‹ Benjamin Constant sous l'oeil du guetChapitre 12 sur 63 · LA POLICE ET L'INTÉRIEUR A LA FIN DU RÈGNE DE CHARLES X · texte numérisé non relu

LA POLICE ET L'INTÉRIEUR A LA FIN DU RÈGNE DE CHARLES X

Sommaire. — Organisation de la police au début du dix-neuvième siècle. — La police sous l'Empire et dans les commencements (k- la Restauration. — Les adversaires du libéralisme. Caractère servile des agents du pouvoir sous Charles X ; taquineries administratives. — Portrait de Charles X. — Inquiétude suscitée par les déplacements de IL Constant et des députés libéraux en général; manœuvres des préfets. — Ce qu'on peut, en particulier, reprocher à R. Constant : vanité, désir de réclame, goût des ovations. — La surveillance politique sous la Restauration ; les députés épiés (Roissy d'Anglas, Dupont de l'Eure, Etienne ; etc.)

«... Eh dernière analyse, le libéralisme, s'il est tle la justice, s'il est de la charité, s'il est la vérité sociale, est aussi du patriotisme. Aux temps modernes, le libéralisme et le patriotisme se confondent. Le libéralisme, c'est le patriotisme lui-même. Il ne l'a pas toujours été, non ; et c'est de cela qu'on abuse pour crier haro sur le libéralisme au nom de l'unité morale du pays et d'un patriotisme à la mode de 1650 ; mais, aujourd'hui, il ne peut y avoir de patriotisme epue dans le libéralisme."

(Emile Faguet, Le Libéralisme, pp. 281-282.)

« Je crains les yens qui agissent par ordre; et nous avons des maîtres d'autant plus dangereux qu'ils sont esclaves. »

(Benjamin Constant, Lettre à Beranger.)

Le dix-neuvième siècle est assurément 1 âge d or de la police en France. Elle s'organise sous

la République et le Consulat, se développe sous le premier Empire et la Restauration, fleurit de tout son éclat et atteint son apogée sous le second Bonaparte. Ne disons rien de son rôle dans l'histoire contemporaine, aux plus fâcheuses heures de la troisième République : elle s'était, aux alentours de 1830 et de 18(30, élevée à un si haut point de perfection quelle n'a pu se surpasser elle-même, malgré les superbes occasions que s'est plu à lui fournir le régime de la Défense républicaine, cette moderne et hypocrite résurrection du Comité de Salut public.

Un bref rappel historique ne messied pas ici.

C'est de l'an XII (I) de la République française que date l'organisation de la police générale (2). Ce ministère de la police générale, qui fut « la chose, l'œuvre, la création de Fouché (3) » , créé le 12 nivôse an IV (2 janvier 1796), puis momentanément aboli le 28 fructidor an X (15 septembre 1802), à la première disgrâce de Fouché, rétabli le 21 messidor an XII (10 juillet 1804),

(1) De l'an XII, précisément, datent un grand nombre des lettres de Benjamin Constant à Fauriel publiées dans la première partie de notre livre.

^2) Sur les débuts de la police et sur son chef le plus fameux pendant cette première période, on pourra consulter' avec fruit la solide monographie de M. Louis Madelin, Fouché (1759-1820), 2 tomes. Taris, Pion, 1900, in-8. — Cf. surtout, au tome I, la Préface et le chapitre xv, intitulé : La police qcnérale de l Empire.

(3) Voir L. Madelin, op. cil., p. 519 du tome I.

LA POLICE ET LIN TÉ III EUR (l82I-1830) 211

avec son retour aux affaires, aboli derechef le 15 mai 1814, rétabli pour le duc dOtrante le 21 mars 1815, fut définitivement supprimé le 29 décembre 1818 (l). Dans le temps où Fouché fut ministre, note plaisamment M. Madelin, tout le monde était « filé » par la police, Talleyrand, Joséphine, et Napoléon en personne! Oui, tout le monde..., sauf le ministre de la police lui-même. Aussi (les archives de la police en font foi) chacun craignait les indiscrétions du cabinet noir, ou se Illustraient journellement sans vergogne les correspondances intimes, et la rancune du redoutable policier, sinistre Argus aux yeux de qui rien n'était sacré lorsque était en jeu ce qu'il croyait être la sécurité de l'État ou du souverain. J'ai signalé les procédés bouffons, réticences et

(1) Voici quels furent, à l'époque de Constant, les chefs suprêmes (directeurs généraux et préfets) de la police après Fouché : Préfets de police : Dubois (17 ventôse an VIII),, baron Pasquier (14 octobre 1810j. — Directeurs généraux : comte Beugnot (13 mai 1814), d'André (27 décembre 1814). — Préfets de police : Bourrienne (14 mars 1815), Real (20 mars 1815), Decazes (9 juillet 1815), comte Angles (29 septembre 1815), Delavau (20 décembre 1821), Debelleyme (6 janvier 1828), Mangin (13 août 1829), Girod (16 août 1830). Lagarde (sous Napoléon) fut un des plus remarquables policiers de cet âge d'or de la police : c'était un fonctionnaire dévoué sans excès de zèle. Plus tard, les préfets seront avant tout des hommes de qualité, selon le joli mot du temps jadis ; mais la qualité dominante de quelques-uns paraît bien avoir été de flagorner le pouvoir.

