‹ Béranger et la chansonChapitre 1 sur 4 · Béranger et la chanson · texte numérisé non relu

Béranger et la chanson

Il y a quatorze ans^ au mois de février 1865, je faisais, dans la salle du Grand-Orient de la rue Cadet, une lecture sur le sujet que je vais traiter, une fois encore, aujourd'hui: une conférence sur Béranger. On a souvent dit que Béranger, le poète du peuple, avait été le poète de l'empire. La meilleure preuve qu'il n'en fut pas ainsi, Qu'est que ceux qui, sous l'empire, parlaient librement du chansonnier étaient aussitôt frappés. Un arrêté ministériel m'interdisait, en effet, le [lendemain de cette conférence, de prendre désormais la parole, sous le prétexte que j^avais dit trop de vérités à propos du chansonnier. Aujourd'hui que tout homme est libre de dire ce qu'il veut, et comme il le veut, il m'est doux de payer de nouveau un tribut d'hommage à un poète que j'admire et à un citoyen que je révère. J'apporte donc, selon mes forces, une pierre à la statue de Béranger.

Une statue à Béranger ! Il eût été bien étonné si on lui eût dit qu'un jour on lui élèverait une statue, alors qu'il refusait iin mausolée de marbre et interdisait qu'on prononçât le moindre discours au bord de sa tombe :

Postérité, qui peux bien ne pas naître, A me chercher n'use point ton flambeau. Sage mortel, j'ai su par la fenêtre Jeter gaîment l'argent de mon tombeau!

Et pourtant personne n'est plus digne d'une statue que cet enfant du peuple qui chanta pour le peuple et dont on peut dire aussi, comme il le disait de son ami le tribun Manuel :

Bras, tête et cœur, tout était peuple en lui !

Béranger aura donc sa statue. Il l'aura le jour même du centième anniversaire de sa naissance.

L'honneur de cette idée du centenaire et de la statue de Béranger revient au fondateur du journal la Chanson, M. Patay, et à son rédacteur en chef, M. Henry Lecomte. A leur appel, les adhésions les plus glorieuses ont répondu bien vite ; un comité, dont Victor Hugo a accepté la présidence d'honneur, s'est constitué, et c'est, entouré des plus dévoués et des plus aimés des membres de ce comité, que je viens, au profit de l'érection de cette

statue, vous parler de cette forme éternelle de Tesprit français, la chanson, et de l'immortel chansonnier qui éleva ses refrains jusqu'en plein azur^ comme Falouette gauloise.

Je ne dirai rien du Béranger des flonflons, de celui qu'on se figure sous la treille, le verre en main^ la pourpre du vin sur les lèvres. C'est ce Béranger-là, je le sais, qui fut tout d'abord populaire, c'est lui dont on fredonna tout d'abord les refrains; c'est le Béranger épicurien et badin, à qui Désaugiers disputerait peut-être la palme de la bonne humeur. Mais c'est une qualité secondaire, à mon avis, que d'être le boute-en-train de la table et des soupers de Momus ; un bon vivant ne vaudra jamais un bon mourant. Le Béranger voltairien et satirique, celui qu'on détestait à Montrouge et qu'on eût volontiers excommunié à Rome, a pourtant vaillamment lutté dans ses chansons narquoises fort ennemies du moyen âge, qui sentaient leur dix-huitième siècle et qui piquaient droit à leur but, barbelées comme des flèches. Ses couplets légers ont plus fait pour la libre pensée que bien des discours; mais laissant là, je le répète, lerailleur, fils de Rabelais, qui faisait rentrer sous terre les hommes noirs que fouettait son éclat de rire, et l'amoureux qui, chantant ses amours, immortalisa Lisette, je ne parlerai que du Béranger qui célébra la France, de Béranger poète populaire et poète national.

Il est de bon ton, messieurs, de déclarer aujourd'hui que Béranger n'est plus à la mode. On feint de croire que ces vers qui ont passionné des générations n'ont plus rien à nous dire. Eh bien! lorsque, pris de tristesse et d'accablement à la pensée des épreuves de la patrie, yous voudrez retrouver quelque part le libre accent gaulois, la vraie fibre française, le cri patriotique et fier d'un peuple écrasé, mais toujours debout, ouvrez un des volumes du vieux Béranger; parcourez, fredonnez tout bas quelqu'une de ces chansons oubhées, et soudain vous vous sentirez animé d'un espoir qui console et Tamertume éprouvée se changera doucement, sûrement en certitude. Gela est si bon la clarté, le sens commun, la vérité, la gaieté^ la santé, — toutes ces choses si françaises, — et ces chansons de Béranger consolent des abaissements de la littérature qui se fait triviale en croyant se faire vraie, et des turpitudes de certains refrains tramés aux parodies des ruisseaux !

Ceux qui, en ces temps derniers, ont contesté à Béranger sa valeur littéraire et morale, n'ont pas voulu, n'ont pas su voir peut-être quelle était la note maîtresse de la poésie de Béranger, cette note patriotique, véritablement populaire, simple comme tout ce qui est grand, et qui, partie du peuple, allait droit vers le peuple par le plus court chemin'; la clarté. Ils n'ont pas vu que Béranger voulait surtout

enseigner; ils ont oublié tous ces vers proverbes qui courent les mémoires comme des maximes de Voltaire, tous ces préceptes de dévouement ou de bonté, de patriotisme et de liberté^ que Déranger a fait passer dans tous les cœurs, parce qu'il les a trouvés dans le sien. Et, croyez-vous, d'ailleurs, que Béranger eût l'orgueil de se comparer aux plus grands maîtres? « Je n'ai que de l'esprit, disait-il un jour, et Lamartine a du génie! » Mais c'est beaucoup en France que d'avoir de l'esprit et surtout d'avoir le bon esprit et le courage de s'en servir. — (( Savez-vous comment je vous appelle, Béranger? lui disait un jour M. Thiers. Je vous appelle l'Horace français. — Que dira l'autre? » répondit le poète en souriant.

