‹ Belluaires et porchersChapitre 38 sur 61 · LE FOU · texte numérisé non relu

LE FOU

— Ernest Hello est un fou! me disait, un

ch if d'ordre presque fameux dans l'Eglise,

teur vanté de beaucoup de pèlerinages.

Insuffisamment édifié de cet arrêt, j'eus l'audace d'objecter quelques éclairs. — Voyons, mon père, ne lui accorderez-vous pas des éclairs, à cet aliéné?

— Des éclairs I me repartit aussitôt le conducteur des caravanes de la piété. Mais, mon cher enfantr tout a été dit depuis longtemps par saint Thomas et saint Augustin et nous n'avons aucun besoin des éclairs de monsieur Hello ni d'aucun autre.

Ce moine routier que je veux supposer harnaché de toutes les vertus, exprimait la pensée de tout son monde. Le Dieu conçu par ces cerveaux n'a plus de grandes choses à faire désormais, puisqu'il est enfin pourvu de pareils adorateurs, C'est vrai qu'il a dû créer, dans des temps trèsanciens, quelques impeccables docteurs qui donnassent à l'esprit chrétien son gabarit éternel. Mais, aujourd'hui, sa parfaite sagesse lui défend de recommencer et si l'on veut absurdement supposer qu'il lui plût, tout à coup, de se remettre à confectionner des grands hommes, il lui faudrait aussitôt quitter cette fantaisie.

Le malheureux Hello qui ne pouvait croire à une confiscation si sévère de la liberté divine, fut taxé de folie et retranché de la considération littéraire des autres chrétiens, ce dont il resta désespéré jusqu'à sa mort.

Rejeté par les catholiques qui ne lui pardonnaient pas d'avoir été quelquefois sublime, inaperçu des non catholiques auxquels il ne parlait

UN BRELAX D'EXCOMMUNIÉS 137

pas, toujours exterminé d'avance par le grotesque transcendant de sa personne physique, Ernest Hello promenait avec lui, dans d'incirconscrites étendues, l'originalité la plus furieuse qui se pût rêver.

Son âme étant faible, il ne parvint pas à se consoler d'être sans gloire et de paraître choisi pour assumer toutes les disgrâces du génie dans l'obscurité. Vers la fin, on ne réussissait pas à se le représenter comme ayant jamais été vraiment jeune, tant il semblait courbattu de ses illusions à vau-l'eau, grabataire de ses espérances déçues.

Il appartenait à cette théorie trois fois lamentable des vieux débutants qui défile, suivant des rites si lugubres, à travers les entrecolonnements plus ou moins austères du grand journalisme. Il a pourtant écrit et publié une dizaine de volumes et un nombre infini d'articles, en l'espace de vingt ans. La critique a parlé de lui, quelquefois même avec un certain faste. N'importe, la célébrité ne vint pas, la gloire encore moins, et, par malheur, il n'était pas en son pouvoir d'accepter qu'il en fût ainsi.

Il faudrait un tragique grec pour raconter les douleurs de ce chrétien que le seul mot de résignation faisait éclater en rugissements et qui croyait sincèrement que la Gloire de Dieu sortirait de sa propre gloire. Mais laissons ce propos dont quelques greffiers de sacristie ont indignement abusé pour exaspérer un homme malheureux dont la grandeur épouvantait leur

misera. L'Œil du Maître divin, qui compte exactement a les jougs et les colliers » dans les établis de ses troupeaux, est seul capable, sans doute, de discerner rigoureusement l'équité d'une lamentation de sa créature, si déraisonnable qu'elle puisse paraître aux clairvoyants farceurs qui rompent à la multitude le pain savoureux de leurs jugements.

De quelque ridicule qu'on se soit plu à l'aoca- Dler, Ernest Hello fut, au moins, cette merveilleuse rareté qu'on appelle une âme, et, certes, l'une des plus vivantes, vibrantes et intensément passionnées qui se soient rencontrées sur notre )lanète. Il fut, en même temps, un écrivain d'un irt étrange et mystérieux. Mais, pour comprenne cet art et pour en jouir, il faut un sens esibétique assez indépendant pour se supposer ïhrétien dès l'instant qu'on ouvre ses livres. Difficile effort, j'en conviens, pour des intelligences aussi jetées que les nôtres aux murènes affamées du rationalisme.

Ce catholique a précisément, au suprême degré, ce qui horripile, plus que tout, les toléranjiers du monde : je veux dire la haine de l'erreur. Voici, d'ailleurs, la façon peu tolérable dont il s'exprime :

« Quiconque aime la vérité déteste l'erreur. Ceci est aussi près de la naïveté que du paradoxe. Mais cette détestation de l'erreur est la pierre de touche à laquelle se reconnaît l'amour de la vérité. Si vous n'aimez pas la vérité, vous

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pouvez jusqu'à un certain point dire que vous l'aimez et même le faire croire ; mais soyez siir qu'en ce cas, vous manquerez d'horreur po qui est faux, et, à ce signe, on reconnaîtra que vous n'aimez pas la vérité. »

Cette haine de l'erreur qui ne vise que les doctrines sans toucher aux personnes est si brûlante qu'elle pénètre profondément son style et le colore de teintes violentes et orageuses, qu'il n'aurait, sans doute, jamais obtenues sans cela.

Sans ce que Joseph de Maistre appelle la colère de V amour, il n'aurait peut être été qu'un dialecticien quelconque, un apologiste religieux après tant d'autres, armé tout au plus d'une ironie très-douce et très-bénigne, et l'inattention universelle l'aurait très-silencieusement enseveli dans le recoin le plus obscur de ses catacombes. Mais ce sentiment seul lui donne une personnalité inouïe, un accent littéraire tellement à part qu'il est impossible, avec la meilleure volonté d'être injuste, de ne pas en être frappé.

« Il y a cette différence, écrivait-il, entre l'amour et le zèle, que l'amour se contente d'aimei et de posséder son objet. Le zèle fait mourir toul ce qui lui est contraire. »

Chez Hello, le zèle fait mourir en dévorant. Il ne dévore pas seulement ce qui lui fait obstacle, il engloutit tout ce qui ne brûle pas autant que lui et du même feu. Cet homme si tendre est un exterminateur au nom de l'Unité de foi.

On peut assurer que cettf charité qui déteste

le mal est bien certainement la grande passion qui domine tout en lui, et, comme le temps joù il vit doit lui paraître épouvantablement mauvais, cette passion s'exaspère et se transporte Jusqu'aux notes les plus aiguës, les plus stridentes, du paroxysme de l'indignation. Noblement éperdu d'Unité, il s'enlace et s'enroule désespérément à ce tronc mutilé de l'arbre de vie. Si la stupide cognée philosophique veut le frapper encore, c'est sur lui-même que tombent les coups et ce sont ses membres, à lui, qu'il faut abattre pour commencer.

Peu d'écrivains illustres furent, autant que cet obscur, coupés par morceaux. L'ignoble critique des envieux et des sots, dans son propre entourage, a très-exactement accompli l'office des bourreaux sur la pensée et sur les écrits de cette espèce de saint Jacques l'Intercis de la littérature catholique. Il pouvait crier, comme le sublime martyr persan : « Seigneur, Maître des vivants et des morts, exaucez-moi, je n'ai plus de mains à étendre vers vous, je n'ai plus de genoux à fléchir devant vous, je suis un édifice ruiné que ne soutiennent plus les colonnes sur lesquelles il s'appuyait. Ecoutez-moi, Seigneur, et retirez mon âme de sa prison ! »

On comprend de reste ce qu'une tension aussi continuellement violente des facultés supérieures peut donner de ressort à un écrivain, surtout lorsque les dons naturels sont déjà réellement extraordinaires.

