‹ Béranger et ses chansons: d'après des documents fournis par lui-même et avec sa collaborationChapitre 222 sur 241 · Victor Hugo · texte numérisé non relu

Victor Hugo

ET SES CHANSONS. 3ol

la tentation serait grande de tenir le poëte en question tout simplenient pour le premier de nos lyriques, excepté.... mais Béranger ne veut pas d'exception, sinon pour l'auteur du Lac. Quelle pureté , quelle grâce suprême en effet ! Et il y aurait toutefois dans cette pièce de la fleur et du papillon, et dans l'œuvre entière, moins d'idées que d'images, moins de sentiment véritable que d'idées; idées qui d'ailleurs, dans les rapports qu'elles expriment, montrent bien plus le côté capable d'affecter les sens, que celui dont peut se préoccuper l'esprit.

Fleur qui cherche sa tige, Le voilà qui voltige. . . .

Cela a été dit du papillon avec plus de justesse et moins de grâce.

Mes amis, J'ai soumis L'enfer à ma puissance.

Combien de gens s'arrangeraient de colibri, non pour son joli corps, mais pour son savoir-faire, donnant le moyen de mener bonne vie, bonne, suivant eux. Et, s'il y avait des diables, en effet, ne serait-ce pas à la façon de colibri, empressés, conl^laisants au possible, obéissants quoi qu'on leur demandât, prêts à tout pour nous servir, c'estr-à-dire se servir euxmêmes. Aussi Piron prend-il tout à fait le change, en montrant le tentateur

Avec la peau d'un rôt qui brûle ,

Le front cornu, Le nez fait comme une virgule,

Le pied fourchu, etc.

Grâce à cette belle idée, le moine de Lewis se laisse prendre aux jolis yeux de Mathilde ; le souriceau de la fable, aussi sage, trouve le chat un ami doux, bénin et gracieux; tous deux, et bien d'autres avec eux, se persuadant que l'ennemi de notre salut doit être fourchu et cornu en effet et sentir l'hydrogène sulfuré... Hélas! c'est bien plutôt des riants visages, des fraîches haleines qu'il faut se défier et non moins du bouquet champenois ou bourguignon ! Et, quant à l'eau bénite pour chasser le démon, j'y veux croire ; mais serait-ce, ô trop innocente Marguerite, quand elle Test présentée, à la sortie de l'église, par le bel étudiant? On met près de lui le mauvais ange ; à quoi bon ? Le mauvais ange, pour Faust et pour toi, c'est ton doux regard, c'est ta bouche si pure, c'est tout ton air si suave, ô pauvre enfant!...

Demandons ,

Pour seuls dons, Simple toil, portes closes; Des chants , du vin , des roses , Et la paix d'un reclus ,

Rien de plus.

• En lisant tous ces vers, on reste comme ébloui de tant d'éclat et de grâce ; et, en les relisant, on y trouve plus d'éclat et de grâce encore. « Ils rappellent, dirait

Wordsworth, ces beaux cailloux de nos grèves, polis par un travail assidu de la vague, et laissant voir, à mesure qu'on les regarde plus, tant de veines gracieuses et splendides, qu'elles éclipsent l'humide éclat dont ils avaient d'abord charmé les yeux. »

Portes closes!... Mon dieu! quelles soirées à Passy, pendant un certain hiver ! Les vendredis, s'y trouvait Lamennais, entendu à bien moudre le café, plutôt qu'à mettre le couvert, auquel il aidait pourtant. Après quoi, du potage au dessert, et par delà, les belles discussions, digressions, divagations ! surtout les belles histoires de revenants, contées par lui, non sans accompagnement de son grand index et de sa voix la plus creuse! Heureux conteur, n'avaient été notre incrédulité et nos rires, au lieu de frayeurs qu'il attendait! Il se vengeait de moi, vers onze heures, le long des quais de Billy et de la Conférence, en marchant, dieu sait ! J'étais obligé de lui demander grâce.

Singulier homme! autre Luther^ non moins fougueux! et naïf, à la fois, comme on ne l'est guère. Il croyait à tout, hors à ce qu'il s'était tant évertué à faire croire; ne parlait qu'avec révérence de la religion, en la voulant jeter à bas. D'ailleurs, ses terribles pages étaient coquettement écrites sur du papier de demoiselle ; et, quand il m'en voulait lire, il dépliait de petites enveloppes et en tirait de jolis carrés, serrés dans un tiroir en bois rose.

(( Oh ! la belle pendule , monsieur Lamennais !

elle a dû vous coûter cher ! — Deux mille francs, mon ami! » Je n'osai m'écrier; et j^aurais dû bien plutôt lui serrer la main, car Béranger m^apprit ensuite que Templète avait eu lieu, uniquement pour rendre service à un ancien riche, devenu pauvre, et qui ne pouvait trouver à vendre cet objets en effet, de peu de défaite.

EMILE DEBRAVX,

Béranger, se rendant au convoi de ce pauvre homme, arriva trop tard, contre son usage, et fut obligé de prendre un cabriolet. Le cocher, l'ayant reconnu, s'étonna fort de le voir à pareille cérémonie, et fit, à sa façon, le panégyrique du défunt. « Nous autres gens du peuple , dit-il , n'aimons pas à voir se salir ainsi tes hommes qui ont reçu de l'éducation • Ses chansons d'ailleurs ne sont que pour les cabarets, qui s'en pouvaient passer et ne manquent pas de méchants refrains. » Ce rude censeur signait d'une croix et ne savait a ni b; mais, chaque soir, il se faisait lire quelques couplets de l'auteur des Bohémiens. '

Ah I du talent le besoin est recueil I

Oui ! si le besoin condamne à une vie sans aucun loisir; mais, quand on passe sa journée au cabaret, on pourrait, ce semble, la passer ailleurs et mieux. Règle

générale : ceux-là perdent le plus de temps, qui se plaignent davantage de n'en avoir jamais assez.

Et puis, chez cet ami prétendu des pauvres gens , Tunique besoin était donc de boire sans soif, l'unique talent de chanter ce bel emploi de la vie? Or, que ce talent trouve dès éctieils et s'y perde même , qui peut songer vraiment à en gémir? La belle œuvre d'ennoblir le cabaret et d'y attirer les consommateurs!... Seraitce là un moyen pour que le pauvre peuple pleurât moins que les rois et rendît son lot meilleur?

Le dernier couplet achèverait de disposer assez peu en faveur du personnage :

De sa famille allégez l'indigence.

Combien d'aimables ivrognes passent ainsi le jour à rire et chanter, buvant avec leur vin , si on peut le dire, les larmes de la femme et des enfants ! On assure de certains rois qu'ils vivaient des sueurs et des larmes du peuple ; mot énergique et quasi juste parfois : mais les rois se doivent-ils à leurs peuples autant qu'un homme à sa famille?... Question, bien entendu, que je ne me serais pas avisé d'aller poser chez le fameux Petit Père noir ou chez Ramponeau^ de non moins glorieux renom.

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