SUR LA PIN DU MONDE
prAIile par le bon Jérôme Lalande envoya jadis à confesse.
D'après ce qui a été dit à cet égard, on est tout disposé à environner cette catastrophe de vengeances, d'anges exterminateurs, de trompettes, et autres accessoires non moins terribles.
Hélas I il ne faut pas tant de fracas pour nous détruire, nous ne valons pas tant de pompes ; et si la volonté du Seigneur est telle, il peut changer la surface du globe sans y mettre tant d'appareil.
Supposons, par exemple, qu'un de ces astres errants, dont personne ne connaît ni la route ni la mission, et dont l'apparition a to'ujours été accompagnée d'une terreur traditionnelle; supposons, dis-je, qu'une comète passe assez près du soleil pour se charger d'un calorique surabondant, et nous approche assez pour causer sur la terre six mois d'un état général de 60 degrés de Réaumur (une fois plus chaud que celui de la comète
de 4811)-' Â la fin de cette saison funérale, tout ce qui vit ou
végète aura péri, tous les bruits auront cessé; la terre roulera silencieuse jusqu'à ce que d'autres circonstances aient développé d'autres germes; et cependant la cause de ce désastre sera restée perdue dans les vastes champs de l'air et ne nous aura pas seulement approchés de plusieurs millions de lieues.
Cet événement, tout aussi possible qu'un autre, m'a toujours paru un beau sujet de rêverie, et je n'ai pas hésité un moment de m'y arrêter.
Il est curieux de suivre, par l'esprit, cette chaleur ascensionnelle, d'en prévoir les effets, le développement, l'action, et de se demander :
Quid pendant le premier jour, pendant le second, et
ainsi de suite jusqu'au dernier?
138 MÉDITJlTTO^i X.'
Quid sur Vaîr, la terre et Teau^ la formation, le;m&i» lange et la détonation des gaz?
Quid sur les hommes, regardés dans le. ra{y)ort^de rage, du sexe, de la force, de la faiblesse ?
Quid sur la subordination aux lois, la soumissionna. Fautorité, le respect des personnes et des propriétés?
Quid sur les moyens à. chercher, ou les.teâtaUv«s: à faire pour se dérober au danger?
Quid sur les liens d'amour, d'amitié, deparenté^^ur l'ëgoïsme, le dévouement?
Quid sur les sentiments religieux, la foi, la. résignation, Tespérance, etc., etc. ?
L'histoire pourra fournir quelques données sur les influences morales; car déjà plusieurs fois la fin du monde a été prédite, et même indiquée à un jour dé^ terminé.
J'ai véritablement quelque regret de ne pas apprendre à mes lecteurs comment j'ai réglé tout cela dans ma sagesse ; mais je ne veux pas les priver du plaisir de s'en occuper eux-mêmes. Cela peut abréger quelques insomnies pendant la nuit, et préparer quelques siestas pendant le jour.
Le grand danger dissout tous les liens. On a vu, dans la fièvre jaune qui eut lieu à Philadelphie vers 1792, des maris fermer à leurs femmes la porte du domicile conjugal, des enfants abandonner leur père, et autres phénomènes pareils en grand nombre.
Qxmd a noblfl DetiB avertàti
MÉBITATION XI
DBi LA GODBMANDiSR
— JTai' parcouru lés dictionnaires au mot Gour- 'se^ et je n'ai point été satisfait de ce que j'y ai i. Ce n'est qu'une confusion perpétuelle de la landise proprement dite avec la gloutonnerie et la té: d'où j'ai conclu que les lexicographes, quoique itimables d'ailleurs, ne sont pas de ces savants aiîs qui embouchent avec grâce une aile de perdrix prême pour l'arroser, le petit doigt en l'air, d'un de vin de LafBtte ou du clos Vougeot.
ont oublié, complètement oublié la gourmandise e, qui réunit l'élégance athénienne, le luxe romain iélicatesse française, qui dispose avec sagacité, :écuter savamment,' savoure avec énergie, et juge profondeur : qualité précieuse, qui pourrait bien ine vertu, et qui est du moins bien certainement irce de nos plus pures jouissances.
DÉFINITIONS
inissons donc et entendons-nous.
^urmandise est une préférence passionnée, rai-
5ô et. habituelle pour les objets qui flattent le goût.
gourmandise est ennemie des excès; tout homme
-indigère ou s'enivre court risque d'être rayé des
ôles.
^gpurmandise comprend aussi^ la friandise, q^ii
n'est autre que la même préférence appliquée aux mets légers, délicats, de peu de volume, aux confitures, aux pâtisseries, etc. C'est une modification introduite en faveur des femmes et des hommesqui leur ressemblent.