Seulement, il faut bien l'avouer, le pauvre Hello aurait certainement raturé les derniers mots de la prière du martyr. Il n'aurait pas voulu sortir de la prison de son corps, quelque misérable, quelque douloureuse qu'elle fût, parce qu'il ne pouvait, malgré tout, se dévêtir d'une espérance qui adhérait à ses os beaucoup plus exactement que sa propre chair.

Il était de ces êtres infiniment rares qui attendent encore le triomphe terrestre de Dieu et son visible règne. La seule pensée de mourir auparavant le révoltait comme une injustice, ayant conçu dans un abîme de prières l'assurance d'être le créancier de cet avènement.

La moquerie était vraiment trop facile et ne lui fut pas refusée. Tout ce qui pouvait parler ou écrire dans le marécage de la dévotion lui devint ennemi, bassement et salaudement. Toute la benoîte racaille des écrivassiers vertueux, toutes les trichines à plumes de la librairie ca-

tholique, toutes les larves, tous les lombrics, tous les ténias soi-disant littéraires du vieil intestin sacré; des Lasserre, des Pontmartin, des Roussel, des Aubineau, des Lolb, des Léon Gautier, exultèrent à cette occasion de ricaner d'un grand homme, en demeurant eux-mêmes de sérénissimes crétins à jamais obscurs. Veuillot lui-même ne l'épargna guère, Dieu le sait!

Il eût été facile à tout autre qu'Hello de ne pas même les apercevoir. Il en fut, à la lettre, crucifié, parce que la véhémence de son magnifique désir avait fini par se confondre avec sa propre conscience et qu'il se supposait désigné pour une part quelconque dans la mise en œuvre du prochain triomphe de la Justice. Par conséquent, il ne fallait pas, selon ses vues, que l'apôtre qu'il pouvait devenir un jour fût, à l'avance, ruiné dans son nécessaire prestige.

C'est pour cette raison qu'à tant de pages de ses livres, il parle de lui-même instinctivement, quand il veut exprimer la tribulation des choisis de Dieu, méconnus et inécoutés du monde qu'ils ont pour mission d'avertir. Qu'il parle de Job, de saint Jean-Baptiste, de Jésus-Christ même, s'il est question de leurs douleurs et de leurs déréliclions par les hommes, on sent aussitôt le retour, sur sa propre infortune, de ce harangueur des déserts.

Mais, après tout, c'est un besoin de l'amour de se configurer à son objet, d'adhérer à lui, d'entrer en lui, et de s'y perdre jusqu'à ne savoii

s'en dépêtrer. Cet éperdu de la Gloire du Dieu vivant ayant incontestablement de grandes choses à dire, il était assez naturel qu'il souffrît de n'être pas écouté et que cette souffrance fût à la mesure de ses pensées. Je ne me scandalise donc pas autrement de sa pitié pour cette catégorie d'indigents affamés du Beau que les grands hommes ont le devoir de saturer et qui mendient en vain leur pitance de sublime, quand les grands hommes sont absents ou sacrifiés. « L'admiration, disait-il, est un pauvre qui demande son pain, comme les autres. »

X'est-il pas misérable, d'ailleurs, et cent fois imbécile, de faire le procès à la. personnalité d'un artiste, de lui reprocher son essentielle façon d'être, sans laquelle il ne seraii pas même le lernier des hommes et ne mériterait pas de ronger les glands dédaignés par les pourceaux?

Les personnalités de cette étonnante espèce •sont des mamelles pour un grand nombre et Leur nourricière splendeur jaillit miséricordieusement autour d'elles du fond de leurs insolites gouffres, comme l'eau brûlante des geysers.

a La petite critique n'osera jamais dire devant l'œuvre d'un homme encore ignoré : Voilà la gloire et le génie! Voit-elle un homme débordant de vie et d'amour, elle l'entoure d'un cimetière... Le génie est la seule souffrance qui ne trouve nulle pari de pitié, pas même chez les ! :i.mes... Elles aiment ce qui brille, elles n'aiment pas ce qui resplendit. »

Quand l'auteur de V Homme écrivait ces lignes, il pensait à lui, sans doute, parce qu'il n'est pas possible qu'un personnage d'une si nette supériorité s'oublie soi-même quand il parle de la douleur, mais il n'était à ses propres yeux qu'une unité dans la déplorable compagnie des parias de l'intellectuelle majesté, sur lesquels sanglotait son âme.

Mais voici venir une clameur plus distincte.

« Ne crois pas, ô terre, que j'adresse à toi ma plainte. Tu n'es que le théâtre, tu n'es pas le but de mes cris et je ne te permets pas de les garder un seul instant dans tes entrailles. Ils vont à Dieu, à Dieu seul. Ne les retarde pas, ils sont pressés. Ils parlent de toi, ils ne vont pas à toi. Mes cris sont mes trésors. Ils sont ma richesse immortelle. Si je te les confie un moment, c'est pour qu'ils te frappent du pied et que, prenant sur toi leur élan, ils s'élancent plus haut dans le ciel. Mais ne dérobe pas le plus petit d'entre eux. Ne dérobe rien, ne cache rien. Que le moindre de mes gémissements ne s'attarde pas dans l'un des replis de ton sol. Que pas une goutte de mon sang ne soit perdue I Je suis avare, sois fidèle; j'ai compté mes gouttes de sang, j'ai compté les rugissements de mon cœur. Je te demanderai compte de tout jusqu'à un atome. Lance à l'instant vers le ciel ce que je laisse tomber sur toi; les secondes aussi sont comptées. »

Un être capable de vociférer de telles admo-

nitions dépasse évidemment tout formulable critère et ne relève plus que de l'intuition des admirateurs. Tout ici est exceptionnel. On est en présence d'un chrétien que le christianisme n'a pu combler, parce qu'il le juge inaccompli, et qui se désespère de voir les promesses de l'Evangile indéfiniment prorogées. En même temps, il est pénétré jusqu'aux moelles du pressentiment de la très-imminente venue d'un Seigneur qui s'est évadé de nos misères, il y a dixneuf siècles, en promettant de revenir.

La confrontation des événements actuels avec les prophéties sacrées lui démontre surabondamment que cette heure est proche et il en a une soif terrible. Ce serait, en une seule fois, l'absolu de la Vérité, de la Justice, de l'Amour et de la Magnificence! Ce serait la vengeance du Pauvre et l'humiliation infinie des sages vautrés dans le fumier de leurs oracles, dont la puanteur d'assouvissement l'a tant fait souffrir. Ce serait enfin la réhabilitation de Dieu, qui ne paraît pas se souvenir de ceux qui l'aiment et qui fait banqueroute à sa Parole en dormant d'un si long sommeil.

« Votre victime déchirée vous redemande ses membres! » crie-t-il, s'adressant aux bourreaux éternels du Christ, et l'on s'aperçoit sur-lechamp que c'est à peine s'il pense à ces animaux d'orgueil.

L'invective pourrait aussi bien s'envoler vers l.i Victime elle-même, qui ne fait rien pour rè-

cupérer ses lambeaux terrestres, depuis bientôt doux mille ans qu'elle s'est assoupie dans le fond des cieux.

Le malheureux, néanmoins, n'est pas proph te. Il ne sait pas le moment précis, la minute élue pour l'apparition de la Face conspuée dont l'aspect changera la neige des monts en ruisseaux de feu. Mais il croit deviner que cette minute est sa voisine et son désir déflagrant la veut manifeste, soudaine, extemporanée, crevant tout de son éclat, comme une intrusion de soleil.