C'est encore Béranger qui écrivait très modestement à Brazier :

Si l'on dit que j'ai fait des odes, N'en crois rien, j'ai fait des chansons.

Il le savait bien, d'ailleurs, que son titre véritable, son titre devant la postérité, ce serait celui de chansonnier. Avec son bon sens aiguisé, il ne dédaignait pas ce nom, qui n'eût point suffi à une ambition plus haute.

Il savait que la chanson, cette chose charmante, ailée, légère, est véritablement française. C'est

avec des chansons qu'au temps passé on enlevait les fillettes et les villes! Un refrain électrisait une armée; une ariette faisait battre un cœur! Quelle puissance qu'une chanson! Napoléon, partant pour la campagne de Russie, et montant en selle, fredonnait entre ses dents un refrain, et c'était Malbo- 9'ougk s'en va-t-en guerre. Sur presque tous les cadavres des grenadiers de la garde, à Waterloo, les Anglais ramassaient de petits cahiers de papier imprimé, et c'étaient des cahiers de chansons. Depuis la Chanson de Roland, que chantaient les preux bardés de fer, jusqu'à la Chanson du salpêtre que jetaient au vent les soldats de Sambre-et-Meuse,^ c'était une chanson qui, combattant avec les Français, leur avait gagné la victoire.

Voltaire disait à propos des chansons que, « pour bien réussir dans ces petits ouvrages, il faut dans l'esprit de la finesse et du sentiment, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'élever, ne point trop s'abaisser et savoir n'être pas trop long ! » Béranger fit de ces « petits ouvrages » dont parlait Voltaire de grandes œuvres et il ajouta comme une parure nouvelle à notre littérature nationale.

Il fut, il est le chansonnier^ comme La Fontaine est le fablier. Et ne savait-il pas tout ce que vaut la chanson? Ne savait-il pas quelle arme terrible elle est entre une main habile? La chanson, comme la

baïonnette, est une arme française ! C'est l'héroïsme des Douze Pairs que nos premiers soldats chantaient en allant aux batailles. C'est la chanson de Robert Wace que fredonnaient nos serfs courbés sous leurs seigneurs. C'est en chantant que Jacques Bonhomme oubliait ses douleurs ou vengeait ses injures. Les chansons contre la Ligue traversaient l'air de Paris décimé, assiégé, affamé. Les chansons contre le Mazarin faisaient, comme les chants d'Amphion, remuer les pavés et se dresser les barricades de la Fronde. La royauté tombait au refrain d'une chanson, et la patrie renaissait aux accents de la Marseillaise. Les classiques du peuple, ce sont les chansonniers.

Et Déranger, encore une fois, le savait bien! Il ne dédaigna pas, lui, ces refrains qui couraient les carrefours : il les adopta et les ennoblit ! Ses chansons furent ce qu'était la Chanson elle-même, tantôt joyeuses comme le vin au soleil, tantôt sombres comme un grondement du tonnerre, allant d'Olivier Basselin à Parny et de Boufflers à Tyrtée, amoureuses et sceptiques, railleusement attendries, pleines de larmes et de menaces, de consolations et de représailles, accablées comme une armée en déroute, triomphantes comme un peuple victorieux! Mais toujours, toujours elles gardèrent le, ton populaire, toujours Déranger resta

fidèle à sa devise : Le peuple, c'est ma Muse! Tou-

jours il se souvint qu'il parlait à ceux qui n'avaient pas le temps de lire et qui étaient affamés de savoir. On a bien cherché à caractériser la personnalité de Béranger : chacun a voulu le définir à sa façon. Et pourtant, il est bien simple le Credo du chansonnier. Béranger croyait surtout à trois grandes choses, et il les proclamait volontiers, c'étaient : la libre pensée, la liberté et la patrie.

Oui, il fut surtout un patriote. Ah! Messieurs, nous ne savons pas tout ce que signifiait en ce temps-là, en 1815, ce nom dont les Barbaroux et les Vergniaud, aussi bien que les Danton et les Marceau, se faisaient une gloire ! Reportons-nous par la pensée à ce temps néfaste où l'ennemi tenait chez nous garnison, où tout cet ancien régime qu'on avait détruit semblait renaître, où la Révolution paraissait reculer! Souvenez-vous qu'à l'heure où Béranger chantait, les crosses des Prussiens, — que l'on croyait alors ne revoir jamais quand ils seraient partis, — résonnaient encore sur le pavé de nos rues, et que Jesarbresdes Champs-Elysées portaient encore sur leur écorce la déchirure du licol des chevaux cosaques. Souvenez-vous que les malheureux ont tant besoin d'une main tendue, et vous verrez que la chanson de Béranger était bien mieux encore que de la poésie, c'était un acte de courage.

