Belle-maman!
Le jour où mon ami Oscar entendit tomber des lèvres de la belle Eudoxie l’aveu charmant qu’il avait si impa-
tiemment et si ardemment désiré, fut pour lui un jour d’inexprimable bonheur.
Oscar était aimé, aimé d’Eudoxie, c’està-dire de la plus délicieuse, de la plus tendre, de la plus ravissante créature qu’il eût jamais rencontrée en sa vie ! Estce parce qu’elle était si jolie qu’il setait épris d’elle ? Ou bien est-ce parce qu’il l’adorait qu’elle lui paraissait si jolie ? Je n’oserais répondre à ces deux graves questions. Mettons qu’il faille répondre oui et non à toutes les deux. L’admiration est, dit-on, le commencement de l’amour; mais l’amour est aussi le commencement
— ou la suite — de l’admiration.
O malicieuse Providence, par quels secrets complots avais-tu perpétré l’union de ces deux cœurs ?
La mère d’Eudoxie, Mme Larmuseau,
— une solide et plantureuse petite femme, très jeune encore, rose, appétissante, — était veuve de quelques mois à peine.
Oscar avait reçu du mari un accueil que des services réciproques avaient amené et dont une franche amitié avait été bientôt la conséquence naturelle. M. Larmuseau mourut. Après la catastrophe, Oscar continua d’aller chez la veuve, d’abord par respect et reconnaissance pour la mémoire du défunt, par habitude ensuite. Ce n’est pas que la société de Mmc Larmuseau eût pour lui de bien puissants attraits; Oscar était non-seulement homme du monde, il était aussi très sensible et très impressionnable ; il savait professer pour les personnes qu’il fréquentait une indifférence de très bon ton ; mais ce qui l’attirait irrésistiblement, malgré lui, c était Eudoxie. Il n’eût pas osé prétendre à sa main dans les commencements; Eudoxie était dans une position de fortune au-dessus de la sienne et, de plus, fille unique, destinée certainement par sa mère à quelque riche roturier ou à quelque pauvre gentilhomme. 11 y avait
précisément une sorte de cousin, qu’on appelait le cousin Paul, beaucoup plus âgé qu’Eudoxie, mais possesseur de nombreux millions, qui venait s’installer à chaque instant au foyer des Larmuseau.
— Hélas ! se disait Oscar, voilà le rival, le rival redoutable, celui qui doit vaincre et emporter la place !... Bandit, va ! ajoutait-il en a parte , tout en serrant avec effusion la main du cousin... Car Oscar, nous l’avons dit, était homme du monde.
Pourtant, comme le cousin ne s'était pas encore déclaré, — du moins le croyait-il, — il se mit peu à peu à être aimable, à se rendre utile et à pousser de temps en temps de gros soupirs; si bien qu’un beau jour, ayant été plus insinuant que d’habitude, il crut voir le regard d’Eudoxie lui répondre d’une manière significative. Pas de doute: il était compris; on l’encourageait Le moment
était venu d’être audacieux et de parler
un autre langage que le langage des yeux.
Le lendemain... date fatale! le calendrier marquait le ier avril. Oscar, invité à dîner par la mère d’Eudoxie, avait trouvé dans son imagination des « poissons » plus spirituels les uns que les autres. Il avait été étourdissant de verve et d’entrain. Puis, la grande joie étant calmée et la plupart des convives ayant pris congé de la maîtresse de la maison, il s’était trouvé, le soir, seul avec Mme Larmuseau, sa fille, l’inévitable cousin et deux ou trois vieilles parentes sans importance. On causait de banalités. Oscar était assis à côté d’Eudoxie et feignait d’écouter. Tout à coup, il se sentit frôlé, poussé d’un mouvement brusque et, avant qu’il eût le temps de deviner la cause de ce choc, il s’aperçut qu’on venait de lui glisser furtivement un papier dans la main.
C’était une lettre... Une lettre d’Eudoxie !...
Ah ! 1 émotion fut douce au cœur d’Oscar. Il resta un instant muet, saisi, pétrifié, tenant entre ses doigts crispés le “ poulet » inattendu que le ciel lui envoyait. Puis, il se remit; il introduisit habilement la lettre dans la poche de sa redingote, et regarda Eudoxie... Eudoxie n’avait pas bronché ; elle était seulement un peu plus animée que tout à l’heure ; son rire paraissait plus franc ; il y avait dans toute sa personne quelque chose de plus délibéré, quelque chose de fier et de victorieux qui remplit lame d’Oscar d’une incommensurable joie.
Elle l’aimait donc, puisqu’elle lui écrivait !
Et, plein de cette pensée exquise, il enveloppait la jeune fille de ses regards les plus caressants, tout chargés d’espérance et d’amour.
Cependant il avait hâte de se retirer pour lire la bienheureuse missive. Ah!
s’il avait pu seulement, en attendant, la
couvrir de baisers! Mais pas moyen. A peine osait-il de temps en temps glisser timidement la main dans sa poche pour s’assurer que la lettre y était encore. La soirée se passa avec une rapidité vertigineuse. Oscar était fou, littéralement ; il ne prenait plus attention au cousin ; que lui importait-il désormais? Sa tête bouillonnait; il parlait à tort et à travers, encouragé du reste par la gaîté d’Eudoxie, qui, ce soir-là, n’avait jamais été si piquante à ses yeux. Quel esprit! quel feu! C'était un diable, cet ange!
Enfin l’heure de se retirer vint à sonner. Je ne jurerais pas que notre héros ne la fit pas sonner un peu plus tôt que de raison en faisant remarquer à la société que la pendule retardait considérablement. On se sépara donc en se disant - au revoir ». Oscar accentua ces deux mots, adressés à Eudoxie, d’un coup-d’œil indéfinissable, dont personne, sauf celle à qui il s’adressait, ne s’aperçut heureusement.
Il sortit après avoir salué le cousin avec un air de triomphe et d’orgueil mal dissimulé.
Vous dire quelle précipitation il mit à franchir la distance qui le séparait du boulevard de Walerloo à la rue du Trône, où il habitait, vous vous l’imaginez sans peine. Craignant que quelqu’indiscret ne le surprit, il se garda bien de prendre connaissance de la lettre avant qu’il eût tourné le coin de sa rue, d’où on ne pouvait l’apercevoir. Mais, arrivé là, il s’arrêta sous un réverbère qui jetait sur le pavé sa clarté triste, s’assura que personne ne l’observait et, d’un mouvement fiévreux, ouvrit l’enveloppe et en tira un petit papier plié en quatre, d’où s’exhalait une fine odeur de violette.
Pour prolonger son bonheur, calmant son impatience, il se mit à contempler la lettre adorée avec un sourire ravi et, lentement, voluptueusement, il en aspira le parfum. Puis, résolu, il la déplia...
La violence de son émotion avait-elle jeté tout à coup sur sa vue un voile trompeur? Il regardait, il dévorait des yeux le papier parfumé... Mais, ô surprise! il ne distinguait rien. Il regarda plus près, cherchant cette écriture délicate, distinguée qu’il s’apprêtait à savourer... Rien encore. Il se passa la main sur le front, se rapprocha du réverbère, tourna et retourna la lettre... Toujours rien. Pas une ligne, pas un mot... Le papier était blanc comme l’aile d’une colombe — blanche.
Ce n’était pas un - poulet « qu’Eudoxie lui avait glissé dans la main, — c’était un - poisson ” !
L’infortuné Oscar sonda immédiatement, comme disent les romanciers, toute laprofondeur de l’abime où il était tombé. Il avait cru, avec une suprême naïveté, à un amour impossible, insensé, dont la pensée l'avait transporté pendant deux heures au septième ciel et qu'il avait supposé, ô illusion ! être aussi sincère que le
sien. Cette croyance où il était l’avait déterminé à faire des avances dont la signification n’était point douteuse, sous la forme d’œillades assassines, de regards brûlants, voire même de tentatives de piétinements hardis sous la table... Et l’on s’était joué de lui ! Et tout ce qu’il avait pris pour une bienheureuse réalité n’était qu’une indigne et cruelle comédie !... A cette heure même, très probablement, on riait de lui, là-bas, avec l’horrible cousin, sans doute complice de cette comédie; on se moquait de sa bêtise... Adieu, songes d’or, châteaux en Espagne, bonheur rêvé et disparu! Quelle honte! Jamais il n’oserait reparaître devant celle à qui il s’était montré si sot, — que dis-je? si impertinent !...
Et le malheureux, chancelant, éperdu, sans force, dut s’appuyer contre un mur pour ne pas tomber tout de son long, comme un homme ivre.
Il resta là, anéanti, pendant bien long-
temps ; les passants setaient faits plus rares; aucun bruit ne troublait plus le silence de la nuit; là-bas, dans toute la longueur de la rue, la nuit noire s’étendait, piquée, comme des points clairs, de lumières qui s’en allaient, fuyant, se rejoindre tout au bout, à l’horizon. Le froid saisit Oscar. Machinalement, il se remit en marche, la tête baissée, sans voir. Il arriva ainsi chez lui, toujours perdu dans ses pensées ; il se jeta sur son lit et, brisé par la douleur, finit par s’endormir d’un sommeil de plomb.