Le lecteur trouvera plus loin (chap. vi, pp. 330-332) une curieuse lettre du préfet Delavau sur la vente des journaux à Paris sous la Restauration.

212 15ENJAMIN CONSTANT SOUS i/OEIL DU GUET

biais divers, altérations de noms, changements d adresses, etc., auxquels recourait Benjamin Constant pour faire passer, en quelque manière, sous le manteau ses lettres à Fauriel. Les plus puérils détails, les phrases les plus insignifiantes, mal interprétées, suffisaient à faire molester ou condamner le signataire ou le destinataire, parfois tous les deux ensemble, sur des riens. Il en était de même pour des actes sans conséquence, pour de simples gestes enregistrés avec une malveillance, une défiance voulues. Dans plusieurs des pièces qui suivent, correspondances des préfets avec le pouvoir central, rapports des commandants de gendarmerie, etc., le lecteur ne sera donc pas surpris de dénicher de bonnes naïvetés d'un haut comique, comme disait Taine (1) des documents analogues qu'il avait dépouillés aux Archives tandis qu'il documentait son énorme ouvrage sur la Révolution.

Grâce au recul de la perspective, les plus virulentes luttes de partis risquent souvent de sembler fades et mesquines après quelques lustres écoulés. Ainsi celles qui se déchaînèrent sous la Restauration nous apparaissent aujourd'hui, vues à distance, bien inférieures en tapage aux compétitions, collisions, invectives et mêlées diverses, j'allais dire quotidiennes, dont nous sommes

(1) H. Taine, Correspondance, t. III (Hachette, 1905, in-12).

LA POLICE ET LINTKRIEUR (l827-1830) 213

régalés depuis tantôt quarante ans que l'adjectif parlementaire, avee le progrès des âges et l'évolution des moeurs démocratiques, a pu par degrés devenir synonyme de malséant ou de brutal. — Sous les frères de Louis XVI, on protestait déjà plus ou moins haut contre l'abus de la politique; les esprits sages en avaient vite assez, et la déclaraient la pire occupation dont puisse se divertir le loisir dune race foncièrement raisonnable et gaie. En vain la perle du Caveau moderne, le bon vaudevilliste et chansonnier Désaugiers, — exactement contemporain de Benjamin Constant, — soupirait-il dans son Appel aux Français, sur un ton de badin reproche, à l'adresse de ces endiablés querelleurs :

Peuple français, la politique T'a jusqu'ici trop attristé; Rappelle ta légèreté,

Ton antique

Joyeuseté !

Ah ! certes non, l'ère de la politique lamentable n'était pas finie chez ce peuple réputé jadis pour son clair bon sens ; ou plutôt elle commençait à peine... Mais revenons à nos moutons..., ou mieux à nos limiers.

Il est sûr que, au cours des dix ou quinze années qui suivirent immédiatement la déchéance de l'Empereur, parmi tous ces fauteurs possibles de conspirations, d'embarras et de troubles,

demi-solde et napoléoniens attardés, républicains de tous camps, d'ancienne et de fraîche date, libéraux de toutes nuances, opposants de tous bords, voire conservateurs moroses, la surveillance du clan royaliste et de la police d'État trouvait chaque jour plus ample matière à s'exercer. Partout, dans les cabinets des préfectures, dans les bureaux et corps de garde des commissariats, dans les casernes de gendarmerie, on brodait, plume en main, des variations sur l'air : Veillons au salai du royaume! — L'émulation était vive, et, pour une misère, les conclusions affluaient, sombres ou féroces; car il n'est pas de plus mauvaise bète qu'un policier politique qui fait du zèle (l). On avait beau crier à pleins poumons, et à tout propos, hors de propos, Vive la Charte! dans les cérémonies officielles ou les réunions privées, on avait beau célébrer avec exaltation les conquêtes théoriques que consacrait ce précieux parchemin, en fait, nul ne l'ignore, le privilège social essentiellement cher à tout penseur, à tout écrivain qui se respecte, qui n'est pas un pur dileitanie, mais

(1) II y aurait là, même, un attachant sujet d'étude, — attristant aussi, — pour un philosophe, pour M. A. Fouillée, par exemple, qui a sondé avec tant de pénétration le tempérament du peuple français [Psychologie du peuple français. — Paris, F. Alcan, 1898, in-8°). Qui donc écrira les Eléments d'une psychologie politique de notre race, comme l'a fait récemment, avec la compétence que l'on sait, M. E. Boutmy pour la nation américaine (Paris, Colin, 1902)?

