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Ilabacuc, chap. III. Laudes du Vendredi Saint

Assurément, c'est de Dieu lui-même qu'on parle ici, puisque le Livre fut écrit — pour ne parler que de LUI — par une trentaine d'hommes qui étaient autant que des anges.

Mais ceux qui savent l'Absolu n'ont qu'à lire un mot de ces Ecritures scellées pour concentrer instantanément toutes les ambiances des mondes. Tout ce qui peut être conçu leur apparaît alors intégrant de la Permanence.

Ne serait-il donc pas un milliard de fois inintelligible que la langue impérissable des humanités, le précieux et sacré Latin des Sept Sacrements et des Sept Douleurs ne fût pas implicitement et consubslantiellement désigné dans un tel cantique?

Dédit abyssus vocem suam, altitudo manus suas le ■ vavit ! La résipiscence de l'Abîme!

Les grands Voyants d'Israël parlent volontiers de l'Abîme, comme ils parleraient d'un homme, de l'Homme-Dieu, sans doute. Cet Abîme, rencontré partout, ressemble incroyablement au Verbe incarné et l'Esprit de Dieu, se promène sur sa Face, en compagnie des ténèbres *

Il souffre, il crie et pleure, il lève les mains, il sauve, il est effrayant dans sa colère, mais avant tout, il s'incarne, le pauvre Abîme! Gela, il le faut absolument, car les cieux, les inexplicables et indéployables cieux ne le peuvent plus contenir et vont éclater.

i. Genèse, chap. I, T. î.

Il s'évade enfin, par Marie, dans les douleurs et devient le Chef des morts. Mais ladouce Vierge qui l'avait conçu ne pouvait l'offrir qu'aux tourmenteurs de Jérusalem. Le latin fut l'ostensoir mystérieusement ouvragé depuis l'origine pour que son Supplice gratifiât l'univers entier...

Où serait la raison de vouloir que ceux qui lisaient dans la main du Père n'eussent pas enrigistré l'Accident à l'intérieur du manteau de la Substance ?

L'Eglise nomme la Mère de Jésus « Epouse de l'Esprit Saint » parce qu'elle est conçue sans péché et qu'elle a conçu de Lui seul. Or, l'infaillible Concile de Trente, en sa quatrième session, décréta que le Latin de la Vulgate, est seul canonique, à l'exclusion de tout autre texte, et que « si quelqu'un le méprise, scient et pruclens, il soit anathème. »

Nul moyen d'échapper, fut-ce par la sottise. Nécessairement, alors, il faut renoncer au christianisme ou confesser, avec une entière candeur, la suréminence absolue et l'éternelle prédestination de ce Latin qui est la Langue unique du Seigneur.

Il n'en yeut pas d'autres- Toutes les autres,

sans exception, lui sont onéreuses comme des concubines ou des esclaves dont il n'est pas sûr.

Mais la Latine est sa bien-aimée, « sa parfaite, sa colombe, son immaculée ». C'est en elle seule qu'il veut prendre ses délices et fixer éternellement ses complaisances.

Ses plus rares trésors, il les lui confie à jamais, parce qu'elle est — comme la Vierge même — l'Image de sa Sagesse, l'Arche vivante de son Corps, la Voix lactée de son ciel, l'imprenable Tour Davidique, la Fontaine de dilection, la Règle de l'obéissance très-parfaite et la Force des martyrs.

C'est donc à elle seule qu'il peut confier avec certitude la Sueur de sang de son Agonie, la Plaie précieuse de son Côté, les Piqûres de sa terrible Couronne, les Trous de ses Mains et de ses Pieds, les Blessures infinies de sa Passion, sa Face outragée, et le sens indévoilé de tous ces mystères.

Il sait si bien qu'on ne peut pas tromper cette gardienne concise !

Et quand, fatigué de l'arrangement des mondes, il aura enfin congédié le temps et l'espace, c'est avec elle, décidément, qu'il s'enfermera et se cadenassera dans l'Eternité.

