somme, même très grosse pour lui :
trente mille francs. Conclusion très simple : payer dans les vingt-quatre heures, ou bien être affiché. Les yeux de Nancy s'emplissaient de larmes. Elle ne pouvait rien, mais rien. Ces quatre mots « orpheline sans le sou » qui la poursuivaient comme un écho railleur depuis son mariage avec M. Roller devenaient maintenant une ironique réalité. Non, elle ne pouvait rien! Pas même aider celui qui serait bientôt son mari. Pour la première fols elle comprit qu'un homme joueur cesse d'être un homme amoureux. Le vice tue la passion. Elle n'osait donner à Jacques aucun conseil; quand il
la quitta le matin, de bonne heure, ce fut avec
angoisse qu'elle lui dit au revoir.
Le comte ne savait plus à quelle porte frapper. Il était criblé de dettes, et Nancy ne s'en doutait pas. Non seulement il devait quinze cents louis à la caisse du cercle, mais dix créanciers hargneux hurlaient à ses chausses. Enfin, vers midi, Jacques se décida à demander secours à M""® de Servignac. Pour la première fois, M. d'Orsel implorait la protection de sa sœur. 11 fallait bien qu'il fût en grand péril pour se résoudre à pareille extrémité. La marquise l'intimidait beaucoup. Ce matin-là, heureusement, elle était de charmante humeur. Elle jeta un cri de joie en voyant son frère.
— Tu déjeunes avec moi, j'espère?
— Je ne vous dérange pas?
— Tu sais bien que ma plus grande joie c'e:
t'avoir toujours à mes côtés.
Et riante, enjouée, Diane prit le bras de Jac pour passer dans> la salle à manger. Pendai repas, tout en affectant une galté de comma la marquise ne cessait pas d'étudier le visag son convive. « — Il a quelque chose, » pensait- Qaand le déjeuner fut achevé et les domesti rentrés îi l'office, elle confessa bien vite le pable. Entraîné par l'apparente bienveillanci Diane, Jacques avoua tout. Non seulement la i de jeu, mais toutes les autres : deux mille fr à. son tailleur, six mille à son marchand de vaux... sans compter le reste. Depuis sa lis avec Nancy, M. d'Orsel jetait l'argent par le; nôtres. II avait ainsi mangé un cinquième de capital : il lui restait environ dis-huit mille fr de rentes. La misère dans un bref délai : la m; non seulement pour lui, mais encore pou femme ricbe et heureuse qu'il avait dëshon d'abord, ruinée ensuite, en l'arracbant à mari.
M"' de Servignac écoutait avec un silence ex| sif. Pas un mot, pas un geste, ne trahirent sa
intime. Elle paraissait fort peinée au contraire, de ces confidences inattendues.
— Mon cher enfant, dit-elle enfin, tu connais ma situation de fortune. Mon patrimoine est égal au tien. L'un et l'autre, nous avons hérité un demi-million que laissaient nos parents. M. de Servighac était fort riche ; mais notre contrat de mariage ne me garantissait que l'usufruit si mon mari disparaissait avant moi. Après mon décès tu recevras la part qui m'appartient : le reste reviendra naturellement aux héritiers du marquis. Étant usufruitière je ne dispose pas du capital de ma fortune. D'ailleurs, je me suis promis de te léguer intégralement ma petite fortune familiale. Mais si, moi, je ne puis t'aider, nous avons des amis. Pourquoi ne pas t'adresser à M. Sinon ?
Jacques eut un geste de dépit : M""® de Servignac ajouta vivement ;
— Pourquoi cette répugnance ? Ne le tiens-tu pas pour un parfait galant homme ?
— Certes, mais...
— Mais quoi ?... M. Sinon n'est plus dans les affaires. Il appartient au monde où tu fréquentes. Tu le rencontres presque quotidiennement à ton cercle. Crois-moi, mon conseil est bon. Si cela te gêne de lui adresser une pareille re-
quête, je me charge volontiers de la négociation.
Gomment refuser? Nécessité fait loi. Jacques dut accepter Toffre de la marquise. A Tidée qu'on Taffranchirait de ses soucis cruels, sa répugnance diminuait un peu. Au surplus, Diane fit diligence. En quittant son ministère, vers cinq heures, le capitaine reçut un billet fort aimable de M. Sinon qui le priait à déjeuner pour le lendemain.
— Voilà qui est de bon augure, pensa-t-il. Du diable I si je m'en serais tiré sans ma sœur et ce brave homme !
Très allègrement, il se dirigea vers la rue de Commailles, où Nancy l'attendait avec angoisse.
— Ohl cher, vos ennuis sont donc terminés?
s'écria-t-elle , en voyant le front joyeux de son amant.
Pour toute réponse il la prit entre ses bras et baisa tendrement les grands yeux noirs qui le regardaient. Belle-Madame ne demanda pas d'explications. Elle crut que M"*** de Servignac était venue à l'aide de son frère. Peut-être eût-elle été plus inquiète en apprenant que le sauveur de Jacques s'appelait M. Pierre Sinon et qu'il possédait une ravissante fille de dix-huit ans. Mais le capitaine se montrait si gai, si amoureux, si ga-
a02 BELLE-MADAME.
lant, que cette fois encore aucun soupçon n'effleura Tesprit de la jeune femme.
Par cette froide et belle soirée d'hiver, ils s'en allèrent comme deux amoureux dîner dans un cabaret à la mode. Ensuite, au lieu de s'enfermer dans une baignoire de petit théâtre, ils s'empressèrent de rentrer rue de Commailles. M. d'Orsel avait commandé des corbeilles de fleurs : Belle- Madame eut un cri de joie en voyant son nid d'amour si joyeux et si parfumé. Nancy se sentait tellement, tellement heureuse qu'elle ne remarqua pas la tristesse de sa fidèle quarteronne. Mélitte avait les traits tirés ; elle toussait fréquemment, et, par instants, elle étouffait en vain ses soupirs.
Enfin Jacques et Nancy se trouvaient seuls. La jeune femme, en sortant de son cabinet de toilette, apparut à son amant dans un délicieux peignoir de soie jaune qui modelait exactement ses formes divines. Jamais elle n'avait été plus séduisante, jamais sa beauté capiteuse ne brilla plus éclatante. Nancy était de celles dont un homme amoureux ne se lasse pas ; une de ces rares maitresses, aux séductions sans cesse renouvelées, dont l'amant ne se rassasie pas.
... Ils restaient assis, l'un près de l'autre, les
yeux dans les yeux, presque enlacés, n'échangeant pas un mot. Leur amour brûlait ardent et vif ainsi qu'à la première heure. Lui comme elle, elle comme lui, se comprenaient sans se parler. Leur souvenir évoquait les belles journées, les belles nuits de leurs premières tendresses, là-bas, dans les bois jaunissants de Vaucluse...
Pauvre Nancy I son bonheur touchait au déclin. Sans le savoir, elle vivait la fin de son roman. Sa passion jetait un suprême éclat avant de s'éteindre pour jamais.
Pas un Parisien qui ne connaisse le magnifique liôtel de M. Pierre Sinon. Presque à rentrée de l'avenue des Champs-Elysées, il attire inévitablement les regards des oisifs, retour du Bois. Pour la première fois, Jacques se présentait chez ce millionnaire célèbre. Non qu'à plusieurs reprises il n'eût remarqué l'éblouissante beauté de Noômi; mais, n'ayant pas le cœur libre, il considérait la jeune fille comme un objet d'art qu'il pouvait tout juste admirer de loin. M. Sinon reçut le capitaine dans un grand cabinet de travail qui ressemblait à l'atelier d'un peintre en vogue. Peu d'objets d'art, mais tous de haute valeur. Dans le fond, une Diane de Falguière se détachait dans sa marmoréenne nudité sur un rideau de velours grenat, A côté, la jolie Baigneuse d'AUouard qui eut tant de succès
au Salon, il y a trois ans. Puis, çà et là, un paysage de Pierre Lagarde, d'une exquise poésie ; à côté une tête de femme de Garolus Duran, une élude, mais magistrale. A l'autre extrémité de la pièce, en face de la statue, un admirable Détaille d'une réalité puissante.
L'ancien saint-simonien reçut M. d'Orsel avec la plus gracieuse amabilité. Et quand ils furent assis, près de la haute cheminée, M. Sinon dit tout de suite, afin que le jeune homme fût à Taise :
— Madame votre sœur m'a mis au courant, cher monsieur. Rassurez-vous. Je me charge d'arranger toutes ces petites affaires. N'ayez cure ; elles sont en bonnes mains. Voici, toute préparée par le notaire même de M""® de Servignac, une procuration qui n'attend que votre signature. Donnez-la vite : je liquiderai ces dettes qui vous préoccupent.
Tout cela dit d'un air bonhomme, d'un ton paternel, qui séduisirent le comte. Le visage de M. Sinon commandait la foi. Cet homme avait été admirablement beau, beau comme le Père Enfantin. Jadis, aux premiers temps de l'héroïque apostolat, on se plaisait à comparer ces deux êtres qui portaient sur leur visage la noblesse de leur cœur et l'élévation de leurs instincts. L'historien de ce
siècle étrange ne louera jamais trop ces saint-simoniens tant raillés jadis. Leurs contemporains les méconnurent. 11 en est ainsi de tous ceux qui apportent avec eux une Pensée nouvelle. Car les saint-simoniens furent des précurseurs : si quelques-uns succombèrent, d'autres ont assez vécu pour faire la semaille de leurs Idées, et voir lever leurs moissons.
Jacques, malgré sa défiance, fut conquis tout de suite. M. Sinon ajouta avec un sourire :
— Voilà nos affaires rapidement terminées. N'oubliez pas que ma fille nous attend.
Pour se rendre à la salle à manger, M. d'Orsel dut traverser une longue galerie où cent objets d'art étalaient leur splendeur délicate. Tous les saints-simoniens ont eu le goût des lettres,. des tableaux, surtout de la musique. Seuls, ces hommes sublimes ont réalisé le vers de Baudelaire : pour eux seuls « l'Action a été la sœur du Rêve »v Dans sa vieillesse, M. Sinon gardait les goûts fins de ses années premières.
Mais le comte fut bientôt distrait par l'apparition de Noëmi. Brune, grande, élancée, la jeune fille rappelait vaguement Belle-Madame. Toutes les deux avaient ce môme teint mat, ces mêmes yeux noirs, ces mêmes lèvres rouges qui révèlent la ri-
chesse d'un sang jeane et pur. Pendant le i elle fut d'une coquetterie charmante : une d coquetteries enlaçantes de vierge qui veut ; à tout prix. Et elle plut fort à Jacques, qui r charmé, surpris que tant d'intelligence fût i tant de séduction. Tout bas le jeune homr demandait comment il n'avait point encore n que une pareille créature. Elle parlait de tout une érudition modeste : instruite comme les fei d'aujourd'hui, avec un peu de la simplicité riante des femmes d'autrefois. Elle raconta voyages en enthousiaste. Car elle connaissait son père la gâtait tellement! Elle évoquait S et son énorme cathédrale aux fabuleux pilie:
les fêtes de la semaine sainte où les rues se plent de femmes en velours noir, en satin, en cachant leurs épais cheveux sous une mantil pointe un camélia blanc; ou bien Florence, rable Florence, toujours jeune et fraîche ce son nom; No6mi décrivait la place de la Sei, rie, avec le Palais-Vieux, et la divine Logg Benvenuto ; quelques pas encore, et s'ouvre lerie des Offices, d'une poésie si mélancolique douce sous les rayons de la lune, pendant droite et à gauche volettent les colombes blan descendantes tîdëles de ces messagères ailée
jadis annoncèrent aux Florentins la conquête de Candie sur le Turc.