Quand il se réveilla le lendemain matin, il eut tout d’abord la sensation d’un cauchemar affreux qu’il aurait eu. Insensiblement, la mémoire lui revint, et, avec la mémoire, lui revint aussi le sentiment de la réalité. C’était donc bien vrai, tout cela !... Qu’allait-il faire ? Qu’allait-il devenir?
En s'habillant, la lettre, la fameuse lettre, hélas! tomba de la poche de sa re-
dingote. Triste témoin de sa mésaventure, elle raviva encore plus vivement sa douleur. Fou de rage, il la prit et s’apprêtait à la déchirer en mille pièces pour qu’il n'en restât plus trace, lorsque soudain il s’arrêta, réprimant avec peine un cri qui s’échappait de sa gorge serrée. Il venait de s’apercevoir que l’enveloppe, qui n’avait été fermée que très légèrement, n’était pas lacérée: elle avait cédé au premier effort qu’il avait fait pour l’ouvrir; une partie de la gomme y adhérait encore : il pouvait la refermer de façon à ce qu’on ne se doutât point quelle eût été ouverte...
C’était pour lui le salut, la vie ; ■ — en tout cas, c’était le sauvetage de son amourpropre.
Il n’hésita point. Un peu de salive, et l’enveloppe, contenant le papier mystificateur, fut close hermétiquement.
Le soir venu, — et Dieu sait combien le jour fut lent â s’écouler! — Oscar se
dirigea d’un pas alerte vers la maison de Mme Larmuseau un peu plus tôt que de coutume et se fit introduire, bien décidé à chercher une occasion de se trouver seul pendant quelques secondes avec la perfide Eudoxie, dût-il la compromettre.
L’occasion se présenta sur l’heure.
Mme Larmuseau était à s’habiller; le cousin — déjà arrivé, lui, — était monté en même temps qu’elle pour continuer, avaitil dit, son cigare dans le fumoir... Eudoxie était seule!
Oscar s’avança, moitié grave, moitié souriant :
— Mademoiselle, dit-il, j’ai une restitution à vous faire.
Et il tendit la lettre à la jeune fille.
Celle-ci devint rouge comme un soleil couchant.
— Qu’est-ce à dire, monsieur ? fit-elle ; je ne vous comprends pas.
— C’est à dire, mademoiselle, que, ainsi que vous pouvez vous en assurer
aisément, votre spirituelle plaisanterie d’hier soir n’a pas réussi. Vous le voyez, je n’ai pas même ouvert la lettre.
— Quoi ! vous avez cru?...
— J’ai cru — avec raison — que vous m’aviez confectionné un « poisson d’avril ». Le poisson n’a pas mordu à l’hameçon. J’avais deviné tout de suite... De sorte que c’est vous-même, mademoiselle, — je regrette de vous le dire — qui avez été mystifiée.
Eudoxie eut une hésitation. Puis, elle partit d’un grand éclat de rire et, jetant la lettre au feu :
— De grâce, ne dites rien à ma mère !
— Votre mère n’était donc pas dans le secret ?
— Ma mère ? Y pensez-vous ? Est-ce qu’on écrit des lettres aux jeunes gens ?...
— Des lettres ? fit Oscar en soupirant, vous appelez cela des lettres ?...
Et, se rapprochant de la jeune fille, il ajouta :
— Méchante, vous m’avez fait bien souffrir !
Eudoxie devint pensive... Elle ne riait plus. Oscar s’attendait à la réponse froide et irritée que méritait sa confidence téméraire. Mais elle, avec un ton de voix très doux, presque suppliant :
— Je vous ai fait souffrir? dit-elle,.
Pardon !
Deux jours après, ils étaient fiancés.
Fiancés!... Oscar, après avoir été pendant tout un jour le plus malheureux des hommes, en était assurément, à cette heure, le plus heureux.
Pas tout à fait cependant. Il y avait, dans le ciel de son bonheur, deux nuages noirs qui l’inquiétaient. Ces nuages,
c’étaient : primo, sa future belle-mère, et secundo, le cousin Paul.
Quand, le lendemain de la petite scène à laquelle nous venons d’assister, Oscar, décidé à frapper un grand coup et fort de la tendresse de la jeune fille, se rendit cérémonieusement chez Mme Larmuseau et prononça la formule solennelle :
« — Madame Larmuseau, j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille », il avait vu la veuve en proie à un sentiment qui ne pouvait être qu’une profonde stupéfaction , changer de visage, muette, pâle, interdite. Puis, s étant remise peu à peu, elle lui avait dit :
— Mon cher monsieur, permettez que j’examine à loisir votre demande et que je consulte ma fille avant de vous répondre. Revenez demain.
— Madame, avait répliqué Oscar, votre fille m’aime ; mon sort ne dépend plus que de vous seule.
Et il s’était retiré, ayant foi dans sa bonne
étoile et dans l’amour d’Eudoxie, mais prévoyant que l’affaire ne se dénouerait pas sans de nombreux déchirements. Qu’allait dire le cousin en se voyant préférer par la jeune fille un étranger moins riche, qui venait se jeter à l’improviste entre elle et lui et lui enlever un cœur qu’il s’était bien certainement réservé de longue date?
Mme Larmuseau ne prendrait-elle pas fait et cause pour ce cousin tenace? La volonté d’Eudoxie serait-elle respectée?
Vingt-quatre heures plus tard, Oscar était venu, fidèle au rendez-vous, chercher son arrêt. Il avait croisé dans l’escalier le cousin Paul, qui s’en allait, très rouge, très agité. Cette vue lui avait donné un erand courage, et avec raison: Mme Larmuseau s’était précipitée à sa rencontre et, radieuse, le prenant par la main et l’entraînant avec une grâce inaccoutumée dans un petit salon o il se trouvait Eudoxie :
— Mes enfants, avait-elle dit, embrassez-vous et soyez l’un à l’autre.
O le premier baiser — même devant une future belle-mère !
— J’ai blackboulé le cousin, pensa Oscar... Victoire!
Mais quel ne fut pas son étonnement lorsqu’il vit le cousin, qu’il supposait en complète déroute, réparaître et continuer ses visites habituelles, comme si rien ne s’était passé! Il était là le matin, il était là le soir, il était là toujours. Il traînait partout, du même air placide qui ne le quittait qu’à de rares exceptions, comme, par exemple, le jour de la demande en mariage, quand Oscar l’avait rencontré dans l’escalier, le croyant congédié pour tout de bon.
Oscar n’y pouvait rien comprendre. Et ce qui augmentait encore sa perplexité, c’était l’attitude de Mme Larmuseau. Elle manifestait pour le cousin Paul une prévenance, une amabilité au moins égales à celles quelle lui témoignait à lui-même. Elle avait des sourires pour tous les deux.
Très coquette, d’ailleurs, se sachant digne encore d’être admirée, peut-être ne distribuait-elle ces sourires que pour montrer ses dents blanches et les petites fossettes de ses joues fraîches. Mais cette supposition était tout-à-fait invraisemblable, et Oscar eût été le dernier à l’accepter.
Cette amabilité inqualifiable devait avoir d’autres motifs. Lesquels? Si Mme Larmuseau avait tant de sympathie pour le cousin Paul, pourquoi l’avait-elle agréé, lui, Oscar, pour gendre? Et, si elle tenait à Oscar, pourquoi être si affable envers le cousin Paul?
Craignait-elle qu’Oscar vint à faire défaut au dernier moment, et voulait-elle se ménager dans la personne du cousin Paul un second gendre qui fût tout prêt à prendre la place du premier ?... Horreur!
Fût puis, cette femme douce, malléable, facile à contenter, toujours disposée à satisfaire les moindres désirs du futur de sa fille, était-ce une belle-mère, cela?
Oscar se l’était imaginée toute différente ; il l’eût désirée acariâtre, mauvaise, abominable, comme toutes les belles-mères.
Elle sortait de son rôle, évidemment. Il était furieux.
Oscar en vint ainsi à exécrer profondément Mme Larmuseau. Pour le cousin Paul, la chose était déjà faite depuis longtemps; seulement, de ce dernier côté, son exécration se doubla d’une jalousie intense qui trouvait son aliment constant dans les sourires quotidiens de sa prochaine belle-mère et dans la résignation calme de sa fiancée.
Le cœur d’Oscar finit à la longue par couver sourdement tous les feux de l’enfer. Il se contenait le plus possible, mais sans parvenir toujours à cacher le trouble qui l’agitait. Eudoxie et sa mère le crurent d’abord malade; il répondit qu'il se portait admirablement, qu’il ne s’était jamais mieux porté. Elles mirent alors son état de surexcitation évidente sur le compte de
l’impatience qu’il devait ressentir naturellement devoir arriver le jour béni du mariage. Mme Larmuseau redoubla alors de bontés pour lui, et elle lui promit de hâter les préparatifs.
