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LES IDÉES DE BENTHAM ET BENJAMIN CONSTANT

Benjamin Constant entretient volontiers Fauriel de ses lectures philosophiques et littéraires. On a pu voir dans l'une de ses épîtres (1. vin) qu'il s'occupe avec sympathie du philosophe Bentham, dont il avait fait sans doute, comme Mme de Staël elle-même, une particulière étude. M. Herriot note justement, à ce propos, que Bentham, dont les doctrines ont été approfondies de nos jours (1), était déjà fort à la mode en France au début du siècle dernier. On se rappelait ses voyages, ses lettres au Courrier de Provence, ses relations avec les Ltats généraux et l'Assemblée constituante ; la Législative lui avait conféré le titre de citoyen français. « Depuis sa liaison avec le ministre genevois Dumont, il publiait même dans notre langue plus volontiers que dans la sienne propre. Mme de Stacl avait été vivement frappée de ses idées; elle adopta le principe essentiel de la morale de Bentham; lorsqu'elle se propose de chercher pour le pays une constitution qui lui assure le plus grand bonheur possible, n'est-ce pas du Bentham tout pur (2)?» — B. Constant était, lui aussi, imbu de ces théories.

(1) Cf., notamment, Eue HalÉvï, La jeunesse de Bentham, et l'Evolution de la doctrine utilitaire de 1789 à 1815.

(2) Éd. Hekriot, Un ouvraae inédit de Madame de Staël; Les Fragments d'écrits politiques; 1799 (Paris, Pion, 1904, in-8"; pp. 10-11.)

Jugement de Napoléon sur le « Wallstein » de Benjamin Constant.

Dans un article sur Rœderer (1), Sainte-Beuve, résumant une conversation de Napoléon, à la date du 6 mars 1809, y note « ce brusque jugement sur les unités et la règle des vingt-quatre heures, à propos de la tragédie semi-romantique de Wallstein qu'avait publiée Benjamin Constant. Les classiques peuvent enregistrer cet imposant témoignage de plus à l'appui de leur système. Le ton est péremptoire, autoritaire :

« Benjamin Constant a fait une tragédie et une poétique, disait Napoléon. Ces gens-là veulent écrire, et n'ont pas fait les premières études de littérature! Qu'il lise les Poétiques, celle d'Aristote. Ce n'est pas arbitrairement que la tragédie borne l'action à vingtquatre heures : c'est qu'elle prend les passions à leur maximum, à leur plus haut degré d'intensité, à ce point où il ne leur est possible ni de souffrir de distraction ni de supporter une longue durée... Quand l'action commence, les acteurs sont en émoi; au troisième acte, ils sont en sueur, tout en nage au dernier. »

(1) Daté du lundi 18 juillet 1853. — Cf. Causeries du lundi, t. VIII, p. 384.

Extraits de l'édition Melegari (Journal intime, 1814; p. 138, n. 1; p. 151, nn. 1 et 3.)

« Benjamin Constant revint à Paris en 1814. Sa haine bien connue pour Napoléon devait lui assurer dans la capitale un accueil favorable, mais le drapeau constitutionnel qu'il ne cessait d'agiter ne répondait pas aux idées réactionnaires des purs légitimistes. Aussi fut-il promptement désillusionné. Cependant il ne se laissa pas décourager, et, se fiant aux bonnes paroles de Talleyrand, Regnault, Fouché et autres, il se jeta avec ardeur dans la presse militante. Aidé de La Harpe, il parvint jusqu'à l'empereur Alexandre, qui lui fit la meilleure réception et lui donna des encouragements. Du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, il publia une série d'articles politiques rédigés avec un talent remarquable et qui remuèrent l'opinion, malgré l'opposition que rencontraient autour du roi Louis XVIII les doctrines qui v étaient professées... Ce fut Sébastiani qui apprit à Napoléon que Benjamin Constant était encore en France et à sa discrétion.

u Ah! nous le tenons! tant mieux! » fut la réponse de l'empereur, comme s'il allait en sortir une grande vengeance. Puis aussitôt il dit à Sébastiani : « Soyez

tranquille, je ne veux faire aucun mal à votre protégé. Envoyez-le moi, et il sera content. » Avec cette habileté de coup d'oeil qui le caractérisait, Bonaparte avait immédiatement compris que son pardon généreux devait conquérir Benjamin Constant, et que cette plume habile pourrait lui être fort utile pour ses projets de constitution... Voici le récit de cette entrevue où Benjamin Constant se trouvait, non sans émotion, en face de l'homme que sa plume violente avait attaqué avec tant d'acharnement : « Au lieu d'être caressant ou dur, Napoléon fut simple, poli et plein de franchise. Ne s'occupant en rien du passé, il ne parla que de l'œuvre pour laquelle Benjamin Constant était appelé. Il dit qu'ayant promis à la France une constitution libérale, il voulait la donner, sans la restriction d'un pouvoir astucieux, accordant tout d'abord plus qu'il ne fallait pour avoir le droit de tout retirer ensuite; que le gouvernement partagé, mais fortement appuyé d'une monarchie libérale, conviendrait beaucoup mieux à son fils, pour lequel il travaillait bien plus que pour luimême. » — On comprend que ces paroles prononcées d'un ton calme, ferme et convaincu, saisirent vivement l'imagination impressionnable de Benjamin Constant. Napoléon lui remit ensuite un amas de projets de constitution signés ou anonymes de toute provenance; et, quittant alors son visage sérieux, il fit des rapprochements piquants sur la comparaison entre les idées énoncées et l'opinion des auteurs. Car tel projet d'un républicain rétablissait le despotisme, tandis que celui d'un royaliste organisait l'anarchie. Enfin, l'empereur congédia Benjamin Constant, sans l'avoir ni caressé ni maltraité, mais l'ayant dominé par la simplicité, le charme et la fermeté de son

esprit, devant lequel toute question se présentait toujours, non comme étant à résoudre, mais comme résolue (1). »

(1) Sur la dernière entrevue de Benjamin Constant et de JNapoléon avant la de'chéance de l'empereur, voyez le récent volume de M. Henry Houssaye, 1815. L'abdication. La Terreur blanche (au début). — Cf. aussi Benjamin Constant, Mémoire sur les Cent-Jours (publié en 1829).

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