M. Sinon écoutait, lui aussi, et tout en écoutant, le digne homme s'applaudissait de posséder une fille si spirituelle. Cette causerie heureusement commencée se continua dans le boudoir lorsqu'on se fut levé de table. Les heures coulaient, et M. d'Orsel ne s'en apercevait pas. Il goûtait un charme étrange auprès de cette jeune fille fine et jolie, érudite et simple. A plusieurs reprises, le père eut la complaisance de les laisser en tête à tête. Alors, assis familièrement, ils parlèrent plus bas, comme s'ils échangeaient des confidences. Noëmi parlait d'elle-même très modestement; si bien que l'homme le plus expert n'eût pu discerner où finissait la rouerie pour céder la place à l'ingénuité.
Lorsque le comte quitta l'avenue des Champs- Elysées, il emportait en lui d'inoubliables souvenirs. Quelle incomparable créature I Celui qui l'épouserait ne serait pas à plaindre. Riche, jeune, jolie, intelligente, Noëmi avait tout pour elle : jusqu'à cette grâce charmeresse qui prend l'homme par les sens. Le jeune homme voulut tout de suite remercier sa sœur. Bien qu'aucune arrière-pensée ne se mêlât à son enthousiasme, il ne cacha pas à
la marquise la forte impression produite sur lui par M"® Sinon. M"*® de Servignac n'eut garde d'interrompre les confidences de son frère. Quand il eut terminé, elle répondit avec un soupir :
— Je peux te l'avouer maintenant : c'est Noëmi que je te destinais pour femme. Gomprends-tu pourquoi tes amours avec Nancy m'ont si violemment choquée ? Mon rêve s'écroulait. Je n'admettais pas qu'un d'Orsel fît un mariage sot. Certainement tu rempliras ton devoir de galant homme, tu épouseras celle dont tu as brisé la vie ; mais...
Elle n'acheva pas. Ce « mais » signifiait tant de choses I
<( — Voilà ce que c'est, mon ami, que d'agir en imbécile. Une frasque de jeunesse, et toute l'existence est compromise. Certes, Belle-Madame est fort jolie : elle n'est pas la seule. La preuve, c'est que tu trouves Noëmi fort à ton goût, mon garçon. Si tu étais libre, ou du moins si tu te croyais libre (ce qui revient presque au môme), tu n'hésiterais pas à planter là ta femme divorcée qui n'a pas le sou, pour épouser ma juive adorable qui est millionnaire. »
La conduite de Diane s'accordait toujours avec ses principes. Or, un de ses axiomes favoris était celui-ci : « Il faut toujours spéculer sur les côtés bas
de la nature humaine. » Elle méprisait rhumanité, estimant qu'hommes et femmes ne valent pas grand'chose. Restée veuve de bonne heure, elle ne se savait, intérieurement, aucun gré de sa vertu. Elle n*avait pas eu d'amants, surtout par indifférence. La marquise connaissait trop bien son frère pour ne pas jouer de lui fort habilement. Elle se doutait que Jacques regrettait parfois son escapade. Non qu'elle le crût moins amoureux de Nancy; mais enfin la vie est la vie. Il faut être pratique, sous peine d'être toujours malheureux. Un homme positif comme Jacques pouvait commettre mille folies en un coup de passion. Les êtres sensuels sont parfois si maladroits! Plus tard, le repentir n'en est que plus vif, et le regret plus amer. L'heure étaitelle déjà venue? Qui sait? 11 s'agissait donc, pour l'instant, d'engluer le jeune homme, de faire miroiter à ses yeux des espérances qu'il croirait d'abord irréalisables : alors lui révéler tout net la vérité. 11 apprendrait sans doute avec une joie inavouée que, si l'honneur commandait d'épouser Belle-Madame, la loi le défendait brutalement.
Au surplus. M"** Roller ne se doutait de rien. Le cœur de Jacques était assez large pour nourrir deux passions. Charmante, Noômi; mais délicieuse, Nancy 1 Jacques n'éprouvait aucun remords à peu-
ser à la jeune fille lorsqu'il serrait entre ses br corps souple de la jeune femme. Nancy voyail amoureux toujours ardent et passionné. Malgi vive intelligence, elle avait une nature trop sii pour soupçonner la complexité des autres.
M"° de Servignac n'attendit pas longtemps | amener une nouvelle rencontre entre son frèi Noemi. Cinq jours plus tard, comme il arrivai matin pour déjeuner chez sa sœur, Jacques, à estr&me surprise, fut reçu par M"' Sinon.
— Vous êtes étonné? dit-elle en souriant marquise a dû sortir. Oh ! ne redoutez pas un tête-à-tete 1
— Tant pis. Mademoiselle.
— Vraiment?
Et elle coquetait gentiment, toujours souris entr'ouvrant ses lèvres rouges.
— Venez ici, reprit-elle. Nous serons plus si Car, vous savez, je suis sûre que nous deviend vite une paire d'amis. Je vous en donnerai la pn tout de suite. Apprenez qu'il est question d'un ri âge pour moi.
— Un mariage ? Jolie nouvelle l
Noëmi rougit un peu à cette exclamatioi Jacques qui décelait un dépit trop apparent, ajouta presque aussitôt :
— J'ai besoin de vous consulter. Ce jeune homme est un de vos anciens camarades de Saint-Cyr.
— Non, ne me consultez pas ! Vous dites que je connais le... le bonhomme? Eh bieni je serais injuste, très injuste et tout à fait volontairement. Puis-je sans peine accepter l'idée que vous appartiendrez à un autre? Car enfin, si vous consentez à devenir sa femme, à luiy c'est que vous Taimez.
— Oh I non.
Il lui prit la main ; elle détourna la tête.
— Vous êtes une adorable fille, poursuivit-il avec une chaleur croissante. Vous vous êtes bien aperçue de la vive impression que vous produisiez sur moi. Malheureusement, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir...
Jacques sentit la petite main de Noëmi trembler dans la sienne. Cette fois, elle eut le courage de le regarder. Après un silence de quelques secondes, elle murmura :
— Je sais tout ce que je dois savoir.
Et comme il restait interdit :
— Vous ne m'aimez pas, vous en aimez une autre : une autre, dont vous êtes séparé, pour l'instant. Oh I ne répliquez rien ! Je vous le répète, j'ai tout compris, tout deviné. C'est une ravissante créature qui a tout quitté pour vous suivre. Mon père la
connaît de vue : il m'en a parlé. Elle est belle... très belle, à ce qu'il paraît. Voulez-vous que je sois franche? j'en suis un peu jalouse, de cette inconnue : car enfin vous m'avez plu tout de suite...
— Noemi!...
— Ma sincérité vous étonne, je le vois bien. Je ne ressemble pas aux autres jeunes filles, allez. Je ne dis peut-être pas tout ce que je pense, mais du moins je pense tout ce que je dis. Avant cette... cette aventure de Marseille, votre sœur m'avait parlé de vous. Elle rêvait de nous marier. Impossible, à présent. Elle sortira de son couvent; et TOUS l'épouserez.
S'il eût gardé son calme, Jacques se fût demandé pou rquoil'on n'avait raconté il Noënii que la moitié du roman. Mais il pensait à tout autre chose! Jacques serrait toujours la petite main, et la petite main bavarde en disait bien long. D'abord tiède, elle devenait froide, comme si le sang de Noemi eût reCué vers son cœur. De nouveau, le roué se laissait proprement rouler par l'ingénue. Une ingénue, il est vrai, si rusée et si candide! Très sincère, comme elle le disait, mais aussi très subtile, Noômi jouait son petit rôle avec adresse : une adresse tellement innocente qu'un vicieux devait y goûter un piment très rare. L'arrivée de la mar-
quise interrompit le dialogue. D'un seul regard elle comprit tout : la jeune fille était très rouge et le jeune homme très pâle.
Le déjeuner manqua de gaieté. M. d'Orsel et M"® Sinon n'avaient point le désir de parler. Quant à Diane, elle semblait préoccupée et soucieuse. Jacques cherchait vainement la cause de cette tristesse; il eut bientôt l'explication désirée. La gouvernante de Noëmi se présenta de bonne heure, comme à point nommé, pour laisser seuls le frère et la sœur.
— Je ne vous retiens pas, ma petite, dit la marquise en se levant : je sais que votre père a besoin de vous.
Les adieux furent vite échangés. Alors, M^" de Servignac prit son frère par le bras et l'entraîna dans le boudoir.
— Mets-toi là, mon cher enfant. Nous avons à causer de choses, hélas 1 très sérieuses. Je souffre depuis deux heures à la pensée du mal que je te ferai. ,
Le comte eut un mouvement brusque : ce début ne promettait rien de bon. Diane reprit lentement, posément, comme si elle voulait que chacune de ses paroles se gravât dans le cerveau de Jacques :
— Tu ne peux pas épouser Nancy, dit-elle d'une voix nette.
— Je ne peux pas!...
— Tu restes stupéfait comme je Tétais moimême ce matin.
Et toujours affectant la même tristesse, elle mit M. d'Orsel au courant de la situation. La loi est absurde, soit, mais c'est la loi. La marquise se plaisait à jouer l'indignation; elle blâmait l'immoralité du législateur qui ne permet pas aux coupables de réparer leur faute. Jacques écoutait, les dents serrées, avec une émotion visible. Ni pire ni meilleur que la plupart des hommes, il cédait à son premier mouvement, lequel est parfois le bon chez les êtres égoïstes et sensuels.
Il ne se disait pas encore qu'il redevenait libre : du moins libre d'^n épouser une autre que Nancy. Non. Il ne songeait qu'à la pauvre femme à tout jamais perdue et déshonorée. Ohl la malheureuse, la malheureuse I Elle avait tout quitté pour lui, et lui ne pourrait rien pour elle I Pas même ennoblir son sacrifice I
— Maintenant, mon enfant, je n'ai pas de conseil à te donner. Obéis à ton cœur et à ta conscience. Tu pleures?
Jacques était debout : des larmes coulaient sur
son visage. Il n'y a pas plus de natures absolument bonnes que de natures absolument mauvaises. Le jeune homme souffrait de la souffrance qui meurtrirait Nancy ; il souffrait à la pensée que c'était lui, lui qui apprendrait tout à Belle-Madame.
La marquise restait attentive au combat qui déchirait le cœur de son frère. Môme la violente émotion de Jacques l'étonnait un peu ; elle le croyait plus énergique et moins sentimental. Gomme s'il eût éprouvé quelque embarras à répondre, il se leva pour prendre congé. Diane hésitait à l'interroger. Que décidait-il? A quel parti s'arrêtait enfin sa volonté chancelante. Puis elle songea que mieux valait livrer le jeune homme à ses réflexions.
Il partit troublé, indécis, malheureux. Soudainement son avenir changeait. Ces six mots sonnaient dans sa tête : « Je ne peux plus épouser Nancy I »
Alors que faire?
L'bomme n^t avec des sentiments plus oa m généreux ; mais en général l'eiistence le rend personnel que la Temme. Alexandre Dumas fils un jour écrié : « — Ah ! si les mondaines pouva entendre ce qu'on dit d'elles, au fumoir, a dîner 1 » Malheureusement elles n'entendent Jacques s'en allait par les rues en proie k des j sées très contradictoires. Il avait commencé plaindre Belle-Madame : quelques heures plus t il se plaignait Iui-m6me. Et avec une sincéril naïve qu'il ne se rendait pas même compte de monstrueux égoïsme. Il oubliait déjà le sacrifie Nancy, tout ce qu'elle avait abandonné pour SI lui. La victime, c'était bien un peu M°" Ro femme divorcée, tarée, chassée du monde : c'i
surtout le comte d'Orsel, condamné au concubinage flétrissant. Que diraient ses camarades? Que penseraient ses chefs? Ceux-ci pardonnaient le scandale de Marseille, parce qu'ils croyaient au mariage prochain. Car le monde est inconsistant, ignorant et léger. Mais le jour où il serait avéré que ce mariage escompté déjà devenait impossible, la situation de Jacques s'aggraverait terriblement. En arrivant à son club, le comte chercha le salon le plus désert : même ses meilleurs amis l'importunaient, l'agaçaient. Néanmoins, en fumant un excellent cigare, ses idées prirent peu à peu une teinte moins sombre. Au souvenir de Belle-Madame se mêlait, comme une image lointaine, le isouvenir à demi effacé de Noômi. Ah! s'il avait connu la seconde avant la première 1 Elle eût fait une comtesse délicieuse, cette adorable fille si gracieuse et si distinguée! Il détaillait avec complaisance tous les charmes de Texquise créature... Même les charmes les plus secrets : un homme expert et vicieux a tôt fait de dévêtir une femme. Mari de M"* Sinon, Jacques eût mené la grande existence, l'existence rêvée. Que lui manquait-il? La fortune. Cette fortune, il pouvait la conquérir aisément en épousant la jeune fille. Rien de plus facile puisqu'elle s'offrait d'elle-même. Et voilà que Thonneur, le devoir
obligeaient le comte à végéter dans s£ douteuse.