On aura, d'ailleurs, le secret de son patriotisme, lorsqu'on lira, dans ses souvenirs d'enfance, ses im-

pressions premières de Finvasion de 92. Il était là, à Péronne, chez sa tante, tout près des avantpostes ennemis, qui déjà dépassaient Cambrai. « Le soir, dit-il, assis à la porte de Fauberge, nous prêtions Foreille au bruit du canon dés Anglais et des Autrichiens assiégeant Valenciennes, à seize lieues de Péronne. Chaque jour l'horreur de Fétranger grandissait en moi. Aussi, avec quelle joie j'entendis proclamer les victoires de la Répubhque ! Lorsque le canon annonça la reprise de Toulon^ j'étais sur le rempart et, à chaque coup, mon cœur battait avec tant de violence que je fus obligé de m'asseoir surFherbe pour reprendre ma respiration. Aujourd'hui que^ chez nous, le patriotisme sommeille, ajoute Béranger, ces émotions d'un enfant doivent paraître étranges. On ne sera pas moins surpris si je dis qu'à soixante ans je conserve cette exaltation patriotique, et qu'il faut tout ce qu'il y a en moi d'amour de Fhumanité et de raison éclairée par Fexpérience, pour m'empêcher de lancer contre les peuples, nos rivaux, les mêmes malédictions que leur prodiguait ma jeunesse. »

Messieurs, voilà avec quelle âpreté de passion ces patriotes d'autrefois aimaient la France. CeBéranger qui chantera, le premier, la fraternité des peuples :

Peuples, formez une sainte alliance Et donnez-vous la main.

il nous le dit, il a besoin de toute sa raison pour ne pas maudire ceux qui ont lacéré les flancs de son pays; il a le saint amour comme la haine sainte. Un autre homme de ces temps passés, plus vieux que Béranger, le conventionnel Lakanal, parlant à quatre-vingt-quatre ans, sur la tombe de Geoff'roy Saint-Hilaire, avait — c'est M. Legouvé qui nous le raconte — dans son discours écrit, où, revenaient naturellement les souvenirs des guerres de la République, ajouté, en marge, sur son manuscrit, partout où se trouvait le mot Prussiens, de nouveaux termes de colère, d'indignation et de défi à Tencre rouge (1). Et, en les lisant, ces mots, le vieillard tremblait encore de colère ; ses narines s'enflaient comme si elles eussent senti la poudre. Ces hommes étaient tous ainsi.

Et les patriotiques accents de Béranger retentissaient si profondément, même après des années, dans les âmes, que Victor Hugo voyageant en Allemagne lui écrivait de Mayence au mois d'octobre 1840 : « Tout à l'heure j'étais à ma fenêtre sur le Rhin; j'écoutais vaguement les bruits des moulins à eau amarrés aux vieilles piles disparues du pont de Charlemagne, lorsque d'une croisée voisine une voix de femme, une voix charmante, m'a

(1) Ernest Legouvé. Voyez sa belle Conférence sur Jean Reynaud,

apporté, par lambeaux, des vers charmants

J'aime qu'un Russe soit Russe Et qu'un Anglais soit Anglais, Si l'on est Prussien en Prusse, En France soyons Français !

... Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays.

Tout est perdu fors l'honneur.

Consolons par ce mot-là Ceux que le nombre accabla.

. « Ces vers de vous, ajoutait Victor Hugo, ces nobles vers entendus de cette façon et dans ce lieu m'ont remué profondément. Je vous les envoie mutilés comme le vent me les a apportés; ils m'ont fait venir les larmes aux yeux et j'ai senti un besoin irrésistible de vous écrire... Vos vers m'ont dilaté Tâme. Ce chant d'une femme, c'est la protestation de tout un peuple. J'ai pensé que vous seriez heureux de savoir que les échos du Rhin sont pleins de votre voix et que la ville de Frauenlob chante les chansons de Béranger. »

Ainsi Béranger, môme pour le peuple allemand, était le poète de la liberté et du patriotisme. Il était surtout, je le répète à sa louange, le poète de la France battue, humiliée, amoindrie. Il pansa ses

plaies, il lui parla de sa grandeur militaire passée et de sa grandeur morale à venir; s'il commit encore la faute de faire miroiter au loin à ses yeux les flots verts du Rhin — le Rhin lui seul peut retremper nos armes, — il lui montra aussi, dans un lendemain séduisant, mais bien éloigné aujourd'hui, les peuples « égaux par la vaillance, » lassés par la haine et maudissant la guerre. Cette France aimée, il la voulait grande par l'idée, par le rayonnement réchauffant de la pensée, et par la liberté qui féconde ! Et c'est pourquoi, la trouvant abaissée, il lui répétait : Relève-toi ! Il savait bien ce que coûtait à la nation cet empereur

Qui prit l'autel de la victoire Pour l'autel de la liberté;

et certes, il ne souhaitait pas sa résurrection^ ni la venue d'un successeur ; il ne voulait que rendre à la patrie sa confiance en elle-même et en sa destinée :

De tes grandeurs tu sus te faire absoudre, France, et ton nom triomphe des revers. Tu peux tomber, mais c'est comme la foudre Qui se relève et gronde au haut des airs f

Il faisait pour ce malheureux pays harassé par tant de gloire, et écrasé par tant de défaites, ce que

tentait, de son côté, un jeune homme, Casimir Delavigne, aujourd'hui à demi oublié et dédaigné, mais qui retrouva un peu du souffle de la France pour écrire les vers des Messémennes. « Envions -le, disait de Casimir Delavigne Victor Hugo, répondant au discours académique de Sainte-Beuve, envions-le et aimons-le ! Heureux le fils dont on peut dire : il a consolé sa mère ! Heureux le poète dont on peut dire : il a consolé la patrie ! »

Mais il ne s'agissait pas seulement pour Béranger de protester contre Tinvasion et de pleurer la frontière perdue, il avait aussi à combattre l'ennemi du progrès, la Congrégation qui tenait alors au cou là France. C'était, cette fois, l'heure — on peut s'en convaincre en lisant les curieux Mémoires de Fabbé Léautaud — où les ministères, soumis à l'acceptation du roi, s'élaboraient dans la chambre d'un prêtre. Béranger déclara la guerre à ce régime. La Restauration tremblait devant ses couplets. Il fit de la chanson un pamphlet autrement terrible que les exquises ironies de P.-L. Courier elles-mêmes. II mit la religion de Voltaire en vaudevilles.