LA POLICE ET L'INTÉRIEUR (l 827-183») 215

prétend écrire et penser pour autrui, à savoir la licence d'agir sur la foule, sur le public, par la parole ou par le livre, ce privilège, dis-je, n'était guère consenti des gens en place ; j'entends qu'à défaut de vexations ou de représailles positives, qu'aucun texte n'autorisait (I), le publiciste trop hardi, l'orateur par trop franc, étaient inscrits d'office sur les rôles de la police, parmi les noms de ceux dont elle s'arrogeait le droit de suivre, de contrôler les propos, les pas, les gestes, les moindres démarches, les abouchements et les accointances, afin de les faire emprisonner ou expulser à la première alarme. Qu'on me passe cette triviale locution : les préfets et les gendarmes de Charles X avaient tous, plus ou moins, mandat et mission de se montrer gens à poigne. Les messages, laconiques ou prolixes, de ces gentilshommes (car presque tous sont titrés), organes dociles, ou mieux, dévots courtisans du pouvoir dont ils feignent de partager, dont ils s'évertuent à copier le courroux ou les craintes, témoigneraient une fois de plus, si pareille démonstration était nécessaire, qu'en haut lieu plus qu'ailleurs abondent la fourberie, la complai-

(1) Au contraire, l'article 8 de la Charte, proclamant la libt i -té de la presse, qu'une ordonnance inconstitutionnelle du bon plaisir royal allait odieusement violer seize ans plus tard, portait, ipso facto : Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions en se conformant aux lois qui doivent réprimer les abus de celte liberté.

sance, l'indignation de commande et le plat servilisme. Et leur chef lui-même, ce Corbière (1), était-il autre chose, après tout, qu'un ministre au sens latin du mot, c'est-à-dire un serviteur, un valet monté au pinacle, mais non pas, comme on parlait autrefois, un commis chargé des vrais intérêts du pays? On ne décrète pas, sans doute, l'indépendance de la décision, la largeur des vues, la netteté du jugement, qualités indispensables entre toutes à des fonctionnaires publics; mais, sans mentir, il fallait être d'assez pauvres sires et d'assez faibles intelligences, ou des consciences bien oblitérées, pour présenter gravement un Benjamin Constant, un Etienne, un Boissy d'Anglas, un Foy, un Sébastiani, un La Fayette, comme des factieux avérés, des révolutionnaires , dont la présence et les agissements constituaient une menace sérieuse, un péril permanent pour la sécurité du règne, et à qui l'on devait à tout prix fermer la bouche et barrer le chemin.

« Il faut, affirmait déjà Pascal en un siècle de soumission, d'étiquette et de silence, il faut crier d'autant plus haut qu'on veut étouffer la parole plus violemment (2)... » M. Paul Desjardins (3),

(1) Voir, à Y Appendice, le jugement sur le comte de Corbière.

(2) Pensées, é dit. Rrunschvicg, n" 920.

(3) Cf. son ouvrage, La méthode des classiques français; Les règles de F honnête discussion selon Pascal, p. 259. (Librairie Armand Colin, 1904, in-12.)

ingénieux interprète de ce mot, croit pouvoir en induire que le polémiste des Provinciales « fut, par anticipation, un partisan décidé de la liberté de la parole sous toutes ses formes » (libertés des réunions, liberté de la presse). Or, si le commentaire est légitime, — et, pour notre compte, vu l'absolue autonomie de la volonté de Pascal, nous ne faisons nulle difficulté de l'admettre, — qu'on applique à Benjamin Constant, au soi-disant factieux des rapports officiels, cette filiation intellectuelle si honorable : par là, ce fils de la Révolution redevient, à sa manière, un traditionnel, et se relie directement aux plus puissants esprits du grand siècle monarchique et chrétien. Et les hommes de son entourage, ceux que je citais tout à l'heure, pensaient exactement comme lui sur ce point : tous réclamaient le droit de parler.

Quand un régime, effaré par le spectre de la résistance ou simplement de l'opposition intestine, prétend imposer le mutisme à des citoyens libres et en vient à épier, à molester, à traquer, sans merci comme sans pudeur et sans causes, quiconque élève la voix, garde son initiative et sa franchise d'allures, alors fiches de toutes provenances, mensonges de tout calibre, renseignements fantaisistes, imbéciles ou haineux, s'amoncellent à l'envi dans ses cartons verts, à mesure que décroissent sa dignité, son prestige et sa force.