Il chassa vite ces regrets désagréabli renfermer dans les réalités présentes, annoncer à Nancy cet irréparable malhei elle ne douterait pas de lui. 11 n'était co rien, en somme. Seule l'absurde loi b( leurs espérances. Or, par une contradict lière de son esprit hésitant, Jacques cr perdre Belle-Madame. Cinq minutes ai il souhaitait de pouvoir épouser Noêmi :
il souhaitait de conserver sa maltresse, le jeune homme ne lisait pas clairem« même; il ne démêlait pas encore la v ses désirs inavoués. Brutalement exf pensée aurait pu se résumer en une « Épouser la jeune fllle en restant l'an jeune femme... u
Par les chaudes journées de juillet, gnard entre parfois dans une chambre a close. Au dehors, les volets sont rabattus à peine un mince filet de soleil se glisse-ttement à travers une fente inaperçue. Toi la chambre paraît noire. Puis l'œil s' l'obscurité; et bientât il ne distingue plu:
fine traînée de lumière qui semble illuminer toute la pièce. Ainsi du cœur humain. La créature se croit-bien sûre d'elle-même ; ses décisions sont irrévocablement prises. Soudain, pareille à la délicate coulée de soleil, une pensée mauvaise se glisse dans la conscience. Et c'est elle seule qu'on voit, elle seule qu'on distingue^ elle seule qui éclaire la confusion des pensées contraires.
Jacques se serait révolté si le meilleur de ses amis lui avait donné ce conseil cynique :
« — Eh quoi! mon cher, vous vous désolez?
Vraiment pas de quoi ! Votre aventure est bien simple. Vous aimez une femme, et elle vous aime assez pour quitter son mari. Car enfin vous n'avez pas exigé ce sacrifice-là I Vous comptiez bien vous conduire en honnête homme : à telles enseignes que tout le monde s'attend à ce que vous légitimiez votre faute par une union bien régulière. Or, il arrive que cette union ne peut pas se conclure. Êtesvous responsable? Non pas. Romprez- vous avec celle qu'il vous est interdit d'épouser? Nullement : elle serait malheureuse, et vous aussi. Mais si vous ne devenez pas son mari, à elle, rien ne vous empêche de devenir le mari d'une autre. Croyez-moi, mon cher : épousez M"® Sinon. D'abord, elle est
riche. Et je connais le monde ! Il pardonne tout aux gens cousus de millions. »
Jacques ne brillait point par la délicatesse. Il se fût indigné, sans doute, en recevant ce conseil trop fin de siècle. Pourtant il en venait tout doucement à concevoir cette idée pratique : prendre la femme riche sans quitter la maîtresse jolie. Non que cet homme fût méchant. Mais il était bien de son époque . Égoïste et jouisseur, il croyait toutes les femmes coulées dans le même moule. Pour lui, la conscience d'une baronne de Ghevry valait la conscience d'une M™* Roller.
Les heures s'enfuyaient. Les habitués du club arrivaient les uns après les autres, et M. d'Orsel hésitait toujours, n'ayant pas le courage de prendre une décision énergique. C'est qu'il se heurtait toujours à cet obstacle insurmontable : comment apprendre la vérité àBelle-Madame ? Vers cinq heures, la partie s'organisa. Avec] son instinct de joueur, il rencontrait là, juste à point, une distraction violente. Lui qui perdait presque toujours, il se sentait en veine ce jour-là. Les louis, les billets de banque, les plaques de nacre s'entassaient devant le comte, sans que ce gain inespéré égayât sa brumeuse tristesse. Un membre du club dit avec un gros rire, ce rire lourd des imbéciles :
— Tiens! d'Orsel gagne!... Ses amours claquent!
Le comte n'entendit pas. Le jeu le ressaisissait tout entier : il était si heureux de s'étourdir pendant quelques heures ! Un valet de pied annonça le dîner : Jacques ne songea même pas à déserter la place. Tel que ces peureux qui reculent lâchement devant une échéance fatale, il retardait le moment de la cruelle explication. Le repas terminé, quelques amis l'entraînèrent dans la loge du cercle, à rOpéra. De temps à autre, une pensée aiguë perçait son cœur, comme une flèche très fine. « — Que dira Nancy ? » Puis il chassait bien vite la hantise importune. A minuit, il n'osa pas encore rentrer rue de Gommailles. Au moins le jeu, c'était l'oubli,
et Jacques voulait oublier à tout prix, comme ces ivrognes qui tentent de noyer leurs chagrins. La chance lui resta fidèle. Au petit jour, personne n'osait plus se mesurer contre lui. Le banquier veinard inspire aux camarades une sorte de crainte superstitieuse. Chez le joueur, il y a toujours un peu de l'enfant, de l'enfant naïf qui croit aux amulettes cachées, aux g7*iots mystérieux.
Les salons se vidaient. Alors brusquement, avec une raideur automatique, Jacques prit son parti. Eh bien, oui! il révélerait tout à Belle-Madame. Un mauvais moment à passer I La malheureuse ne
pourrait que s'incliner sous Y< cependant nne profonde pitié jeune homme. N'allait-il pas déshonorer cette noble créatu:
imposer un sacrifice plus amer que le premier? Arrivé rue d( les yeux sur cette petite fei étage... cette petite fenêtre qu' La lampe fidèle brillait derrièi Nancy l'attendait comme touj( impatiente, inquiète, nerveust
Jacques ne se doutait pas ( veillait déjà là-haut, et qu'avan même, Belle-Madame enduri france. Il ne se doutait pas qu il redoutait d'infliger une atro tresse, la jeune femme s'apei inconnu qui rongeait le cœur ronne.
Ah ! la vie ! quelle ironique d res droites, loyales, honnëles, chair vive ! Pourquoi ? Pour av( avoir cru que le cœur a rais de se donner. L'une avait céd et depuis deux semaines elle gria? qui sait? L'autre avait {
et bientôt elle paierait cher son illusion divine. Mélitte d*abord ; Nancy après. Est-ce le chagrin qui a mis du feu dans la poitrine de Mélitte.^ Car elle dépérit lentement, régulièrement. Plus d'appétit, plus de sommeil. Et elle tousse, elle tousse... Celle-là désabusée, navrée, écœurée; celle-ci déjà prête pour l'holocauste. Deux femmes, deux victimes. C'est que Texistence est ainsi faite. Celles qui ont un cœur sont vouées au martyre. Malheur à ceux et à celles dont le cœur palpite dans la poitrine, au lieu de se pétrifier...
Humain, c'est-à-dire lamentablemen roman de Mélitte!
Le succès était venu à Pierre Natalis vient à Paris. Plus qu'inattendu : foudro; l'article de Benoît Ghamfrein, d'autres a gieux parurent à droite et à gauche. Le qui reste simple journaliste obéit presqi à ime pensée malicieuse. Il est si doux d célébrités acquises en inventant une cél velle 1 Quand, par hasard, le débutant n' nué de valeur, c'est comme une traînée Les bureaux de rédaction sont en liesse.
— Très bien, tu sais, mon cher, le vo!
petit? C'est Coppée, Hérédia et Sully q ront!
Comme si l'avènement d'un jeune pc
pas une joie pour ses frères aînés I Dans la grande famille des lettres, les anciens laissent des places vides où viendront s'asseoir les cadets qu'ils attendent. Qu'elles fussent inspirées par de bons ou de mauvais sentiments, les études sur la Chanson de Vamour se succédèrent rapidement. En un mois, Pierre fut célèbre. Soudainement il passa de l'ombre à la pleine lumière. Quelques feuilles illustrées publièrent le portrait de cet inconnu de la veille. Puis après la louange, la légende, commentant et grossissant les débuts du poète marseillais. Rien ne lui manqua ; pas même la calomnie.
Les cerveaux les mieux organisés supportent mal ces premières fumées enivrantes. Après quelques mois de griserie intellectuelle, Nataiis ne se ressemblait plus. L'amant gentil et modeste que Mélitte avait connu naguère se changeait en Parisien sceptique et vaniteux. Deux ou trois grands journaux lui ouvrirent leurs coloniies ; une Revue importante lui offrit une grosse somme pour un roman vendu avant d'être écrit. Pierre rêvait déjà la fortune : quelques succès mondains achevèrent de flétrir ce cœur autrefois charmant.
C'était l'époque où Nancy vivait les premières semaines de ses heureuses amours. Au fond du Vaucluse, Mélitte ne gênait guère le jeune homme.
Il se souvenait bien de la jolie enfant qui lui a oTivert les portes dorées de la gloire ; mais il y a un abime entre le petit publiciste méridional ( poète célèbre. Celui-ci dédaignait peu à peu \'i rable fée, douce protectrice de ses débats. Mél écrivait chaque semaine : à peine maintenau sait-il ces lettres, attendues pendant les prein jours avec une impatience fiévreose.
Ud jour, le poète fut invité dans une ricbe mille bourgeoise : gens fort communs, très fla de recevoir une « illustration » contempora Car, en cette époque de publicité à outrance mots n'ont pas la même valeur. Ou accole des tbètes exagérées aux noms les plus dissemblat H. Alexandre Dumas fils ou H. Taine sont '■ surpris d'être rangés, un beau malin, sur la mi ligne qu'un obscur écrivailleur.
Le chef de cette dynastie bourgeoise s'appt M. Cavalier : un brave homme, enrichi dan commerce de la bonneterie. Il possédait une h tière — M"' Irma — très flère de s'intituler '. réat du Conservatoire... (second prix de pian Elle rougissait de la médiocrité paternelle et di fréquemment avec une vanité mal contenue : « nous autres artistes... » La pauvre fille avait fort disgraciée par la nature. Ses petits yeux ^
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assez malicieux, sa bouche grande mais bien meublée, lui donnaient vaguement l'apparence d'un gamin de Paris. Heureusement un nez pointa aiguisait cette physionomie vulgaire. Et ce nez pointu sauvait tout. On disait dans la famille : a — Irma n'est pas jolie, mais quelle figure spirituelle 1 » A première vue, M"* Cavalier s'enthousiasma pour le poète. Elle le trouvait beau, séduisant... byronien! Pierre, récemment célèbre, n'était pas encore tout à fait poseur. Il consentit à réciter quelques-uns de ses vers, que M"* Irma (ô joie inespérée!) accompagnait mélancoliquement sur le piano avec des accords plaqués.
Quelques jours plus tard, un oncle de la petite péronnelle avertit le jeune homme que M^^® Irma serait pourvue d'une forte dot. A cette invite, Pierre dressa l'oreille. La nouvelle génération qui grandit aujourd'hui dans le monde des lettres n'a pas le courage et l'énergie de ses aînées. La misère l'épouvante. Elle préfère la fortune toute faite au travail laborieux et fécond. Natalis caressait ce rêve médiocre et peu poétique, quand l'arrivée de Mélîtte le rappela désagréablement à la réalité. La quarteronne ne soupçonna rien pendant les premiers temps. Un jeune homme ne retrouve pas une jolie maîtresse sans un certain plaisir, surtout quand
cette jolie maîtresse adore humblement son idole. La première semaine ne fut donc qu'un enchantement continu. Sitôt libre, elle accourait, fraîche et joyeuse, dans le modeste appartement de son poète, rue du Pré-aux-Clercs, — à deux pas de chez elle.
