TROISIÈME OBSERVATION
93. — En l'an viii (1800), m'étant couché sans aucun antécédent remarquable, je me réveillai vers une heure du matin, temps ordinaire de mon premier sommeil ; je me trouvai dans un état d'excitation cérébrale tout à fait extraordinaire; mes conceptions étaient vives, mes pensées profondes; la sphère de mon intelligence me paraissait agrandie. J'étais levé sur mon séant et mes yeux étaient affectés de la sensation d'une lumière pâle, vaporeuse, indéterminée, et qui ne servait en aucune manière à faire distinguer les objets.
A ne consulter que la foule des idées qui se succédèrent rapidement, j'auraispu croire que cette situation eût duré plusieurs heures; mais, d'après ma pendule, je suis certain qu'elle ne dura qu'un peu plus d'une demi-heure. J'en fus tiré par un incident extérieur et indépendant de ma volonté; je fus rappelé aux choses de la terre.
A rinstant la sensation lumineuse disparut, je me sentis déchoir; les limites de mon intelligence se rapprochèrent; en un mot, je redevins ce que j'étais la veille. Mais, comme j'étais bien éveillé, ma mémoire, quoique avec des couleurs ternes, a retenu une partie des idées qui traversèrent mon esprit.
Les premières eurent le temps pour objet, il me semblait que le passé, le présent et l'avenir étaient de même nature et ne faisaient qu'un point, de sorte qu'il devait être aussi facile de prévoir l'avenir que de se souvenir du passé. Voilà tout ce qui m'est resté de cette première intuition, qui fut en partie effacée par celles qui suivirent.
Mon attention se porta ensuite sur les sens; je les classai par ordre de perfection, et étant venu à penser que nous devions en avoir autant à l'intérieur qu'à l'extérieur, je m'occupai à en faire la recherche.
J'en avais déjà trouvé trois, et presque quatre, quand je retombai sur la terre. Les voici :
4 ** La compassion^ qui est une sensation précordiale qu'on éprouve quand on voit souffrir son semblable;
2« \jA prédilection, qui est un sentiment de préférence non-seulemeiAv' pour un objet, mais pour tout ce qui tient à cet objet ou en rappelle le souvenir;
3° La sympathie^ qui est aussi un sentiment de préférence qui entraîne deux objets l'un vers l'autre.
On pourrait croire, au premier aspect, que ces deux sentiments ne sont qu'une seule et même chose; mais ce qui empêche de les confondre, c'est que la prédilection n'est pas toujours réciproque, et que la sympathie l'est nécessairement.
Enfin, en m'occupant delà compassion, je fus conduit à une induction que je crus très-juste, et que je n'aurais pas aperçue en un autre moment, savoir : que c'est de
la compassioa que dérive ce beau théorème» base première de toutes les législations :
ft rus PAS Aur autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit.
Do at yotLwtU done by^ Alteri ne ficifen fnod tlbf flvri non fi».
Telle est, au surplus, l'idée qui m'est restée de Tétai où j'étais et de ce que j'éprouvai dans cette occasion, que je donnerais volontiers, s*ii était possible, tout le temps qui me reste à vivre pour un mois d'une existence pareille.
Les gens de litres me comprendront bien plus facilement que les autres, car il en est peu à qui il ne soit arrivé, à un degré sans doute très-inférieur, quelque chose de semblable.
On est, dans son lit, couché bien chaudement, dans une position horizontale, et la tête bien couverte; on pense à l'ouvrage qu'on a sur le métier, l'imagination s'échauffe, les idées abondent, les expressions les suivent ; et comuïe il faut se lever pour écrire, on s'habille, on quitte son bonnet de nuit, et on se met à son bureau.
Mais voilà que tout à coup on ne se retrouve plus le mênae ; l'imagination s'est refroidie, le fil des idées est rompu, les expressions manquent; on est obligé de chercher avec peine ce qu'on avait si facilement trouvé, et fort souvent on est contraint d'ajourner le travail à un jour plus heureux.
Tout cela s'explique facilement par l'effet que doit produire sur le cerveau le changement de position et de température : on retrouve encore ici l'influence du physique sur le moral.
En creusant cette observation, j'ai été conduit trop
loin peut-être; mais enfin j'ai été conduit à penser que l'exaltation des Orientaux était due en partie à ce que, étant de la religion de Mahomet, ils ont toujours la tête chaudement couverte, et que c'est pour obtenir TefiFet contraire que tous les législateurs des moines leur ont imposé l'obligation d'avoir cette partie du corps découverte et rasée.