Sous quelque rapport qu'on envisage la gourmandise, elle ne mérite qu'éloge et encouragement.
Sous le rapport physique, elle est le résultat et la preuve de l'état sain et parfait des organes destinés à la nutrition.
Au moral, c'est une résignation implicite aux ordres du Créateur, qui, nous ayant ordonné de manger pour vivre, nousy invite par l'appétit, nous soutient parla saveur, et nous en récompense par le plaisir.
Sous le rapport de l'économie politique, la gourmandise est le lien commun qui unit les peuples par l'échange réciproque des objets qui servent à la consommation journalière.
C'est elle qui fait voyager d'un pôle à l'autre les vins, les eaux-de-vie, les sucres, les épiceries, les marinades, les salaisons, les provisions de toute espèce, et jusqu'aux œufs et aux melons.
C'est elle qui donne un prix proportionnel aux choses médiocres, bonnes ou excellentes, soit que ces qualités leur viennent de l'art, soit qu'elles les aient reçues de la nature.
C'est elle qui soutient l'espoir et l'émulation de cette foule de pécheurs, de chasseurs, horticulteurs et autres, qui remplissent journellement les offices les plus somptueux du résultat de leur travail et de leurs dë^ couvertes.
C'est elle enfin qui fait vivre la multitude indus-
Weuse des cuisiniers, pâtissiers, conlseurs et autres préparateurs sous divers titres, qui, à leur tour, emploient pour leurs besoins d'autres ouvriers de toute espèce, ce qui donne lieu en tout temps et à toute heure à une circulation de fonds dont Tesprit le plus exercé ne peut calculer le mouvement ni assigner la quotité.
Et remarquons bien que rindustriequi a la gourmandise pour objet présente d'autant pi us d'avantage qu'elle s'appuie, d'une part, sur les plus grandes fortunes, et de l'autre sur des besoins qui renaissent tous les jours.
Dans l'état de société où nous sommes maintenant parvenus, il est difficile de se figurer un peuple qui vivrait uniquement de pain et de légumes. Cette nation, si elle existait, serait infailliblement subjuguée par les armées carnivores, comme les Indous, qui ont été successivement la proie de tous ceux qui ont voulu les attaquer; ou bien elle serait convertie par les cuisines de ses voisins, comme jadis les Béotiens, qui devinrent gourmands après la bataille de Leuctres.
SUITE
56. — La gourmandise offre de grandes ressources à la fiscalité : elle alimente les octrois, les douanes, les impositions indirectes. Tout ce que nous consommons paye le tribut, et il n'est point de trésor public dont les gourmands ne soient le plus ferme soutien.
Parlerons-nous de cet essaim de préparateurs qui, depuis plusieurs siècles, s'échappent annuellement de la France pour exploiter les gourmandises exotiques? U plupart réussissent, et, obéissant ensuite à un instinct qui ne meurt jamais dans le cœur des Français,
14^ MÉDITATION XK
rapportent dans leur patrie le fruit de leur économie. Cet apport est plus considérable qu'on ne pense, et ceux-là, comme les autres, auront aussi un arbre généalogique.
Mais si les peuples étaient reconnaissants, qui mieui que les Français aurait dû âever à la gourmandise un temple et des autels?
57. — En 1815^ le traité du mois de novembre imposa à la France la condition de payer aux alliés sept cent cinquante millions en trois ans.
A cette charge se joignit celle de faire face;^ux réclamations particulières des habitants des divers pays, dont les souverains réunis avaient stipulé les intérêts, montant à plus de trois cents millions.
Enfin, il faut ajouter à^ tout cela les réquisitions de toute espèce faites en outre par les généraux ennemis, qui en chargeaient des fourgons qu'ils faisaient filer vers les frontières, et qu'il a fallu que le trésor public payât plus tard; en tout, plus de quinze cents millions.
On pouvait, on devait même craindre que des payements aussi considérables, et qui s'effectuaient jour par jour en numéraire, n'amenassent la gêne dans le trésor, la dépréciation dans toutes les valeurs fictives, et par suite tous les malheurs qui menacent un pays sans argent et sans moyens de s'en procurer.
« Hélas t disaient les gens de bien en voyant passer « le fatal tombereau qui allait se remplir dans la rue « Vivienne, hélas I voilà notre argent qui émigré en «masse; l'an prochain on s'agenouillera devant un « éeu.; nous allons tomber dans l'état déplorable d'un «homme ruiné; toutes, les entreprises, resteront sans
m BÂ adUBM^ANDISE. 143
fjsuccès; on ne trouvera' point à emprunter; il y aura «iéiisîe, noparasme, morteivil^. »
L'événement démentit ces terreurs, et, au grand étonnement de tous ceux qui s'occupent de finances, ries payements se firent avec facilité, le créditaugmenta, on se jeta avec avidité vers les emprunts, et pendant tout l6 temps que dura cette super purgation, le cours idu<«han^e, cette mesure infaillible de ' la circulation monétaire, fut en notre faveur : c'est-à-dire qu'on eut 'fat preuve arithmétique qu'il entrait en France plus d'argent qu'il n'en sortait.