Sous prétexte qu'il ne voulait pas la compromettre, Pierre exigeait que leur liaison restât fort mystérieuse. Elle ne demandait pas mieux, la chère petite. Pourquoi eût-elle désiré que ses amours fussent publiquement affichées? Cette créature primitive ignorait la vanité. Il lui suffisait de se croire aimée et d'être heureuse. Parmi les camarades de Pierre, quelques-uns entr'aperçurent le profil délicat de la quarteronne. Ce fut un prétexte à plaisanteries : ces plaisanteries de haut goût que les hommes (toujours si délicats !) échangent en pareil cas. Mais le poète le prit de très haut. Est-ce qu'on se moquait de lui? Est-ce qu'un écrivain correct, bien posé dans le monde, s'abaisserait ainsi? Une servante? Fi doncl II indiquait d'un air dégagé (ohl très discrètement!) que Mélitte était la camériste d'une grande dame. Et les railleries des camarades cessèrent. S'il est amusant de s'occuper de la vie de son voisin, il est encore plus utile de songer à ses propres affaires.
Cependant les yisites de Natalis chez M. Cavalier devenaient de plus en plus nombreuses. L*argent â tant de séductions que M^^"* Irma ne déplaisait plus à Pierre. Quelques semaines encore, et il dirait, de même que la famille du bonneti^ : <c — Nim, Irma n'est pas jolie, Biais elle a une figure si spirituelle! » Un matin, celle-ci déclara nettement à son père qu'elle n'épouserait jamais que « son » poète.
Oh ! les illusions naïves de ceux qui jugent l'artiste par son œuvre l Ils créent un idéal où le poète ressemble à ses vers; ils incarnent en cet inconnu les pensées qui leur sont douces^. Seule^ une jolie femme a pu inspirer cette strophe amoureuse... Oui certes, une jolie femme l Mais pas de celles qu'on épouse. L'évocatrice des beaux vers s'est rencontrée à point sur le chemin du poète : et le poète Ta piétinée férocement pour monter un échelon de plus!
Les amours humaines sont telles que ces guerres d'autrefois, oti des corps humains cc^nblaient les fossés profonds. Tantôt Tbomme tombe, tantôt la femme. Celle-ci veut gagner une fortune, celuilà veut conquérir un poste. Le moins sincère des deux use du sentiment au proût de Tambition.
Tant pis pour l'amoureux qui souffre, tant pis pour
BEXLE-HADAHE. 3^
l'amoareuse qui pJeurel L'on et l'autre ne s plus de leur temps. À rencontre des vers de Mus: ils sont venus trop tôt dans un monde trop jeu Et cependant ceux qui n'rait plus vingt-cinq peuvent se dire ; n Jadis nous n'étions pas ains Avions-nous tort? » Non, ils n'avaient point ti Celui qui n'a jamais souffert n'a jamais aimé ne pas aimer c'est n'avoir point vécu...
Les supériorités réelles sont quelquefois i connues; au contraire, les supériorités facti s'imposent toujours. M. Cavalier et les siens a sidéraient M'" Irma comme « une personne toi fait remarquable ». Une fois établies, ces opinio là sont indéracinables. Et c'est ainsi du haut en de la société, dans le grand et dans le petit mon chez le bourgeois et cbei l'artiste. On juge les g< non d'après la valeur exacte qu'ils possèdent, m d'après la valeur relative qu'ils s'attribuent.
Un aprésrmldî, Pierre trouva la âUe du bon:
lier mélaocoliqaement assise à son piano^ Tout monde sorti. Comme le jeune homme était attem il pouvait croire, sans fatuité, que la famille co plaisante avait ménagé d'avance un téte-â-tj Irma simula très naturellement la plus vive s priae. Une modeste rougeur colora ses jx)ues p&!
— Gomment, c'est vous, monsieur Pierre? ditelle avec un accent pudique qu'eût envié la plus rouée des ingénues.
— Je viens d apprendre, en effet, que M. et jl|me Cavalier sont absents. Voulez-vous que je me retire ?
Irma lui prit la main et le conduisit vers le canapé, dans Tangle le plus obscur du salon.
— Nous pouvons causer tout à Taise. Tant mieux! s'écria-t-elle. Promettez-moi d'abord une absolue franchise.
11 se mit à rire, bien qu'au fond il fût un peu gêné.
— Combien gagnez -vous par an ? Répondezmoi... comme à une amie.
Quoique poète, Pierre ne manquait pas d'adresse. Il comprit tout de suite le sens de cette question inattendue.
— Ah 1 Mademoiselle, un poète, qui reste simplement poète, meurt de faim... ou à peu près...
Et comme elle le regardait avec des yeux étonnés, il se hâta de détailler ce que vaut aujourd'hui une situation littéraire exploitée habilement. Pierre était intelligent. Possédant un sens pratique fort délié, il eut tôt fait d'expliquer à Irma ce qu*il espérait de l'avenir. Certes un poète ne gagne presque
BELLE-UADAME.
rien ; mais lorsqu'il est célèbre, n'a-t-il pas la source des romans, des articles de journaux, v des pièces de théâtre ? Et si la poésie coûtt l'argent, la prose en rapporte. Quelle est la à rence entre les écrivains d'aujourd'hui et ceu xvm° siècle? Les uns sont les courtisaBs du pu; tandis que les autres étaient les courtisans grands seigneurs. Celui qui ne se prodigue pas t qui a le soin d'entretenir les camaraderies ut peut compter sur une existence agréable. Pi donnait tous ces détails avec une précision enjo On eût dit un chef de bureau additionnant le de ses appointements et de ses gratifications d d'année. Irma écoutait, très attentive, amusée ce bavardage, par ces chiffres, par ces réfles de commerçant rompu aux affaires. Le rom tant; le théâtre ; tant; le journalisme : tant, réfléchissait tout bas : les gains de son poète, ji aux revenus de sa dot, leur assuraient presque petite fortune. Au fond de son coeur, elle n'en mait Natalis que davantage. Découvrant en ce ïisie (artiste I) les vertus "du négoce, la filli bonnetier le respectait bien plus qu'une h auparavant. Le sang des Cavalier pouvait s'un: sang des Natalis. Aucune mésalliance ! Les ui les autres s'entendraient à merveille. Et elle
plaudissait d'avoir été si perspicace, cette jeune Irma, second prix du Conservatoire ! Au lieu d'é^ pouser un associé d'agent de change, un notaire en exercice, ou un officier sans avenir, elle s*o£Prait un mari fort agréable. D'abord, Pierre lui plaisait Ensuite, la vie telle qu'il la lui dépeignait semblait pleine de promesses alléchantes. C'est quelque chose que de porter le nom d'un homme connu, et de ne pas être confondue dans la foule des bourgeoises ignorées 1 Enfin, les premières représentations, les soirées littéraires... Que savait-elle encore? La jeune fille se grisait à l'avance : décidément Yart était un bon métier ! Voilà que Natalis gagnerait tout autant que le pharmacien en vogue, ou le mercier de la rue Saint-Fiacre ! Et pas de mise de fonds : du papier blanc, de l'encre et des plumes. Rien de plus.
Telles furent les fiançailles de M^* Irma et de M. Pierre. La première jugea, le poète digne d'être négociant ; le second trouva la négociante digne d'épouser un poète. Quand M. Cavalier revint, il bénit pieusement ce couple bien assorti. Il décida que le mariage serait promptement conclu. A quoi bon imposer une pénible attente à ces deux êtres qui languissaient d'amour ?
Cependant, l'ancien bonnetier gardait encore quelques doutes sur les mœurs de son futur
• B£rLL£-MAD AME. 335
gieiMire. N'est-ce pas une légende acceptée dans^ k petite bourgeoisie ? Peintres et poètes> musiciens et sculpteurs mènent une conduite révoltante ! Il eut soin de ne confier son secret à personne ; et tout en souriant à Thomme de lettres de façon très amène, il conduisit prudemment son enquête mystérieuse.
Le troisième jour,, le digne bourgeois se frottait les mains avec joie. Partout dé fort bons renseignements : conuiie pour un valet de chambre I Un après-midi, M. Cavalier s'achemina vers la rue du Pré-aux-Clercs afin de surprendre le poète au gîte. Précisément, Pierre et Mélitte échangeaient leurs adieux quotidiens, quand tout à coup le père de M^^' Irma montra sa large face bienveillante. La quarteronne eut à peine le temps de se composer une allure plus discrète pendant que la vieille ménagère introduisait au salon le nouveau venu. Bien jolie, ce jour-là, la gracieuse Mélitte, avec son iBadras Jaune et rouge, coquettement tordu sur ses cheveux noirs 1 — « Pourquoi Pierre a-t-il pâli, pensait-elle, lorsque cet homme est arrivé ? Pourquoi m'a-t-il congédiéeplus brusquement que d'habitude? » Et clouée sur place par une inquiétude inconsciente, Mélitte restait immobile dans Tanti^ chambre. Avait-elle remarqué que la porte du
salon était entr'ouverte, et qu'elle entendrait aisément les voix des deux hommes ?
— Eh I mon gaillard, s'écria M. Cavalier d'un ton réjoui, votre célihat ne s'ennuie guère, il me semble ?
— Que signifie?...
— Je n'ai pas la berlue ! Ravissante, cette petite fille que vous reconduisiez au moment ou j'ehtrais !
Pierre affecta de rire comme si l'erreur lui paraissait bouffonne.
— Vous croyez donc?...
— Je ne crois rien ; j'interroge.
— Je vous en prie, continua Natalis, n'imaginez pas que mes amours descendent si bas. Cette... petite fille, comme vous l'appelez, est tout simplement une domestique qui m'apportait des certificats demandés. Je lui répondais qu'elle était trop jeune pour entrer à mon service. Au surplus, ne vais-je pas me marier ? Vous supposerez bien que je ne fais pas ma maîtresse d'une pauvre créature dont je ne veux pas pour ma bonne !
— Déjà cinq heures ! balbutia Nancy. Pourquoi ne Tai-je pas vu depuis deux jours?
Elle attendait anxieuse, frissonnante. Pas de nouvelles de Jacques, du moins, pas de nouvelles précises. Elle avait écrit à l'hôtel de Servignac : aucune réponse. Dans sa terreur grandissante, Belle-Madame voyait déjà son amant blessé, malade, perdu. Mille idées confuses se heurtaient en ce cerveau déséquilibré par Tinsomnie. C'est qu'en effet, arrivé devant la porte de sa maîtresse, M. d'Orsel n'avait pas osé. Après toute cette nuit stupidement usée autour d'un tapis vert, après s'être promis cent fois de tout révéler à sa victime, le comte avait senti son courage défaillir. Il se glissa craintivement chez lui comme s'il redoutait les ironiques commentaires de son valet de chambre. Que penserait
le serviteur en voyant le visage décomposé de son maître? A la hâte, il écrivit un mot d*excuses à la marquise. Il expliquait qu'un travail important Tobligeait à s*absenter jusqu'au surlendemain. Cette reculade lui permettait de réfléchir quelques heures de plus. Installé dans une des chambres de son club, il commanderait aux événements au lieu de leur obéir.
Et parce que le comte d'Orsel était un lâche, Nancy endurait son atroce martyre !
