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Benoit XI

Le premier regard jeté par un nouveau pape sur l'immense empire dont il devient le souverain tout puissant devant les hommes, mais responsable devant Dieu , ce premier regard, quel que soit le siècle, quel que soit le pape,, doit être effrayant. Le monde tout entier, conjuré contre la vérité, se déroule aux yeux (lu nouveau roi; mais un second regard lui ouvre le ciel : il y voit Dieu, et se rassure. Il n'est guère de papes qui ne soient montés sur le trône de saint Pierre en dos conjonctures difficiles, au milieu d'obstacles qui auraient étonné et abattu les plus fiers courages.

i Extrait de nos Études et controverses Jtisioriques.

Mais il n'est guère de papes qui n'aient facilement triomphé, par l'énergie de la grâce, de ce premier découragement de la nature. L'histoire des souverains pontifes, c'est par excellence l'histoire des âmes fortes et qui ne se découragent point.

J3 ne sais pas toutefois si jamais plus de tristesse dut se peindre dans les yeux d'un successeur de Pierre, si jamais il fallut plus de force dans l'âme d'un pape pour résister à un concours plus dangereux de circonstances, à une tentation aussi légitime de découragement que lorsque le cardinal Benedetto Gaetani fut désigné par la voix du conclave comme le successeur de Célestin V, et qu'il promena ses yeux pour la première fois sur la chrétienté dont Dieu venait de lui confier la garde (24 décembre 1294). L'Europe était en feu. Si les yeux du pape s'arrêtaient sur le saint empire romain , ils y étaient attristés par la lutte d'Albert d'Autriche contre Adolphe de Nassau. Les interminables différends soulevés par la question de Sicile étaient loin d'être terminés. La France était en guerre avec l'Angleterre : guerre non moins funeste aux deux États qu'à la chrétienté tout entière, dont on oubliait la solidarité, dont on négligeait les intérêts. En Italie, c'étaient ces convulsions intérieures qui n'ont jamais laissé à ce pays qu'une paix momentanée; c'étaient les Guelfes et les Gibelins qui s'entre- déchiraient dans toutes les provinces, et même dans toutes les villes : Venise était eu guerre avec Gênes, et Pise avec Florence. Le Nord ne consolait pas l'Église de ce désastreux spectacle offert par le Midi : le roi Éric de Danemark, huitième du

nom, agissait en persécuteur, et l'on ne prévoyait pas la lin de son démêlé avec Tarchevêque de Lund- n. Eîjfm et surtout, la Terre -Sainte était aux mains des infidèles, et lorsque la Papauté jetait un cri pour la croisade, on n'entendait plus millo voix généreuses s'écrier : Dieu le veut! on ne voyait plus mille barons entraîner cent mille hommes contre les ennemis du nom chrétien. On était occupé à se tuer le plus perfidement, le plus barbarement possible, à se tuer pour d'affreuses petites causes, à se tuer entre chrétiens, sans avoir à espérer ni honneur sur la terre ni gloire dans le ciel.

Le dernier pape, Célestin V, était un saint que Tenthousiasme populaire avait conduit sur le siège de Saint-Pierre. C'était le plus mortifié des anachorètes ; ce ne fut pas le plus prudent de tous les papes. Il ne connaissait pas le monde : pour le vaincre, il faut le connaître, Il transporta sa cellule dans le palais des souverains pontifes, et avec sa cellule, ses habitudes cellulaires. « On aurait dit un ange, dit avec raison Tabbé Christophe ; mais c'était un homme qu'il fallait ^ » Ptolémée de Lucques, historien du temps, dit en termes moius ornés que l'expérience manquait complètement au successeur de Nicolas ÏV ^ Le plus