Deux traits de son enfance nous montrent déjà ce qu'il sera, au surplus, dans l'avenir: chansonnier et voltairien. A la pension du faubourg Saint- Antoine où il passa fort peu de temps, une grande chose et un homme célèbre Favaient frappé à la fois. L'homme, c'était Favart, alors âgé de soixante-

dix-neuf ans, et qui venait là visiter son petit-fils et s'asseoir sous une tonnelle où grimpaient les pois de senteur. Béranger enfant contemplait l'octogénaire, et il l'entendit, un jour, qui disait, évoquant les souvenirs envolés : « Le maréchal de Saxe m'avait intitulé le chansonnier de l'armée ! » Chansonnier! Ce nom faisait instinctivement battre le cœur de cet enfant qui allait devenir un grand homme et qui admirait le vieux « chansonnier de l'armée» , lui qui allait se faire le chansonnier d'une nation î

La grande chose demeurée gravée dans l'esprit de l'enfant, c'était la prise de la Bastille :

Béranger était à la Force lorsqu'il chantait le 14- juillet.

Pour un captif, souvenir plein de charmes ! J'étais bien jeune; on criait: Vengeons-nous! A la Bastille ! Aux armes ! Vite aux armes ! Marchands, bourgeois, artisans, couraient tous! Je vois pâlir et mère et femme et fille : Le canon gronde aux rappels du tambour. Victoire au peuple ! Il a pris la .Bastille ! Un beau soleil a fêté ce grand jour.

Béranger, âgé de neuf ans enl789, s'était juré sans doute devant l'écroulement de la vieille forteresse de s'opposer toujours à la réédification des nouvelles bastilles. 11 faut le saluer, il a tenu parole.

Je citerai un autre trait tout à fait caractéristique et que Béranger nous a raconté lui-même (1). C'était en 1792, au mois de mai, un jour d'orage. Béranger, alors à Péronne, était sur le pas de la porte lorsque brusquement une fumée l'entoure, il s^affaisse. La foudre venait de tomber sur lui. Sa tante, bonne femme très dévote, qui aspergeait la maison d'eau bénite pour la préserver du tonnerre, se précipite sur l'enfant, criant, effarée : Il « est mort ! » — Le petit l'entendait, sans pouvoir parler, sans pouvoir crier. Ce ne fut qu'après un moment que la parole lui revint et qu'en riant il dit à sa tante : « Eh bien! vois... vois à quoi sert ton eau bénite?» — Je vis bien alors, lui répétait parfois depuis et en soupirant sa bonne tante, je vis bien que tu ne serais jamais dévot !

Au contraire, Béranger fut toute sa vie Tadversaire de la fausse dévotion qui aboutit toujours à une véritable tyrannie. Songez à ce que fut à une certaine date le gouvernement parfois libéral de la Restauration. Les grands mots de ralliement et d'indépendance sont proscrits. Tout bas, on étouffe des sanglots, ou des soupirs, ou des menaces. Tout bas on souffre. Tout bas on pleure. Qui consolera de nouveau la France courbée,' la France sans gloir:: et sans liberté? C'est Béranger.

(1) Voyez le volume intitulé : Ma Biographie.

Regardez cette salle où la lampe éclaire une table entourée de convives. Le dîner touche à sa fin, les conversations se croisent. Avec précaution on échange les nouvelles, les propos du jour et les derniers on- dit ; l'un parle du général Foy, mou-r rant chaque jour de la tribune, la lutte développant en lui l'anévrisme qui le tuera; Fautre raconte Benjamin Constant menacé à Strasbourg, épié dans sa maison de Saumur, Benjamin Constant coupable de libéralisme ; un troisième enfin déploie le journal... — « Savez-vous la nouvelle? On vient d'expulser de la Chambre un député qui s'appelle Manuel. )> — Qu'avait-il fait? Il avait parlé trop haut et trop bien. Il était assis à son banc, les gendarmes sont entrés, le brigadier a dit : « Empoignez-moi cet homme-là l » Et voilà qu'autour de la table^ on se tait, les regards seuls parlent encore, des regards éloquents et pleins de colère. Alors on hésite, on attend, on s'assure que nul n'écoute à la porte, on ferme les volets, on se serre les uns contre les autres comme des enfants qui vont entendre en frissonnant quelque fantastique histoire; l'un des convives se lève... Et c'est en effet une histoire incroyable qu'il raconte, l'épopée splendide, le conte des temps disparus... 11 chante, et ce sont les chansons de Béranger. On les chante tout bas! mais si bas qu'on les chante, ces chansons aussitôt réveillent les sou-

venirs demi-morts et les espérances endormies.

C'est le Vieux Sergent, berçant ses fils avec o: ces airs proscrits qui réveillent les rois en sursaut ; » c'est le Vieux Drapeau, dont on déploie les glorieuses guenilles; c'est le Quatorze Juillet et le soleil éclairant un peuple vainqueur. Alors les fronts se redressent, les yeux brillent, le cœur bat. Le jeune homme s'est levé, son sang bouillonne, il demande quand viendra demain, et demain i] sera le combattant des journées de juillet. Pour le vieillard, il respire dans ces chants rebelles le vent sacré qui soufflait au jour d'espoir où sur les ruines de la Bastille, comme sur l'effondrement du passé, on écrivait : Ici Von danse !

Pendant la Restauration, Béranger fut un conspirateur en son genre ; il organisa le carbonarisme des chansons !

Sa franchise d'ailleurs lui coûta cher. On sait qu'elle le mena plus d'une fois en prison.

Pour un interrogatoire

Au Palais comparaissons;

Plus de chansons pour la gloire !