Les réunions dn soir chez le général marquis de La Fayette (1), les agapes à Golmar. à Strasbourg, les séances en petit comité chez des notables d'Alsace, — réceptions cordiales, mais modérément enthousiastes, et parfois préparées d assez longue main, — à l'issue desquelles on offrait solennellement un objet d'art au publiciste, à 1 orateur libéral qui promettait de soutenir les droits du peuple en réclamant l'exécution des clauses de la Charte, tout cela n'avait évidemment pas le moindre rapport avec ces cauteleux colloques secrets ni avec ces périlleux conciliabules ou meetings de protestation dont un sage gouvernement doit prendre ombrage, parce qu ils ont leur répercussion, en maint cas, sur la voie publique. De ce nombre, toujours progressant — sans parler des loges maçonniques aux procédés menaçants, aux tortueuses pratiques dont la délation n'est point bannie — sont les conseils fédéraux de certaines associations, les assemblées de syndicats, les congrès à ordres du jour comminatoires. Oui. de semblables réunions il est prudent de faire état et de s'inquiéter. Mais chez La Fayette, chez Sébastiani, ou. en Alsace, chez M. de Tiirck-

I Déjà, remarque Loève-Veimars, les membres des société secrètes, le? carbonari, se glissaient peu à peu dons les cercles d< .-s libéraux, notamment aux soirées de La Fayette, émettant des déclarations de principes qui menaient droit à la démagogie la plus pure cf. Revue des Deux-Mondes, 1833 ; Lettres sur les hommes d'Etat de la France .

LA POLICE ET L'INTÉRIEUR (l 827-1830) 210

heim ou chez M. Coulmann, on se contentait d'échanger, à tahle, inier pocula, quelques idées entre gens d'opinions et de vœux identiques. Rien de commun, encore un coup, entre ces cénacles inoffensifs et ces assises périodiques que plusieurs groupes constitués de mécontents incurables, socialistes, anarchistes ou autres, qui boudent la société et la patrie, tiennent aujourd'hui, en Allemagne, en France et en Russie, dans les centres les plus propices à leurs ambitions. Ces levées de haines sont la pierre d'achoppement permanente pour le calme et la sécurité d'une province : on examine, ces jours-là, la situation, les ressources du parti, on établit le dénombrement de ses forces, on rappelle ses actes politiques et leurs résultats, on règle mille questions urgentes, on détermine la conduite future à tenir, on récapitule les progrès acquis, et Ion fixe les revendications ultérieures. — Bref, ce sont là des manifestations fort utiles à un parti, et, partant, justement redoutées du pouvoir adverse : elles lui donnent, en effet, à ce parti, la cohésion qui lui manque; elles sont, en général, de nature à fortifier la discipline dans ses rangs, à favoriser son recrutement, à prévenir les désertions ; elles apportent, en tout cas, aux adeptes de ce parti un encouragement précieux. — Rien de pareil, on ne saurait trop le répéter, en ce qui concerne Benjamin Constant et les libéraux alsaciens qui pas-

saient pour se concerter avec lui. Dès lors, on s'explique mal pourquoi Corbière, Delavau et consorts, toute la police, toute la gendarmerie, toute la clique de Charles X, semblent aux abois quand leurs vigies et leurs mouchards annoncent qu'on voit poindre sur quelque route ou dans quelque auberge l'ancien député de la Sarthe et de Paris. Il était donc de sa destinée d'être espionné par la police royale après l'avoir été par celle de Napoléon!... Mais pourquoi?... En d'autres termes, le parti libéral, si vraiment parti il y a, où manque l'unité de doctrine entraînant virtuellement l'harmonie des efforts, le parti libéral, à l'heure où Benjamin Constant le dominait et le dirigeait de toute la hauteur de son talent, était incapable de former l'ombre d'un complot contre l'État et contre le faible prince qui en était l'incarnation temporaire ; ce prince que le pays n'aimait ni ne détestait positivement vers le milieu du règne, mais dont il attendait davantage à ses débuts, espérant trouver en lui un souverain éclairé, favorable aux idées libérales, comme son frère et prédécesseur Louis XVIII.