Impossible d'expédier Mélitte aux renseignements. Depuis trois semaines, la pauvre fille était de plus en plus souffrante. Toujours les mêmes symptômes^ mais comme elle opposait con^stamment de vagues réponses aux questions précises^ de sa maîtresse, celle-ci ne s'inquiétait plus. Mélitte toussait : un rhume négligé, sans doute. Du moins, Belle-Madame ne voulait pas que sa seule amie sortît sous le vent glacé. Le concierge de la maison, un assez brave homme, s'offirit volontiers pour quêter des nouvelles. C'est ainsi que M"** Roller sut, après sa première nuit d'attente, que le comte n'avait point paru chez M™* de Servignac. Tout d*abord, l'abandonnée crut que Jacques, ayant perdu de grosses sommes au club, n'osait pas lui avoaer ce désastre. Mais alors, comment expliquer ce dé-
BELLE-MADAUE. 339
part qui ressemblait presque à une désertion? Certes, une désertion : M. d'Orsel fuyait à Ja fois sa sœur et sa maîtresse. Se battait-il en duel et voulait-il que ceux qui l'aimaieut ignorassent tout jusqu'après révéiie[DeDt?Noa- Nancy ne craignait pas OD duel. Son cœur tendre l'eût avertie déjà. Alors, pourquoi cette absence, pourquoi? La journée s'écoula tout entière lonsoe, pesante, n'amenant rien : et l'anxiété de Nancy croissait avec la fuite des heures. Une seconde soirée encore, encore une seconde nuit. Ce n'était plus de l'effroi, maintenant, mais de l'épouvante. Elle répétait toujours la même phrase qui trahissait sa pensée tenace : « — Je ne l'ai pas vu depuis deux jours... » ■
De nouveau, elle envoya son messager chei la marquise. A l'hMel, même indifférence tranquille. Le valet de chambre du capitaine répondait :
Il H*' la marquise ne s'inquiète pas de M. le comte; elle est prévenue. » Nancy eot un cri de jalousie bien humaine. Prévenue, la sœur, quand la maîtresse ignorait tout 1 Peut-être Belle-Madame eût-elle commis une imprudence si des peurs nouvelles ne l'eussent distraite violemment en l'arrachant aux affres de son amour. Au mom^t du dîner, MéUtte demanda la permission de rentrer dans sa chambre et de se mettre au Ut.
— Ingrate que je suis! s'écria Belle-Madame.
Mon égoïsme oublie que tu souffres aussi, ma pauvre enfant.
— Ce n'est rien... ce n'est rien...
— Toujours la même réponse î Aussi tu ne te soignes pas. Depuis avant-hier, tu tousses davantage... Donne ta main.
Brûlante, cette petite main maigrie que Nancy pressait entre les siennes.
— Mais tu es malade, tout à fait malade! Et je ne pense qu'à moi, je ne m'occupe que de moi...
Belle-Madame prit la chère créature dans ses bras : et seulement elle remarqua l'altération profonde de cette douce figure, si joyeuse naguère, et maintenant si résignée.
Nancy eut un remords aigu. Elle n'avait rien observé 1 Cette maladie de Mélitte la surprenait en plein drame, à l'heure où elle se débattait contre le destin. M™* Roller ne se calma qu'après avoir installé dans son lit la quarteronne, choyée, caressée comme une enfant. Mélitte s'endormit bien vite, d'un sommeil lourd. A peine, de temps à autre, une toux sèche qui déchirait sa poitrine. Alors la pauvre poussait un soupir plaintif pour retomber ensuite dans son hébétude.
Revenue chez elle, Belle-Madame s'enveloppa
d'une couverture, et s'étendit sur sa chaise longue au coin du feu. Jacques reparaltrait-il enfin? Saurait-elle la cause de cette évasion subite, et qu'arrivait-il donc pour qu'il impos&t une pareille épreuve à sa maîtresse? Heureusement, la force humaine a des limites. Vers minuit, Belle-Madame sentit le sommeil la gagner lentement et clore ses yeux appesantis. Combien de temps dura cet évanouissement nerveux? Elle ne le sut jamais. Une porte grinçante l'arracha soudain à sa léthargie profonde : et comme elle se redressait un peu, à demi effrayée, elle vit Jacques debout au milieu de la chambre. D'un bond, elle fut auprès de lui.
— Toi, grand Dieu I Qu'y a-t-il? Pourquoi cette absence de deux jours ?
— C'est que je...
Une seconde, Jacques eut l'idée de chercher encore un faux-fuyant. Mais il comprit tout de suite le danger de cette reculade suprême. Mieux valait en finir ; mieux valait sortir, coûte que coûte, . de cette situation intolérable. 11 répliqua, d'une voix saccadée qui hachait les mots :
— Je ne suis pas venu... parce que je n'osais pas 1
— Vous n'osiez pas ?
— Si vous saviez I... Armez-vous de courage.
342 B£LLE-MADÂM£.
Nous sommes atteints par un irrémédiable ma^ beiir I Hélas ! c'est aussi le plus inattendu I
Elle blêmit. A. peine eut-elle la force de balbutier :
— Quel... quel malbeuT ?
— Notre mariage est impossiMe.
Elle recula, ne comprenant pas, ne cberchant pas à comprendre. Les> quatre mots prononcés par Jacques lui paraissaient une énigme, une énigme indéchiffrable. Pour quel motif leur mariage était-il impossible? Ge dénouement naturel de leur aventure ne dépendait-il pas uni£[uement de leur Tolonté à tous les deux ? Anéantie, elle retomba sur la chaise longue. Alors M. d*Orsel lui dit tout, et quelle était la consé^iuence forcée du jugement rendu par le tribunal dé Marseille. Il dut recommencer deux fois le même récit, car le visage de BeUe-Madame trahissait une surprise stupide. No» qu'elle doutât des paroles de Jacques. ËUe Taimait : commient ne Teù^ elle pas cru ? Enfin, la vérité la pénétra tout entière. Certes, elle ne saisit pas immédiatement la réalité du complot machiné contre son bonheur. Elle ne devina pas que Jacques ne pouvait point l'épouser uniquement parce qu'il avait été condamné avec elle et à titre, égal : eUe, la coupable ;
BELLE-IIADAME.
lai, le complice. ConuDent sonpçoaaer t'allii la marquise el de M*" d' Anglemoat ; les dén tentées anprto du président du tribonal ce piège adroitement creusé où roulait 1 naïve créature, qui avait eu foi dans la che des bommes et la loyauté des femmes. C fait s'imposait à son esprit; un fait brutal cune mairie ne consentirait à unir Nancy ' à Jacques d'Orsel. 11 n'y avait qu'une époi monde que le comte ne pût choisir, et c'éta Jacques prononça d'abord quelqDes m consolation vague. Hais Belle-Madame n'éi pins. Elle éprouvait une douleur tellement qae pendant une demi-heure elle soabail mort immédiate, une mort qui l'arrachât à lérables souffrances. Par une rude tension i lonté, elle se raidit contre le désespoir.
— Jacques... oh! Jacques... Vous le vo; tâche d'être calme. Essayons de raisonner I ment, si du moins vous et moi le pouvons e La lutte ? Elle est sans issue. On se débat les bommes, contre les événements : pas i un texte de loi. Je ne serai pas votre femme Qne deviendrons- non s ?
— Avant tout, je refuse de vous quitter !
— Vous m'aimez. Je ne doute pas de von
c'est ma consolation suprême dans ce malheur écrasant. Mais, vous le savez : mon honneur m'est aussi précieux que mon amour. Si j'ai tout quitté pour vous appartenir, c'est que j'espérais porter un jour votre nom. Cette joie ne m'est plus permise. Nous ne nous séparerons pas, car vous m'aimez et je vous aime, car je n'ai que vous au monde, car la faute d'une femme n'est ennohlie que par la durée ou le sacrifice. C'est pourquoi je vous le demande à vous, à vous qui êtes un homme et connaissez la vie mieux que moi : que deviendrons-nous?
La foi de Nancy en son amant était absolue.
Pourquoi eût-elle douté? Jetés tous les deux dans une crise violente, elle en appelait à son défenseur naturel. Jacques s'assit à ses côtés, et, l'enlaçant avec tendresse, il Tétreignit longuement.
— Cette réponse, ne la connaissez-vous pas d'avance? Je veux nos existences unies dans l'avenir comme dans le présenti
Belle-Madame eut un sourire amer.
— ^'Vous m'offrez donc de rester votre maîtresse? Ohl ne tentez pas de vous disculper I Vous n'êtes coupable en rien. Moi je n'ai qu'à choisir ; perdre l'homme que j'aime, ou me déshonorer pour toujours; m'enfouir dans un couvent effrontément, ou afficher ma honte...
Elle avait trop compté sur son énergie : des Urmes jailliront de ses yeux.
— Et voilà... YOilà comment on devient une fille perdne ! Je me croyais bien née pour être une bonnëte femme, cependant... Je ne possédais plus que cela : l'estime de moi-même... Cette estime, je vais la perdre...
— Ah ! chère, chère Nancy !
— Vous ne me comprenez pas, 6 mon seul ami !
Vous ne pouvez pas me comprendre. Ce sont des sentiments accessibles seulement à l'esprit d'une femme. Les hommes n'ont pas ainsi que nous le respect inné de leur corps. Ils ignorent ce que nous soufrons de l'avilissement physique... Et puis? Et puis je veux chasser ces idées qui m'aTfolent! Je vous avais tout donné : ma réputation et mon repos... Oui, mon repos. Vous ne vous doutez pas des remords qui me hantent lorsque je songe au supplice de l'homme loyal qui m'adoraitl... Il me restait ma conscience! Eh bien! ça aussi je te le donne! Je serai ta... ta concubine, comme dit le Code! (Et elle riait d'un rire amer, strident, cruel.) Je serai ton bien, ta chose... Du moins, je conserverai ton amour. Du moins, si je suis dégradée, mon amant sera digne de moi. Belle- Madame est morte, il n'y a plus que mademoiselle
Nancy, maîtresse du capitaine d'Orsel ! Mais aimela bien, ta Nancy. Elle n'a plusqne toi!
Elle recommença de pleurer, de pleurer sur elle, sur ses illusions perdues, sur ses espérances effondrées...
... Sa dernière nuit d'amour ! Et elle s'imaginait, pendant que Jacques la serrait passionnément entre ses bras, elle s'imaginait qu'un immense bonheur, qu'un bonheur sans fin serait la rançon de ses pudeurs suprêmes...
Au petit jour, pendant qu'il s'acheminait yers l'hôtel de Servignac, Jacques se demandait avec une inquiétude sourde comment il sortirait de cette impasse. Une ravissante maîtresse, Belle- Madame ! Eh I parbleu, nul n'appréciait plus que lui les charmes secrets de la délicieuse créature ! Il l'aimait... sans doute, il l'aimait. Gonunent un homme jeune, sensuel et bien portant n'eût-il pas été profondément épris d'une pareille femme? Mais enfin, cette liaison, impossible à rompre désormais, bornait Tavenir de Jacques d'une façon pas drôle. Oh I pas drôle du tout! Quoi qu'on fasse pour cacher sa vie, il se rencontre toujours des indiscrets ou des curieux. Sans compter le hasard, ce hasard capricieux ou maladroit qui ne commet que
des sottises. M"» de Servîgnac ne pourrait pas à l'avenir répéter la phrase convenue : « M"* Roller est dansnB couvent jusqu'à ce qu'elle éponse mon frère.» Les ennemis ou les émules du comte chercheraient la trace de la fameuse fielle-Hadame. Et Polichinelle aurait bientAt à son actif un secret de plus.
M. d'Orsel connaissait l'opinion de l'armée : de ses chefs autant que de ses camarades. Toujours mal noté, l'offlcier soupçonné d'un collage. Enfin, pins de mariage, plus de Noëmi Sinon, plus de beaupère millionnaire, plus d'hâtel aux Champs-Elysées. Si encore cette femme, parfaite comme maîtresse, avait nn peu, seulement un tout petit peu de sens pratique! Elle comprendrait que la logique condamnait son amant à conclure un mariage riche. Parce qu'on épouse une jeune fille, ça ne veut pas dire qu'on l'aime. Sans doute, il y a bien quelques préliminaires... analogues : mais le cœur n'y est pour rien. Par malheur, jamais Belle-Madame n'admettrait ça. Pas assez de son temps, cette ravissante femme; trop arriérée, trop romanesque, et romantique !