Oscar enrageait. Vingt fois, il fut sur le point d’éclater, de jeter par la fenêtre le maudit cousin, de reprocher à son impassible belle-mère et à son impassible fiancée (car elle devenait, elle aussi, agaçante à la fin!) leur conduite cruelle, inexplicable à son égard , pleine de mystère et, Dieu sait ! pleine de pièges. Mais il se contenait ; il se disait :
— Patience ! l’heure de la délivrance sonnera bientôt.
Puis, réfléchissant :
— L’heure de la délivrance? Suis-je bien sûr que ce sera une délivrance?
Maintenant, ce cousin, — passe encore... Tout n’est pas accompli, et, tant que tout n’est pas accompli... Mais quand je serai marié, quand il sera trop tard, le cousin
sera encore là peut-être, — et alors!...
Il se prenait le front entre les mains; ses idées dansaient dans son cerveau une sarabande endiablée.
— Ah ! nous verrons bien! s’écriait-il en relevant la tête. Je serai là, je surveillerai, et gare si jamais!... Je ne suis pas un godelureau, moi; le mari que je ferai ne sera pas tendre... Ah! monsieur mon cousin, vous croyez pouvoir vous implanter à mon foyer conjugal ! Ah ! madame mon épouse, vous vous imaginez que vous recevrez des hommages à ma barbe, à mon nez, en toute sécurité!... Non, non! Détrompez-vous.
Ces bonnes résolutions lui rendirent un peu d’apaisement. Il s’habitua à l’idée d’une rivalité, réelle ou imaginaire, qu’il valait mieux, après tout, vaincre par l’indifférence et la froideur; car il n’eût servi à rien de l’irriter. La présence de sa belle-mère lui causa bientôt aussi moins de déplaisir; il commençait à la suppor-
ter. Il se dit qu’après tout, il avait peutêtre tort de tant se tourmenter et que sa belle-mère, si elle souriait si volontiers, n’obéissait en somme qu’à une loi de nature, commune à toutes les jolies femmes. 11 la considéra avec quelque attention et il constata qu’en effet elle n’avait rien de déplaisant. Elle portait fort allègrement ses trente-six ans. Il y avait, dans les rondeurs appétissantes de ses formes, quelque chose de la saveur capiteuse des fruits d’automne. C’était une brune on ne peut plus affriolante, joyeuse comme un rayon de soleil. Cette découverte l’attendrit; il se reprocha d’avoir été quelquefois dur envers celle à qui il devait en somme le bonheur, puisqu’elle lui donnait sa fille et quelle la lui donnait surtout de si bon cœur. Il sentit que, à part même cette dernière considération, il avait encore eu tort de ne pas être plus empressé auprès d’elle, et qu’il avait été injuste, et que son injustice exigeait une réparation.
Il résolut donc de changer de conduite. Aussi bien, connaissait-il maintenant sa fiancée au bout des doigts; ce serait pour lui une distraction de tourner un peu son attention d’un autre côté. Sa fiancée était jolie, c’est vrai; mais elle n’avait pas le « montant » de sa mère. Oscar avait toujours eu un certain faible pour les personnes potelées; or, Eudoxie ne l’était pas du tout, —au contraire — etMme Larmuseau l’était d’une façon absolument satisfaisante, — ni trop, ni trop peu.
— Pourvu, se disait Oscar, qu’Eudoxie ne reste pas éternellement comme elle est! L’âge la développera sans doute. Cependant, elle n’a pas la nature de sa mère... Son père, à qui elle ressemble, était un grand sec. Si jamais elle allait lui ressembler toute sa vie !...
Oscar oublia vite ces nouvelles chimères tandis qu’il s’occupait de sa belle-mère en espérance ; celle-ci fut très touchée de cet heureux revirement, et il acquit sans
peine la preuve quelle possédait toutes les qualités d’une femme supérieure. Ce fut une vraie révélation.
— Ma belle-mère est un ange ! répétait-il à ses amis stupéfaits.
Ses amis haussaient les épaules et disaient tout bas :
— Le pauvre garçon est devenu fou.
CEPENDANT le mariage approchait.
Chose curieuse, Oscar, si impatient tout d’abord, voyait arriver ce grave moment sans aucun enthousiasme. Un certain trouble, dont il ne se rendait pas compte, l’envahissait insensiblement. Ses idées noires revenaient l’assaillir; l’imase
du cousin se dressait devant ses yeux avec une persistance inquiétante. Il commençait par avoir peur de l'union qu’il avait appelée jadis de tous ses vœux.
Etpourtant, les visites du cousin avaient diminué. Un soir, Oscar, en venant faire sa cour quotidienne, avait entendu de loin des bruits de conversation extraordinairement animée, des éclats de voix inaccoutumés partant du salon où setrouvaient à cette heure Mme Larmuseau et le cousin Paul. Son arrivée avait mis brusquement un terme à la discussion. Il est certain qu’une scène plus ou moins orageuse venait d’avoir lieu. Oscar crut en avoir trouvé le motif: sa belle-mère avait fini sans doute par comprendre ce qu’avait de contrariant pour lui la présence obstinée de son rival et elle venait de signifier à celui-ci qu’il eût à diminuer le nombre de ses visites; cette signification, étant donné le caractère du cousin, avait dû amener quelques explications d’un dia-
pason assez élevé. Cela parut d’autant plus vraisemblable à Oscar que, ce soirlà, le cousin Paul se retira quelques minutes après, de fort mauvaise humeur.
Très reconnaissant, Oscar redoubla d’attentions pour Mme Larmuseau. Sans presque s’en douter et comme entraîné sur une pente irrésistible, d’une douceur infinie, il s’absorba dans son culte si extraordinaire et si inattendu au point d’en oublier presque sa fiancée ; mais Eudoxie feignait de 11e pas s’apercevoir de cet oubli, ou réellement elle ne s’en apercevait pas, toute heureuse des hommages rendus à sa mère par son futur époux et d’autant plus précieux à ses yeux qu’ils lui semblaient un gage certain d’une paix domestique aussi solide que durable.
Une chose frappait Oscar dans la manière d’ètre de sa belle-mère. Depuis le jour de la scène avec le cousin, elle, si gaie d’ordinaire, avait d’inexplicables mélancolies; et, ce que le jeune homme con-
stata bientôt, c’est que moins la date de la cérémonie nuptiale était éloignée, plus ces mélancolies augmentaient. Plusieurs fois il rencontra le regard de Mme Larmuseau et s’y arrêta pour essayer d’y découvrir la solution de ce problème qui l’intriguait, mais sans résultat ; Mme Larmuseau baissait aussitôt les yeux avec embarras et interrompait par le fait même les recherches d’Oscar.
— C’est drôle ! pensait-il ; on dirait quelle a quelque chose. Ce ne peut être contre moi ; elle est toujours aussi aimable et elle s’occupe de notre prochain petit ménage avec une sollicitude vraiment maternelle... Ce n’est pas non plus le regret de voir sa fille sur le point de la quitter; non; sage et exemplaire comme elle est, elle restera avec nous; nous la soignerons, - elle nous soignera. Ce sera l’idéal. Qu’on vienne donc prétendre que les belles-mères sont insupportables !
Puis, hochant la tête :
— C’est dommage tout de même, continuait-il; une si belle femme, veuve, — veuve pour toujours!... Ça doit être bien dur.
Ainsi devisant à part lui, il regardait tour à tour Eudoxie et Mme Larmuseau, toutes deux absorbées dans un travail de mains très délicat. Cette comparaison à laquelle il se livra aboutit à la conclusion suivante :
— Il n’y a pas à dire, la mère est encore joliment bien... Un homme comme moi s’en serait déjà parfaitement contenté.
Il se leva et, prétextant une course à faire, sortit pour réagir contre d’autres réflexions, plus téméraires les unes que les autres, qui peu à peu venaient assaillir son esprit. Elles le poursuivirent malgré tout, avec acharnement; elles lui disaient :
— Ma foi, je ne sais pas si la mère ne t’aurait pas mieux convenu que la fille...
Il était dans un état d’agitation extraordinaire.
— Je suis stupide... En voilà-t-il des idées maintenant !
Tout à coup, il fit un soubresaut ; il cogna un passant qui se retourna, furieux; mais il ne vit rien, n’entendit rien... Il restait là, fixe, planté devant un étalage de marchand de comestibles qu’il semblait contempler avec une avidité d’affamé, et perdu dans la pensée qui venait de prendre sa cervelle d’assaut :
— Cette tristesse de Mme Larmuseau, cet embarras mal dissimulé, ces soupirs... Ah! mon Dieu! si c’était pour moi!!!...
Et aussitôt, il se rappela le trouble de sa belle-mère quand il lui demanda sa fille en mariage, ses prévenances, sa constante et touchante tendresse, la présence du cousin Paul qu’elle n’avait tolérée sans doute que pour trouver un appui contre elle-même; puis, depuis que les visites du cousin étaient devenues plus rares et à
mesure que le jour de la séparation morale, le jour de l’union avec sa tille arrivait, son changement subit d’attitude, son abattement, peut-être même son désespoir, d’autant plus cuisant qu’il devait être tenu secret... Il n’osa plus douter; la chose était claire : la belle-mère était amoureuse de son eendre !