Quel est donc le premier sot qui a dit que le Latin est une langue morte?

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« Voici Babel déserte et sombre »... L'expia tion dure toujours. La langue uniforme que parlait alors l'espèce deshommes, n'est pas détruite, puisque Dieu ne restitue rien au Néant. Mais elle est gardée, sans doute, par quelque frère puîné de ce Chérubin au glaive de feu qui barre depuis six mille ans l'Eden perdu.

Celui qui la retrouverait saurait toutes choses et pourrait faire chavirer les cieux. Car selon la plus rigoureuse métaphysique des Trans cendants, toutes les sciences dont la cervelle hu maine peut être farcie, — cette langue substantiellt dont nous sommes patoisants, les concentrait na turellement et sans effort à une puissance in cmnue.

Assurément, les merveilleux hommes contem porains de Mathusalem ou d'Hénochne parlait-nf pas le latin, mais ils durent en posséder une quintessence tellement vive que les dures phrases de Tertullien, par exemple, fondraient comme la cire devant ce miroir.

Elles fondraient beaucoup moins vite, cepen dant, que les phrases des autres grands nommer qui ne connurent pas la langue de Dieu.

Le Veni Creator, le Pangc lingua, le Planche

même se liquéfieraient, car ces poèmes, après tout, si divins qu'ils soient, furent chantés dans le crépuscule.

Il n'y a pas à dire. Ce monde est en chute, depuis des milliers d'années. Il subit la loi de la chute qui consiste à s'accélérer d'une manière effroyable. La Croix, un jour, intervint pour atténuer la catastrophe. Elle a retenu puissamment, c'est vrai, tout ce qui pouvait être retenu, et cela, disons-le, n'était pas ou ne semblait pas être grand'chose.

Un Martyr, un Confesseur, une Vierge par chaque dizaine de millions d'individus. Un Poète par chaque dizaine de milliards. Et encore!

Mais la langue latine fut heureusement accrochée parles Trois Clous et ne fit plus un pas vers la mort.

A des profondeurs incommensurables, elle est ainsi devenue la Polaire toujours immobile d'un firmament dévasté.

Elle est aux autres langues, en un mot, ce que la Vulgate est aux autres versions de la Parole, l'unique à peu près de restitution divine.

Telles sont les pensées ou plausibles rêves suggérés par le glorieux livre de Remy de Gour-

mont qui paraît être, après Verlaine, le démarcateur le plus péremptoire de l'évolution des âmes, en cet instant.

Son livre est si beau qu'on ne sait même pas comment il put être écrit au milieu des poussières et des vermoulures de l'érudition formidable qu'il suppose.

J'aurais, certes, bien voulu le montrer en toutes ses parties, m'efforçant de rompre les grilles et les triples barres qui séquestrent, comme un fauve, toute contemporaine manifestation de grandeur.

Mais était-ce possible, cela? Des œuvres si fortes sont pour un petit nombre de vivants es prits et parfaitement inintelligibles à la multi tude des morts.

Avais-je mieuxà faire, en somme, que démonter, ainsi que je viens de le faire, sur une coliine vouée à l'exécration et d'y annoncer simplement aux hommes de bonne volonté les magnificences qu'ils ignorent?

Le Latin mystique est ainsi conçu :

Tout le Moyen Age, c'est-à-dire les mille ans d'histoire où les hommes ont le plus aimé, se précipite vers le Stabat, vers le grand Planctus de la Compassion de Marie. Il ne fait pas autre chose et n'a pas autre chose à faire.

C'est un vaste fleuve de pleurs, plein de sou pirs et de vociférations amoureuses, qui couk sans interruption, à travers un espace immense tantôt dans l'ombre et tantôt dans la lumière.