Sur ces réflexions, Jacques rentra chez lui, car il avait hâte de se coucher. Et comme il était harassé de fatigue, il s'endormit tout de suite d'un profond sommeH.
Belle-Madame ne dormait pas, elle. Toutes ces pensées meurtrissaient son cœur. La terrible révélation, l'écroulement de ses espérances, les inquiétudes que lui causait la maladie de Mélitte... hélas I c'était bien assez pour chasser le sommeil. Une seule consolation lui restait, rien qu'une : la Foi. Jacques, du moins, lui serait fidèle et ne l'abandonnerait jamais. Cette tendresse unique remplacerait lout pour elle : sa réputation évanouie, sa fortune disparue, sa dignité compromise. « Puisqu'il m'aime, puisque je l'aime, je n'ai pas le droit de me plaindre. Ici-bas l'amour remplace tout!» Oh! non, elle n'était pas de son temps, Belle-Madame !
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— Depuis combien de temps souffrez-vous, mon enfant?
Et comme Mélitte ébauchait un geste indécis, ce fut Nancy qui répliqua :
— Depuis trois semaines environ, docteur. Je me suis un peu inquiétée, tout d'abord. Et si vous saviez combien mon égoïsme me fait honte! J'ai cru d'abord à quelque rhume négligé : et sans doute le mal n'eût pas été grand si je m'étais moins occupée de moi-même et plus de cette chère petite. C'est l'accident de ce matin qui m'a terrifiée, lorsque je suis entrée chez Mélitte, et que je l'ai trouvée évanouie dans le sang. Je n'avais rien prévu, rien! Hier, seulement, elle n'a pas eu la force de rester debout, et s'est couchée de bonne heure, sans dîner.
— Vous ne devez pas avoir faim bien souvent?
interrogea le médecin en regardant la quarteronne. Non, non, ne vous fatiguez pas à parler; répondez par un signe de tête. Jamais d'appétit, n'est-ce pas?
De nouveau le docteur Pierron se pencha vers la malade et, la soulevant avec délicatesse, ausculta les poumons dans la poitrine et dans le dos. Puis, lorsqu'il Teut étendue avec un soin infini, il regarda Mélitte de ses yeux bons.
— Rassurez-vous, ma chère enfant, ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Dame ! la saison n'est pas favorable, et j'ai bien peur que le mois de mars ne nous apporte pas un meilleur temps. Mais quand viendra le renouveau, vous verrez! D'ici là, on vous dorlotera, on vous soignera, on vous gâtera bien. Elle est bonne pour vous^ votre maîtresse?
Mélitte garda le silence, mais ses yeux pariaient pour elle : ils s'attachaient sur Belle-Madame avec une expression de tendresse. Alors, se tournant vers M"* RoUer, M. Pierron ajouta :
— Je reviendrai demain. Auparavant, j'aurais quelques observations particulières à vous adresser : pourriez-vous me donner cinq minutes, Madame?
Le cœur de M""® Roller se serra. Que lui apprendrait-il donc, cet homme au visage si bon, à la voix
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BBL.LE-MABÂME. 351
si doace? Elle s'efforça de eeler ses appréhensions, et, après avoir embrassé la quarteronne :
— Ne t'inquiète pas, ma petite, le doctoir m'enseignera mon métier de garde-malade. Et ce ne sera pas commode : je suis si maladroite, tu sais!
Quand ils furent seuls, assez loin de la chambre de Mélitte pour que celle-ci n'entendit même point le murmure des voix :
— Je vous en supplie, docteur, tirez-moi de peine! Si vous saviez comme je l'aime, cette enfant!... Ce n'est pas .ma servante : c'est mon amie, ma seule amie I
M. Pierron hocha tristement la tête :
— Que vous dirai-je? 11 est impossible de me prononcer encore. Ce dépérissement, ce manque d'appétit^ cette toux continuelle sont les symptômes les plus graves.
— Plus graves que les crachements de sang!
— Elle a été prise d'une hémoptysie. Si la fièvre tombe, si la toux cesse, je la sauverai... peut-être.
— Peut-être!...
Nancy le regardait toujours de ses yeux agrandis par l'épouvante.
— Je vous dois toute la vérité, poursuivit le docteur : j'ai peur que votre petite malade ne soit tuberculeuse I Ah ! voilà l'ennemie, la vraie, la grande
ennemie : la Tuberculose I Elle est partout, et partout elle ronge! Les mers sont sillonnées par de jeunes Anglaises, toutes marquées de la griffe impitoyable. Et ces jolies mme* appartiennent à la race la plus saine du monde, cette race anglosaxonne dont le sang est si pur et si riche. Ici, au contraire, oh est la force de résistance de notre malade? Elle est née à Bourbon, dans le pays du soleil. Comme elle est de constitution solide, comme elle est très saine, elle aussi, je ne me serais pas découragé. Par malheur...
— Parlez, ah! parlez! J'aime mieux l'horreur de la certitude que les angoisses du doutÎB.
— Eh bien! Madame, je ne sais rien de la vie de cette enfant, mais j'affirme, — vous entendez 1 — j'affirme que la cause déterminante de sa maladie est purement morale. Elle ne vous a rien dit, rien avoué?...
— Rien.
— Confessez-la, si vous pouvez ! Car, malgré sa tendresse pour vous, j'ai bien peur qu'elle ne garde le silence : les métis ont d'étranges obstinations !
— Et c'est tout? Vous ne pouvez pas me répondre ; « Je la sauverai, » et vous ne voulez pas me dire : « Elle est perdue... »
M. Pierron lisait une douleur si aiguë sur le
visage de Nancy qu'une immense pitié le prenait.
— Ne m'en demandez pas davantage, murmurat-il, sur mon honneur je ne puis que vous répéter mes paroles : >< Je ne sais pas... »
Lorsque Belle-Madame revint auprès de la quarteronne, celle-ci continuait de sommeiller, les lèvres entr'ouvertes. M°" RoUer s'assit au chevet de la malade et s'enfonça lentement dans ses cruelles angoisses. De temps en temps elle soulevait de sa main légère la tète de Mélitte et lui faisait boire la cuillerée de potion calmante ordonnée pour la nuit. L'humble fille sortait un instant de son pfive commencé, pour jeter à sa chère maîtresse un de ces regards qui disaient tant de choses : puis, de nouveau, le cerveau s'emhrumait, et, presque endormie, elle s'envolait encore vers le pays des songes. Nancy n'attendait point Jacques, ce soir-là. Elle comptait bien ne pas quitter son amie et la veiller jusqu'à l'aube. Le lendemain, M. Pierron amènerait une sœur, et les deux gardes vigilantes se relaieraient tour à tour aSn que Mélitte nerest&t jamais seule.
Quoiqu'elle essayât de lutter contre le sommeil, M"' RoUer fut bientôt vaincue. Tant d'émotions successives l'avaient à la fin brisée. La blanche dormait fiévreusement comme dormait la quarte-
354 B£LLE>KADAME.
ronne. Toutes deux yictimes du même mal : Time meurtrie dans sa chair, l'autre blessée dans son âme. Au petit jour, Nancy ouvrit les yenx, une faible veilleuse éclairait seule la chambre. Sa lueur indécise promenait un reflet tremblant sur les meubles et sur les rideaux^ et dans la demi-teinte, les draps blancs du lit jetaient une note claire. La première pensée de la jeune femme fut pour sa chère malade. Elle osait à peine regarder, craignant d'apercevoir du sang, comme la veille. L'hémoptysie ! Ce mot médical qu'elle ignorait quelques jours auparavant effrayait M"® RoUer. Mais non, Mélitte sommeillait toujours. EUe semblait même plus calme; un peu de rose colorait ses pommettes jaunies. Lorsque à son tour la malade s'éveilla, lorsqu'elle vît penché vers elle le visage fatigué de sa maîtresse, Mélitte ne put contenir ses larmes, larmes très douces de reconnaissance.
— Et vous êtes restée là... toute la nuit... murmura-t-elle. Oh l Belle-Madame, vous vous tuerez, et votre pauvre servante n'en ira pas mieux. Couchez-vous, je vous en supplie, couchez-vous.
Nancy baisa tendrement au front sa petite amie ; et d'une voix presque enjouée :
— Je te le promets^ je vais t'obéir et goûter un peu de repos. Mais à une condition...
BELLE-MADAME. :fô5
— Oh! Belle-Madame!...
— Oui, certes ! Je veux ta coafession tout entière. Tu m'entends? Pourquoi Pierre ne t'a-t-il pas écrit depuis que tu gardes le logis, depuis que lu souffres?
Pne lueur d'hésitation s'alluma dans les yeux de la quarteronne. Pendant une minute son instinct lui cria de tout révéler à celle qu'elle aimait le plus an monde... mais non. La petite fille d'esclave se tiendrait parole héroïquement, comme une blaache. Depuis longtemps Mélitte appréhendait qu'un malheur terrible n'écras&t bientât sa maltresse... Elle qui n'était pas amoureuse, qui jugeait froidement, clairementles hommes et les choses, elle se méfiait de ce comte d'Orsel, dont maintenant elles dépendaient toutes les deux. A quoi bon ajouter sa peine à la peine qu'endurait déjà sa chère Belle- Madame ? A. quoi bon imposer un double fardeau i ce noble cœur dont la charge était déjà si lourde? L'abandon de Pierre évoquerait peut-être la crainte d'un autre abandon; en voyant Mélilte délaissée par son amant, M"' Roller songerait sans doute qu'elle aussi serait délaissée à son tour. Conception fausse, erreur d'un cerveau inhabile au raisonnement ; du moins, pensée généreuse et dévouée 1 Mélitte réunit toutes ses forces;
et cachant son trouble, s'obligeant à sourire :
— Il ne m'oublie pas ; Belle-Madame : non, il ne m'oublie pas I Pierre a dû retourner au pays. Mais son absence ne sera pas bien longue maintenant. Certes, je ne suis jamais heureuse quand il est loin : mais à quoi sert de se plaindre?
Puis, plus bas encore, comme si elle se parlait à elle-même :
— G*est encore bon de souffrir par celui qu'on aime...
Nancy ne voulut pas pousser plus loin le preoiier interrogatoire. Sincèrement elle croyait Mélitte incapable de lui celer la vérité. Elle répliqua, toujours avec un sourire :
— Après tout, tu as été bien sage, ma petite. Pour te récompenser d'avoir dormi paisiblement, je vais me mettre au lit. Souhaite-moi une bonne nuit... car il est sept heures du matin^ tu sais!
M™ de Servignac n'avait en garde de questionner indiscrètement son frère : elle semblait ne se douter de rien. L'existence du comte se continuait joyeuse et facile. Il paraissait m6me beaucoup plus à l'aise maintenant que Belle-Madame savait tout. Celle-ci cachait sa souffrance. Elle accueillait son amant avec le sourire des jours tranquilles.
H. d'Orsel n'en demandait pas davantage. L'homme est toujours égoïste : et l'apparence du bonheur chez les autres suffit à l'apaisement de sa conscience.
