EPILOGUE
Tel est ce poétique épisode de ma jeunesse infortunée. Ma douloureuse aventure avait absorbé quinze ans, et les plus beaux de la vie humaine : quinze ans, ç/rande mortalis œvi spatium, dit mélancoliquement Tacite. Qui oserait soutenir que je les ai perdus? qui ne voudrait acheter, au prix des mêmes malheurs, les leçons de la sagesse et du génie, l'amitié de deux grands hommes? Pour moi, ces jours si sombres de mon printemps revus du fond de mon paisible automne, brillent à l'horizon lointain d'une sérénité radieuse jusque dans leur orage. J'aime les souvenirs de mes infortunes; je me plais à évoquer les images de mes bienfaiteurs disparus. Maintenant même je ne me sépare qu'avec attendrissement de ces chères et grandes mémoires. Qu'il me soit permis de les considérer une dernière fois telles que j'eus le bonheur de les contempler face à face à mon retour à Paris.
J'arrivai dans les derniers jours de juillet, et quelque
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temps après j'eus l'insigne honneur de dîner chez Béranger avec M. de Lamennais. J'admirais ces deux vieillards si différents l'un de l'autre et venus par des chemins si divers s'asseoir à cette table, l'un de l'océan armoricain et de la théocratie romaine, l'autre de l'épicurisme français et des carrefours de Paris. Anciens adversaires, ils se rencontraient dans la philosophie, et fraternisaient sous mes yeux comme dans la maison de Socrate. On eût dit deux camarades; ils s'appelaient avec une simplicité antique : Béranger , Lamennais. Gracieux amphitryon, Béranger par l'équilibre de sa haute intelligence dominait l'autre grand génie, docile comme un enfant. M. de Lamennais avait une simplicité plus naïve et plus cordiale que le poète. Il tenait de sa noblesse bretonne et de son éducation chrétienne un cœur instinctivement plus populaire. Béranger, ouvrier par sa mère, gentilhomme par son père, n'était au fond ni noble ni plébéien : c'était un bourgeois de la rue Montorgueil. Comme le bourgeois de Paris, il était, quoi qu'il ait prétendu, monarchique moins par goût, il est vrai, que par raison, et parce que la France, dont la tête trop vive porte mal l'ivresse de la liberté, ne peut prendre de ce vin des temps nouveaux qu'autant qu'il en contient dans l'étroite coupe de la royauté. M. de Lamennais était passé sans transition de la théocratie à la république et tombé, comme il arrive toujours, du despotisme divinisé à la licence et à la faction populaire ; car il était excessif comme le génie et enclin à la chimère en sa triple qualité de poëte, de nature cehe et de politique platonicien. Béranger était un esprit mixte, un caractère composite, profondément
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complexe, mais d'un mélange sobre, tempéré, harmonieux. Il était naturellement sage et sagace, réfléchi, calculateur, et d'autant plus diplomate qu'il dérobait merveilleusement sa perspicacité picarde sous la grâce et l'amabilité parisienne. On n'a pas trop dit en affirmant qu'il en eût remontré à Talleyrand. M. de Lamennais avait la simplicité de la colombe; il était toujours mené par quelqu'un, toujours la dupe de quelque intrigant qui lui dérobait tantôt sa fortune, tantôt sa considération et sa gloire. Il n'usait d'aucun manège pour sa renommée; il ne parlait jamais de sa célébrité; il avait un chevaleresque amour de la vérité; il combattait pour cette vierge divine avec l'héroïsme sentimental des Amadis et des Galaor. Déranger était le plus habile, le plus attentif, le plus minutieux, le plus infatigable architecte de sa réputation. Il parlait toujours de lui, de ses chansons, de sa renommée. Sa renommée était son idole. Il ne lui préférait que la patrie. L'un et l'autre étaient l'inconstance même et changeaient à chaque instant de lieu, d'opinion et même, puis-je le dire, d'amitiés. La mobilité de M. de Lamennais devançait les ailes du temps. Aucun de ses grands ouvrages n'est terminé : YEsmi et V Esquisse, monuments magnifiques, pendent interrompus. Son œuvre, comme sa destinée, demeure tronquée. Déranger a mis un soin merveilleux dans l'exécution de chacun de ses chants et dans l'ordonnance générale du poëme de sa vie ; il a posé sa statue sur le faîte. C'est un temple ionique élevé en l'honneur de la patrie, avec le plus pur marbre de la Gaule, par un architecte gallo-grec, et couronné de son buste qui, au milieu de tous ses hymnes garde