DE LA MORT
Ce furent ses dernières paroles, et une demi-heure après elle s'était endormie pour toujours.
Le docteur Richerand a décrit avec tant de vérité et de philosophie les dernières dégradations du corps hu« main et les derniers moments de l'individu, que mes lecteurs me sauront gré de leur faire connaître le passage suivant :
< Voici Tordre dans lequel les facultés intellectuelles « cessent et se décomposent. La raison, cet attribut dont cThomme se prétend le possesseur exclusif, l'aban- « donne la première. Il perd d'abord la puissance d'as- € socier des jugements, et bientôt après celle de compa- € rer, d'assembler, tle combiner, de joindre ensemble « plusieurs idées pour prononcer sur leurs rapports. On « dit alors que le malade perd la tète, qu'il déraisonne, € qu'il est en délire. Celui-ci roule ordinairement sur les € idées les plus familières à l'individu; la passion do- € minante s'y fait aisément reconnaître : l'avare tient € sur ses trésors enfouis les propos les plus indiscrets ; € tel autre meurt assiégé de religieuses terreurs. Souve- € nirs délicieux de la patrie absente, vous vous réveil- € lez alors avec tous vos charmes et toute votre «. énergie I
« Après le raisonnement et le jugement, c'est la fa- € culte d'associer des idées qui se trouve frappée de la € destruction successive. Ceci arrive dans l'état connu € sous le nom de défaillance, comme je l'ai éprouvé sur € moi-même. Je causais avec un de mes amis, lorsque € j'éprouvai une difficulté insurmontable à joindre deux « idées sur la ressemblance desquellesje voulais former « un jugement; cependant la syncope n'était pas com- € plète; je conservais encore la mémoire et la faculté « de sentir; j'entendais distinctement les personnes qui € étaient autour de moi dire : Il s'évanouit^ et s'agiter
« pour me faire sortir de cet état, qui n était pas sans « quelque douceur,
« La mémoire s'éteint ensuite. Le malade, qui dans « son délire reconnaissait encore ceux qui Tappro- « cliaient, méconnaît enfin ses proches, puis ceux avec « lesquels il vivait dans une grande intimité. Enfin, il « cesse de sentir; mais les sens s'éteignent dans un « ordre successif et déterminé : le goût et Todorat ne « donnent plus aucun signe de leur existence; les yeux « se couvrent d'un nuage terne et prennent une expres- « sion sinistre; Toreille est encore sensible aux sons et « au bruit. Voilà pourquoi sans doute les anciens, pour « s'assurer de la réalité de la mort, étaient dans l'usage « de pousser de grands cris aux oreilles du défunt. Le « mourant ne flaire, ne goûte, ne voit et n'entend plus. « Il lui reste la sensation du toucher, il s'agite dans sa « couche, promène ses bras au dehors, change à chaque « instant de posture ; il exerce, comme nous l'avons « déjà dit, des mouvements analogues à ceux du fœtus « qui remue dans le sein de sa mère. La mort qui va le « frapper ne peut lui inspirer aucune frayeur; car il n'a € plus d'idées, et il finit de vivre comme il avait com- « mencé, sans en avoir la conscience. » (RicnERAND, Nouveaux Eléments de Physiologie, neuvième édition, tome II, page 600.)
MÉDITATION XXYII
123. — La cuisine est le plus ancien des arts; car Adam naquit à jeun, et le nouveau-né, à peine entré dans ce monde, pousse des cris qui ne se calment que sur le sein de sa nourrice.
C'est aussi de tous les arts celui qui nous a rendu le service le plus important pour la vie civile; car ce sont les besoins de la cuisine qui nous ont appris à appliquer le feu, et c'est par le feu que l'homme a dompté la nature.
Quand on voit les choses d'en haut, on peut compter jusqu'à trois espèces de cuisine :
La première, qui s'occupe de la préparation des aliments, a conservé le nom primitif;
La seconde s'occupe à les analyser et à en vérifier les éléments : on est convenu de l'appeler cAîiwee;
Et la troisième, qu'on peut appeler cuisine de réparation, est plus connue sous le nom de pharmacie.
Si elles diffèrent par le but, elles se tiennent par l'application du feu, par l'usage des fourneaux et par l'emploi des mêmes vases.