Comme de juste, Noé mi fréquentait assidûment chez la marquise. Les deux femmes ne se quittaient plus. Le vendredi à l'Opéra, le mardi à la Comédie- Française, le soir dans le monde, partout on les voyait ensemble. Les bavards et les indiscrets, tou-
jours à Taffût des nouvelles, répandirent bientôt le bruit du mariage prochain. Quoi d'étonnant? Une jolie fille (et quelle plus que M^^® Sinon?) épousant le comte d*Orsel? Rien que de très naturel, en vérité. D'une part un grand nom, de l'autre une grande fortune : soit un parfait mariage de convenances. De convenances seulement ? Pas du tout. Noëmi était belle : même fort belle. Jacques était un homme de goût. Personne ne s'étonnait qu'il fût très sérieusement épris de cette adorable juive. Si quelques curieux parlaient d'aventure de cette M""^ RoUer dont le procès avait fait jadis tant de bruit, on haussait dédaigneusement les épaules. Quant à Jacques, cette vie en partie double lui plaisait beaucoup. Non qu'U eût définitivement pris un parti. San esprit, d'habitude indécis, répugnait aux solutions nettes. Gomme beaucoup d'hommes, il laissait aller les choses en comptant sur le hasard, sur l'imprévu qui arrangerait tout. Ne s'était-il pas inutilement tourmenté, quinze jours plus tôt, lorsqu'il n'osait pas révéler à Nancy que leur mariage ne pouvait se conclure? Nancy avait pourtant tout accepté, pourquoi n'accepterait-elle pas aussi aisément le dénouement logique de leur aventure? Lui, Jacques, était-il infidèle? Trahissait-il ses serments ? Non pas. Comme M"''' RoUer, il subissait la
BELLE-HADANE.
rigueur de la loi. Et le jeune bornme en r< toujours k sa conception pratique de l'ezis « Ne pas se séparer de la jolie matU^sse épouser la fiancée millioniaire. »
— Et puis Jacques ne se donnait pas la p< tant réfléchir. Il vivait au jour le jour, se fis tout à sa veine, cette espérance suprême du ; Car, pour ceux-ci, autant par superstition ç entraînement, les circonstances importante vie sont soumises aux mêmes lois mysté qu'un coup de baccara. Avec un peu de < t'heureux banquier abat neuf, — et M"' Ro se fAcbe pas trop si son amant s'enrichit mariage habile I
Un matin, comme il arrivait pour déjeun sa sœur, Jacques fut très étonné d'être t salon par M°" d'Anglemont.
.— Moi-même, mon cher comte. Eh! mo ne prenez pas cette mine stupéfaite. Je ne pas de l'autre monde I J'arrive tout unin Marseille.
— Si je suis surpris, chère madan>e, ma s est agréable, croyez-le bien.
L'excellente femme se mit ^ rire, de ce rire agaçait naguère M. d'Orsel. Elle aspira voli sèment une prise de tabac ; et toujours sou
— Oui OU non, faut-il vous faire mon compliment? La marquise m'a laissé comprendre. .. aidezmoi donc un peu I II est certaines nouvelles dont on ne parle pas tout haut, tant qu'elles ne sont pas encore de notoriété publique.
— Mais je...
— Oh I vous me comprenez très bien. On m'a dit que vous étiez fiancé à M"® Sinon. Votre sœur m'a répondu par une phrase qui permet de supposer tout ce qu'on voudra.
Jacques n'eut pas le loisir de répliquer. Diane sortait de son appartement, accompagnée de l'inévitable Noëmi. De vrai, les questions de man Jeannette embarrassaient terriblement M. d'Orsel. Pourquoi cette méchante fée se trouvait-elle inopinément à Paris ? Jacques désirait que Belle-Madame ignorât tout. Comme celle-ci ne voyait personne, comme elle vivait trop retirée pour entendre l'écho des bruits mondains, l'amant pouvait espérer que sa maîtresse vivrait dans une quiétude parfaite. M™* d'Anglemont rendrait sûrement visite à sa nièce : une corvée, sans doute, mais que la tante ne pouvait esquiver décemment. Par bonheur Noëmi accapara Jacques tout de suite et les idées du jeune homme prirent aisément un cours plus agréable.
— Voua savez que votre charraan nous avons disposé de votre soirét un sourire un peu blagueur.
— Sans me consulter, Mademois bien imprudente... ou bien confia empire sur moi 1
Elle rou^t légèrement ; ce badr plaisait toujours.
— Je suis forcé de convenir que sonné, reprit le comte. M'est-il au n vous demander ce que je fais ce soi
— Nous vous emmenons à l'Opér
— joie! Et sans doute je goû bonbeur d'entendre Lucie de Lam Traviala ?
— Si j'étais bomme, interrompi mont qui déjeunait d'excellent app< perais fort peu du spectacle. Qu'imp quand on est dans une bonne log< très jolie jeune fille?
Les compliments ne gênaient p Elle riposta du tic au tac :
— Oh ! M. d'Orsel n'est pas si ça !
— Voilà ce qui vous trompe, Mf suis très poétique. Et la preuve...
3d2 BELLE-MADAME.
Le déjeuner s'achevait. Gomme on se levait de table, la marquise dit d'un air détaché :
— Je vous laisse en tête à tête tous les deux, jeunes gens ; M"' d'Anglemont et moi nous avons à causer.
Tête-à-tête évidemment aussi agréable à Noêmi qu'à Jacques : car l'un et l'autre gardèrent le silence. Diane et man Jeannette disparurent. Quand M"* Sinon fut seule avec le comte, elle reprit malicieusement :
— Voyez comme on a confiance en nous I D'abord, puisque je remplace votre sœur, je vais sagement remplir mes devoirs de maîtresse de maison. Voici votre café : allumez une cigarette et causons.
— Tant que vous voudrez ! Je vous affirme que nous causerions bien mieux si vous étiez assi&e à côté de moi.
— Vous croyez ?
— Oui, je crois.
La jeune fille obéit, et sans se départir de sa gaieté malicieuse :
— Vous savez tout ce qu'on raconte, monsieur mon ami ? On prétend que nous sommes fiancés. Non, non, ne m'interrompez pas! Quand j'aurai fini, vous bavarderez tout à l'aise. Je veux être très franche avec vous. D'ailleurs, c'est mon grand dé-
BELLE-MADAHE
faut, la francbise. Je considère le n one lâcheté. Vous compreEeï qi niaise ni n^ve. Un mariage entre viendrait autant à votre sœur qu' fût-il titré duc, je refuserais tout i ne me plairait pas. Et vous me pi; dis en face, sans audace ni timidi je ressente pour tous un de ces .
ces amours comme an inventent s las romanciers, non. J'ai beaucc mon avenir. Si j'étais un laideron, lontiers më&ante parce que je Heureusement ma figure n'est pas
NoSmi s'arrêta une minute coi embarrassée. C'est qu'elle disait créature répugnait au mensonge, jamais que des pensées très sincèr gardaient bien en face; n'ayant rie n'admettait pas que les autres fu:
ou faux.
— Bah ! je veux agir avec vous e C'est mon babitude, du reste. Voici juge moi-mfime : je suis une brave détours et sans coquetterie. Vou:
sais bien pourquoi vous souriez. J avec vous, je le confesse. Mais, a
36i BELLE-MADAME.
des excuses. Mon père vous vantait d'une façon exagérée, et quand mon père vante unjeune homme, je comprends à demi-mot. Votre sœur me gâte outre mesure, et n'étant pas idiote, j'ai compris tout de suite où tendaient ces cajoleries-là. Puisque les nôtres sont d'accord, je ne boude pas contre mon penchant secret. Car, je vous le i:épète, vous me plaisez.
— Noëmi!...
Elle leva le doigt gentiment en guise de menace.
— Je vous ai défendu de m'interrompre. Reste à savoir si je vous plais aussi. Je crois que... oui ! Les choses sont donc très avancées, et les potins du monde seraient rigoureusement exacts (une fois par hasard !)' si je pouvais lire couramment daus votre cœur. Est-il tout à fait libre, ce cœur-là?
Jacques eut un geste involontaire. Elle reprit avec vivacité :
— Je ne vous demande pas de confidences.' Je désire môme qu'aucun nom ne soit prononcé entre nous. Croyez que je n'ignore rien. Je sais tout ce qui vous est arrivé à Marseille ; je sais quel fut le dénouement lamentable de cette triste histoire. On m'a dit que la personne à laquelle je fais allusion s'était retirée dans un couvent; on m'a dit aussi que votre conduite avait été celle d'un parfait galant
homme. Mais c autres jeunes jours que uous des oreilles po eutendu. La pa a renoncé à vo suis au courat désire du moin na me poursuis de serment, pi mande que tro et dans un moi Jacques étai comme l'appeli vue du monde, dupé personne action basse oi étonné ce jeur un monstre. Et Et si friche e perfection, tou qu'elle connais dame. Mais ar créature parfail de ses petites Non. Lui avai
pour le suivre? Non. D'un autre côté, le dernier des d*Orsel ne devait-il rien au nom qu'il portait? Avait-il le droit de laisser s'éteindre tristement une illustre lignée ? Toutes ces pensées se heurtaient dans le cerveau de Jacques. Et néanmoins sa voii tremblait un peu quand il répondit à M^^^ Sinon :
— Je suis libre...
A ce moment la porte s'ouvrit et la marquise parut avec M""' d'Anglemont : celle-ci en chapeau et déjà prête à partir.
— Au moins, tu ne te plaindras pas, Jacques, dit Diane en riant, tu as eu le temps de coqueterà ton aise avec ma jolie petite amie. Ëh bien, qu'y a-t-il donc? Pourquoi détournez -vous la tête, Noëmi? Pourquoi devenez-vous toute rouge?
La marquise regardait alternativement son frère et la jeune fille.
— Oh ! oh 1 reprit-elle, je crois que le tête-à-tête a été plus sérieux que nous n'imaginions I
Et tout en parlant ainsi, M"*® de Servignac échan» geait un regard singulier avec M""® d'Anglemont. Celle-ci chercha dans sa poche sa bonbonnière d'argent et répliqua en ébauchant son sourire :
— Le coup de bêche, chère marquise! Croyez bien que je suis dans le vrai : le coup de bêche I
— C'est bien possible, murmura Diane.
Puis, à voix haute :
— Alors, TOUS, Noëmi, et toi ce que vous avez à œ'apprendi
Pour toute réponse, la jeune de M**' de Servignac en balbuti
— Ma sœur, ma chère sœur!
Man Jeannette partit d'un éc
— Décidément, j'avais raii hËchel...
Après la récolte, le paysan commence le nettoyage de ses champs. Le sarcloir en main, il arrache toutes les mauvaises herbes qui encombrent le sol nourricier. Parfois l'instrument trop frôle s'émousse contre de fortes racines. Alors, rentrant à la chaumière, il prend une pioche de solide acier et, à grands coups, il déracine les boutures tenaces.
Comme bru de planteur, M™* d'Anglemont avait un faible pour les termes d'agriculture. Pour elle le dernier coup de bêche consistait à débarrasser Jacques de son encombrante maîtresse, en arrachant à Nancy sa dernière illusion.
Belle-Madame ne s'attendait guère à cette visitelà. Pour elle, il n'y avait que deux êtres au monde, Jacques et Mélitte : Mélitte qui touchait à sa der-
nière heure. Depuis cachait plus la véri temps avant de prc « phtisie galopante cette lente agonie, 1< lions de morphine, allait dans un demi-; choses extérieures, t qui déchirait sa poiti Est-ce vivre que de tendre, ne plus man; tence que les repu maines, la maladit vaincue. Elle s'étail aux accidents quotid peine un Frisson qu Belle-Madame lui pi même sûre que Méli Soudain on annon
— Quelle visite?
— Une dame que Madame au salon.
— Bien, j'y vais.
Si Nancy avait su
— Bonjour, ma avouez-le ? Je vous e
confite. Je vous produis donc Teffet d'une tête de Méduse ?
Man Jeannette ne croyait pas si bien dire. Nancy restait collée contre la porte ; un tremblement convulsif la secouait des pieds à la tête. Sa tante, sa tante chez elle I Quel malheur nouveau apportait donc la sinistre messagère ? Pourquoi la méchante femme poursuivait-elle sa victime jusqu'en cette retraite suprême? N'importe. Belle-Madame lutterait sans faiblir : et, vaillante, résolue, elle s'avança, le front haut, vers son irréconciliable ennemie. Cette fille de soldat devenait soldat ellemême quand le danger menaçait.
— En effet, Madame, je ne vous attendais pas. J'avais tort. Je suis entourée de périls : et le coup qui doit me frapper à mort ne peut m'être porté que par vous.