Ces sublimes frères du Verbe patient, ces tendres membres du Flagellé, soutenus par le viatique du plus invincible espoir, ont pour tout bagage la petite lampe qui leur fut confiée par d'aimables hommes très-anciens dont ils ne savent même plus les noms. C'est VAurora lucis de saint Ambroise, aux vocables saints, qu'ils ont la mission et le prodigieux désir de préserver des grands souffles noirs qui les assiègent.

Si elle s'éteignait, grand Dieu ! ils ne pourraient jamais voir les Yeux de la Vierge qui a. sept épées dans le cœur et qui sanglote là-haut sur le Mont des ignominies...

« Il y a eu au Louvre, raconte Remy de Gourmont, dans les salles de la sculpture du Moyen- Age, un bas-relief italien du xve siècle, terre cuite peinte, ainsi ordonnée:

« Sur champ d'or la Vierge et l'Enfant Jésus, tous deux effarés en leurs auréoles, où, en lettres pures, se gravent les prophéties. L'un et. l'autre regardent dans le noir, dans l'infini, et devant leurs prunelles se dresse le Calvaire.. L'Enfant aux fins cheveux d'or, ramène à sa, gorge astrictée sa menotte tremblante; il est à.

moitié dévêtu : sa chemisette blanche, semée de sanglantes étoiles, lui tombe de l'épaule et sous sa brassière rouge ponctuée d'or, remontée par le roulis des muscles, le ventre se dénude et paraît son sexe puéril de Dieu chaste.

« L'attitude est la peur nerveuse du nourrisson, et s'il ne se rejette pas au sein maternel, c'est que, — raison et amour infinis en un corps d'enfançon, — il ne veut pas la faire pleurer. Elle ne pleure pas : elle est transfixée par de la terreur. Elle voit. Toute sa face porte les effroyables stigmates de l'hallucination douloureuse. L'œil fixe est terrifié par l'indéniable apparition.

« Il y a dans cet œil l'Agonie au Jardin, la trahison de Judas, le reniement de Pierre, la ver- .bération au poteau, les crachats, la Croix traînée comme une chaîne le long du Golgolha, les mains fendues par les clous, les pieds déjointurés, le sang qui coule de la criblure des ironiques épines et aveugle les yeux, obstrue labou che, le sang des mains, le sang des pieds, le sang du côté et le sang des sacrifices futurs, la mort en ignominie et la mort en gloire qui est encore la mort.

« La bouche est selon la courbe de la douleur la plus avérée, et quelle pâleur f La tête se penche un peu, comme fascinée.

« A peine la Mère sent-elle le présent fardeau de l'Enfant ; c'est l'Homme qu'elle porte et qu'elle soutient, cadavre sur ses genoux pitoyables. Sa main gauche, qui sort d'une étroite manche dorée

et damassée, soutient à peine le bambin, et tout entière la femme s'affaisse dans la chaise aux volutes d'or.

« La robe bleue étreint une poitrine où l'angoisse, s'il n'était divin, ce lait de vierge, le ferait tourner, comme aux nourrices qui ont eu grand' frayeur.

« Les cheveux, — et cela a un air de lamentation symbolique, — un mouchoir sombre les recouvre et retombe en pleurant sur les oreilles, — coiffure peut-être de contadine, peut-être authentique de dame florentine, mais qui, là, accentue et remémore le deuil de l'âme.

« La merveille, c'est la tristesse absolue de la Mère et du Fils, — n'osant se regarder, se connaissant tous les deux voués à un supplice ineffable et sans rémission : mais la nature humaine, naturelle en la mère, imposée au fils par l'ordre suprême, se crispe un instant sous l'inéluctable réalité ; ils ont peur, peur l'un de l'autre, peur du spectacle visible en leurs yeux, ils ont éternellement peur, et ils savent, les inconsolables, qu'ils ne doivent pas être consolés » *.

Est-elle assez admirable, cette page qui n'est certes pas la seule, mais que je tenais à citer, parce qu'elle précède immédiatement l'apparition décisive du Planctus.

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