L'événement trompa tous les espoirs et les promesses de l'avènement. — Charles X, dans sa jeunesse, alors qu'il n'était encore que le comte d'Artois, aimable cavalier et passionné chasseur, bénéficiait d'un vague renom de prince chevaleresque. Plus tard, il souhaita la popularité ; il aimait à faire qualifier de paternelle l'autorité limitée

dont il usait. Incapable, au surplus, d'en imposer par la largeur des vues ou la fermeté du caractère, il avait l'intelligence lente, superficielle, parfois bornée, entêtée; le jugement peu sur, hésitant; la volonté débile, incertaine. Ces défauts, joints à la morgue aristocratique qu'il n'avait pu complètement abjurer et à la dureté dans les relations personnelles qui lui aliéna d'utiles concours, devaient, à bref délai, préparer sa déconfiture et sa fuite sans prestige parmi les barricades de Juillet et les baïonnettes civiques. L'ancien émigré de 1792 avait omis, depuis trente-cinq ans, de marcher avec son siècle. Imbu de préjugés plutôt que muni d'idées, sans nourrir le dessein formel de violer la Charte ouvertement, il abhorrait, en thèse générale, l'esprit de la Révolution, et ne perdait nulle occasion d'affirmer ce dégoût transcendant. Par surcroit, il comprenait mal la religion : il la servait avec un zèle intempestif, malavisé. En face des rudes hostilités, des rancunes inexpiables qu'elle rencontrait à chaque pas de sa carrière, la dynastie des Bourbons eût eu grand besoin d'un autre défenseur, d'un arbitre au cerveau moins étroit, et surtout moins infatué, d'un chef au bras plus résolu. Qu'il s'agît du choix d'un ministre ou d'une négociation diplomatique, il statuait fréquemment de travers et ne savait point ensuite, — soit obstination, soit orgueil, soit impéritie, — regretter ni réparer ses

torts. — Ainsi jugeaient, non sans dédain, tout en gardant les formes extérieures du respect, tous ceux que n'aveuglait pas leur foi royaliste. Benjamin Constant était de ceux-là, et ne s'en taisait guère; delà l'attention spéciale dont l'honoraient les bureaux de la rue de Jérusalem. Il disait sans sourciller, crûment, tout ce qu'il pensait des hommes et des choses, dût-il lui en coûter cher. L'Argus de la préfecture de police (qu'on me passe cette métaphore mythologique un peu usée) ouvrait ses cinquante paires d veux, dressait autant d'oreilles, dès qu'on lui signalait un déplacement quelconque de Benjamin Constant. — On sait qu'il voyageait sans cesse. Il se rendait aux eaux pour sa santé, ou pour sa distraction personnelle, ou pour assouvir son péché mignon (on joue beaucoup dans les stations thermales !) ; ou bien, se rappelant ses succès d'antan, à la Chambre, comme député de la Sarthe, puis de Paris, et désireux de les renouveler, il se hasardait dans ces départements de l'Est où la présence de nombreux coreligionnaires lui assurait Lin sol propice, et il venait, piloté, hébergé par quelques amis politiques (1) de l'endroit, y solliciter un mandat, et, comme s'exprime le jargon moderne, y chauffer son élection. Par ces incessantes excursions en Alsace, de 1827 à 1829, il taillait des croupières, le vou-

(1) Au premier rang (lesquels il faut citer Coulmann, l'auteur des Réminiscences, le plus connu do tous.

lut-il ou non. au gouvernement des fleurs de lis. L'Argus, donc, ne le perdait littéralement pas de vue. mais semblait prendre à tache de servir le pouvoir de la façon la plus gauche du monde et de grandir, en revanche. Constant, en exagérant son rôle et en flétrissant ses intentions. On donnait force instructions aux préfets. Ceux-ci exécutaient sans trop d'ennui, semble-t-il, leur méchante besogne d espionnage il. Peu libéraux de tempérament, et surtout impatients de conquérir les bonnes grâces, les bonnes notes, les remerciements et les félicitations du pouvoir central, ils suivaient, non seulement avec ponctualité, mais encore avec entrain, la consigne reçue. Comme on s en apercevra par la lecture de telles de ces pages récoltées par nous aux Archives, tous les movens leur étaient bons pour décrier et déconsidérer le pèlerin trop fêté, pour le démolir d'avance, si faire se pouvait. Ils emplovaient même, à cette fin, des procédés plus énergiques que propres, plus maladroits qu'efficaces, et que je me fusse abstenu de censurer, s ils ne m'eussent apparu, malheureusement, comme représentatifs de la mentalité de toute la haute administration