O Phèdre, avec quelle affreuse intensité ton souvenir classique se présenta en ce moment à la mémoire du sensible Oscar ! Mais lui, Oscar, lui, nouvel et trop fortuné Hippolyte, quel effet produisit sur son cœur cette découverte soudaine d’une tragédie en germe à laquelle feu Racine n’eût peut-être jamais songé?... Hélas!
pourquoi le nier? Oscar ne put réprimer un mouvement de joie... Pauvre Eudoxie!
La flamme dont brûlait Mme Larmuseau était partagée !...
Que faire?... Le lendemain même était le jour du mariage. Il n’y avait plus à reculer. Tant pis pour Oscar si, se croyant
attiré par la verdeur d’Eudoxie, c’était la maturité d’Amaranthe (oui, elle se nommait ainsi) qui l'avait séduit! Le vin était versé, il fallait le boire.
Oscar rentra chez lui, très accablé.
gnôles aux architectures bizarres, tourmentées de pignons dentelés, de statues et d’arabesques, et son vieux palais communal dont la flèche gothique s’élancait,
blanche, dans le bleu fin du ciel. A droite, devant l’aile occidentale du monument, les marchandes de fleurs , bavardes , s’abandonnaient au charme des derniers beaux jours qui faisaient chanter délicieusement sous leurs narines éprouvées les parfums des bouquets étalés autour d’elles. Plus loin, à gauche, les cochers de fiacre sommeillaient, affalés sur leur siège, ou faisaient claquer leurs fouets, machinalement, pour se distraire. Derrière, au pied de l'escalier des Lions qui conduit à la Salle des Mariages, et étagée le long des marches, une foule curieuse attendait, refoulée de temps en temps par les agents de police qui s’efforcaient, à grande peine, de maintenir le passage libre.
Là-haut, dans la Salle des Mariages, une foule plus nombreuse encore se bousculait, — une foule très mêlée, composée de gens de toute sorte, flâneurs, curieux, voisins, « connaissances », fournisseurs, voyous et bourgeois, que le spectacle tou-
jours le même et pourtant toujours varié d’une noce attire et retient, soit par intérêt, soit par passe-temps, soit par désir de critiquer les toilettes, de dévisager les physionomies et de dépenser en une fois les provisions accumulées de cancans et de médisances.
Une confusion vague de voix remplissait la salle. Les pompiers de service, shako sur la tête, hayon nette au fusil, indifférents, peu sévères, prêts à réprimer les poussées trop audacieuses qui pourraient entamer le bon ordre du cortège, ne dédaignaient pas d’entrer en conversation avec les gens placés aux premiers rangs, protégeant avec une galanterie gauche les fillettes qui se pressaient pour voir et leur faisant une petite place tout près d’eux.
Pour tuer le temps — car décidément la noce tardait bien à venir — on causait. Un trio de commères, très animé, échangeait tout haut, à l'oreille, des confidences.
— Savez-vous qui se marie, Madame Goossens?
— Oui, Madame Petit; c’est la petite Larmusear.
— Ah ! c’est la petite Larmuseau ?... A quelle église va-t-elle se marier?
— A aucune. Les Larmuseau ne vont jamais à l’église, n’est-ce pas?
— Comment savez-vous cela, Madame Goossens?
— La mère me l’a dit.
— Vous la connaissez donc?
— Si je la connais !
— Vous allez souvent chez elle?
— Très souvent . C’est moi qui lui porte les robes qu’elle fait faire chez ma sœur.
— Mais, à propos, Madame Goossens, qui est le futur?
— Le futur ? Oh ! c’est un des plus gros employés de la Banque de Danemark. Il a là une place magnifique, paraît-il. Il gagne beaucoup d’argent.
— Lui? intervint la commère qui n’a-
vait encore rien dit; il n’a pas le sou.
— Pas le sou? s’écria Mme Goossens. Je le sais mieux que vous.
— Moi aussi, je le sais mieux. Je vous dis qu’il n’a pas le sou. Et avec cela, c’est un dépensier, un coureur, un vrai petit crevé.
— Comment pouvez-vous dire des choses pareilles, Madame Van Diest?
— Je dis ce que je dis, Je la plains, la pauvre jeune fille. Elle, qui est habituée au luxe, elle va trouver un fameux changement! Elle est délicate, elle a besoin de distractions. Eh bien, soyez tranquille, son mari la laissera seule chez elle.
- Est-il possible! soupira Mme Petit.
— Certainement. Aussi, ça ne durera pas longtemps, je vous assure. Avant un an... Vous m’entendez.
— Vous croyez qu’elle oserait tromper son mari ?
— Et pourquoi pas? Un homme comme ça, déjà à moitié usé !
— Mais il est encore tout jeune, interrompit Mme Goossens.
— Tout jeune ! Ah, bien oui, allez! Il n’a plus de cheveux. Je crois qu’il porte perruque. Et puis, entre nous, il a une maîtresse ; tout le monde sait cela ; on dit même qu’il a des enfants avec elle.
— Des enfants ! s’exclamèrent les deux commères.
Et Mme Goossens ajouta:
— Jamais je n’aurais cru ça.
Elles allaient continuer lorsqu’il se fit un grand mouvement. On entendait un bruit de pas et de voix monter peu à peu dans l’escalier de pierre, et, au dehors, un tapage de portières de voitures qui se refermaient avec fracas. Tous lescommérages cessèrent; toutes les têtes se tournèrent du côté de la porte, et une longue rumeur circula parmi la foule entassée dans la salle, à droite et à gauche du passage par où la noce allait défiler.
— Ils sont là!
En effet, la noce entrait, au milieu d’un silence composé pour ainsi dire de toutes les curiosités en éveil, avides de saisir, dans le court espace de temps qui leur était donné pour se satisfaire, les impressions diverses que chacune d’elles poursuivait. De temps en temps, une exclamation brusque, promptement étouffée, un chuchotement, une conversation qui reprenait avec vivacité. Les trois commères de tantôt, parvenues, à la force des coudes, au premier rang des curieux, sans s'inquiéter des bougonnements de leurs voisines ni des plaintes de gens dont elles avaient maltraité les pieds en passant pardessus, continuaient leurs observations.
— Je crois que vous avez tout de meme raison, Madame Van Diest, disait l’une d’elles, celle que les autres avaient appelée Mme Petit. Voyez-vous le marié?
Il n’ose regarder personne. Bien sûr, il a peur que sa maîtresse soit là, avec ses enfants, pour lui faire une scène.
— Oui! ajouta Mme Goossens. Il a l’air d’un coupable... Oh! mon Dieu, si quelque chose allait arriver ! Quelle affaire !
Et les yeux gris de Mme Goossens s’illuminèrent d’un éclair de plaisir.
Mme Van Diest ne disait plus un mot.
Elle regardait avec un certain ébahissement le marié, qui venait de passer.
Tout à coup elle s’écria :
— C’est drôle! On dirait que je me suis trompé. Ce n’est pas celui que je voulais dire.
— Comment? dirent à la fois ses deux compagnes, ce n’est pas lui?
— Non... non... C’est un autre. Celuilà, je ne le connais pas. Comme je suis bête ! J’ai confondu le mari de Mlle Larmuseau avec le mari de Mlle Gossart, qui se marie demain.
Mme Goossens et Mme Petit ne purent réprimer un mouvement de désappointe¬
ment.
— Ainsi, dit la première, il n’a pas d’enfants, lui?
— Oh! pour ça, répliqua Mme Van Diest, visiblement contrariée, je n’en sais rien. Je n’ai pas l’habitude de me mêler des affaires des autres. Chacun fait ce qu’il veut.
— Je l’avais bien dit, moi, qui elle épouse! reprit avec un air de triomphe Mme Goossens. Vous voyez, vous n’avez pas voulu me croire tantôt. C’est un très brave garçon. Il s’appelle Oscar... Oscar Noël, je crois... C’est ça, Oscar Noël.
Il y eut une pause. La noce défilait lentement, dans le frou-frou joyeux des robes de soie. Eudoxie, toute en blanc, modeste, un peu pâle, s’avança, accueillie par un chuchotement d’admiration .
— Comme elle est gentille! s’écria tout bas Mme Goossens. Tenez, on dirait qu’elle m’a vue... Elle me connaît si bien !... Depuis quelle était toute petite... Vous allez voir, elle va me dire bonjour.
Eudoxie passa, baissant les yeux, sans regarder.
— Avez-vous remarqué la mère? fit Mme Petit. Comme elle est bien dans sa robe de satin noir! Elle a des couleurs... Elle sourit toujours : C’est une femme si agréable ! Je la trouve mieux que sa fille... Seulement, on dirait qu’elle est un peu émue aujourd’hui.
— Il y a de quoi... Sa fille unique qui la quitte ainsi...
Le cousin Paul parut, donnant le bras à une dame.
— Est-ce que c’est le père, celui-là ? demanda Mme Van Diest.
— - Non, non! C’est le cousin de Mme Larmuseau.