Ainsi, le même morceau de bœuf que le cuisinier convertit en potage et en bouilli, le chimiste s'en empare pour savoir en combien de sortes de corps il est résoluble, et le pharmacien nous le fait violemment sortir du corps, si par hasard il y cause une indigestion.
270 MÉDITATION XXVIL
ORDRE d'alimentation.
124. — L'homme est un animal omnivore; il a des dents incisives pour diviser les fruits, des dents molaires pour broyer les graines, et des dents canines pour déchirer les chairs : sur quoi on a remarqué que plus Vhomme est rapproché de Tétat sauvage, plus les dents canines sont fortes et faciles à distinguer.
Il est extrêmement probable que l'espèce fut longtemps frugivore, et elle y fut réduite par la nécessité; car rhomme est le plus lourd des animaux de l'ancien monde, et ses moyens d'attaque sont très-bornés, tant qu'il n'est point armé. Mais l'instinct de perfectionnement attaché à sa nature ne tarda pas à se développer : le sentiment même de sa faiblesse le porta à chercher à se faire des armes; il y fut poussé aussi par l'instinct Carnivore, annoncé par ses dents canines; et dès qu'il fut armé, il fit sa proie et sa nourriture de tous les animaux dont ii était environné.
Cet instinct de destruction subsiste encore : les enfants ne manquent presque jamais de tuer les petits animaux qu'on leur abandonne; ils les mangeraient s'ils avaient faim.
Il n'est point étonnant que l'homme ait désiré se nourrir de chair; il a l'estomac trop petit, et les fruits ont trop peu de substances animalisables pour suffire pleinement à sa restauration; il pourrait se nourrir mieux de légumes; mais ce régime suppose des arts qui n'ont pu venir qu'à la suite des siècles.
Les premières armes durent être des branches d'arbres, et plus tard on eut des arcs et des flèches.
Il est très-digne de remarque que partout où on a trouvé l'homme, sous tous les climats, à toutes les lati-
tudes, on l'a toujours trouvé armé d*arcs et de flèches. Cette uniformité est difficile à expliquer. On ne voit pas comment la même sârie d'idées s'est présentée à dea individus soumis à des circonstances si différentes; elle doit provenir d'une cause qui s'est cachée derrière le rideau des âges.
La chair crue n'a qu'un inconvénient, c'est àe s'attacher aux dents par sa viscosité; à cela près, elle n'est point désagréable au goût. Assaisonnée d'un peu de sel, elle se digère très-bien, et doit être plus nourrissante que toute autre.
« Mein 6od, me disait, en 1815, un capitaine de € Croates à qui je donnais à diner, il ne faut pas tant f d'apprêts pour faire bonne chère. Quand nous sommes € en campagne et que nous avons faim, nous abattons € la première bête qui nous tombe sous la main; nous € en coupons un morceau bien charnu, nous le ^au- € poudrons d'un peu de sel, que nous avons toujours € dans la sabre-tasche^; nous le mettons sous la selle, € sur le dos du cheval; nous donnons un temps de ga- € lop, et (faisant le mouvement d'un homme qui dé- € chire à belles dents) gnian, gnian, gnian, nous nous € régalons comme des princes. »
Quand les chasseurs du Dauphiné vont à la chasse dans le mois de septembre, ils sont également pourvus de poivre et de sel. S'ils tuent un becfigue de haute graisse, ils le plument, l'assaisonnent, le portent quelque temps sur leurs chapeaux et le mangent. Ils assurent que cet oiseau ainsi traité est encore meilleur que rôti.
D'ailleurs, si nos trisaïeux mangeaient leurs aliments
1 . La sabre-Uuche ou poche de sabre est cette espèce de sac écussonné qui mi ioipendu au baudrier d'où pend le sabre des troupes légères ^ elle joue un grand r61e dans les contes que les soldats font entre eui«
crus, nous n'en avons pas tout à fait perdu l'habitude. Les palais les plus délicats s'arrangent très-bien des saucissons d'Arles, des mortadelles, du bœuf fumé d'Hambourg, des anchois, des harengs pecs, et d'autres pareils, qui n'ont pas passé par le feu et qui n'en réveillent pas moins l'appétit.