Pour l'amour plus de chan-sons !

Suivez-moi, c'est la loi,

C'est la loi, de par le Roi!

Ils chantent j ils paieront l disait Mazarin, lorsque par les fenêtres du Palais-Cardinal lui arrivaient les

refrains delaFronde. Déranger, emprisonné, disait, un an avant 1830, à Charles X : aVous m'empêchez de chanter, mais vous me le paierez, Sire ! »

C'est dans la pièce intitulée : Mes jours gras de 1829.

Mon bon roi, Dieu vous tienne en joie !

Bien qu'en butte à votre courroux,

Je passe encor, grâce à Bridoie,

Un car-naval sous les verrous.

Ici fallait-il que je vinsse '

Perdre des jours* vraiment sacrés !

J'ai de la rancune de prince :

Mon bon roi, vous me le paîrez î

Et en effet, bientôt/un an après, Charles X prend pour ministres de ces hommes qui semblent, comme on l'a dit, avoir pour mission de précipiter les pouvoirs du haut des tours Notre-Dame et qui tuent les gouvernements en renaissant eux-mêmes à toutes les époques. 1830 arrive. Tous les amis de Déranger montent au pouvoir. Lui seul reste au coin de son feu. 11 ne demande rien. Si fait, il demande à ses amis, devenus ministres, d'obliger de pauvres diables et des malheureux. Déranger est toujours en sollicitations pour autrui. Toute sa Correspondance est remplie de ses bonnes œuvres. Glorieux, il console ceux qui luttent. Pauvre, il partage avec ceux qui souffrent. Les fusils des

combattants de Juillet étaient bourrés de ses chansons. Mais au bas des barricades, il ne ramasse ni habit brodé ni portefeuille. Il le dii^a en 1848; il ne ramasse que les blessés !

On a accusé Béranger d'être un égoïste et de choisir une pose toute particulière, celle du désintéressement. C'est un étrange égoïsme, on l'avouera, que celui qui consiste à vivre de peu pendant toute une existence et à s'oublier soi-même, en se souvenant toujours des autres. Une pose qui dure soixante ans n'est ni une attitude ni une habitude. C'est un exemple.

Béranger logeait alors dans une rue de Paris fort éloignée à cette époque du centre vivant, une rue que Victor Hugo habitait aussi, et d'où il partit pour l'exil.

« Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre, nous dit Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe, on voit la rue de la Tour d'Auvergne. Dans cette rue à moitié bâtie, à demi pavée, dans une petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la modicité des fortunes actuelles, vous trouverez Tillustre chansonnier. Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux, annoncent le poète. Je repose avec plaisir, ajoutait Chateaubriand, mes yeux sur cette figure plébéienne après avoir regardé tant de faces royales. » Et l'écrivain légitimiste compare ces

types si différents : « Sur les fronts monarchiques on voit quelque chose d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante, efTacée ; sur les fronts démocratiques paraît une nature physique commune, mais on reconnaît une nature intellectuelle haute; le front monarchique a peinlu la couronne, le front populaire l'attend. »

Béranger, que Chateaubriand, styliste admirable, nous fait ainsi revivre en quelques traits, s'est bien un peu, sans le vouloir, peint lui-même dans ce portrait d'Emile Debraux qu'il traçait avec une émotion profonde. Moins gai que Debraux, il était comme lui le consolateur du peuple :

Toujours enfant, gai jusqu'à faire envie, En étourdi vers le plaisir poussé ; Pouffant de rire à voir couler sa vie Comme le vin d'un tonneau défoncé ; Sifflant le sot sous les croix qu'il découvre, Ou sur un char le grand mal affermi ; Sans s'informer par où l'on monte au Louvre, Du pauvre peuple il est resté l'ami.

Mais, dites-vous, il avait donc des rentes ? Eh ! non, messieurs, il logeait au grenier. Le temps, au bruit des fêtes enivrantes. Râpait, râpait l'habit du chansonnier.

Venait l'hiver : le bois manquait à l'âtre ; La vitre, au nord, étincelait de fleurs: 11 grelottait, mais sa Muse folâtre Du pauvre peuple allait sécher les pleurs.

Bérangef non plus n'était pas riche, — quoiqu'il eût fait la fortune de son éditeur, — mais il Tétait assez pour essuyer, lui aussi, bien des larmes. Je pourrais citer bien des traits de sa bonté. Je n'en choisirai qu'un. Il est tout simple^, sans fracas, mais il peint l'homme.

Déranger avait pour ami un pauvre garçon qui passait ses journées enfermé dans un bureau de la douane, je crois, et qui le soir faisait des vers. A ce commerce, le poète inconnu gagnait peu de chose et se fatiguait beaucoup. Il vint à perdre sa place. « Eh! bien, se dit-il, mes vers me nourriront! » Et il fit des vers de plus belle. Je n'ai pas besoin de vous dire que sa poésie le tenait à la diète. Et le pauvre homme avait un enfant!

Le jour de Tan venu, il envoyait régulièrement son petit garçon chez Déranger réciter une fable.