Celte minute est la vierge de son choix, l'idéale vierge de dilection infinie, que tous les ancêtres de sa convoitise ont sucessivement attendue; mais cette inviolable est voilée nonpareillement, emmaillotée de même façon qu'une reine de Saba défunte, empaquetée de ténèbres, grillagée comme une lionne, et les mains du pauvre fiancé sont si débiles!....

Ernest Hello est un nouveau Siméon, douloureux et inexaucé, qui ne voudrait pas s'en aller, lui non plus, sans avoir tenu dans ses bras la « Lumière des nations » guettée si longtemps par lui du haut des cadavres de ces siècles morts qui s'étaient abattus de vieillesse en renonçant à la voir venir.

Il s'en est allé, pourtant, les bras vides et le cœur brisé, abandonnant son rêve, — ainsi qu'un empire de douleurs, — a d'autres Tantales de l'Honneur de Dieu, s'il plaît à ce Maître infini-

ment redoutable de se conditionner encore de pareils martyrs l

Qu'on se représente maintenant un homme non .seulement assoiffé de justice et de vérité, mais incendié à en mourir, dès son premier jour, de la concupiscence du Beau, — étant affublé, par néfaste sortilège, de cette livrée de facultés qui constituent l'écrivain de grand talent et s'accroupissant, avec cela, toute sa vie, dans la fondrière d'une obéissance imbécile.

Ernest Hello ne publia jamais une seule ligne sans l'avoir humblement soumise à l'examen. J'ai appris que, dans plusieurs circonstances, il n'avait pas hésité à sacrifier d'importantes pages sur la simple appréhension d'un vague danger de scandale ou d'équivoque pour certaines âmes au découragement facile. Ceux qui savent la tendresse jalouse des vrais artistes pour les créations de leur art et les déchirements atroces de ces sortes d'immolations de leur propre pensée, pourront mesurer sur ce seul fait la profondeur du sentiment catholique chez cet apparent effréné.

Evidemment, les docteurs consultés par lui

ne pouvaient pas être des ennemis affichés de sa personne ou de son talent. Mais, bon Dieul qu'ils devaient faire d'étranges amis, ces prêtres ou ces culminants laïques, inférieurs, à coup sur, à ce concurrent formidable qui venait, contre toute espérance, livrer sa prose à leur merci I

Dans l'étonnante ingénuité de son cœur, l'innocent Hello ne pouvait admettre l'irrémédiable cécité des chrétiens modernes à l'endroit de toute œuvre d'art, le dessèchement fossile, l'aridité polaire de cette société sans sève et sans renouveau, où sa timide conception de la charité lui faisait un devoir de se consumer.

Il voulut supposer, quand même, la possibilité de galvaniser ou de ressusciter cette nécropole, se condamnant à ne jamais regarder du côté du vaste monde des vivants étrangers au Christ et privés d'apôtres, pour qui le Rédempteur n'a pas moins souffert.

Il ne se mêla point aux profanes et ne fut jamais leur convive dans les oasis, non qu'il crût avoir le droit de les détester, mais parce qu'il redoutait leur contact et croyait obstinément à l'obligation d'exhorter d'abord l'Arabie Pétrée.

Ce fut une grande pitié de voir ce noble esprit saturé d'idéal et gourmand de magnificence, s'efforcer opiniâtrement à l'ingrate besogne d'ensemrncer de son enthousiasme la désolante caillasse du christianisme contemporain, l'infertile silex des cœurs dévots, d'où les marteaux et les

meules de la plus concassante fureur ne pourraient pas même tirer d'illusoires étincelles! Il s'y acharna sans repos, comme un insensé, et jamais on n'avait vu sous l'arche des cieux un prédicateur si solitaire I

Vingt ou trente ans, il s'agita dans son rêve de ranimer ceux qu'il nommait ses frères, par l'inoculation d'une immense espoir, et lorsqu il criait au centre même des foules, on lui répondait par une si prodigieuse absence de tympans que la soudaine abolition du genre humain n'aurait pu l'isoler davantage.

Il s'abaissait, plein de soupirs, verscesgisants de la médiocrité, se déshonoraitjusqu'à leur parler leur langue. Ses livres, hélas I sont, parfois, ocellés de platitudes comme la queue maléficiée d'un paon extraordinaire. C'était le moyen de se rendre, par miracle, encore plus incompréhensible, puisqu'alors, il était forcé d'aboucher ensemble, monstrueusement, les litanies de l'extase et le meuglement des bestiaux.

Hello se persuada, dans la démence de son zèle, qu'il pouvait y avoir un art chrétien, sans soupçonner, un instant, l'expérimentale zizanie évoquée par cette expression et sans entendre les hurlements simultanés de ces deux vocables incompatibles.

Cet assembleur de nuages ne comprit jamais que l'effort supposé de l'art vers le christianisme est celui d'une courbe vers l'asymptote et que c'est la vieille nourrice de la Foi, la Raison en

personne, qui l'a démontré. Il peut se rencontrer d'exceptionnels infortunés qui soient, en même temps, des artistes et des chrétiens, — c'est justement le cas de mes trois excommuniés, — mais il ne saurait y avoir un art chrétien.

L'Art est un parasite aborigène de la peau du premier Serpent. Il tient de cette extraction son immense orgueil et sa suggestive puissance. Il se suffit à lui-même comme un Dieu et les couronnes fleuronnées des princes, comparées à sa -coiffure d'éclairs, ressemblent à des carcans. Il est aussi réfractaire à l'adoration qu'à l'obéissance et la volonté d'aucun homme ne l'incline vers aucun autel. Il peut consentir à faire l'aumône du superflu de son faste à des temples ou à des palais, quand il y trouve à peu près son compte, mais il ne faut pas lui demander un clin d'œil surérogatoire.

Les paganismes anciens avaient avec lui plus d'affinité et le trouvaient beaucoup plus flexible. Il y avait entre eux et lui comme une solidarité mystérieuse de transgression et de blasphème, en vue d'obnubiler la face de Jéhovah et d'effacer de l'esprit humain les primordiales illuminations. Ce fut un enlacement de monstres divins <Ians les cryptes redoutées des Sérapéums géants et des sanctuaires crottés desangdel'épouvantable Asie. L'Art fut prodigue, en ces temps anciens, de ses plus colossales chimères et son implacable beauté servait à multiplier partout les affres de l'idolâtrie. Quand le Christianisme

triompha, ce Benjamin du soleil s'enfuit, en barrissant, dans les solitudes.

Et ce fut fini pour des siècles. Il fallut mille ans pour que des adorateurs delà Croix, chemisés d'acier, treillissés et papelonnés de fer, ramenassent avec eux, de Palestine ou d'Egypte, ce farouche captif destiné par la Providence à l'ultérieure dislocation du catholicisme

On construisit alors des cathédrales. On exfolia les montagnes pour qu'elles résonnassent, aussi bien que les forêts, du « gémissement de l'Esprit-Saint ». On viola les pierres et les métaux pour des parturitions d'effigies célestes ou infernales comme il ne s'en était jamais vu. On chanta des hymnes si belles que notre incroyante génération pleure encore en les écoutant. Un peu plus tard, on se mit à peindre, et, pendant trois sublimes siècles environ, les chrétiens purent se persuader qu'ils avaient enfin courbé devant Jésus- Christ l'antique suppôt des Dieux effrayants.

