‹ Béranger et ses chansons: d'après des documents fournis par lui-même et avec sa collaborationChapitre 141 sur 241 · LES CONSEILS DE LISE · texte numérisé non relu

LES CONSEILS DE LISE

Lise veut dire : « Chantez, et n'acceptez pas d'emploi. » Conseil sage, que Béranger fit bien de suivre. Mais le vers présente un autre sens , le vrai suivant Vaugelas et les quarante. « Chantez, Monsieur, n'écrivez pas. » C'est-à-dire : « Contentez-vous de rester chansonnier sans chercher à devenir écrivain. » Le

conseil alors, quoique donné en français plus correct, aurait été peu sensé. Aussi Béranger n'en tint compte. Car, en rendant sa muse moins folle, en la retirant du Caveau , ou elle s'était fourvoyée un instant , il cessa jusqu'à un certain point de chanter pour se mettre à écrire. On l'appellera grand écrivain plutôt que grand chansonnier 9 deux mots se mariant assez mal.

.Les couplets de Lise et tant d'autres montrent s'il mérite le premier de ces noms. Quel poëte a mieux écrit? Quels vers ont un tour plus élégant, plus concis, plus nerveux? quelle phrase est plus savante, plus châtiée , d'une expression plus vive et plus juste , en même temps que d'un sens plus profond?

L'homme est chose singulière, il le faut dire; même quand il se fait banquier au bout de l'ancienne rue d'Artois ! LafBtte veut un jour enrichir Béranger, ou du moins lui assurer le nécessaire. Il insiste et à plusieurs reprises, et toujours inutilement. Or, à l'époque de sa liquidation, une dame inconnue vient lui remettre, dans son salon, la somme de soixante mille francs, destinée , dans le cas où cette liquidation se terminerait plus ou moins heureusement , à un homme de lettres pauvre. L'occasion devait sembler en quelque sorte providentielle ; mais Laffilte n'en manque pas moins d'oublier complètement son ami, tant sollicité naguère de se laisser faire riche ; et les soixante mille francs restèrent dans sa succession. A la vérité, suivant sa volonté dernière, ils durent être distribués aux indigents,

ce qui ne pouvait cependant regarder Béranger, non inscrit au bureau de bienfaisance de son arrondissement.

Le courtier de la sainte alliance, M. de Rothchild, se montra toujours fort poli, fort empressé même, avec Béranger. Celui-ci lui conseillant, après la révolution de 1848, d'accepter le porte-feuille des finances, le banquier répondit que c'était à lui Béranger à s'en charger, le tenant pour homme entendu en quoi que ce fût. Il avait pris cette opinion du poëte, en le voyant s'opposer, en 1830, à l'entrée de Laflitte au ministère et annoncer ce qui arriva bientôt.

En somme, la liaison de Laflitte et Béranger ne profita qu'au premier. Cinq millions avait été promis par celui-ci à qui marierait sa fille. Les noces faites : « A quand le paiement, lui dit Béranger? » Mais, le péril passé. • . .

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