Au jour de Fan 1857, Déranger vit accourir le gamin tout souriant avec sa fable sur les lèvres. — «Ah! ah! c'est toi, mon enfant? Voyons, seronsnous bien sage cette année? » Le petit en fit le serment et récita la fable^. œuvre de son père. Quand il eut fini, Déranger lui frappa sur la joue, Fembrassa et lui mit entre les mains une boîte de bonbons. — « Tiens^ voilà pour te récompenser. Aie bien soin de ces dragées et ne les mange pas toutes à la fois ! »

L^enfant revint chez son père, apportant les bonbons comme un trophée. Il en fut économe, il n'en mangeait qu'aux jours de fête, et le chansonnier était mort que la boîte durait encore. Inutile de dire que le père de Tenfant qui faisait toujours des vers, était toujours aussi pauvre. Un soir qu'il était rentré triste, après une journée de courses, de tentatives et de démarches vaines, Tônfant accourut vers lui, tenant à la main un chiffon de papier : — « Tiens! regarde, papa! J'ai fini mes dragées; et voilà ce qu'il y avait au fond de la boîte !» — Il y avait un billet de deux cents francs que Béranger avait discrètement caché pour le père parmi les bonbons donnés à Tenfant, Et ce fut seulement à travers la pierre d'une tombe que le pauvre poète inconnu alla dire merci au poète illustre qui faisait ainsi le bien en se cachant, comme d'autres font le mal.

J'abuserais trop longtemps de votre attention si j'énumérais ici les vertus modestes, les plus rares, les vertus sans tapage, les vertus de tous les jours, de Béranger. Mais je veux aborder franchement un des griefs que font valoir le plus souvent les adversaires de cet homme^ devant qui les générations sinclineront, comme devant Franklin î

Le reproche le plus fréquent qu'on ait adressé à Béranger est celui de s'être fait le poète et comme le rapsode de la gloire et du génie militaires, de

Napoléon en un mot. Cette fois encore, pour répondre, il faut se reporter en arrière et se demander ce que signifiaient, au temps où Béranger chantait, ce génie et cette gloire. Cette gloire, c'était la Révolution incarnée dans un homme, c'était le temps où l'on c( bousculait tous le rois, » où

La liberté mêlait à la mitraille

Des fers rompus et des sceptres brisés ;

où l'on promenait par l'Europe le drapeau tricolore, déployé en 89 pour la première fois, et Béranger, comme tous les libéraux d'alors livrés aux Bourbons et regrettant la liberté vaincue, ne voyait qu'un soldat dans l'Empereur, oubliait le César despotique pour ne voir que le peuple couronné.

C'était une faute, une erreur, qu'il partageait avec bien d'autres, car les poètes sont rares qui, comme Auguste Barbier et Lamartine, loin de subir le prestige de ce nom de Bonaparte, ont osé dire ce qu'ils pensaient de cette gloire payée si cher.

Béranger s'est d'ailleurs toujours défendu d'avoir célébré le conquérant. Et dans cette gloire militaire même, Béranger sut choisir. Il fut pour le peuple, le peuple en habit bleu, pour les grenadiers abandonnés, pour ces mutilés de toutes les guerres qu'on laissait dans l'ornière avec leurs inu-

tiles croix, destinées à payer et à panser leurs blessures ; il fut pour ces héroïques oubliés, <( les brigands de la Loire, » alors sans asile et sans pain ; il fut pour ceux dont le sang paya les dotations des généraux, devenus pairs de France, et célébra le dévouement des petits en même temps qu'ils flétrissait la trahison des grands :

Des maréchaux, nos camarades, Désertent aussi, gorgés d'or !

Notre sang paya tous leurs grades ; Heureux qu'il nous en reste encor !

Il fut pour tout ce qui souffrait et tombait, pour les humiliés, pour les bafoués, et ne voyant que le présent, oubliant le passé, sans songer à l'avenir, il chanta celui de qui l'image proscrite signifiait à tort — mais les malheureux sont aveugles — Révolution et Liberté.

Mais il chanta plutôt, et de sa voix la plus fière, les héroïques soldats républicains; il chanta ces habits en lambeaux qui « brillaient dans la bataille; » Farmée de Sambre-et-Meuse, l'armée du Rhin, les soldats de Jourdan, de Hoche et de Kléber :

Qui nous rendra, dit cet homme héroïque, Aux bords du Rhin, à Jemmapes, à Fleurus, Les paysans, fils de la République, Sur la frontière à sa voix accourus ?

C'était le soldat qu'il aimait, ou plutôt le paysan en uniforme, défendant sa chaumière et ses moissons; il voulait sur le vieux drapeau, non pas l'aigle, mais le coq superbe des Gaulois; il célébrait la gloire roturière, la gloire volontaire, les grands élans de la patrie vers Tindépendance, et du héros vers la frontière.

Il serait aussi injuste de Taccuser d'avoir aimé l'Empire qu'il est injuste de l'accuser d'avoir, en 1848, déserté la République, parce qu'il a été fidèle à sa devise : « n'être rien. »

De nos revers il a chanté l'histoire,

.• dit Pierre Dupont (1).

Et le héros à Waterloo tombé,

On dit qu'il a galvanisé sa gloire

Qui sommeillait dans un cercueil plombé;

Mais il s'est tu depuis, et son silence,

Quand tant de gens s'épuisent à crier,

Dit à l'histoire assez pour ce qu'il pense.

Amis, chantons notre vieux chansonnier !

(1) J'ai cité là un nom qui mérite, comme celui de Béranger, de demeurer populaire. Pierre Dupont fut le chansonnier qui célébra 1848. Ardent, vivant, la vois profonde- et le bras bien musclé, il chante l'ouvrier réveillé au clairon du coq, la forge au lourd marteau, le paysan, le semeur, et le pain qui fait vivre. Ses refrains cuivrés pas-