La renaissance, un beau jour, souffla sur ces illusions. L'Art, quelque temps dompté par l'enfantine ferveur du Moyen-Age, se cabra dans un soubresaut tout-puissant, aussitôt qu'il ne sentit plus le caveçon de cette innocence

Il n'y avait pas à recommencer en Occident les fredaines sanguinaires de Moloch ou d'Astarté, mais les âmes furent jetées, pour n'en plus sortir, dans les soupiraux brûlants de la forme et de la couleur, et, désormais relaps convaincu,

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l'nncien compétiteur du Très-Haut afficha partout son antagonisme éternel.

Aujourd'hui l'expérience a suffisamment divulgué cette antinomie et il fallait l'innocence têtue d'Ernest Hello pour espérer la soumission d'un si vieux rebelle. Il me semble, toutefois, que l'extrême incompatibilité de l'art moderne avec les exigences d'un catholicisme pratique aurait dû précisément avertir un pareil métaphysicien de la présence de quelque mystère. Cet expectant du règne de l'Esprit-Saint, ce millénaire impatient de tous les miracles et de toutes les consommations divines, De se devaitil pas à lui-même de conjecturer un renouvellement de toutes choses analogue, par exemple, à la Transsubstantiation?...

Et puisqu'il est démontré que les âmes les plus parfaites et les plus capables de laver les Pieds saignants de Jésus-Christ sont justement les plus quémandeuses de nard profane, ce rêveur ne pouvait-il pas augurer quelque céleste péripétie qui justifierait enfin les antichrétiennes pratiques de l'Art, en canonisant sa rébellion? Il est possible qu'une véritable intuition de prophète eût été la récompense de cette audace.

Seulement, il aurait fallu ne pas croupir, comme un Job dénué d'Orient, sur le fumier des librai ries catholiques. Il aurait fallu ne pas être le sublime et navrant Jocrisse d'un apostolat, do Beau assez comparable à la dissémination d'une

caraque de perles ou de diamants sous les sabots profanants des porcs.

Le copieux in-octavo intitulé L'Homme est, sans contredit, l'ouvrage le plus important qu'Ernest Hello ait écrit, le seul qui donne l'ensemble de cet esprit inégal et troublant comme un phénomène, avec ses coups de lumière et ses rafales d'obscurité. Ses autres livres : Paroles de Dieu, Physionomies de Saints, Contes extraordinaires, etc., ne paraissent que des variantes plus ou moins heureuses de ce texte générateur.

Je ne vois guère d'analogues à cet écrivain désorbité que le solitaire Pascal. Ils sont, en effet, tous deux, surtout des poètes et l'étonnement du lecteur est infiniment plus déterminé par leur accent que par leurs pensées. Tous deux se sont trompés à des profondeurs incroyables, en dépensant une force à contrepeser la gravitation des cieux. Ils ont lapidé le bon sens avec des comètes. Mais, quel spectacle 1

Quand Ernest Hello a vociféré son amour pour l'Art, sa fringale de Justice et sa rage d'être obscur, il ne lui reste pas grand'chose à nous proposer. Néanmoins, quelques chapitres do

L'Homme, inouïs d'analyse et de vivisection sur les cœurs, à propos de l'Avarice et de la Médiocrité, par exemple, trahissent assez l'étonnant pouvoir de ce cerveau hanté du mystère, s'il avait plu à Dieu de le pondérer.

Partout ailleurs, il est en cris et en extase. On dirait qu'il ne connaît pas d'autres procédés que l'enthousiasme. Dans Paroles de Dieu, livre sans ordre qui n'est qu'un essai d'interprétation de quelques versets du Saint Livre, on le voit s'arrêter subitement devantun texte, comme on s'arrête devant un homme extraordinaire, et celte clameur du ciel, il la répercute aussitôt en poussant des cris de la terre. Il renvoie sur ce texte toutes les flammes qui viennent de s'allumer en lui pour qu'il éclate comme la foudre. Dans le transport de son zèle, il se jette sur le langage humain, sur ce langage prostitué à toutes les formules de l'idolâtrie littéraire, il le traîne aux pieds du Seigneur Dieu et le force à confesser son impuissance et sa nudité. Il sent à des profondeurs inconnues le néant de la parole de l'homme en présence de la Parole de Dieu et dénonce à toute page le blasphème effrayant de l'antagonisme supposé par l'orgueil. Enfin, il n'en revient pas que Dieu ait parlé et que les hommes aient trouvé ensuite quelque chose à dire.

Cette manière d'être est assurément aes plus grandes, mais au prix de quels dangers I Cet homme vraiment supérieur et, parfois, estam-

pillé de gônie en arrivait à écrire d'épouvantables niaiseries, — « pontifiant et vaticinant, ainsi que le déclare cruellement l'auteur d'A Rebours, du haut d'un rocher fabriqué dans les bondieuseries de la rue Saint-Sulpice. »

Son style eunuque et flétri par le commerce exclusif de frigides pédants et de soutanierstondeurs, aurait pu, je le crois, devenir tout à fait artiste, s'il avait su trouver assez d'énergie dans sa raison pour s'enquérir d'un autre milieu. 11 n'osa jamais et sa punition fut d'être l'auteur des Contes extraordinaires, où la plus emphatique anémie dôshonoro d'obscures adaptations de sa philosophie religieuse aux dramatiques réalités de la vie. Voilà pour l'amoureux d'art, hélas!

Quant à l'altéré de Justice, au millénaire, il n'avait pas à subir un si grand déchet, mais l'indigence de sa forme rendit blafarde, quelquefois, jusqu'à l'expression de sa charité, taut l'écriture humaine est un mystère!

Pourtant, c'était sa grande beauté, cette vertulà. Elle fut chez lui continuellement brûlante et suggestive d'immolation. Il pensa toujours que la suprême Justice est décernée par la Charité suprême. Son regard de bas en haut vers le Pauvre était incontestablement sublime.

« La gloire de la Charité, disait-il, c'est de deviner... Celui qui aime la grandeur et qui aime L'abandonné, quand il passera à côté de l'abandonné, reconnaîtra la grandeur, si la grandeur est là. »

En écrivantcette chose magnifique, je sais bien, parbleu ! qu'il pensait à lui. J'en ai déjà fait la remarque à propos d'une autre citation, et, bien souvent, il en fut ainsi. Un jour même, il sentit le besoin de se justifier et voici de quelle curieuse façon :

« L'Homme ne s'aime pas et cependant l'homme doit s'aimer beaucoup, car il doit aimer beaucoup son prochain et il doit aimer son prochain comme lui-même. »

Cette apologie, ridicule et même odieuse dans toute autre bouche, n'étonnait pas trop de cet incomparable naïf et produisait presque l'effet d'un aveu touchant.

On lui fit un crime atroce de s'indigner d'être obscur, mais il croyait avec raison qu'étant glorieux, il aurait mieux servi ses frères, qu'il aimait autant que lui-même. Si l'Espérancepeut donner la résignation pour soi, l'Amour n'entend rien à la résignation pour les autres, ^tcet amoureux ne se résigna jamais. « L'ensemble de mon œuvre, me disait-il un jour, pourrait s'appeler le Cri du sang a" A bel. »

Le pauvre, tel qu'il le concevait, c'est celui qui a besoin, n'importe de quoi ; c'est l'homme de génie, c'est le héros, c'est l'étranger; c'est celui qui a faim, c'est celui qui a soif c'est celui qui est nu; c'est le cœur dilaté comme le cœur d'un Dieu et que le monde égorge spirituellement par l'indifférence, comme Gain égorgea physiquement son frère par le couteau. Le nom de ce

Pauvre remplit les Prophètes et les Evangiles. On l'y trouve perpétuellement exalté, à ce point qu'on dirait que le serpent d'Aaron est une figure de cette première des béatitudes évangéliques par qui les autres ont l'air d'être dévorées.