1 Histoire de la Papauté au XIV^ siècle, par Tabbé Christophe, I, 73, 74.

2 Hic homo Dei, dit un autre chroniqueur, in rébus sœcularihus minus expertus. (Bernardi Guidonis, e floribus Chronicorum , Historiens de

s INTRODUCTION

grand mal, c'est que Célestin ne faisait rien pour se guérir de cette inexpérience : bien loin de là , il s'éloignait à dessein du commerce des hommes : Removebat se a turbis hominum, et s'enfermait toujours dans sa cellule de bois pour s'y abandonner tout entier à la prière ; Fabricaia intra palatium lignea camerula se concludebatK L'ancien ermite se trompait en prenant la papauté pour un nouvel ermitage ; il se trompait en croyant que la vie d'un pape peut être exclusivement contemplative. Non, non, le pape est un roi , et la vie d'un roi , c'est surtout la vie active. Pendant que Célestin se proposait ainsi d'être plus utile à l'Église par ses prières que par ses actes, les abus commençaient à foisonner dans la cour pontificale et ailleurs. Ptolémée de Lucques ne manque pas cette occasion de lancer une pointe contre les Guelfes : il parle des fraudes et des intrigues qui s'agitaient autour de la cellule du pape , et qui , de tout temps, dit le chroniqueur, ont été la spécialité des gens de cour ^ En résumé, ajoute l'abbé Christophe, « tout était en confunon dans le gouvernement de l'Église ^ »

Célestin comprit que sa force n'était pas proportionnée au poids des événements : il songea à se retirer. Il y songea de lui-même ; il en prit la résolution avec une liberté entière. L'abbé Christophe a facile-

France , XXI, 710.) — V. aussi Chronique anonyme française finissant en 13G3. {Historiens de France, XXI, page 134.)

1 Maphaeus Vegius in Vita Celestini. — V. Histoire de la Papauté' au XIV' siècle, par Tabbé Christophe, I, 73, 74.

2 Ptolemeiis Lucensis, Hist. eccles., XXIX, c. xixi.

3 Histoire de la Papauté au XIV* siècle, I, 74.

ment r^î'fiifé les calomnies des historiens f^ibelins sur la part que prit à cette détermination le cardinal Gaetani. Je crois, à ce propos , que rien n'a paru de plus menteur eur la terre que les chroniqueurs du parti des empereurs; Ferreli de Vicence et Yillani luttent de bon vouloir pour noircir la mémoire des papes. Pas de rumeur, pas d'anecdote ramassée dans la boue populaire qui ne soit admise comme authentique par ces historiens d'une cr^^dulité passionnée. C'est ainsi que Ferreti prend plaisir à nous dépeindre l'ambition du cardinal Gaetani, ambition qui l'aurait poussé à de singulières vilenies ^ Désireux de succéder à l'impuissant Célestin, le rusé cardinal y aurait employé tous ses artifices : il aurait été jusqu'à se servir d'un porte-voix pour imiter une voix céleste, et cette voix aurait invité le pape à se démettre de sa charge. M. Henri Martin n'a pas négligé de se servir de cette anecdote ^

La vérité est que Célestin consulta Gaetani comme le plus savant de ses cardinaux, et lui demanda si un pape avait le droit d'abdiquer, ainsi que les autres princes. Le futur Boniface, loin d'entraîner habilement Célestin dans cette voie, le dissuada noblement de ce projet. Nous avons là-dessus le témoignage de Gilles Colonna, qui, de son côté, en appelle à plusieurs témoins encore vivants : Comprobari potuisset ex phnibus tune viventibus dominum Bonifadura papam octmum persiiasisse Celestino qiiod

1 Ferreti, IX, ^Q^. — Histoire de la Papauté au XIV' siècle, par l'abbé Christophe, I, 390, 391.

2 Histoire de France, IV, 409.

non renunciaret^ . Je pense que Gilles Colonna vaut bien Ferreti de Yicence, même aux yeux de la plus sévère critique.

Cependant le cardinal Gaëtani voulut consulter d'autres cardinaux ; la chronique en vers du cardinal do Saint-Georges le dit expressément ^ Il prit leurs avis ; mais il hésitait encore. Enfin , sur les instances réitérées de Célestin, après tant de précautions où éclataient le désintéressement et la prudence, Gaetani répondit : « Qu'un pape pouvait résigner la tiare, s'il avait des raisons suffisantes de le faire ^ »

Quelques historiens , même catholiques , ont prétendu , d'après Villani et Benvenuto d'Imola , que Boniface dut son élection à l'influence de Charles II. L'abbé Christophe démontre solidement que le récit de Villani « n'est qu'une misérable et maladroite calomnie ». (I, 390, 391.) 11 le démontre d'après deux

1 L'abbé Christophe, I, 77

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