En 48, on lui offre la députation. Il répond qu'il n'accepte pas. « Dans les luttes politiques, disait-il aux électeurs du département de la Seine, le champ de bataille se couvre de morts et de blessés. Sans regarder au drapeau, en vrai soldat français, j'ai toujours aidé à enterrer les uns, à soigner les autres; Si je suis forcé de prendre une part active à ces luttes, je deviendrai suspect à ceux-là même à qui je tendrai une main fraternelle. Ne m'arrachez donc pas à la solitude, où, recueilli en moi-même, je vous ai semblé avoir le don de prophétie. Je ne suis pas de ceux qui ont besoin de crier en place publique : a Je suis patriote ! Je suis républicain ! »

sent sur les foules comme les fanfares. Tantôt il a la douceur idyllique d'une aurore de mai, aux champs reverdis ; tantôt, à travers ses chansons, court le sourd grondement des masses révoltées. Celui-là ne fut pas seulement un chansonnier populaire, il fut le chansonnier du peuple et la plupart de ses refrains démocratiques ont l'allure simple et forte d'un travailleur honnête et d'un laboureur épris de sa tâche. Des parfums de foin coupé ou des senteurs d'herbe verte ou de pins chargés de sève, des fraîcheurs de rosée, alternent,,dans les recueils de Pierre Dupont, avec les bruits de l'enclume, les odeurs de coke brûlé par la machine haletante, l'atmosphère noire et chaude du travail, tandis que là-bas, comme dans une églogue virgilienne, on entend le mugissement grave des bœufs creusant le sillon : mugi' tusque boûm. Tout cela, sobre et vrai, avec des aspirations campagnardes et des vigueurs faubouriennes; tout cela peuple, en un mot, peuple des champs ou peuple des villes, et j'entends par là robuste, solide et croyant. Le peuple, prouve du reste qu'au fond il est toujours, ou peut redevenir ainsi.

Mais, me dira-t-on, il faut vous dévouer. Ah ! mes chers concitoyens, n'oubhez pas combien ce mot dévouement peut cacher d'ambition. Le dévouement véritable, utile, est celui qui s'étudie à ne nous faire entreprendre que ce don? nous sommes capables. Quant à Tégoïsme, si on m'en accuse, je laisserai répondre ma vie tout entière. »

Et il suppliait les électeurs de le laisser achever de mourir comme il avait vécu : « Ne transformez pas en législateur inutile votre ami, le vieux chansonnier ! »

C'était une désertion^ a-t-on dit. Et encore une fois c'était une pose! Mais n'y a-t-il par quelque originalité à n'être pas candidat quand tout le monde est avide de la représentation et du pouvoir?

Pour défendre ici Béranger, nous avons, au reste, le témoignage d'un historien illustre, dont on ne suspectera point la justice et le dévouement à ses idées : — c'est M. Louis Blanc. «C'est lui, dit-il. en parlant de Béranger. qui m'avait, en quelque sorte, tenu sur les fonts baptismaux de la politique. » Louis Blanc raconte que Béranger, convaincu de son impuissance à prévenir le conflit qu'il prévoyait, la terrible lutte qui devait se livrer en Juin, demanda que (< sa vieillesse ne fût point condamnée au désespoir d'y figurer. »

a Je me souviens, écrit Louis Blanc, qu'un jour Béranger me dit avec un sourire doucement mo-

queur : — Vous parlez de république, mon enfant. Mais dans une république, il faut un vice-président, attendu que le président peut tomber malade. Or, trouver aujourd'hui quelqu'un qui se contente d'être vice-président, voilà le difficile ! »

Béranger avait le droit de parler ainsi. Il eût été président, je crois, s'il l'eût voulu. Sa popularité était alors irrésistible. 11 préféra, je le répète, n'être rien, et refusa le pouvoir pour la solitude, comme il avait refusé l'Académie pour le Caveau.

En me créant, Dieu m"a dit : Ne sois rien !

Ce sont des exemples qui ne courent pas le risque d'hêtre mauvais, et il n'y a pas grand mal à rencontrer, de temps à autre, de ces prétendus sceptiques dont le scepticisn^e n'est qu'une forme de la bonté. Le désintéressement n'est pas contagieux.

P'ailleurs Béranger était vieux. Peut-être sentaitil la mort approcher. U la regarda, quand elle vint, bien en face, et avant de mourir, il jeta à la France une dernière, une immortelle chanson, sa plus belle peut-être :

France, je meurs, je meurs; tout me rannonce. Mère adorée, adieu. Que ton saint nom Soit le dernier que ma bouche prononce. Aucun Français t'aima-t-il plus ? Oh ! non.

Je t'ai chantée avant de savoir lire, Et, quand la mort me tient sous son épieu, En te chantant mon dernier souffle expire. A tant d'amour donne une larme. Adieu !

Lorsque dix rois, dans leur triomphe impie, Poussaient leurs chars sur ton corps mutilé, De leurs bandeaux j'ai fait de la 'charpie Pour ta blessure, où mon baume a coulé. Le ciel rendit ta ruine féconde; De te bénir les siècles auront lieu; Car ta pensée ensemence le mondé, L'Egalité fera sa gerbe. Adieu!

Je me souviens de cette triste journée de juillet où Paris apprit que Béranger était mort. Quatre mois avant, celle qu'on croyait Lisette, mademoiselle Judith Frère, était morte en avril, par un jour de printemps. Le \6 juillet 1857, rue de Vendôme, Béranger mourait dans l'après-midi, par une journée d'orage. Tout Paris, j'entends le Paris qui travaille et qui pense, s'était fait inscrire dans cette maison de la rue de Vendôme, no 5, qu^une foule anxieuse assiégeait depuis qu'on savait que Béranger allait mourir. L'empire eut peur de ses funérailles. Un ministre disait : « Il faut tripler la garnison de Paris. ^)

Le Moniteur enregistra cette mort comme s'il se fût agi d'un maréchal de France. Sainte-Beuve

rédigea lui-même la notice nécrologique du journal officiel ; des affiches, signées du préfet de police, invitaient la population parisienne à se conformer aux prescriptions de Béranger. Béranger demandait dans son testament, à M. Perrotin, d'éviter a le bruit et les discours. » Béranger avait réclamé toujours « le corbillard des pauvres » et « la fosse à l'écart. »

J'aurai sous l'herbe une fosse à l'écart, Un peuple en deuil naus fait cortège en route. Du pauvre, moi, j'attends le corbillard. En vain on court oii votre étoile tombe; Qu'importe alors votre gîte ou le mien? La différence est toujours une tombe...