Or, le monde, qui déteste la Béatitude, ne veut pas connaître lePauvre. Il n'aperçoitpas plus les langueurs de son âme que les haillons de son corps. Mais si cette âme est magnifique, si elle éclate de splendeur, le monde, qui déteste par surcroît la magnificence et la splendeur, suppose la folie pour se dispenser de la justice.

Ernest Hello recueillit toute sa vie le sang spirituel qu'il voyait couler en torrents de l'âme du Pauvre assassiné parl'ouWt de tous les Gains que le monde croit innocents parce que leurs mains ne sont pas rouges et fumantes. Le plus clair de sa destinée fut de prêter sa voix à ce sang et de pousser vers Dieu les clameurs d'Amour qui font pleuvoir la malédiction.

LE LEPREUX

On ne lui a pas attaché de grelots ni de cliquette, à celui-là, pour avertir les passants.

— Qu'il s'en aille pourrir le monde, s'il veut, ce puant, ce pustuleux, ce croûte-levé, cette ordure d'individu rebelle aux désinfectants I Notre bercail n'est pas une maladrerie. Nous sommes des immaculés, nous autres, des lactescents, des nitides, et nous savons, au moins, nous barricader contre les typhus et les syphilis de la poésie I

Et les bons catholiques ferment leur porte avec fracas, après avoir jeté dans la rue le plus grand poète qui leur ait apporté son cœur depuis cinq ou six cents ans.

Le volume de vers intitulé Sagesse a été publié, en 1881, par la « Société générale de Librairie catholique », aux frais de l'auteur, je me plais à le croire. Jamais ce livre ne fut mentionné sur les catalogues de la maison; jamais aucun bibliographe dévot n'en parla ; jamais le

moindre effort commercial ne fut accompli pour en débiter un seul exemplaire.

Lorsqu'un nécessiteux d'idéal, à grand'peine informé, débarquait dans la boutique de la rue des Saints-Pères, son argent au bout des doigts, briguant le privilège d'émanciper la brochure, il semblait, — tant le postulat était inouï, — qu'on eût affaire à quelque noceur en délire, fourvoyé là par la plus insolite erreur et demandant une priapée !...

Un épidémique balbutiement sévissait aussitôt sur les commis épouvantés. Les vendeurs en détresse et les pâlissants comptables s'agitaient et s'ahurissaient en de rapides colloques ou d'inefficaces délibérations. De claquantes portes voltigeaient, soufflant au visage de l'affronteur, du fond d'antres inexplorés, les chastes courants d'air de la plus boréale circonspection. Tout à coup, un Eliacin de l'étalage ou quelque bombyx incitateur préposé aux pieux rossignols, apparaissait, se déclarant investi pour certifiera l'impétrant l'inexistence regrettable de l'ouvrage sollicité. Bref, il fallait que cet obstiné client notifiât le dessein préconçu de ne pas s'en aller du tout sans son exemplaire, pour que, de guerre !, on se décidât à l'en gratifier, moyennant finance, en levant au ciel des yeux affligés.

Enfin, ce drame grotesque durerait encore, si l'intrépide éditeur des autres livres de Paul Verlaine, M. Léon Vanier, n'avait acquis celuilà de la Librairie catholique, enchantée proba-

160 BELLUAJKBS ET F0&CKIRS

blement d'une si belle occasion de se purifier.

Car tout est bien là, je vous en réponds. Le chef-d'œuvre de Verlaine était une souillure à la robe de cette hermine. Cela est tout à fait incroyable, mais certain. On ne le répétera jamais assez. La poésie est une façon de stupre aux yeux de ces gens, c'est une tare de mort contre laquelle il faut implorer l'hysope des aspersions pénitentielles et le coup de foudre subtil d'un repentir lustral.

J'ai réservé pour la fin cet infortuné, parce que son cas est le plus concluant des trois. Barbey d'Aurevilly a beaucoup écrit sur l'abominable passion de l'amour, il a surtout divulgué dans ses peintures le ruffianisme des cœurs. Si ce n'est pas exactement pour cela qu'il exaspère, c'est, du moins, le principal considérant de son dam. Le très-chaste Hello est ostensiblement réprouvé pour son zèle et ses allures de prophète. Mais Verlaine est évacué pour l'unique raison laxalive de sa poésie. On ne peut pas reprocher autre chose à cet artiste des moins copieux et qui n'a vraiment pas mené grand bruit dans le monde. A l'exception d'une petite chapelle de rimeurs bâtie naguère sur le penchant d'un glacier mythologique, à des distances infinies du giron sacré, le nom de l'auteur de Sagesse, dont la célébrité commence à peine, était presque complètement inconnu partout. Quand il vint se livrer aux catholiques, un sur cent mille, tout au plus, avait pu entendre proférer le nom de ce parnas-

sien et encore de façon si vague qu'il n'aurait pas été capable de former sur lui la plus crépusculaire des suppositions.

Verlaine était pour eux un converti, rien de plus, une brebis quelconque, longtemps égarée dans les pâturages profanes et qui réintégrait le sainfoin du Bon Pasteur.

Ah ! s'il avait été un de ces polygraphes illustres, ou simplement un brochurier quelque peu notoire, dont l'asservissement aurait paru triomphal et qu'il eût été possible d'arborer comme un trophée, ces sauvages auraient promené sa chevelure sur leur front de bandière pour l'émulation de leur léthargique tribu ! Les ambulanciers de la contrition auraient charcuté cette âme à leur fantaisie, l'émasculant, la trépanant, la cautérisant, l'emplâtrant de pieux avis, l'éclissant de saintes pratiques, l'asphyxiant ou l'abrutissant de monitoriales fumigations.

A toute rigueur, une invincible constance de martyr l'eût fait absoudre d'avoir naguère proprement écrit et peut-être même la miséricorde eût été poussée jusqu'à l'oubli de ses dérèglements poétiques, s'il en eût fait humblement l'aveu accompagné du fervent propos d'une filiale imbécillité.

L'Eglise, en France, est coutumière de cette façon de bienvenir les épaves qui lui sont lancées des brisants du monde par la littérature en détresse. Si le malheureux Hello, né de ses entrailles, et, toute sa vie, claouemuré dans ses

disciplines, en fut si ckiennement accommodé, le destin d'un exotique cerveau échoué dans le poulailler de cette Pélicane est facile à conjecturer. Mais Verlaine, en surcroît de son exotisme, était inglorieux, dénué de richesses, inexploitable par conséquent, à ce double titre, et il s'annonçait comme un cygne ou un albatros. On voulut oien imprimer son livre, parce qu'après tout, le lenierdu pauvre est bon à prendre, mais on s'arrangea pour l'enterrer aussitôt si profondément ju'il fût impossible d'en soupçonner l'existence.

Villiers de l'Isle-Àdam me faisait remarquer un jour que les notaires détenus dans les bagnes s'enfoncent plus avant que les autres hommes dans le mépris des poètes, qu'ils accusent avec une flétrissante pitié de s'attarder « dans les nuages » et de ne rien comprendre aux substantielles réalités de la vie.

Les catholiques en liberté ne se contentent pas iu mépris pour ces rêveurs, ils promulguent l'infamation et les châtiments afflictifs, et leur jurisprudence est tout à fait identique à celle des tabellions précités. Ils sont, eux aussi, pour le solide, le positif, le palpable, et n'entendent

pas que les ouailles de leurs pâtis s'en aillent brouter dans le bleu des cieux...

On est forcé de ressasser fastidieusement ces observations et de les fixer en soi jusqu'au plus intime, si on veut arriver à concevoir seulement l'énoncé du déconcertant prodige que voici :

Un homme se présente au seuil de l'Eglise éternelle du Christ, je ne dis pas le plus grand, ni le meilleur, mais l'unique, absolument, celui qu'on était las d'espérer ou de rêver depuis des siècles, un poète chrétien.