1 L Alsace n était pourtant pas. à vrai dire, un bien terrible

<l opposition libérale. — Voir, au Moniteur universel, les

détails sui 1 élection de Benjamin Constant à Strasbourg. Consulter

anssi, passim, le? Réminiscences de J.-J. Coulmanx. qui parurent

chez Lew en l8n2-lS69 3 vol. in-8

à cette date, — à très peu d'exceptions près. La seule excuse, peut-être, qu'ils pussent alléguer pour pallier leur pusillanimité quasi obligatoire, c'est que sous aucun régime, de mémoire de Français, un représentant direct du pouvoir ne s'est appartenu dans sa pleine indépendance morale, à moins d'être, en même temps qu'un homme public, un homme tout court, ce qui est rare. Le plus souvent, il se contente d'être un rouage ; et pourvu que les honneurs paient l'obséquiosité, l'honneur peut bien baisser pavillon. Ce fut, d'ailleurs, en pure perte que les préfets du Haut-Rhin et du Bas-Rhin daubèrent à outrance sur Benjamin Constant; c'est en vain qu'ils firent distribuer, à plusieurs centaines d'exemplaires, des articles de journaux imprimés en allemand et en français, où s'étalaient, complaisamment énumérés, les tâtonnements, revirements (I), tergiversations, défaillances et revenez-y de leur adversaire, taxé d'inconstance et, peu s'en faut, de perfidie ou de lâcheté; comme si presque tous les politiciens jetés à travers les époques troubles, — Cicéron en tête, — n'avaient pas connu ces crises morales, cet opportunisme contraint et forcé,

(1) Ces articles insistent, naturellement, sur l'apostasie de 1815, qui fit île Constant le rédacteur de l'Acte additionnel. Son attitude s explique par l'étrange fascination que l'Empereur exerçait sur lui comme sur tant d'autres. — Voir (pp. 243-244) la lettre que nous citons de Mme Degérando à Camille Jordan.

composé de convictions successives, ni traversé cette pénombre où le plus dévoué citoyen s'égare, impuissant à discerner le sentier du devoir. — C'est en vain que, recourant aux menaces, ils firent entrevoir aux sujets protestants, en cas de rébellion, sinon une Saint-Barthélémy ou une Révocation (autres temps, autres mœurs!), à tout le moins la mise à l'index qui les eût, comme des parias, systématiquement écartés des charges publiques, que la Déclaration des droits, ratifiée par la Charte, avait proclamées indistinctement accessibles à chaque talent, à chaque mérite, sans acception de personne, d'origine, de classe sociale, de foi religieuse ou politique. — De telles manigances sont la honte, avouons-le, des persécuteurs aux abois qui osent en user.

Ceci dit, il n'est pas niable que, de son côté, Constant n'ait plus d'une fois prêté le flanc au blâme ou à la raillerie. Certes, la Charte permettait en principe, sous certaines restrictions fondées sur le besoin de l'ordre et le sentiment des convenances, la libre communication des opinions individuelles par le langage ou par la plume ; et ce droit de la parole et de la presse, qu'il a hautement réclamé toute sa vie, notre parlementaire ne l'a jamais, ce semble, soit en parlant, soit en écrivant, outrepassé. Aussi bien, le libéralisme dont il faisait profession étant une doctrine par bien des points négative et, par son essence même,

tolérante, modérée et courtoise, il devait lui répugner de heurter de front les corps constitués ; à ce titre, il ne pouvait être ni peu ni prou confondu, j'y insiste, avec la race dangereuse des factieux et des révolutionnaires de métier, contre qui les plus basses besognes sont licites. Il paraît avoir manqué simplement de prudence et de mesure. Ce n'est donc pas qu'il faille contempler avec admiration ces déplacements à grand ou à petit orchestre. — Non, il n'agitait pas la province de propos délibéré, mais il laissait trop tambouriner ses pèlerinages politiques. On verra par la suite des pièces ci-après annexées de quoi notre député était, au fond, coupable. Volontiers remuant, horriblement vaniteux (il l'a toujours été), les hommages, même vulgaires, le chatouillaient délicieusement; l'encens lui plaisait, même éventé. Sans être le grotesque charlatan que dépeignent ses ennemis, il a le goût un tantinet théâtral. Il s acoquine avec excès à la parade. Il aime un peu plus que de raison les boniments, les fanfares, les toasts en musique, les acclamations, les salves de coups de fusil, les feux d'artifice et lueurs de Bengale, les banquets à prix fixe où l'on débite en son honneur des harangues et des poésies, les réceptions où lui-même improvise, sur un balcon, entre deux chandelles, avant de gagner son lit, quelque sympathique, inoffensif, et très vague appel au peuple.