— Quel cousin?
— Je ne sais pas... Un cousin qui a été dans les affaires. Il paraît qu’il est toujours fourré chez les Larmuseau. 11 doit y avoir quelque chose là-dessous.
— Ça ne serait pas étonnant. Les cou-
sins, vous savez, Madame Goossens, c’est très dangereux.
Les trois femmes se mirent à rire bruyamment.
— Silence ! gronda un pompier de service en se retournant, très fâché.
— Taisez-vous donc ! dit Mme Van Diest avec frayeur, on va nous mettre à la porte.
— Bah ! bah ! est-ce qu’on ne peut plus rire maintenant?... Dites donc, il a encore l’air jeune, ce cousin.
— Oui, assez... Mais il a l’air joliment godiche.
— Vous trouvez ?
— On voit, ajouta Mme Van Diest, que c’est un commerçant enrichi.
Cependant la noce, réunie autour de l’estrade sur laquelle se dressait la grande table recouverte du tapis vert traditionnel, écoutait l’officier de l’état-civil faisant les questions d’usage avant de procéder aux formalités officielles. Tout le monde était
de fort bonne humeur, sauf Oscar, qui paraissait encore préoccupé, et Mme Larmuseau, dont la physionnomie sérieuse contrastait avec la franchise habituelle de son sourire. Eudoxie, elle, rose comme le printemps, ne trahissait aucune émotion extérieure ; elle avait une dignité gracieuse et naïve, à la fois pleine de pudeur et pleine d’assurance. Le cousin Paul, très crâne avec une expression d’indifférence joyeuse peut-être un peu affectée, était assis presque en face de Mme Larmuseau, qu’il s’obstinait à ne pas quitter des yeux, froidement.
L’officier de l’état-civil venait de donner très vite, en bredouillant, lecture des articles du Code traitant des droits et des devoirs respectifs des époux.
— Oscar Noël, dit-il, en refermant le petit livre aux tranches multicolores, consentez-vous à prendre pour épouse Eudoxie Larmuseau, ici présente?
Oscar, s’entendant interpeller, parut
sortir d’un rêve; il hésita un instant, balbutia, puis répondit « oui « d’une voix étranglée.
Eudoxie ne put s’empêcher de tourner légèrement la tête vers lui , un peu surprise. Le magistrat lui demanda à son tour :
— Eudoxie Larmuseau, consentezvous à prendre pour époux Oscar Noël, ici présent?
— Oui, répondit-elle avec fermeté.
A ce moment, un bruit de gens qui se lèvent précipitamment se fit derrière le jeune couple. Oscar se retourna, et vit sa belle-mère affaissée sur une chaise et soutenue par des voisins qui s'empressaient autour d’elle. Cette vue lui donna un coup violent au cœur; il fut sur le point de laisser là Eudoxie et l’officier de l’étatcivil qui prononçait justement son union avec elle, pour courir, lui aussi, vers sa belle-mère évanouie. Mais l’évanouissement fut de courte durée. Déjà Mme Larmuseau, faisant un effort sur elle-même,
s’était remise. Le public lie s’aperçut pas même de l’incident, et la cérémonie s’acheva sans encombre.
Quand l’acte de mariage fut signé, Oscar, sans dire un mot et de plus en plus troublé, prit le bras de sa femme, et le cortège se dirigea vers la sortie, où la foule curieuse s’était de nouveau amassée.
— Venez vite! dit Mme Petit à ses deux compagnes, en les tirant par la manche; ils s’en vont.
Toutes trois se précipitèrent dans la cohue, que les pompiers, cette fois, étaient impuissants à contenir.
— Voilà !... C’est fini ! murmura Mme Goossens lorsque les derniers invités eurent passé la porte.
Puis, en soupirant :
— Pourvu qu’elle soit heureuse !
Et, du revers de sa main, elle essuya vigoureusement une larme qui venait de lui glisser sur la joue.
PAUVRE Oscar ! Qu’étaient devenus ses projets de félicité? Ce trésor tant désiré, il le tenait enfin. . Hélas! qui donc eût osé dire, six mois auparavant, qu’il en prendrait possession avec si peu d’enthousiasme? Maintenant, ses pensées étaient ailleurs. L’évanouissement de Mme Lar-
museau, au moment même où il venait de prononcer le oui fatal, lui avait porté le dernier coup... Ah! ce oui, pourquoi n’avait-il pas refusé énergiquement de le prononcer, dût ce refus provoquer un scandale public? Les convenances, qu’estce que cela auprès du bonheur de toute la vie?...
Il faisait ces réflexions pendant le trajet, en voiture, de l’hôtel de ville au boulevard de Waterloo. A côté de lui, sa femme, la ravissante Eudoxie, déjà soumise, mais un peu triste, respectait le silence de son mari. Quelques phrases banales, presque glaciales, il n’était pas possible que ce fût là tout ce que l’amour lui réservait.
On arriva chez Mme Larmuseau, où devait avoir lieu le déjeuner de noce. Eudoxie se retira dans sa chambre pour changer de toilette. Oscar ne voulut pas retourner chez lui... Dieu sait! il ne serait peut-être pas revenu!... 11 resta.
ferme, courageux , et , en attendant l’arrivée des convives, il s’en alla, seul, taire un tour de jardin.
— Prends donc attention! Tu m’écrases... Sont-ils fous, ces jeunes mariés !...
Oscar s’arrêta, frémissant. Cette voix railleuse qui l’interpellait, c’était celle du cousin Paul qu’il venait, en effet, d’écraser à peu près, au détour d’un sentier... Oh! cette voix! la voix de son rival d’hier, de son rival d’aujourd’hui, de demain peut-être!... Il sentit se réveiller en lui tout un monde d’appréhensions.
L’avenir lui apparut soudain terrible et menaçant... Non-seulement épouser une femme qu’on n’aime pas, mais voir encore qu’un autre l’aime!... Quel supplice!
11 s’enfuit précipitamment, sans répondre aux plaisanteries du cousin Paul, qui riait aux éclats.
Une heure après, un domestique, envoyé à sa recherche, vint l’avertir que sa
femme était prête et que les invités arrivaient. L’air vif du jardin l’avait un peu calmé. Il alla rejoindre Eudoxie au salon. Et alors commencèrent le défilé de rigueur des parents et des amis, les félicitations, les souhaits fades, soulignés de poignées de main violentes et de baisers rugueux sur la joue. Eudoxie acceptait tout cela avec une bonne grâce parfaite. Oscar s’efforcait autant que possible de paraître radieux et de répondre avec effusion aux compliments qu’on lui adressait. Souvent, il est vrai, ses réponses n’avaient pas le sens-commun; mais, comme tout est excusable ces jours-là, on mettait facilement les bêtises qu’il disait sur le compte de son émotion ; et il n'en avait ainsi que plus de mérite.
A un moment donné cependant, au milieu de cette foule qui s’empressait, dans le brouhaha des compliments qu’accompagnait le frou-frou des robes de soie, il se sentit suffoquer et pâlir. Mme Larmuseau
qui, près de lui, était restée jusqu’alors assez silencieuse et en apparence très touchée aussi, s’en aperçut aussitôt.
— Vous netes pas bien, Oscar? demanda-t-elle avec inquiétude.
Oscar sentit un frisson singulier lui parcourir le corps.
— Oh! cela ne sera rien, dit-il, en balbutiant... Ce bruit... Ces fleurs...
Et, en effet, des bouquets de fleurs d’oranger, entassés autour du jeune couple, s’échappait une odeur âcre qui montait au cerveau. Heureusement, on annonça le déjeuner.
— Venez, dit Mme Larmuseau, en poussant légèrement du bras son gendre.
Celui-ci, à ce contact doux comme une caresse, crut défaillir tout à fait. Mais déjà, presque sans qu’il pût savoir comment cela s’était fait, il se trouvait attablé, ayant Eudoxie à sa gauche et Mme Larmuseau à sa droite. Autour de lui s’étalait le tableau toujours réjouissant des
toilettes claires entre lesquelles s’éparpille la note grave des habits noirs. Les diamants allumaient par-ci par-là de petites flammes pétillantes ; la tache blanche des plastrons déridait la sombre monotone des habits; dans la coiffure des femmes, des fleurs embaumaient... Oscar regardait tout cela, mélancoliquement, sans voir.
Le commencement du déjeuner fut calme. Les fourchettes faisaient entendre sur les assiettes leur gai cliquetis accompagné du murmure des conversations qui s’engageaient. De temps en temps, à certains coins de la table, le murmure grandissait, entrecoupé de rires et de petits cris; puis, il se faisait tout à coup un silence profond, d’autant plus profond que les convives éloignés avaient interrompu leurs causeries pour prêter l’oreille au bruit des voix qui s’étaient élevées et qui maintenant toutes se taisaient.
