LES VENDANGES
Chansons à couplets, comme l'entendait Panard, quand il se déclarait bon covpleteur plutôt que chansonnier. Béranger, à mesure qu'il se connaît mieux et que son goût s'épure, en fait beaucoup moins de cette sorte, où peut se mettre, au reste, beaucoup d'esprit, de poésie même, mais dont on se lasse vite, si ce n'est au dessert.
Une chanson d'Anacréon porte le même titre. C'est un tableau de la façon dont on procédait de spn temps, laquelle ressemble à celle d'aujourd'hui. Mais toute la grâce de ses vers ne saurait en donner beaucoup aux gambades d'un vieillard, à sa tête échevelée, à son ivresse, ni même à ses déclarations d'amour. Quant à la lutte du jeune homme et de la fille surprise par lui, quels cris, si Béranger, même à vingt ans, nous avait rien conté de semblable 1
VORAGE.
Louis XI semble avoir donné l'idée de Vorage, quant au cadre, s'entend. Dans Vorage, le contraste frappe moins d'abord, le ton n'a pas la même énergie; mais la couleur est plus riche, l'idée plus grande, et l'élévation y est telle et avec tant de grâce à la fois, avec un style si brillant et si pur, avec une sensibilité si vraie, que le poëte ne semblerait pouvoir aller au delà. D'ailleurs, du premier au dernier vers, pas une phrase, pas une expression ne laisse voir le moins du monde l'affectation ou la recherche. Tout est simple, tout vient de soi pour ainsi dire. La Fontaine, dans le Lion et le Moucheron^ la Peste^ le Chêne et le Roseau^ n'a pas plus heureusement marié les beautés et les grâces les plus contraires.
Horace aussi a parlé des malheurs de Rome :
mon vaisseau, vas -tu braver encor De nouvelles tempêtes? ....
Son allégorie est belle , et traitée avec la supériorité qu'il savait mettre à tout. Mais quelle froideur néanmoins dans ces images si riches et si justes, quand on les rapproche de celles de la chanson!... Les deux pièces, en finissant, expriment un sentiment personnel, touchant et gracieux chez l'un , et gâté chez Horace,
il le faut dire, par un dernier lambeau de cette longue
métaphore, à laquelle, sans doute, n'aurait pas songé de recourir une tristesse véritable.
Maintenant est-il beauté si parfaite ne laissant encore à désirer ? A la bouche la plus ravissante tel voudrait un incarnat moins vif, aux yeux les plus doux un peu plus d'éclat , et tel aussi demanderait peut-être qu'au premier couplet de V orage , le quatrième vers fût ainsi :
Vous venez danser aux chansons,
le huitième:
Vous vous parez de fleurs.
Le commencement du second couplet :
L'éclair sillonne le nuage , Et sans avoir frappé vos yeux ; L'oiseau se tait dans le feuillage, Mais on entend vos chants joyeux.
« Des corrections , bon Dieu ! — des corrections ! . . . s'agit-il donc de corriger cette bouche, ces yeux qui ravissent? Mais, pour tel admirateur, avec un rien qui leur manque, ils raviraient plus encore... » Au reste, c'est un tort sans doute, et ce n'en saurait être un du moins de trouver dans ces couplets une douceur , un charme, une beauté qu'on trouve à peine chez La Fontaine lui-même ?