« Je voudrais n'avoir à mon enterrement, écrivaitil un jour, que mes bons et vieux amis. Quand j'y pense, je fais toujours cette prière : « Faites, mon « Dieu, qu'aucun discours ne soit prononcé sur ma « fosse ! C'est la prière d'un homme qui a assisté à (( l'enterrement de beaucoup d'amis. »

11 ambitionnait le corbillard des morts sans nom, comme il avait demandé à la vie une simple place au parterre. Mais il se souvenait des funérailles de Lamennais, il devait se rappeler tout ce peuple suivant, en pleurant, le convoi du prêtre devenu tribun. On lui donna un char funèbre, des voi-

— satures de deuil semblables à des voitures de gala, on lui donna des orgues et des tambours. Des tambours! Souvenez-vous de sa chanson: Les Tambours :

Qui flattent jusque dans sa bière

Le sot qui meurt chargé de croix,

Et font vœu chez la cantinière

De battre aux champs pour tous les rois.

Et ce peuple en foule venu des ateliers, des couronnes d'immortelles à la main, ce peuple tête nue, d'où sortaient des clameurs immenses et des sanglots, — cette saine multitude, — ce peuple qui perdait un des siens, ces faubouriens en deuil — cœur de Paris qui battait si fort, — cherchaient autour du char funèbre les amis de Béranger, que Béranger eût conviés à ce dernier rendez-vous. Mais les amis n'avaient pu approcher ; la haie officielle se dressait entre eux et celui qu'ils ne devaient plus revoir ; ils regardaient s'éloigner le convoi à travers leurs larmes, et Béranger allait là-bas, escorté par des sergents de ville...

Peu importe ! Des entrailles de celte foule, un cri sortait, puissant comme celui que nous entendîmes aux funérailles de M. Thiers : Honneur à Béranger! Et c'est ce même cri : Honneur à Béranger! qu'on entendra bientôt lorsque le

voile sera enlevé pour nous montrer sa statue! Dans quelques mois, en août 1880, il y aura cent ans que Béranger naissait dans une rue de Paris, près des Halles, comme Molière : « Si l'on choisissait son berceau, a-t-il dit lui-même, j'aurais choisi Paris, qui n'a pas attendu notre grande Révolution pour être la ville de la liberté et de l'égalité et celle où le malheur rencontre peut-être le plus de sympathie. Je vins au monde le 19 août 1780, chez mon bon vieux grand-père Ghampy, tailleur, rue Montorgueil. » La maison était encore debout lorsque Béranger écrivait ces lignes. Elle est maintenant démohe et depuis bien des années. L'an prochain, Paris célébrera donc le centenaire de ce Parisien. L'an prochain, grâce à l'initiative du journal la Chanson^ on montrera à Paris la statue du chansonnier. C'est au square du Temple, tout près de la rue de Vendôme, aujourd'hui rue Béranger, que s'élèvera cette statue. Quand je dis s'élèvera, je voudrais que le socle n'en fût pas trop haut, car ce génie familier n'aimait guère les piédestaux orgueilleux. Tl faudrait que les petits, dont il écoutait le babil et regardait les rondes, pussent de leurs têtes blondes toucher la main du bonhomme, qui semblera caresser encore les fronts purs de ces enfants. Je voudrais que le sculpteur nous le montrât simple, doux, légèrement voûté et souriant, tel que Charlet le dessina, tel qu'une chanson populaire d'il y a

vingt-cinq ans nous le représentait passant dans la

rue

Son grand feutre gris sur la tète Et son cep de vigne à la main, Sans que pluie ou soleil l'arrête,' On le voit toujours en chemin.

En marchant, parfois il compose Les rimes d'un couplet nouveau, Et chaque rue oii son pied pose Lui coûte dix coups de chapeau (1).

Oui certes, et tel il est resté dans la mémoire du peuple de Paris. 11 a laissé, quoiqu'on ait fait contre sa gloii^e, le souvenir d'un homme qui fut un bon homme et un homme libre. Ses traits, sa calvitie, sa longue redingote, sa canne, sont aussi populaires, aussi présents à la mémoire que le rictus, la perruque et la canne de Voltaire. Béranger fait partie de ce Panthéon du peuple qu'on ne démolit pas. Les humbles figurines en plâtre qui passent sur la tête du colporteur sont plus solides que les statues de marbre et plus durables que les bronzes.

Et savez-vous pourquoi le peuple Taime, ce Déranger qu'on voudrait nous présenter vieilli de réputation, usé, éteint et comme disparu? C'est que ce conseiller du peuple ne lui a jamais rien de-

(1) Ces vers sont de M- Eug. Baillet.

mandé et l'a toujours servi. C^est qu'il a renversé un trône sans en ramasser les débris pour luimême. C'est qu'il a été un homme de révolution sans être un profiteur de révolutions. C'est qu'il a salué, prédit, appelé un des premiers la Liberté, et cela sans coûter à sa patrie ni un sou, ni une larme, ni une goutte de sang.

Aussi bien, si l'on veut graver sur le piédestal de la statue future une inscription qui dise bien ce que fut Béranger, qu'on y trace ce vers de lui :

Le Peuple, c'est ma Muse !

et au-dessous ces simples mots qui résument toute sa vie : « 11 fut le consolateur de la France et le précurseur de la République ! >)

Page 1