Insensiblement les groupes s’animèrent ;
la réserve embarrassante des premiers rapprochements entre gens qui ne se connaissent pas se dissipa ; des intimités s’établirent, à la faveur d’un hasard de conversation ou d’un verre de vin généreux. Il commençait à faire très chaud. Plusieurs dames avaient déployé leurs éventails, larges comme des paravents, et les agitaient avec force, envoyant sans le vouloir des brises bienfaisantes dans le visage de leurs voisins, qui remerciaient galamment. Mais la chaleur montait toujours. Au risque des courants d’air, on fit ouvrir une fenêtre pour laisser pénétrer un peu de fraîcheur dans la salle. Alors, on respira plus à l’aise.
Le côté des mariés ne participait guère à 1 animation générale. Oscar continuait à être silencieux. Eudoxie, de plus en plus sombre, attendait vainement une bonne parole de lui; son cœur était gonflé de sanglots, et vingt fois elle dût se retenir pour ne pas pleurer. A peine répondait-
elle à ce que lui disait un vieil oncle, son tuteur, qui, la voyant morose, faisait tout son possible pour l’égayer un peu.
Mme Larmuseau, non moins distraite, avait pourtant engagé une conversation suivie avec son voisin de droite; mais elle lui parlait fiévreusement, par phrases courtes, saccadées, souvent incohérentes.
Oscar, qui paraissait ne rien voir, entendait cela; il cherchait à saisir, dans les intonations de voix de sa belle-mère et dans les choses insignifiantes qu’elle disait, les sentiments véritables qui l’agitaient...
Faut-il le dire? ces sentiments, il était bien certain de les comprendre, il les connaissait, lui !... Et, sans apercevoir, un peu plus loin, à la même table, le regard fixe du cousin Paul, obstinément dirigé de son côté, il soupirait :
— - Pauvre femme !
Le dessert approchait ; l’heure des toasts sonna. On entendit le bruit clair d’un couteau frappant discrètement sur
un verre de cristal, et, au milieu du silence, on vit se lever un vieux monsieur, décoré, à moitié chauve. C était un chef de division pensionné au ministère des travaux publics, un des plus anciens amis de la famille d’Oscar, à qui, lorsque celui-ci fut devenu orphelin, il avait en quelque sorte, pendant deux ou trois ans, et de loin, servi de père. D’une voix faible et tremblante. il porta en quelques mots la santé des mariés. Des marques polies d’indulgente approbation , accueillirent ses paroles.
Tous les hommes se levèrent et, sauf les plus éloignés, qui avaient repris leur conversation, allèrent tour à tour, le verre en main, féliciter les jeunes époux et embrasser Eudoxie, les uns tendrement, les autres en riant, d’un air gaillard. Quand le cousin Paul s’approcha, Oscar tressaillit. Le cousin était très gai ; ses yeux brillaient comme ceux d’un homme légèrement « en train « ; il embrassa la jeune femme avec une effusion franche
qui fît faire la grimace à Oscar; puis il retourna s’asseoir, affectant de bousculer un peu, en passant, Mme Larmuseau, qui affecta, de son côté, de n’y pas prendre garde.
Quand tout le monde eut regagné sa place, un nouveau tintement discret interrompit une seconde fois les causeries. On attendit, et l’attente se prolongea pendant quelques secondes. L’oncle d’Eudoxie, qui était assis à sa gauche, avait fait mine de se lever pour porter, lui aussi, un toast; mais il s’était rassis tout à coup, très rouge, en apercevant un autre convive, un peu plus loin, debout, prêt à parler. Ce convive n’était pas de la famille ; il remplissait les fonctions de conseiller communal dans un faubourg et passait généralement pour un beau discoureur, aimant à se faire entendre et s’écoutant volontiers. Il ne prit pas attention au mouvement de l’oncle, non plus qu’aux chuchotements qui accueillirent
cet oubli flagrant de letiquette, et, après avoir bu doucement une gorgée de vin, il commença :
— Mesdames et messieurs, Je ne suis pas orateur... Je ne m’attendais pas, je dois l’avouer, à prendre la parole dans cette fête...
Et il continua ainsi pendant dix minutes, parlant des devoirs du mariage, des joies de la famille, de l’avenir, — tout cela d’une voix haute, bien timbrée, arrondissant ses phrases évidemment préparées à l’avance, prenant son temps et s’arrêtant parfois pour se rafraîchir le gosier. Des applaudissements saluèrent une fort belle tirade sur le sentiment de la foi conjugale et le mépris des influences occultes du clergé dans les ménages. On rit beaucoup aussi d’un trait d’esprit qu’il fit sur les célibataires qui se privent d’un des plus grands bonheurs de la vie, disait-il : ceiui de trouver dans leurs vieux jours une femme qui soigne leurs rhumatismes.
11 termina enfin en souhaitant aux héros de la fête de longs jours et de nombreux enfants. Les acclamations redoublèrent ; le conseiller communal reçut les félicitations empressées de ses voisines, avec lesquelles il trinqua et qu’il se permit d’embrasser ensuite, affirmant qu’il avait bien mérité une petite récompense.
Oscar voulut se lever pour remercier; mais l’oncle d’Eudoxie, de plus en plus irrité de l’inconvenance dont il venait d’être la victime, le saisit par le bras et le força à se rasseoir. Oscar n’insista point. Il n’était guère, du reste, en humeur de dire des choses gracieuses. Son cœur était gros d’amertume et — il commençait à se l’avouer, hélas! — de regrets. Pendant le discours du conseiller communal, Mme Larmuseau, extrêmement songeuse, avait porté un instant son mouchoir à ses yeux. Elle s’était tue ; peu à peu elle avait laissé tomber la conversation avec son voisin qui, maintenant, causait avec une jeune
cg
femme placée à sa droite. On faisait observer tout bas, dans la salle, que, décidément, la table des mariés était bien tranquille et bien monotone.
— Eh! eh! dit quelqu’un, c’est que le moment solennel approche...
— Raison de plus pour être content !
répliqua en minaudant une dame entre deux âges.
11 est de fait que l’embarras, la gêne qui régnaient du côté des mariés et de la famille menaçaient de gagner les invités eux-mêmes. Déjà la bonne humeur insensiblement faiblissait, lorsque soudain on cria : « Silence ! - Les verres résonnèrent comme un carillon, et le cousin Paul, tenant un papier à la main, se leva, très guilleret :
— Mesdames et messieurs, dit-il, permettez-moi de vous faire entendre un petit épithalame... envers.
Un monsieur protesta.
— Rassurez-vous, continua le cousin
Paul, les vers ne sont pas longs et ils se chantent.
— A la bonne heure! dit l’interrupteur, que l’on fit taire par des chuts vigoureux.
— Ecoutez ! écoutez !
— Et puis, reprit le cousin Paul, ils ne sont pas de moi, mais d’un auteur à la mode... Les dames voudront bien, j’espère, en excuser quelques rimes un peu... naturalistes.
— La chanson ! voyons la chanson !
criait-on de toutes parts.
Et le cousin Paul entonna d’une petite voix fausse, sur l’air de Mirlitir :
Un jour de mariage,
Vers la fin du banquet,
C’est un constant usage De chanter un couplet.
Cette loi que je révère Inspirera ma chanson.
Et chacun, levant son verre,
Répétez à l'unisson:
Vive le Dieu Cu-pipi !
Vive le Dieu Cu-dondon !
Vive le Dieu Cu...
Le pi...
Le don...
Dieu Cupidon !
Un tonnerre de rires et de bravos, mêlé d’exclamations poussées par les femmes qui jouaient les effarouchées, fit trembler la salle toute entière. Une grosse voix s’écria au milieu des trépignements :
— Voilà au moins de la poésie !
Un toile général lui répondit.
— Ue second couplet ! le second couplet !
Seuls, les mariés et Mme Larmuseau ne soufflaient mot. Eudoxie avait rougi très fort, sans pouvoir pourtant réprimer un sourire qui lui plissait les lèvres sournoisement. Oscar, abasourdi, ne savait quelle contenance prendre auprès de sa bellemère, que lepithalame du cousin semblait vivement affecter.
Le calme s’étant rétabli à grand’peine, le cousin Paul, fier de son triomphe, poursuivit :
— Second couplet !
A l’usage conforme,
Ma chanson dira tous Les souhaits que je forme Pour les jeunes époux...
Que la femme reste belle ,
Appétissante aux amours !
Que le mari soit fidèle !
Sur eux que veille toujours...
Le bon petit Cu-pipi,
Le bon petit Cu-dondon,
Le bon petit Cu...
Le pi. ..
Le don...
Dieu Cupidon !
Le succès ne fut pas moins vif que la première fois. On applaudissait à tout rompre. Les dames se cachaient le visage de leurs éventails ou de leurs serviettes avec une épouvante plaisante, pendant qu’un groupe de messieurs essayait de reprendre le refrain en chœur :
Le bon petit Cu-pipi,
Le bon petit Cu-dondon...
Le gaîté était telle que l’on ne vit point Mme Larmuseau, de plus en plus surexcitée, les yeux rouges, quitter subitement sa place malgré les gestes suppliants d’Oscar pour la retenir, et, sans répondre à son gendre qui lui demandait pourquoi elle s’en allait, sortir de la salle et disparaître.