Autant en emporte le vent ! Fallait-il le molester pour cela? peser, passer au crible des propos de table? consigner sévèrement par écrit des visites aux usines, ou des promenades escortées dune cbevalerie rustique assurément plus carnavalesque qu'effrayante? — Quelle pitié!... Et quand on pense qu'au fond de ces milliers de dossiers qui dorment dans le vieil hôtel Soubise où les a versés la police d'un siècle entier de notre histoire (1), on découvrirait autant de piteux racontars sur ces purs patriotes qui s'appelaient Manuel, Foy, Sébastiani, La Fayette! Non, Dieu merci, une inquisition si saugrenue n'a pas sévi dans tous les âges; ou plutôt, — et pour conclure. — il y avait longtemps qu'une administration n'avait mis en branle autant d argousins et de mouchards, ni ne s'était, dans l'ombre, édifié de ses propres mains, avec cet âpre acharnement, sur un pareil amas de papier ministre, de rapports et de messages confidentiels, un si haut renom d'absurdité, de ridicule! Gela même est curieux, et beau dans son genre! Et tels de ces fonctionnaires (n'en désignons aucun nommément) eussent mérité de concourir pour le prix Montyon que l'Académie décerne annuellement à quarante ou cinquante ans de domesticité fidèle; car si, pour eux, la durée des services fut bien plus rapide, ils ne s'en sont

(1) Les cartons de la police générale, aux Archives nationales (section F. 7) comprennent plus tle dix mille numéros.

pas moins révélés, dans toute la force du terme, ce qu'ils se vantent d'être, en effet, par la formule sacramentelle devenue, dans l'espèce, l'exacte vérité : de très humbles et très obéissants serviteurs .

Avant de reproduire celles des écritures de ces bons serviteurs qui ont trait aux voyages de Benjamin Constant, nous ne jugeons pas inutile de rappeler et de prouver par quelques extraits dont la lecture est assez piquante, qu'ils procédèrent de la même sorte vis-à-vis d'autres personnages aussi peu dangereux pour la sécurité de l'État que celui qui nous occupe.

Le copieux dossier de police (1) d'où nous allons exhumer les lettres des préfets et des chefs de gendarmerie relatant au jour le jour les déplacements de Benjamin Constant dans les départements de l'Est, renferme de nombreuses pièces relatives aux agissements de plusieurs députés plus ou moins célèbres de l'époque. Hâtons-nous de dire que l'autorité ne trouve, en général, rien de sérieux, ni même de très significatif, à relever contre eux; mais ils déplaisent au gouvernement : cela suffit pour que les mouches de police de

(1) Archives isationales. Police générale. Affaires politiques (1814-1830). F<6719. 8. 371 o. g. — Députés. A-F. — Toutes les pièces de ce dossier sont revêtues de la cote 8.371 o. q . (objet général).

LA POLICE ET L'INTÉRIEUR (l827-1830) 229

tout rang s'acharnent à leurs trousses et ne nous fassent grâce ni d'une réception, ni dune sérénade donnée en leur honneur. Il n'y a pas encore d'orphéons institués dans ce temps-là ; mais les sociétés musicales ne manquaient point, paraît-il, pour exécuter, le cas échéant, l'air rebattu : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? ce qui est une très cordiale manière de souhaiter la bienvenue à un représentant du peuple. — G'est ainsi qu'on rencontre, en ce carton, le nom de Jacques Lajfate, député de l'arrondissement de Bayonne, au début de 1827 (mars). Une sérénade est offerte à Basterrèche, autre député de Bayonne, le 27 août 1821 : on pousse en son honneur les mêmes cris qui salueront, sept ou huit ans plus tard, à Golmar et à Strasbourg, les visites de Benjamin Constant (1) . On surveille aussi, vers cette même date, le comte de Beaumont, capitaine d'état-major, désigné comme l'un des chefs du parti ultra-royaliste dans la Dordogne; André, député du Haut- Rhin (toujours des sérénades (2) et des banquets) , en avril 1830; on a l'œil, dans la Sarthe, sur Bédoch, député de la Gorrèze. On surveille égalementBignon, député du Haut-Rhin, le baron Boissy d'Anglas, député de l'Ardèche (banquet en sep-

(1) Cf. le rapport signé Maurice d'Escaloire (ou cVEscaloue) ; lettre au baron Mounier, 28 août 1821.

(2) Note du commandant de gendarmerie, sur une sérénade donnée à Colmar, « témoignage public de satisfaction. »

tembre 1829); le baron de Brigade (Nord) , en mai 1830; Pierre Casimir-Perier (Aube), en décembre 1829; Cesbron-Lavaux (Maine-et-Loire); le marquis de Chauvelin, ancien député de la Gôte-d'Or, est épié de 1825 à 1827, et de Corcelles, député du Rhône, de 1815 à 1824. Cunin-Gridaine (Ardennes) est suivi de près en 1829. Delaroche, député de la Seine-Inférieure, est espionné en 1823 ; le baron Jules-Paul-Benjamin Delessert, banquier, en 1820. On s'intéresse à Deveau (sic), au vicomte Donnadieu (Bouches-du-Rhône) ; de celuilà on ne peut rien tirer : « Dans le peu de communications qu'il a, il ne parle point des affaires qui peuvent le concerner. Il paroit triste, préoccupé et accablé d'ennuy (sic). Sa santé est mauvaise (1). a Le malheureux était gravement atteint, et ne causait pas volontiers.

