‹ Ben-HurChapitre 133 sur 172 · VICTOIRE NATIONALE · texte numérisé non relu

VICTOIRE NATIONALE

a Mais du moins, dis-je d'un air moitié chagrin et c moitié suppliant, ne pourriez-vous pas nous brouili 1er ces œufe dans le jus de ce gigot? avec ces œufs et € une tasse de café à la crème nous nous résignerons. € Oh I très-voIontierSy répondit le chef; le jus nous € appartient de droit publie,, et je vais de suite faire c votre affaire. > Sur quoi il se mit à casser les œufs avec précaution.

Quand je le vis occupé, je m'approchai du feu» et tirant de ma poche un couteau de voyage, je fis au gigot défendu une douzaine de profondes blessures, par lesquelles le jus dut s'écouler jusqu'à la dernière goutte.

A cette première opération je joignis l'attention d'assister à la concoction des œufs, de peur qu'il ne fût fait quelque distraction à notre préjudice. Quand ils furent à point, je m'en emparai et les portai à l'appartement qu'on nous avait préparé.

Là, noiis nous en régalâmes , et rimes comme des fous de ce qu'en réalité nous avalions la substance du gigot, en ne laissant à nos amis les Anglais que la peine de mâcher le résidu.

VICTOIRE NATIONALB.

Pendant mon séjour à New-York, j'allais quelquefois passer la soirée dans une espèce de café-taverne tenu par un sieur. Utile, chez qui on trouvait le matin de la soupe à la tortue, et le soir tous les rafraîchissements d'usage aux Ëtats-Unis.

J'y conduisais le plus souvent le vicomte de la Massue etlean-Rodolphe Fehr, ancien courtier de commerce à

Marseille, Tun et l'autre émigrés comme moi; je les régalais d'un wslch rahbet ^ que nous arrosions d'ale ou de cidre, et la soirée se passait tout doucement à parler de nos malheurs, de nos plaisirs et de nos espérances.

Là je fis connaissance avec M. Wilkinson, planteur à la Jamaïque, et avec un homme qui était sans doute un de ses amis, car il ne le quittait jamais. Ce dernier, dont je n'ai jamais su le nom, était un des hommes les plus extraordinaires que j'aie rencontrés : il avait le visage carré, les yeux vifs, et paraissàtt tout examiner avec attention; mais il ne parlait jamais, et ses traits étaient immobiles comme ceux d'un aveugle. Seulement, quand il entendait une saillie ou un trait comique, sa figure s'épanouissait, ses yeux se fermaient, et ouvrant une bouche aussi large que le pavillon d'un cor, il en faisait sortir un son prolongé, qui tenait à la fois du rire et du hennissement appelé en anglais hom laugh, après qupi tout rentrait dans l'ordre, et il retombait dans sa taciturnité habituelle : c'était l'effet de la durée de l'éclair qui déchire la nue. Quant à M. Wilkinson, qui paraissait âgé d'environ cinquante ans, il avait les manières et tout l'extérieur d'un homme comme il faut (of a gentleman).

Ces deux Anglais paraissaient faire cas de notre société, et avaient déjà partagé plusieurs fois, de fort bonne grâce, la collation frugale que j'offrais à mes amis, lorsqu'un soir M. Wilkinson mé prit à part, et me déclara l'intention où il était de nous engager tous trois à dîner.

Je remerciai; et me croyant sufiisamment fondé de

1. Les Anglais appeUent épigrammatiquement welchrabbet (lapin gallcis}ua morceau de fromage grillé sur une tranche de pain. Certes, cette préparation n'est pas si substantielle qu'un lapin ; mais elle invite à boire, fait IrouYcr le tIb bon, et tient fort bien sa place au dessert en peUt comité.

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