Quelle est la puissance qui vint à notre secours? QueUeest lai divinité qui opéra ce miracle? la gourimandise.
Quand les Bretons, les Germains, les Teutons, les Cimmériens et les Scythes firent irruption en France, ils»y apportèrent une voracité rare et des estomacs d'une capacité peu commune.
Ils ne se contentèrent pas longtemps de la chère offi-. cielle que devait leur fournir une hospitalité forcée; ils aspirèrent à des jouissances plus délicates, et bientôt la ville-reine ne fut plus qu'un fmmense réfectoire. Ils mangeaient, ces intrus, chez les restaurateurs, chez les traiteurs, dans les cabarets, dans les tavernes, dans les ééhoppes, et jusque dans les rues.
Ils se gorgeaient de viandes, de poissons, de gibier de truffes, de pâtisseries, et surtout de nos fruits.
Ils buvaient avec une avidité égale à leur appétit, et demandaient toujours les vins les plus chers, espérant y trouver des jouissances inouïes, qu'ils étaient ensuite tout étonnés de ne pas éprouver.
Les observateurs superficiels ne savaient que penser
^de cette mangerie sans faim et sans terme; mais les
Vrais Français riaient et se frottaient les mains en di-
sant : « Les voilà sous le charme, et ils nous auiont € rendu ce soir plus d'écus que le trésor public ne leur € en a compté ce matin. »
Cette époque fut favorable à tous ceux qui fournissaient aux jouissances du goût. Véry acheva sa fortune; Achard commença la sienne; Beauvilliers en fit une troisième, et madame Sullot, dont le magasin, au Palais-Royal, n'avait pas deux toises carrées, vendait par jour jusqu'à douze mille petits pâtés^.
Cet effet dure encore : les étrangers affluent de toutes les parties de TEurope, pour rafraîchir, durant la paix, les douces habitudes qu'ils contractèrent pendant la guerre; il faut qu'ils viennent à Paris; quand ils y sont, il faut qu'ils se régalent à tout prix. Et si nos effets publics ont quelque faveur, on le doit moins à l'intérêt avantageux qu'ils présentent qu'à la confiance d'instinct qu'on ne peut s'empêcher d'avoir dans un peuple chez qui les gourmands sont heureux*.
PORTRAIT d'une JOLIE GOURMANDE.
58. — La gourmandise ne messied point aux femmes : elle convient à la délicatesse de leurs organes, et leur sert de compensation pour quelques plaisirs dont il faut bien qu'elles se privent, et pour quelques maux auxquels la nature parait les avoir condamnées.
Rien n'est plus agréable à voir qu'une jolie gour-
1 . Quand l'armée d'inyasion passa en Champagne, eUe prit six cent mille bouteilles de vin dans les caves de M. Moet, d'Épernay, renommé pour la beauté de ses caves.
Il s'est consolé de cette perte énorme quand il a vu que les pillards en avaient gardé le goût, et que les commandes qu'il reçoit du Nord ont plusqœ doublé depuis celte époque.
2. Les calculs sur lesquels cet article est fondé m'ont été fournis par M. M. B..., gastronome aspirant, à qui les titres ne manquent pas, car U est financier et musicien.
mande sous les armes : sa serviette est avantageusement mise; une de ses mains est posée sur la table; l'autre voiture à sa bouche de petits morceaux élégamment coupés, ou l'aile de perdrix qu'il faut mordre; ses yeux sont brillants, ses lèvres vernissées, sa conversation agréable, tous ses mouvements gracieux; elle ne manque pas de ce grain de coquetterie que les femmes mettent à tout. Avec tant d'avantages, elle est irrésistible , et Caton le Censeur lui-même se laisserait émouvoir.
ANECDOTE
Ici cependant se place pour moi un souvenir amer.
J'étais un jour bien commodément placé à table à
côté de la jolie madame M d, et je me réjouissais
intérieurement d'un si bon lot, quand, se tournant tout à coup vers moi : « A votre santé ! » me dit-elle. Je commençai de suite une phrase d'actions de grâces; mais je n'achevai pas, car la coquette se portant vers son voisin de gauche : « Trinquons!... » Ils trinquèrent, et cette brusque transition me parut une perfidie, qui me fit au cœur une blessure que bien des années n'ont pas encore guérie.