Ce minable claquedent, dénué même des tessons de Job, porte son fumier sur son esprit et sa besace autour de son cœur. Il s'agenouille à l'entrée du vieil habitacle de l'Espérance, de l'antique vaisseau des Extases, et, du fond de sa conscience, invoquele Dieu flagellé pour qu'il soit le témoin de son holocauste.

Il arrive des lointains cloaques, apportant l'inégalable trésor des puanteurs, des nudités, des dérélictions, des blasphèmes et des désespoirs du siècle, puisque l'Epouse indéfectible du Rédempteur a reçu le pouvoir de transfigurer tout cela. Il a choisi d'être le bouc propitiatoire et le sacrifice qu'il offre est cousin germain de l'effroyable désolation qu'il assume.

Sacrifier à Jésus la richesse, la célébrité, l'amour même, c'est le vieux jeu des martyrs et des confesseurs nimbés qu'on vénère dans 1rs basiliques et dont les histoires sont écrites par professeurs de vertu. Mais sacrifier à cet

ibï BELLUAIRES ET PORCHERS

Agonisant couronné d'épines les joies du Vice et les délicieux esclavages de l'infamie! renoncer pour cet Agneau d'entre les lys aux exhalaisons de l'excrément I — telle est l'oblation de ce pèlerin qui s'est donné à lui-même l'invraisemblable mission de représenter la poésie contemporaine au pied de la Croix!

Ex-voto sans précédent d'une société rongée de névroses et fiancée aux épilepsies ! Largesse inouïe du plus pauvre monde qui fut jamais ! Les générations équilibrées de corps et d'âme dont on nous rabâche la grandeur n'en ont pas tant fait et n'étaient pas forcées, pour aller vers Dieu, d'enjamber de pareils abîmes I

Ce rafale, ce calamiteux, qui n'est rien du tout qu'un Verlaine « sceptique et léger, » — comme il le dit lui-même dans la préface de Sagesse, — si sa poésie ne subroge pas pour nous devant Dieu la tutelle de nos démons; ce « cœur renaissant, pur et fier, » a beau prier, dans ses vers, Jésus et Marie, voici, je crois, ce qu'il faut entendre :

— Seigneur conspué qui résidez, invisible, dans vos tabernacles au milieu des candélabres et des calotins, je vous prie très-humblement de faire attention à mon ambassade. Je suis un artiste, un poète, et, par conséquent, un ennemi des normes édictées par vos pasteurs. Je suis devant eux complètement nu, purulent et nauséabond. Je n'ai pas même l'honneur d'être accrédité des goitreux et des malandrins plus ou

moins notables dont je me suis ingéré de vous étaler, en ma personne, le croupissement.

J'ai cru, néanmoins, expédient et sage d'obéir à l'impulsion qui m'entraînait à vous recruter, 6 Chef des élus, pour l'assainissement de cette canaille.

11 s'agit de savoir si vous acceptez l'oblation: de la Poésie ou si vous ne l'acceptez pas. Il setrouve que, par l'effet d'une obscure loi, cettecontemplative, qu'on pourrait croire amarrée à la table de vos autels, habite en réalité parmi ceux qui vous ignorent ou qui vous méprisent, et les apôtres congestionnés de vertus qu'on vous malfaçonne, non seulement ne galopent jamais après elle, mais l'écartent studieusement de vos seuils, en la gratifiant quelquefois d'une sommaire malédiction.

En voulez- vousdécidément? Je vous l'apporte, moi chétif, garrottée comme un succube, car elle n'est pas venue de son plein gré. Elle s'occupait d'affoler et de pourrir des aveugles-nés. Je l'ai conquise et je l'ai domptée pour vous seul, ayant réussi à m'emparer de son attirail d'ensorcellement, de ses rythmes, de ses images, de ses philtres, de sesgrimoires, et la voici, ma parfaite esclave, dans la posture d'adoration que ma volonté lui imposa.

C'est pour cela que j'ose me déclarer le mandataire de tout un monde. Ce que je vous offre, mon Dieu, est un non moindre trophée que la Chimère des esprits superbes qui se sont éloi-

106 BELLUAIRLS ET PORCHERS

gn s de vous. C'est leur refuge, leur Tour d'ivoire, leur Notre-Dame de douleurs et de recouvrance. Quelques-uns, sans doute, la suivront jusque dans la Plaie salutaire de votre Côté. Et moi, ce vainqueur, qui ai renoncé au délice de la posséder crapuleusement hors de votre présence, je ne demande rien de plus que le jubilé de votre grâce pour ce fabuleux sacrifice I...

Si Dieu n'a pas été sourd à cette prière, il faut croire qu'il n'a pas jugé à propos d'en faire part aux administrateurs de sa gloire et de leur décrotter le cœur ou les oreilles pour les rendre capables d'un peu de justice. La démarche inouïe de Verlaine eut le seul résultat que j'ai raconté.

Elle était cependant bien glorieuse pour les bonzes chrétiens, cette imploration d'un si rare esprit, et ce qu'il offrait aurait dû être accueilli par des noëls et des hosannahs! La gratitude catholique aurait dû raisonnablement s'effrener jusqu'à l'emphase d'une apothéose ! Il aurait fallu dételer les rosses pondérées de la critique et porter ce bienfaiteur sur un pavois argenté de tètes chrétiennes!

Songez qu'il ne s'était rien vu de pareil depai?

le Moyen Age. Un grand poète qui ne chantait que pour Jésus-Christ, comme les saints inconnus par qui furent écrites les décourageantes hymnes de la liturgie!

Ahl c'est vrai qu'on avait eu d'autres lyres soi-disant chrétiennes. Le « mélodieux » Lamartine avait soupiré le nom de Jéhovah dans les ramures de la provisoire forêt romantique et l'effrayant Tétragramme n'avait servi qu'à rendre plus anonyme la face de brumes du Dieu sans Plaies ni Eucharistie toléré par les philosophes. Le grand Hugo et le petit Musset n'avaient pas, sans doute, paru mériter qu'on les cataloguât sous la même rubrique; pourtant, ils avaient parlé, eux aussi, d'un Très-Haut quelconque, à de certains jours, et ce n'était pas un Dieu jaloux, vous pouvez m'en croire. Il était sans inconvénient d'adorer n'importe quoi dans le môme temps qu'on le thuriférait de rimes conjugales et de célibataires hémistiches.

Baudelaire seul fut incontestablement catholique au plus profond de sa pensée. Mais il fut catholique à rebours, à la manière des démons qui « croient et tremblent » suivant la parole de saint Jacques. Les Fleurs du mal et les Poèmes en prose paraissent, à de certaines places, calci- '•ommedes autels maudits que des langues d'enfer auraient pourléchés.

Ce poète gorgonien, devant l'amertume de qui les plus noires tristesses ont l'air do mirlitonner, parla constamment la grammaire du catho-

lbb BELLUAIRES ET PORCHERS

licisme, qu'il préférait à toute autre, et sa poésie d'impénitent supplicié fut si sacrilège qu'elle est devenue, par antinomie, suggestive de l'adoration.

L'auteur des Litanies de Satan mit sa confiance dans le désespoir, qui lui fut fidèle, et le cantique fameux qu'il eût pu chanter, las d'attendre, le prit à la gorge et l'étouffa.