Le cousin Paul frappa sur son verre :
— Mesdames, dit-il, en essayant de dominer les voix, il y a un troisième couplet!
Les clameurs redoublèrent :
— Le troisième!... le troisième!
— C’est l’avant-dernier...
Et il chanta, à voix plus basse, soulignée d’intentions polissonnes.
Pour leur bonheur tranquille.
Que la lune de miel La nuit et le jour brille Dans l’azur de leur ciel !
Et, dans leurs plaisirs sans borne, Que jamais sur leur chevet
belle-iiaman:
Ne fasse luire sa corne La lune rousse qui fait...
Pleurer le Dieu Cu-pipi, Pleurer le Dieu Cu-dondon, Pleurer le Dieu Cu...
Le pi...
Le don...
Dieu Cupidon !
Cette fois, la joie prête à éclater et qui déjà s’ébauchait dans la reprise en chœur du refrain, s’arrêta net... Oscar, pâle, tremblant, renversant sa chaise à côté de sa jeune femme, interdite et terrifiée, s’élancait à son tour hors de la salle en murmurant, avec assez de force pour que plusieurs personnes l’entendissent :
— C’en est trop !... A la grâce de Dieu!
11 y eut un moment de stupéfaction profonde. La chanson du cousin, son couplet sur la lune rousse avaient donc blessé Oscar ? Pourquoi cette colère et cette fuite insensée? Où allait-il?... Dieu sait! Peut-être quelque malheur...
Et, soudain, cette pensée s’emparant à
la fois de chacun des convives, parents et amis, tous se levèrent, mûs par un invisible ressort, et se précipitèrent un à un sur les pas du fuyard, ayant à leur tête Eudoxie affolée et le cousin Paul plus affolé encore.
Cependant Oscar, se sentant poursuivi, montait l’escalier quatre à quatre, arrivait à la chambre de sa belle-mère, entendait des sanglots, ouvrait violemment la porte et, tout hors de lui, tombait comme une bombe aux pieds de Mme Larmuseau, en s’écriant :
— Belle-maman, ne pleurez plus... Je vous aime!...
Et il ouvrait les bras, pour presser sur son cœur celle qu’il croyait mourir d’amour pour lui.
Mme Larmuseau poussa un cri d’effroi et, échappant, par un violent effort, à l’étreinte de son gendre, courut vers la porte pour appeler au secours
A ce moment, toute la noce, qui avait
suivi les traces d’Oscar, attirée par les cris de M,lie Larmuseau, faisait irruption dans la chambre. En apercevant Oscar, encore à genoux, dans sa pose suppliante, près du fauteuil que Mme Larmuseau venait de quitter, Eudoxie, qui arrivait la première, resta comme pétrifiée, et, reculant avec effroi, se rejeta dans les bras du cousin Paul qui la suivait immédiatement,
Oscar se releva d’un bond.
— Ah! traître! s’écria-t-il en s’élançant vers le cousin, tu ne t’en caches plus, maintenant !... Marie-la, si tu veux...
Pour moi, tout est rompu ! J’épouse Amaranthe !...
Heureusement, Eudoxie s était évanouie près de sa mère affaissée, sans connaissance, sur une chaise... Elle n’entendit rien. La consternation était immense.
Les spectateurs de cette scène inattendue se regardaient, béants, croyant rêver.
— Mme Larmuseau? fit à la fin le cou-
sin Paul... toi, épouser Mme Larmuseau !...
Il le saisit par le bras et, fendant la foule qui s’entassait et se heurtait autour d’eux, il l’entraîna vivement sur le palier :
— Mais, malheureux! ajouta-t-il tout bas, c’est moi qui l’épouse!...
Loin de calmer Oscar, ces mots produisirent sur lui un effet terrible :
— Vous ?... vous ?... vous ?... Me prendre ma femme et marier ma bellemère, tout ensemble?... Mais qu’est-ce qu’il me restera donc, à moi ?...
Le cousin partit d’un grand éclat de rire.
— Es-tu fou? Qui songe à cela?...
Ta femme t’adore... Elle n’adore que toi !
— Alors, pourquoi veniez-vous chez elle ?...
— Imbécile, ce n’était pas pour Eudoxie... C’était pour l’autre !...
Et, ramenant de force Oscar dans la
chambre où les invités achevaient de rappeler à elles Eudoxie et sa mère :
— Mes amis, dit-il, ce ne sera rien... L’émotion, la chaleur ont été les seuls coupables en tout ceci... Maintenant, puisque cet animal d’Oscar a divulgué mon secret, je ne vous le cacherai plus... J’ai l’honneur de vous annoncer mon prochain mariage avec Mme Larmuseau
Mme Larmuseau ne put retenir un cri, et elle faillit se trouver mal une seconde fois.
— Méchant, murmura-t-elle à l’oreille du cousin Paul qui s’empressait auprès d’elle, cela t’a bien avancé de me bouder pendant si longtemps et de me causer tant de chagrin !...
— Que veux-tu, ma chère? Ces deux noces en même temps, comme tu le voulais, n’étaient pas possibles...
— C’eût été si gentil !
— Mais peu convenable.
Puis, se tournant vers les invités, dans
le tumulte des rires et des conversations qui avaient succédé aux larmes et à la consternation, et pendant qu’Oscar et Eudoxie, s’étant pardonné, oubliant en une seconde tous leurs soucis, et plus amoureux qu’au premier jour, disparaissaient mystérieusement, il s’écria :
— Mesdames et messieurs, remettonsnous à table !
Et toute la noce redescendit, brasdessus bras-dessous, en chantant :
Vive le Dieu Cu-pipi!
Vive le Dieu Cu-dondon!
Vive le Dieu Cu. .
Le pi...
Le don...
Dieu Cupidon !
Les Merveilles de la Science
Les Merveilles de la Science
Reste à savoir, s’écria le major Fourrazinc dans le silence recueilli qui avait suivi la démonstration
LES MERVEILLES DE LA SCIENCE
du jeune Eustache Meridianus, reste à savoir si tous ces beaux progrès sont, en définitive, oui ou non, un acheminement de l’humanité vers la perfection.
— Vous voulez dire un effet de la perfectibilité humaine ? interrogea, avec une pointe de malice, Eustache Meridianus, que la réflexion du major avait piqué au vif.
— Parfaitement.
— Comment osez-vous en douter? Mais, comprenez donc, de grâce.... Le génie de l'homme...
Ee major, effrayé, interrompit le mouvement d’éloquence de son savant contradicteur.
— Le génie de l’homme n’a rien à faire dans tout ceci, dit-il. Je me demande tout simplement si , quand nous aurons renversé les barrières qui nous séparent encore aujourd’hui de l’impossible, nous serons plus avancés que lorsque nous étions des ignorants.
LES MERVEILLES DE LA SCIENCE 8
— Une telle supposition, fit Eustache, m’étonne de votre part.
— Elle ne vous étonnerait pas tant si vous aviez mon âge et mon expérience.
Eustache regarda le major sans saisir le sens exact de ses paroles.
— Je m’explique, continua ce dernier.
Peu m’importe que la société ait fait un pas en avant ou en arrière depuis que je suis au monde, pourvu que je vive tranquille dans mon ménage. Là est l’essentiel. Or, c’est précisément cette perte de ma tranquillité qui m’inquiète et que je redoute de toutes vos inventions.
Eustache demeura ahuri. Le major n’y prit pas garde.
— Oui, poursuivit-il... Quand je me suis marié avec Mme Fourrazinc, nous n’avions encore ni chemins de fer, ni télégraphes, ni téléphones, ni lumière électrique. Et nous avons vécu ainsi pendant vingt ans heureux. Aujourd’hui, s’il s’agis-
LES MERVEILLES DE LA SCIENCE
sait de recommencer, ma parole d’honneur, j’hésiterais !
— Ah ! elle est bien bonne, celle-là ! s’exclama Eustache.
— Oui, elle est bonne... Elle est même excellente. Et je m’en vais vous le prouver. Vos chemins de fer, vos télégraphes, vos téléphones, votre photographie surtout, je m’en méfie horriblement, et je suis persuadé que si toutes ces merveilles n’existaient pas, il y aurait beaucoup plus de ménages unis, ou plutôt beaucoup moins de ménages désunis qu’il y en a en ce moment.
Eustache esquissa un sourire de pitié
— Major, dit-il doucement, voyons, vous plaisantez, n’est-ce pas ?
— Je ne plaisante jamais... Ecoutez plutôt le récit d’une petite aventure qui vient d’arriver à mon brave et ancien ami Durasoir.
Le major, après avoir rallumé sa pipe, commença en ces termes :
— Ce pauvre Durasoir ! Figurez-vous le meilleur homme du monde, honnête, prévenant, adorant sa femme, — une jolie petite brunette... Ah! pardieu, oui, jolie! C’est même un peu ça qui l’a perdu. Et puis, vingt ans de moins que lui,— elle trente, lui cinquante, ce qui n’est plus tout à fait la fleur de l’âge; mais qu’importe ? Le couple paraissait bien assorti. Elle était fort gentille, certes, et plus d’une fois, moi-même, si mes rhumatismes...