« Doux pays! » dirait le caricaturiste Forain.

Dupin aine, avocat, député élu par l'arrondissement de Mamers, est accusé de recevoir les hommages du parti libéral; les pièces qui le concernent vont de juillet à décembre 1827 (2). — Dupont de F Eure (Eure) , le chevalier Dupont, selon 1 Almanach royal, est, de 1821 à 1824, l'objet d'enquêtes approfondies. Le préfet de la Seine- Inférieure, baron G. -A. de Vanssay, maitre des

(1) Lettre du préfet des Hautes-Pyrénées, Jahan de Belleville (Tarbes, 26 août 1823).

(2) Séjour au Mont d Or (sic).

LA POLICE ET L'INTÉRIEUR (l827-J830) !>3I

requêtes, écrit de Rouen (14 nov. 1821) une lettre urgente au directeur général de l'administration départementale et de la police, baron Mounier : « Je m'empresse, lui dit-il, de vous faire savoir que je suis informé que les meneurs du parti libéral de ce département s occupent de recueillir des souscriptions, afin de donner un domaine d'au moins cent mille francs (1) à M. Dupont de 1 Eure, tant pour l'indemniser des frais auxquels l'entraînent ses fonctions de député que pour lui assurer la qualité déligible, qu'il parait devoir perdre par suite des dégrèvemens, etc. » Et il promet de se renseigner avec exactitude, célérité et discrétion : « secrètement, et avec la circonspection convenable. »

Etienne (1777-1845), écrivain dramatique et publiciste qui serait aujourd hui totalement oublié sans l'éloge que prononça son successeur à l'Académie, le grand poète Alfred de Vigny, Etienne mérite ici une mention particulière, à titre de victime du gouvernement des Bourbons. Sa physionomie, qui nous semble assez pâle, malgré son renom lointain d'esprit délicat et fin, de gaieté vive et de bon aloi, leur semblait, parait-il, à eux, fort inquiétante. Il était la bête noire du nouveau

(1) Dans une autre lettre du même de Vanssay (16 janvier 1822), il est parlé d'un domaine de cent a cent cinquante mille francs. — Références : voir des renseignemens sur M. Dupont, député, au dossier 9,360.

régime. On le traquait, on le molestait sans trêve. Nommé chef (en 1810) de la division littéraire au ministère de la police, puis censeur, il s était ouvert les portes de l'Académie française (22 août 1811) par une comédie en cinq actes et en vers, les Deux Gendres, représentée avec un beau succès sur la scène de la rue de Richelieu (Il août 1810). Poursuivi parla seconde Restauration, on ne sait trop pourquoi, avec une haine sauvage, avec une rage aveugle, il faillit être proscrit; il fut retranché de l'Institut (1816), rayé de l'ordre de la Légion d'honneur (I). Alors, se sentant l'instinct agressif, il se jette à corps perdu dans la polémique et déclare une rude guerre à ses ennemis. Lancé dans le journalisme, il contribue

(1) La Légion d'honneur a été maintenue par les Bourbons; ils n'ont pas osé toucher au glorieux hochet ; seulement, la blanche étoile d'argent et d'émail porte maintenant en son centre, d'un côté l'effigie de Henry IV, Roi de France et de Navarre, à la place de celle de Yusiapateur qui l'avait fondée; de l'autre, trois Heurs de lis, avec l'exergue qui, Dieu merci, n'a pas changé par le bon plaisir du prince : Honneur et Patrie. Une note insidieuse porte (cf. Almanach royal, 1816-1830) que seuls sont valables les brevets signés par Louis XVIII et Charles X; injure gratuite à la mémoire du prodigieux soldat dont on prétend détruire la griffe jusque sur les brevets décernés à ses compagnons de victoire, les vétérans de la Grande-Armée : « Les lettres d'avis, diplômes ou brevets délivrés depuis la création de l'Ordre royal de la Légion d'honneur doivent être renvoyés à la Grande-Chancellerie, pour y être échangés contre de nouveaux brevets signés par le Roi et contre-signes par le Grand-Chancelier. » — L'article 72 de la Charte ajoutait : « Le Roi déterminera les règlcmens intérieurs et la décoration. »

CHEflINS DE FER DE L'OUEST

-^-aKHF*"

Page 1