Quant aux poètes antérieurs, aux poètes prétendus religieux du dix-septième siècle, je présume qu'il serait d'une efficace vergogne de n'en point parler. Ceux-là chantèrent le Dieu des architectes et des tapissiers de la monarchie et leur poésie d'étiquette ou de catafalque avait juste le prix marchand de l'aumône royale qu'on laissait tomber dans leur sébille.

Non, il faut remonter jusqu'aux époques chenues et voûtées de la Chanson de Holand, du Sairtt- Graal ou du Grand Hymnaire pour retrouver cet aloi d'accent religieux.

C'est vers le Moyen Age énorme et délicat Qu'il faudrait que mon cœur en panne naviguât, Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.

A coup sûr, l'auteur de ces admirables vers sentait profondément l'anachronisme du souffle ancien qui venait expirer en lui. Mais quelle unique destinée que celle de cet homme retrouvant, par un miraculeux atavisme de sentiment, l'enthousiasme crucifié d'une poésie enterrée

sous la poussière d'une vingtaine de générations 1

Remarquez bien qu'il ne s'agissait pas du tout avec ce témoin du passé d'une équivoque rêverie mystique. C'était fait, cela, archifait depuis longtemps par tous les entrepreneurs d'attendrissement qui ont travaillé la muqueuse nasale de l'innocence.

ïl fallait parler de Jésus en croix, de la Vierge Marie, de l'Ange gardien, reprendre toutes les vieilles idées, toutes les vieilles images dévotes que des siècles d'accoutumance balourde ont banalisées, délavées, déteintes jusqu'au ridicule, et les restituer à la vie et au flamboiement. Tel fut le prodige.

Pour l'homme qui pense, l'histoire littéraire n'a rien à offrir de plus surprenant. Car enfin, c'était presque une chimère qu'un tel dessein. Glorifier le Saint- Sacrement et la Prière dans des vers si beaux que l'incroyante jeunesse de la poésie contemporaine fût forcée de les admirer avec passion et d'en devenir l'écolièret C'était un peu plus fort que d'implanter le panthéisme du vieil Hugo ou le nirwâna de Leconte de Lisle.

Faut-il — vraiment — qu'une société catholique soit agonisante, perdue sans ressource, enterrable à courte échéance, pour qu'il ne se soit pas levé au milieu d'elle un seul être généreux et intelligent, qui prît sur lui d'annoncer à l'idiote cohue l'aubaine infinie de cette inespérable renfort!

1~0 BELLUAÏRBS ET PORCHERS

Tout à l'heure, je nommais Baudelaire, parce que toute celsitude poétique invoque nécessairement ce sommet de la poésie moderne. Mais il ne saurait être question d'aucun parallèle. Verlaine parle la langue de Baudelaire puisqu'il n'existe plus d'autre langue pour un artiste, mais il n'est pas son disciple et ce qui les sépare semble aussi profond que l'éternité.

Baudelaire fut un rebelle atroce et navré, un blasphémateur compliqué,' versatile et déconcertant, qui cherchait parfois la prière pour s'en faire une arme empoisonnée contre lui-même. Verlaine est une âme suppliante, un repenti tout en pleurs aux pieds du Christ dont il n'ose contempler la Face, et ne réclamant rien que

D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison.

L'auteur de Sagesse, au lendemain de sa conversion, n'a pas imaginé d'autre besogne que l'imploration du pardon. Il ne conçoit pour un chrétien que cet office et ce labeur. Demander pardon pour les injures et pour les bienfaits, pour les voluptés et pour les tristesses, pour chacune

chs palpitations du cœur et chacune des vibrations de la pensée; enfin demander pardon à son Dieu de l'aimer et de prétendre souffrir pour lui, en se considérant comme une ordure qui n'a que de l'ordure à offrir, alors môme que ce serait la plus belle poésie du monde. Mais c'est le christianisme des catacombes, cela, c'est l'immolation absolue du cœur dans l'humilité parfaite, et il n'est pas surprenant que le prospère bétail de nos sacristies n'y comprenne rien!

Cet homme qui, tout à coup, se calfeutre aux bruits du monde, est bien plus méprisant encore que Baudelaire, qui voulait, du moins, qu'on le crût invincible à toute émotion terrestre, et l'excellence de son dégoût est en raison de la parfaite solitude où son âme s'est engouffrée afin de pouvoir crier vers Dieu, des profondeurs. Les fanfares aussi bien que les soupirs lui paraissent désormais vils et fastidieux, quand ils ne sont pas une expression de l'Amour divin ou une forme quelconque de la guérisseuse prière :

Voix de l'Orgueil: un cri puissant comme d'un cor, Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or. On trébuche à travers des chaleurs d'incendie... Mais en somme, la voix s'en va, comme d'un cor.

Voix de la Haine: cloche en mer, fausse, assourdie De neige lente, il fait si froid! Lourde, aiTadie, La vie a peur et court follement sur le quai Loin de la cloche, qui devient plus assourdie.

172 BELLUAIRbS ET PORCHERS

Voix de la Chair: un gros tapage fatigué. Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'être gai. Des yeux, des noms et l'air plein de parfums atroces Où vient mourir le gros tapage fatigué.

Voix d'Autrui : des lointains dans des brouillards. Des noces

Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des négoces,

Et tout le cirque des civilisations

Au son trotte menu du violon des noces

Colères, soupirs noirs, regrets, tentations, Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions Pour l'assourdissement des silences bonnètes. Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,

Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes, Sentences, mots en vain, métaphores mal faites, Toute la rhétorique en fuite des péchés, Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes!

Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés. Mourez à nous, mourez aux humbles vœux cachés Que nourrit la douceur de la Parole forte, Car notre cœur n'est plus de ceux que vous cherchez!

Mourez parmi la voix que la prière emporte Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour, Mourez parmi la voix que la prière apporte,

Mourez parmi la voix terrible de l'Amour!

Avant la surnaturelle péripétie qui courba si glorieusement son âme, déjà ce puissant poète

agité d'absolu avait, en se détirant au fond de son propre abîme, blasphémé les transports de l'Inspiration au profit de la Volonté qu'il prétendait uniquement adorer, s'adjurant lui-même d'écrire « des vers émus, très-froidement, » et de ne pas s'en aller rêver aux bords des lacs.

Puis, raffinant sa haine de toute voie battue et de tout confort intellectuel, il déclara ne vouloir plus que « la Nuance, pas la Couleur, rien que la nuance... Et tout le reste, ajoutait-il, est littérature. » C'était préluder à la table rase de ce catholicisme intransigeant comme un donjon qui devait être son destin, et la voix qu'il entendait alors était le dictamen de l'Infini résidant au plus caché de son âme, en attendant de s'exhaler dans d'incomparables vers.

C'est, assurément, une fameuse originalité d'être un poète catholique, mais c'en est une plus grande encore d'être ce poète quand on a écrit les Fêtes Galantes. Imaginez Watteau jeté en bas du chevalet de Cythère par l'ouragan d'une conversion et se mettant à peindre, de son pinceau prostitué, les sujets de Fiesole ou du vieux Memling, en pleurant d'amour.

Huysmans, le seul qui, dans l'immonde silence de la critique, ait osé glorifier Verlaine, affirme, dans A Rebours, que tout l'accent du poète est contenu en ces seuls vers des Fêtes Galantes, qu'il qualifie d'adorables:

174 LELLUAIRES ET PORCHERS

Le soir tombait, un soir équivoque d'automne: Les belles, se pendant rêveuses à nos bras, Dirent alors des mots si spécieux., tout bas. Que notre àme, depuis ce temps, tremble et s'étonne.