LES MERVEILLES DE LA SCIENCE
— Major, interrompit Meridianus, y pensez^ vous ?...
— C’est vrai, c’est vrai... Enfin, il y a de ces moments où l’homme le plus vertueux... Bast ! je continue.
Et il continua :
— Ce bon Durasoir est , vous le savez, une des colonnes de la Société internationale de l' Himalaya. Son activité, son intelligence... Enfin, si l’ Himalaya n’a pas encore sauté vingt fois, c’est bien grâce à lui, sacrebleu !... Mais être une colonne dans une banque n’empêche pas, quand on a une jolie femme, toute seule à la maison, d’être trompé... Je croirais bien même que, tout au contraire, cela y aide considérablement. C’est ce qui advint à Durasoir. Le petit Gontran, que vous connaissez bien, je suppose...
— Parfaitement! Un charmant garçon.
— Un sot, vous dis-je. Pas si sot pourtant qu’il ne sut accaparer le cœur de
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Mme Durasoir et l’amitié du mari, tout ensemble.
— Ceci aide cela.
— Hélas !... Depuis combien de temps la liaison durait, je ne saurais trop vous dire. Gontran était si modeste, si réservé, si timide ! Qui s’en serait méfié ? On lui aurait donné le bon Dieu sans confession... Naturellement, dans ces conditionslà, Durasoir fut ce que tout mari, à sa place, est habituellement, — avant d’être plus, — aveugle...
— Et sourd.
— Comme vous dites. Il ne voyait pas les œillades, les serrements de main à la dérobée, les regards d’intelligence ; il n’entendait pas les chuchotements quand il tournait les talons, la tendresse du parler mal dissimulée derrière une apparente froideur, que sais-je encore?... Quant au... reste, il s’en douta moins encore.
— Mais c’était une bête, votre ami Durasoir?
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— Une bête, une bête !.. J’aurais voulu vous y voir, vous.
— Grand merci !... Et pas le moindre soupçon? Rien ?...
— Oh ! des soupçons, les maris en ont toujours, mais ils n’y croient jamais. Ils ne veulent pas y croire. Durasoir en eut, comme en ont tous ses semblables, et, comme tous ses semblables aussi, ils ne firent que le rendre plus aveugle et plus sourd...
èfè Vf*
Pardon si je vous interromps, dit Eustache en frappant légèrement sur le bras du major, mais je nevois pas du tout ce qu’il y a de commun entre le cas de votre ami et les merveilles de la science dont nous parlions tout à l’heure.
— Patience ! répondit Fourrazinc. J’y arrivais précisément.
— Jecoute.
— Un beau jour, — jour fatal ! — tout cet édifice de cachoteries et d'hypocrisie s’écroula d’un seul coup. Voici comment. 11 n’y a pas bien longtemps de cela. Des fêtes
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avaient été organisées par la ville en l’honneur de la princesse Léopoldine, qui allait quitter le pays pour se marier avec le prince de Salzbourg.
— Oui, je me rappelle.
— On avait invité la princesse à prendre place sous le péristyle du palais de la Bourse et à assister de là au défilé des députations de toutes les sociétés du pays qui viendraient la saluer. La cérémonie, favorisée par un temps superbe, fut très imposante. Chaque députation, en passant devant la princesse, lui offrait un bouquet ou une corbeille de fleurs. Au bout d’une demi-heure, l’escalier de la Bourse ressemblait à un immense parterre. Et les cris, et les vivats, et les musiques! Tenez, moi qui suis un vieux dur à cuire, rien que d’y penser, ça m’émeut encore.
— Vous pleurez, major?
— Ne faites pas attention. Je reprends mon histoire. Tout autour de la princesse,
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sous le péristyle du palais, se tenait, entassée, une foule énorme : autorités, fonctionnaires, invités, femmes des autorités, femmes des fonctionnaires, femmes des invités... Tout le diable et son train, — sans compter une douzaine de jeunes filles en blanc, choisies parmi les plus avenantes de la ville pour servir de garde d’honneur à la princesse... Fichtre! nous n’avons pas de garde d’honneur pareille, nous, au régiment! C’est dommage...
Le major poussa un profond soupir et poursuivit :
— M. et Mme Durasoir avaient reçu une invitation. Mais, naturellement, mon camarade, retenu par les affaires de sa société, n’avait pu en profiter. Sa femme avait tant supplié qu’il lui avait permis d’aller toute seule à la fête. Aussi bien, pour elle, rien d’inconvenant, n’est-ce pas? à se trouver en si belle compagnie... Au contraire. Mme Durasoir alla donc toute seule. Bravement, elle s’installa au milieu
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des groupes et, jouant adroitement des coudes, parvint à se caser très bien, adossée à une colonne, sur le dernier degré de l’escalier, d’où elle voyait admirablement passer le défilé. J’oubliais de vous dire que Contran, le perfide Contran, se trouvait, lui aussi, sous le péristyle. Sitôt qu’il avait aperçu sa bien-aimée, il s’était faufilé près d’elle et, prenant, devant le monde qui les entourait, des airs de politesse très respectueux, il la protégeait avec une sollicitude des plus aimables... Le gaillard !... D’ailleurs, je l’avoue, la situation était pleine d’agrément. On était là bousculé, serré l’un contre l’autre. Contran ne s’en plaignait pas, et Mme Durasoir non plus. Il arriva même un moment où l’enthousiasme des sociétés qui défilaient toujours et des spectateurs qui les acclamaient devint si grand que, emportés sans doute par l’ardeur de leur patriotisme et poussés de tous côtés par leurs voisins, — sauf par derrière, du côté
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de la colonne contre laquelle ils étaient appuyés, — ils rapprochèrent leurs visages et les lèvres de Gontran se rencontrèrent furtivement avec les lèvres de Mme Durasoir. Ce ne fut qu’un éclair, mais ce fut sans nul doute délicieux. Non, vous ne saurez jamais, Eustache, comme c’est bon, un baiser dérobé ainsi, en pleine foule, au nez et à la barbe de la nation, sans que personne s’aperçoive du larcin !
— Comment! Je ne le saurai jamais!
s’écria Eustache avec indignation... Je vous prie de croire que je le sais déjà.
— C’est une façon de parler... Je vous demande pardon. La fête terminée, chacun rentra chez soi. Ce fut, pendant trois jours, le sujet des conversations générales; les journaux publièrent des comptes-rendus détaillés, etM. Durasoir fut enchanté, en les lisant, de la chance que sa chère petite femme avait eue d’assister à une si belle manifestation. Il regretta même un peu de n’y avoir pas assisté lui-même.
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— « Après tout, pensait-il, j’aurais bien pu prendre un demi-jour de congé. «
Il faisait, à part lui, cette réflexion, lorsque, en passant devant la vitrine d’un opticien, il vit un assez grand nombre de badauds qui regardaient de grandes photographies qu’on venait d’y exposer. Ces photographies représentaient la fête de la Bourse surprise instantanément au moment de son plus vif éclat.
— « Voilà mon affaire », se dit-il.
Et il entra chez l’opticien. Il choisit la plus belle épreuve, la paya, et l’emporta chez lui, radieux.
— « Tiens, bobonne ! » dit-il à sa femme, « je t’ai rapporté un petit souvenir. »
Et il découvrit la photographie. Elle était magnifiquement réussie, d’une netteté et d’une précision étonnantes.
— « Oh ! que c’est joli ! » s’écria MmeDurasoir.
— « Je suis sûr », reprit-il, - que tu y es aussi toi... Voyons. »
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Mme Durasoir tressaillit. Son mari était allé chercher, dans un tiroir, une loupe et examinait de près les minuscules figures groupées, derrière la princesse, sur l’escalier du monument. Tout à coup, il pâlit affreusement... Il venait d’apercevoir, contre la première colonne à droite, en plein soleil, deux visages bien reconnaissables, rapprochés, bouche contre bouche : celui de Gontran et celui de sa femme!...
— Patatras! Je m’en doutais.
— Il déchira avec colère la terrible épreuve et, jetant sur Mme Durasoir, épouvantée et tremblante, un regard menaçant, il sortit de la chambre, prit son chapeau et s’en alla, tout droit, trouver un avocat A la rentrée des cours et tribunaux, le divorce sera plaidé, et, comme le scandale est public, comme la honte du pauvre Durasoir est, en ce moment, répandue dans la ville et dans le pays à plusieurs milliers d’exemplaires, il est tout à fait certain que ce divorce sera prononcé.
Après quelques secondes de silence :
— Eh bien, ajouta le major, voilà ce que c’est que les progrès de la science. Si la photographie instantanée n’avait pas été inventée par je ne sais quel trouble-fête curieux, M. et Mme Durasoir feraient à l’heure qu’il est, et pour longtemps encore probablement, le plus heureux ménage de la terre.
— Dites plutôt, major, que la photogra-
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phie instantanée a rendu à votre ami un fameux service.
— Vous appelez ça un service?... Ah!
jeune homme, que vous comprenez mal le bonheur des maris!
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