‹ Ben-HurChapitre 105 sur 172 · DE L'ÉPUISEMENT · texte numérisé non relu

DE L'ÉPUISEMENT

Je m'enquis avec intérêt de la cause de ce changement subit; il hésita, je le pressai, et après quelque résistance : « Mon ami, dit-il en rougissant, tu sais que «ma femme est jalouse, et que cette manie m'a fait « passer bien des mauvais moments. Depuis quelques «jours il lui en a pris une crise effroyable, et c'est en « voulant lui prouver qu'elle n'a rien perdu de mon « affection et qu'il ne se fait à son préjudice aucune « dérivation du tribut conjugal, que je me suis mis en « cet état. — Tu as donc oublié, lui dis-je, et que tu as « quarante-cinq ans, et que la jalousie est un mal sans « remède? Ne sais-tu pas furem quid femina possit? » Je tins encore quelques autres propos peu galants, car j'étais en colère.

« Voyons, au surplus, continuai-je : ton pouls est pe- « tit, dur, concentré; que vas-tu faire?— Le docteur, «me dit-il, sort d'ici; il a pensé que j'avais une fièvre « nerveuse, et a ordonné une saignée pour laquelle il «doit incessamment m'envoyer le chirurgien. —Le «chirurgien! m'écriai-je, garde-t'en bien, ou tu es « mort; chasse-le comme un meurtrier, et dis-lui que « je me suis emparé de toi, corps et âme. Au surplus, « ton médecin connaît-il la cause occasionnelle de ton « mal? — Hélas I non, une mauvaise honte m'a em- « péché de lui faire une confession entière. — Eh bien , « il faut le prier de passer chez toi. Je vais te faire une « potion appropriée à ton état; en attendant, prends « ceci. » Je lui présentai un verre d'eau saturée de sucre, qu'il avala avec la confiance d'Alexandre et la foi du charbonnier.

Alors je le quittai et courus chez moi pour y mixtionner, fonctionner et élaborer un magister réparateur qu'on trouvera dans les Variétés^, avec les divers

I, Voyes à la fin du Tolume, n* 10.

modes que j'adoi)tai pour me hâter; car, en pareil cas, quelques heures de retard peuvent donner lieu à des accidents irréparables.

Je revins bientôt ariiié de ma potion, et déjà je trouvai du mieux; la couleur reparaissait aux joues, Tocil était détendu; mais la lèvre pendait toujours avec une effrayante difformité.

Le médecin ne tarda pas à reparaître; je l'instruisis de ce que j'avais fait et le malade fit ses aveux. Son front doctoral prit d'abord un aspect sévère; mais bientôt, nous regardant avec un air où il y avait un peu d'ironie : « Vous ne devez pas être étonné, dit-il à mon « ami, que je n'aie pas deviné une maladie qui ne con- « vient ni à votre âge ni à votre état, et il y a de votre « part trop de modestie à en cacher la cause, qui ne « pouvait que vous faire honneur. J'ai encore à vous « gronder de ce que vous m'avez exposé à une erreur « qui aurait pu vous être funeste. Au surplus, mon « confrère, ajouta-t-il en me faisant un salut que je « lui rendis avec usure, vous a indiqué la bonne route; « prenez son potage , quel que soit le nom qu'il y « donne, et si la fièvre vous quitte, comme je le crois, « déjeunez demain avec, une tasse de chocolat dans « laquelle vous ferez délayer deux jaunes d'œufs « frais. »

A ces mots il prit sa canne, son chapeau, et nous quitta, nous laissant fort tentés de nous égayer à ses dépens.

Bientôt je fis prendre à mon malade une forte tasse de mon élixir de vie; il le but avec avidité et voulait redoubler; mais j'exigeai un ajournement de deux heures et lui servis une seconde dose avant de me retirer.

Le lendemain il était sans fièvre et presque bien

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