M""* d'Anglemont resta quelques instants déconcertée. L'accès de colère qui la saisit soudain se traduisit, comme d'habitude, par une ironie aiguë.
— Pour une fois, vous devinez juste! Ehl ehî ma belle nièce, vous êtes moins naïve que jadis; asseyez-vous, et veuillez m'écouter.
— Si cela vous plaît. Madame, je vous écouterai, debout.
— Pour mieux me faire comprendre Tinaportu-
nité de ma visite ? Inutile. Je m'en dou m'assieds, c'est plus commode. Je viens sadrice afin de vous annoncer le procha de mon ami le comte Jacques d'C M"'Noemi Sinon.
Nancy devint blanche.
— Vous meniez 1 dit-elle d'une voix h
— Des gros mota?Gela m'étonne de n'êtes pas une sotte cependant. Vous vo bien que votre... votre escapade ne poi un autre dénoùment, c'était fatal.
— Vous mentez, dit encore Nancy.
— Cette petite est incorrigible 1 Trop que décidément. Quand ou porte un gi on épouse une grande fortune. C'est logique. Un d'Orsel ne vit pas en conçut une... avec une divorcée... Bon pour un bohème ou un cahoUn.
Nancy restait immobile, haletante, le; rées.
— Vous avez fini? répliqua-t-elle e voix presque calme.
— J'ai fini. A moins que vous ne dé£ ques détails...
— Inutile. Je craindrais d'abuser de vo vous êtes la sœur de mon père, je vous i
372 BELLE-IHADAME.
pect. Ne pouvant vous chasser de chez moi, permettez que je vous salue et que je me retire.
Man Jeannette jouait négligemment avec sa bonbonnière ; elle se déganta et prit une pincée de tabac qui, cette fois-là, lui parut tout à fait délectable.
— Retirez-vous, ma nièce, retirez-vous. Vous ne me gênez en aucune façon. Moi, je reste. Jacques ne va pas tarder à venir, j'imagine. Il me plaît d'assister à votre dernière entrevue.
C'en était trop. Des larmes jaillirent des yeux de Nancy. Non qu'elle doutât! Mais ce jeu cruel la torturait.
— Je suis donc condamnée à vous subir? repritelle d'une voix vibrante, soit. Puis, que m'importe? Je ne vous crois pas ! Vous avez ramassé je ne sais où quelque calomnie empoisonnée I Et vous me la servez toute chaude, espérant me convaincre ou me meurtrir. Je ne vous crois pas I Jacques m'aime. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un amour tel que le mien ! Vous oubliez que j'ai tout mis dans cette tendresse qui me possède ; vous oubliez que j'estime, que je respecte celui à qui j'ai sacrifié mon mari, mon repos, ma dignité, mon honneur* Ma foi c'est ma vie! Et rien, non, rien ne pourra
arracher de mon cœur, ni vos mensonges que je
M"* d'Anglemont sourit.
— Remerciez-moi, mon cher comte. Rien n'est plus pénible qu'une rupture. Je vous aime trop pour ne pas vous avoir rendu ce service-là.
— Mais répondez donc I cria de nouveau Nancy.
M""® d'Anglemont haussa dédaigneusement les épaules.
— Décidément, ma petite, tu me fais pitié, poursuivit man Jeannette qui retrouvait pour la cir^ constance le tutoiement d'autrefois. Comment veux-tu que ce garçon te confesse la vérité, là, bonnement ? Ce serait trop simple. Je suis courageuse, moi, parce que je suis femme I Et puis je n'ai plus rien à faire ici... Quand les amoureux se querellent, moi je me sauve.
Et elle se retira, le front haut, ravie d'avoir une fois de plus hurlé comme l'oiseau de mauvais augure.
Ils restaient seuls l'un et l'autre.
Nancy regarda Jacques. Il semblait horriblement gêné. La jeune femme recula. Gomment, il ne protestait pas ? Gomment, il ne s'indignait pas?
— Je ne comprends plus, balbutia-t-Qlle, en passant la main sur son front, telle qu'une folle qui tente de ressaisir sa raison*
eut un silence, quelques sec t longs, n voi un geste de 3 pour se dérer ait. D'un couf it. Soudamem< rédulité. Ses Puis, brusquée t couler à pic her sa main à u ne compren ends pas I Elle avec une fille un comte d'Oi ne femme per . non ; Nancy r ons, tous les
iancy, Nancy.
Comment! Vo Lez qu'elle n'i é quelque jeui par la malign:
cy ne croyait j avançait déjà
lacer, la serrer sur sa poitrine. Il connaissait si bien l'empire qu'il exerçait sur la malheureuse! Mais elle le cloua du regard, n'osant plus bouger, vaincu par l'immense mépris qu'il lisait dans les yeux de Belle-Madame.
Nancy ne croyait plus.
Hautaine, elle étendit la main vers la porte avec une violence presque tragique. Dans ce mouvement suprême, elle mit toute sa colère et tout son mépris. Elle chassait ce misérable qui lui avait menti, qui l'avait trompée, qui l'avait bafouée dans ses pudeurs les plus saintes. Cette créature si riche, naguère, si enviée, si adulée, devant qui toute une cité s'agenouillait, — celle qu'on surnommait Belle-Madame! — Eh bien, elle ne possédait plus au monde que cet humble appartement... Du moins, elle voulait y demeurer seule, seule avec sa chère petite Mélitte qui agonisait dans la pièce voisine. Et Jacques s'éloignait, chassé par le geste autant que par le regard ; il s'éloignait, marchant à reculons, n'osant pas arracher ses yeux des yeux étincelants de cette femme, n'osant pas prononcer un mot, n'osant pas ébaucher un geste, sentant bien que tout serait inutile... Nancy ne croyait plus. Il fuyait honteux tel qu'un voleur pris en maraude, car tout son avilissement à lui s^alour-
BELLE-MADAHE.
dissait encore de toute sa noblesse, la porte et se sauva I&chemeDt. .
Il neige. Après quelques jours t redevenu glacé.
Le vent souffle du Nord el de j s'abattent sur Paris désert. 11 neige, ci tourbillonnent des flocons blanci n ombra blés plumes blanches, volt légères, très légères. Toute cette ne un silence morne. Les pavés se coi trottoirs, puis les maisons, puis les sons ; et les hautes cheminées dispi tour sous cet ensevelissement moi lier. 11 neige. Une de ces matinées 1 froid pénètre jusqu'au fond du cœ courageux grelotte comme si le sole avaient disparu pour jamais. Il neif puis le milieu de la nuit. Le tapis di sit lentement comme un linceul ti velissant une ville entière. Il neig presque point de passants. Rien qi bonteus, des gens afTairés ayant 1 tourmente et de rentrer au logis. 11 tant quelques hommes noirs se dé pavé blanc de la petite rue de C
maison blanche est tendue de draperies blanches ; et sous le portail blanc, un cercueil blanc que recouvre une autre draperie blanche. Oh! le pauvre, le pauvre enterrement! Oh! Thumble service, le plus modeste de tous ! Puis, on charge la vôittire funèbre : et derrière, marche une seule personne, une seule... Ah! Belle-Madame, il ne faut pas tou* jours mépriser l'argent! Avec un peu d'argent, la douce Mélitte ne s'en irait pas si misérablement. C'est elle qui dort entre ces planches de chêne, c'est elle qui a fini de vivre et de souffrir. Elle était née au pays du soleil, dans l'île merveilleuse que baignent les eaux bleues. Elle était née là-bas, bien loin, au milieu des palmiers toujours verts et des fleurs toujours embaumées... Et maintenant, la petite quarteronne s'en va dans la terre glacée, elle qui aurait tant voulu reposer dans la chaleur souriante des prairies natales! Il neige, et c'est dans la neige que la fille de couleur va s'étendre, dans la neige que dormira ce corps doré jadis par des rayons de soleil! Oh! les rêves étranges de cette âme exotique envolée maintenant dan>s l'in* fini ! Elle a quitté le pays de la lumière pour le pays des frimas; et Dieu l'a délivrée un matin comme l'oiseleur délivre le rouge-gorge dont il ouvre la cage. Cette âme exilée a senti le grand
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BELLB-MADAUE.
oid l'envahir, et elle est remontée b iradis qui réchauffe. Le corps qu'el us va joindre sa dernière demeure, s nie, de sa seule amie.
Il neige : et ces gens vont vite, car il '. finir leur besogne. Belle-Madame ne le n'entend rien, elle ne sent rien : j n qui la pénètre. L'être unique qu icore est couché dans le cercueil : e mmes ont eu le même destin pour :
ème illusion. La fille blanche a cru imme a cru à l'amour la flUe de c erge du Midi ainsi que la vierge du N' ssé le même rêve menteur... Et voilà nt : l'une morte, l'autre si malheure )rte envie â la morte !
11 neige. Le cheval maigre monte pi ivenue glissante, au terreau gras. D( mps quelqu'un passe en frissonnant luvre bien vite d'un geste craintif et pr adame se sent défaillir; sans la tens !rfs, elle ne pourrait plus avancer.
>mmes noirs ont achevé leur tâche, moux, elle prie avec ferveur près de li isa fldëlecompagne. Elle prieettoujoi neige. Le ciel devient encore plus noii
espoir de Nancy plus lamentable et plus loard. Désespoir si profond, que ses larmes se changent en sanglots, et que farouche, levant les yeux au ciel, elle dit tout haut d'une voix rauque :
— Ah ! Mélitte, pourquoi ne m*as-tu pas emmenée avec toi ?
Soudain, Belle-Madame tressaille. Une voix répond à la sienne dans le silence de la nécropole déserte... Quelqu'un qui l'appelle par son nom? Impossible. On ne la connaît plus, on ne l'aime plus. Elle est seule, toute seule. Mais non ; la jeune femme ne s'est pas trompée. Pour la seconde fois, la même voix crie : « Nancy ! » Alors seulement elle se dresse, et regarde en tournant la tête. Un homme est là, à quelques pas de la tombe ; et en l'apercevant Belle-Madame jette un grand cri et recule avec un frisson d'épouvante. C'est Désiré ! C'est son mari qui répond à son appel navré, et quî^ à la minute même oh elle désespérait de tout, accourt auprès d'elle pour la protéger.
Ils échangèrent un regard sans prononcer un seul mot : un de ces longs regards qui disent tant de choses. Ces deux êtres, que la loi avait tour à tour unis et déliés, semblaient, la veille encorç, séparés par un abîme. Un élan de pitié les rappro* chait tout à coup. Le monde eût éclaté de rire si
it ; « Ce mî longtemps qi venu plus t lorsqu'elle ai st »
daienl toujo )re. Jamais f grandeur ai de cet homn )ntë si haute )nte. Sans p les yeux fera un long SOU] eures plus t.
dans ce petii s, témoin de
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silence : un ré.
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— Où donc est mon mérite, puisque je n*i jamais cessé de t'aimer? Je te rends le banfaear, c*estyrai : mais c*est aussi mon bonheur que je retrouve...
Puis il ajouta avec une amertume douce :
— Ne seras-tu pas une femme parfaite, maintenant? Tu sais que Tamour n'est pas dans le roman; et que le seul roman que puisse vivre une honnête femme, c'est d'aimer «on mari.». Les autres?... Ah 1 les autres!... Ce n'est pas toi qui as failli, ma pauvre enfant I Tu as été crédule et chevaleresque... Voilà ce qu'il en coûte I
De nouveau, il la serrait entre ses bras avec une tendresse grave. Et comme elle balbutiait encore quelques mots :
— Tais-toi, acheva-t-il ; et surtout ne me remercie jamais I Qui sait si de nous deux ce n'est pas moi le débiteur? Ne m'as-tu pas fait connaître l'infinie joie du pardon ?
Parig. — Typ. Chamerot et Reoouard, 19, rue des Saints-Pères. — sntt»