Ce qui peut charmer, ici, le créateur de Des Esseintes, c'est l'indéfini troublant de la suggestion, c'est l'aube lunaire d'une foi d'enfant, dont le branle mystérieux l'enveloppe de tous ses frissons, sans qu'il puisse deviner, cet amoureux des pénombres, - sous la diffuse vibration de cette ariette qui s'en va mourir, — le prochain disque soiennei aux clartés d'argerjt, dont l'âme du pauvre chanteur sera, dans un instant, toute nlanchie et illuminée.

Le fait est que toutes les formules de rhétori que solaire seraient déplacées et même inintelligibles, si on les appliquait à Verlaine. Poui ceux qui l'ont lu, son nom seul est évocateur de nitescences crépusculaires et de silencieuses pâleurs. On ne saurait imaginer des poèmes qui se prêtent moins que les siens à la vocifération.

Voyez de quel chuchotement presque inaudible Jésus vient consoler cette âme tremblante :

Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs

Si doux qu'ils sont encore d'ineffables délices,

Je te ferai goûter sur terre mes prémices,

La paix du cœur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs

Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice Eternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse, Et que sonnent les augelus roses et noirs,

En aLleadant l'assomplion dans ma lumière, L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, La musique de mes louanges à jamais,

Et l'extase perpétuelle et la science,

Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance

De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais t

L'ensemble de la pièce d'où sont tirés ces quatorze vers, la plus longue de Sagesse, donne l'idée d'une partition des cieux tamisée au crible de la voie lactée et adoucie, jusqu'à la plus voilée des euphonies, par le blême capiton des nues.

C'est un poète religieux d'une douceur si singulière qu'on la croirait eucharistique. Ce ne sont pas précisément les choses qu'il dit qui nous émeuvent, elles furent diteslongtemps avant lui par tous les écrivains religieux, avec d'infinies élucidations. Ce n'est pas même l'autorité papale de son vers ni la nonpareille fantaisie de sa métrique, c'est l'accent, l'indicible accent de son amoureuse foi !

Quand on parcourt son livre en plein trouble des idées mondaines, il est à peu près impossible qu'on en soit frappé. Il peut même arriver qu'on le méprise comme une oiseuse réitération de babils anciens. Mais si l'âme est dans l'équilibre de son repos, cette poésie se répand en elle comme un électuaire ou un népenthès.

Alors, du fond des ondes de la mémoire, surgissent tout à coup les suavités presque oubliées d'autrefois : les frileux tintements des cloches,

à l'aube, pour ces messes matutinales où le cœur, non encore souillé des sales prestiges de la lumière, s'épanchait vers les tabernacles tranquilles, dans le pénombral silence des nefs; les soudaines envolées de dilection paradisiaque, les désirs brûlants du martyre, les attendrissements ineffables et cette pluie de larmes saintes qui coulèrent en ce lointain jour qu'on ne reverra jamais plus; enfin, la joie qu'on eut d'être pauvre et de se sentir dans la main du Père des pauvres, comme le glaçon dans le centre de la fournaise ; — et l'on est tout enveloppé d'un grand frisson nostalgique !

Si la justice, la sainte idée de Justice n'était pas, humainement, l'horrible dérision connue, on devrait peut-être la saluer d'une dernière potée de malédictions, au moment de terminer cette trilogie de suppliciés intellectuels. Mais ce serait, hélas 1 un divertissement bien futile. Il faudrait au moins le pouvoir de Dieu pour faire sentir aux juments de l'autel la parfaite iniquité de leur sottise ou pour inspirer aux autres une compensatrice indignation.

Quand on est assez infortuné pour aimer le grand Art et pour désirer qu'il soit en honneur,

UN BRELAN D'EXCOMMUNIES 177

il faut se résigner à manger la tartine biblique d'Ezéchielen compagnie des vingt-cinq ou trente prophètes bafoués qui sont, par génération, les lamentables élus de ce festin. L'injustice des catholiques est un peu plus révoltante que celle des non catholiques, à cause de la suréminence présumée de leurs concepts, voilà tout.

On s'en consolerait assez vite si de mécréants suffrages venaient équitablement réparer, pour les rarissimes témoins du Beau éternel, le préjudice effroyable que la stupidité chrétienne leur fait endurer. Mais c'est là une rêverie jobarde et cruelle engendrée de ce serpent infernal qu'on est convenu d'appeler l'espérance humaine. L'indifférence du parfait mépris, l'inhostilité dédaigneuse, tel est tout l'élargissement que la munificence des infidèles peut offrir à ces galériens de l'Idéal si malproprement outragés par les catholiques à travers les barreaux de leurs cabanons.

Aussitôt que Pétiage vulgaire est dépassé, la langue esthétique devient un sanscrit indéchiffrable pour les multitudes sans nombre qui n'ont point de part à ce royaume intellectuel uniquement dévolu à la Sainte Enfance de l'Enthousiasme, et il n'est point de pédagogie pour ce genre d'initiation.

Je connais un écrivain de grand talent,- un généreux et libre esprit, que le nom seul de Verlaine met en fureur et qui ne consentira jamais à réviser l'impression de sa trop rapide lecture.

178 BELLUAIRES ET PORGUERS

Peut-être même ne le pourrait-il pas, tant la première impulsion d'antipathie l'a porté loin.

Moi-même, qui ne parle ici de ce grand homme qu'en balbutiant et en frémissant, je confesse, pour la seconde fois, qu'au début de ma misérable carrière, il m'arriva de l'insulter un jour, sans même l'avoir lu, me tenant pour suffisamment édifié par quelques menus potins. S'il en est ainsi de ceux qui semblent faits pour le comprendre, que doit-il espérer des autres?

Verlaine est, je crois, le plus déchirant exemple que nous ayons sous les yeux de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures. L'acharnement dont il est victime dépasse même de beaucoup les plus insensés d'entre les goujats espoirs et je n'ai pu trouver, parmi les horreurs sublunaires, que la condition de lépreux pour donner une analogie telle quelle du châtiment de ce réprouvé. C'est une espèce de Gain de l'extase errant et pourchassé sur la terre, pour son crime d'avoir égorgé, par sa conversion, la jumelle arsouille qu'il portait en lui et pour le forfait plus énorme encore d'en avoir pleuré de joie dans des vers sublimes que la racaille des sacristies ne comprend pas plus que le populo des salons aristocratiques ou des lupanars de faubourg.

Après tout, c'est une moderne façon de martyre plus méritoire peut-être que les tenailles rougies ou la lampadation des Dioclétiens, et le prédestiné paraît heureusement s'en être aperçu:

UN BRELAN D'EXCOMMUNIES 17î>

Par instants je saisie pauvre navire Qui court démâté parmi la tempête, Et, ne voyant pas Notre-Dame luire, Pour l'engouffrement en priant s'apprête.

Par instants je meurs la mort, du pécheur Qui se sait damné s'il n'est C' nfessé, Et, perdant l'espoir de nul confesseur, Se tord dans l'enfer qu'il a devancé.

Oh mais ! par instants, j'ai l'extase rouge Du premier chrétien, sous la dent rapace, Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge Un poil de sa chair, un nerf de sa face !

Il lui reste cela, en effet, « Jésus témoin » et la Mère de Jésus qu'il a chantée comme elle ne l'avait pas été depuis le Stabat ou le Quot undis lacrymarum...

Quand cette « balayure du monde » verra les Yeux de l'Unique Juge, la Sagesse éternelle qu'elle a glorifiée pourra lui dire devant ses accusateurs fumants d'effroi . — J'ai eu faim et tu M'as donné à manger, J'ai eu soif et tu M'as donné à boire, J'étais étrangkr et tu M'as donné l'hospitalité...

Et la Tour d'Ivoire sanglotera de pitié en pré* sence de tous les Gieux 1

"Vaugirard, 188».

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