‹ Béranger et ses chansons: d'après des documents fournis par lui-même et avec sa collaborationChapitre 143 sur 241 · L'EAU BÉNITE · texte numérisé non relu

L'EAU BÉNITE

Toujours heureux, quoiqu'on en glose, Prouvez au diable et prouvez bien , . Que, parfois, pris à faible dose.

L'eau bénite ne gâte rien.

Le diable ne se marie guère et s'inquiète peu de la preuve en question. Si même il était ce qu'on le suppose , il saurait de reste que l'eau bénite lui profite en ajoutant au péché.

On en glose ^ on en glosera... terrible mot! et qui fait refuser l'eau bénite. Allez donc la proposer à don Juan et à tant de beaux fils , le singeant de leur mieux! Prendre femme, oh!... don Juan, homme de goût et qui entendait la vie , s'enrhume sous les balcons, est forcé de mentir à El vire , de flatter M. Dimanche, se fait bâtonner par Guillaume, jeter à l'eau par grand Pierre; s'en tire. Dieu sait! ennuyé, trempé, éreinté ; partant, se peut moquer des pauvres maris. Tel autre, habile et digne aussi, se contente d'une maîtresse , chère des deux façons , Adèle tant qu'il paie. Braves gens! bâtonnés ou ruinés, ils res-

tent garçons du moins et ne donnent pas à rire. Car

qui rirait de don Juan, ne le respecte et vénère?

même, que, dans tel salon, son nom se prononce, l'air de chaque assistant n'équivaudra-t-il pas aux paroles suivantes; «Ah! diable! don Juan!... ah! mais...» C'est-à-dire : «Mais c'était un maître homme, un maître passé, un seigneur de belles façons, de grande mine, un seigneur accompli ! » et qu'il entre, ne le vat-on pas entourer, admirer, fêter? et le malappris, lui tournant le dos alors et le traitant d'imbécile tout au moins, paraîtrait l'être beaucoup lui-même.

L'AMITIÊ.

Que n'ose et que ne peut Tamitié violente ?

Cet autre sentiment que Ton appelle amour, Mérite moins d'honneur

Fable et chanson mettraient donc l'amitié au-dessus de l'amour. Celui-ci, au reste, dans les vues de la nature, devait se payer assez cher pour que, plus tard, la vie sans lui, fût encore supportable.

Comme tant d'autres maladies inflammatoires, l'amour s'attaque à la jeunesse. Ni fièvre typhoïde ne rend plus hébété, ni fièvre chaude plus furieux; et, si la vie se doit • comparer à un Colin-Maillard^ le Colin n'est-il pas surtout un amoureux? Quelle couple de Colins que cet Othello montrant ses griffes, et ce lion laissant rogner les siennes! Aussi,

devers vingt ans, avec les yeux bandés, ne sachant quoi les pousse ni où ils vont, la belle merveille que ces pauvres amoureux marchent en cassecou, se jettent dans les meubles, fassent dégât et tapage! Qu'y peuvent-ils? La nature les condamne à ce mal. C'est donc folie de leur en faire un crime ; folie plus grande de ne pas les éclairer avant sa venue. Mais il est plus facile de les sermonner et quereller ensuite. Explications, avis, conseils, rien ne manque , quand il n'est plus temps. En telle sorte qu'on douterait à bon droit , si cet inévitable amour pousse les jeunes à plus sottement agir ou les vieux à plus sottement parler.

Certes, Béranger avait et méritait d'avoir de véritables amis ; et les véritables amis ne pouvaient manquer de le visiter en prison; ils y seraient allés, sans y être le moins du monde attirés par les provenances de Bourgogne ou de Bretagne. Mais enfin, la chair est faible; or celle des perdrix et des lièvres, cuite à point et arrosée de romanée et de chambertin, a son prix.

LE CESSEVR.

« On me disait... Tentez la gloire ... ^^ On...? Ce n'était ni Béranger, ni l'oncle Bouvet, ni la tante de Peronne ? — Nenni ! C'était moi-même qui me tenais le propos, et bien jeune. Tout livre me donnait envie d'en faire un et d'imiter ce dont j'avais été plus ou

moins frappé. Les idylles de Gessner, par exemple, à peine achevées, je voulus écrire des idylles, et ce fut surtout un moyen pour moi de former mon style, A vingt ans, j'en commençai une, n'ayant pas moins de quatre chants, sur le pèlerinage d'un jeune homme, au temps de Louis XIL Dans une autre, c'est l'entretien d'un conquérant égaré à la chasse et d'un berger, sujet déjà traité, si je ne me trompe, par Cazotte. Ma biographie au reste entre à cet égard dans quelques détails, et montre, si je manquais de m'essayer aux odes et dithyrambes, aux satires, aux comédies, aux tragédies même, et poussant l'ardeur, vers cette époque, jusqu'à copier, deux fois de ma main, Athalie tout entière. Que faire de plus?... Et cependant, la chanson, qu'heureusement je n'avais pas abandonnée, seule me donna ce que j'avais tant rêvé, un nom ! Je n'y comptais guère sans doute, vers seize ans, lorsque, à l'hôtel Thélusson, qui terminait alors la rue d'Artois, et où, après la terreur, se rassembla la première société littéraire de ce temps, je restais émerveillé de la prose et des vers de MM. Sal verte et Alisset de Chazan, et portais envie à tant de génie et de gloire. »

Depuis, il admira plus encore cependant Corneille, un de ses poètes favoris, après Molière et Aristophane, bien que cette prédilection ne se fût pas manifestée tout d'abord. Visitant un jour en effet, vers l'âge de 12 ans, un vieux presbytère, il trouva dans le four, abandonné depuis longtemps, un volume à demi déchiré

de Corneille et s'amusa à le lire. Le style le choqua singulièrement, habitué qu'il était déjà à celui de Racine et de La Fontaine.

Cette chanson offre une nouvelle preuve de la difficulté de se passer des anciens et de leurs inventions. Elle invoque Thalie et Melpomène et le vautour de Prométhée. D'autres y vont plus crûment ; mais avec quelle vigueur d'image et d'expression !

La Censure à Thaleinc immonde, aux ongles noirs. Cette chienne au front bas, qui suit tous les pouvoirs; Vile et mâchant toujours, dans sa gueule souillée, Muse, quoique pan de ta robe étoilée *.

Que cet homme est poëte, dans l'acception grecque du mot, faiseur, arrangeur ! Penseur, non : ou du moins son idée est presque toujours dans Timage seule et montre surtout le côté réel des choses. Mais quelle richesse et quelle énergie d'expression, quelle vivacité de couleur, quel mouvement, et comme la phrase s'ordonne et se soumet en quelque sorte sous sa plume, que rien n'embarrasse ni n'étonne. Il y a des hercules, maniant les enclumes et les pavés, comme la jeune fille ses osselets : leur hardiesse effraie au premier moment, et puis, tout leur est en effet si facile et ils savent montrer tant de grâce même, qu'on ne songe plus qu'au plaisir d'un tel spectacle.

Bien des gens cependant préféreront les Vautours à

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