PONIATOWSKI
Qui ne prend intérêt à la Pologne? Mais elle a deux sortes d'hommes, et en faisant des vœux pour les uns, il faudrait qu'on n'eût plus rien à réclamer
de ceux-ci pour les autres. « Les coups redoublés qui l'ont frappé depuis soixante ans, étaient, disait Déranger, la condition nécessaire de son affranchissement et de son indépendance future. Quand, au lieu de seigneurs et de serfs, il n'y aura plus que des Polonais, leur pays, quoique soumis encore, sera déjà à demi délivré. La noblesse devait sentir l'impuissance de son bras quand le peuple lui refuse le sien, afin que la nation entière cherchât uniquement son salut dans l'union. Ce n'est pas la Pologne qu'enchaîne la Russie; ce sont ses gentilshommes; à la veille sans doute de comprendre que nul n'a droit à l'indépendance pour soi-même qu'à la condition de la respecter chez autrui. ))
VÉCRIYAIN PUBLIC.
Il eut été difficile peut-être de trouver un homme plus spirituel que Jacques LaffUlCj d'une figure plus aimable, d'une conversation plus élégante et plus fine, et difficile aussi de trouver un caractère moins ferme et une volonté moins arrêtée. D'ailleurs, quelque grande qu'était devenue sa fortune, il avait toujours su tenir sa vanité au niveau : assez de gens autour de lui l'auraient, comme toujours, aidé à cet égard, ce. qui n'était pas nécessaire. Un jour qu'il se promenait avec Béranger dans la forêt de Breteuil, alors sa propriété, un homme en cabriolet
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tera les deux autres ! Ma voiture est à la porte ; où est la vôtre? » La mienne était loin; et cet argument me décida à tâcher d'y arriver au plus vite pour ne pas la manquer.
Laflitte donnait beaucoup sur la recommandation de Béranger. Celui-ci, après la mort de l'autre, sans hériter du coffre , hérita des solliciteurs et de leur habitude de s'adresser à lui. Il fallu la leur faire perdre, non sans peine et sans frais. Le pot de fer, comme on voit, n'a pas besoin de casser le pot de terre pour lui causer du dommage.
L'écrivain public de la chanson tient aux enfants un propos capable de leur donner plus tard à penser, s'ils en gardent le souvenir :
Parfois chez nous la probité prospère ; Aux grands talents parfois le ciel sourit.
Parfois!... la probité donc ne serait pas, tant s'en faut, le chemin conduisant où nous voulons tous aller! Encore une vérité (si c'en était une) à laisser dans son puits! même à y enfoncer davantage. Mais, Dieu merci ! on en peut rappeler. Force gens, sans doute, gagnent plus ou moins, assez vite et par tout moyen. La chose est facile, avantageuse à la juger du premier coup et doit être commune dès lors. Mais le gain de la veille ne fait pas celui du lendemain , et duper un acheteur aux gras c'est bien souvent pour en perdre dix à Pâques. Car enfin, nul ne se soucie d'avoir au-
dessous de son poids, ou qu*on lui donne du mauvais en guise de bon. Aussi le dupé tient note et cherche ailleurs; bien d'autres de même. Après quoi, le fripon ou le sot finit par se plaindre des dieux, de la fortune aveugle, etc. Athènes eut jadis son Laffitte, sous le nom de Phormion, et ce Phormion fut assigné ou assigna, il n'importe à quel tribunal et à quelle chambre ; or , Démosthène , plaidant pour lui , disait : a Tout banquier qui se veut enrichir (et quel banquier, quel homme n'a cette envie!) doit se faire bien venir du public, c'est-à-dire ne friponner en quoi que ce soit ni peu ni beaucoup. » Ce Démosthène disait bien parfois.
A Jf. DE CBATEAUBRIAND.
« Je ne puis plus travailler, m'écrivait Béranger, en mai 1831 ; je voudrais pourtant faire une chanson pour Chateaubriand, qui vient de me louer à outrance dans sa préface, et qui l'a fait de la manière la plus aimable. J'ai un cadre qui lui conviendrait, je crois, et à moi aussi . Mais les vers ne viennent pas du tout : le temps oîi nous vivons rend bête. »
Chateaubriand, au milieu de tant de gloire et de flatteries , reçut peu d'hommages à lui plaire autant que celui-ci. Aussi fit -il pour le chansonnier ce qu'il n'avait fait pour aucun de ses admirateurs, une chanson. L'auteur de René écrivait à l'auteur de la bonne vieille :
Ainsi que vous , j'ai pleuré sur la France
Faites revivre au coin d'un feu paisible Mon souvenir dans vos nobles chansons.
Ce ne fut pas là cependant le seul couplet de sa façon. J*en avais huit ou dix, faits par lui pendant son premier séjour à Londres, et dont il n'avait gardé aucun souvenir. Il désirait beaucoup les voir ; mais je n'ai pu les retrouver. Le premier seul m'est resté dans la mémoire. C'est sur l'air : Que ne suisse la fougère.
La lune sur la nature Répand un calme profond ; Le torrent tombe et murmure, Et l'écho seul y répond.
Entends ma voix , étrangère , Fille qui trahis ta foi :
Que, dans la nuit solitaire, Mes chants passent jusqu'à toi.
Je me rappelle encore la fin d'un des couplets suivants; il peint le danger de se trop fier à une maîtresse :
Ainsi, sur la vague humide L'imprudent nocher s'endort, Sans craindre ce lit perfide Qui va lui donner la mort.
Béranger, avec tous les hommes de cette époque et malgré ses opinions politiques eît son antipathie pour le clergé, fut, dans sa jeunesse, enthousiaste du Génie du christianisme et des autres ouvrages de Chateaubriand, w C'était, après Jean - Jacques , disait -il,
l^hoinme qui, de notre temps, avait peutr-étre le plus
remué les imaginations.
( Oh 1 qui dira l'extase où tu nous plonges , Belle Muse, art plus doux que la réalité!
Ne trouvant ici -bas de vrai que tes mensonges,
J*ai gardé de mes songes
La foi dans ta beauté *. )
D'ailleurs une sorte de coquetterie semble se montrer dans ces couplets. Ils offrent, avec la correction, l'élégance, l'élévation ordinaires, peut-être un style plus soigné et plus paré encore : le fils du tailleur y jette à pleines mains sur le gentilhonune , comme celui-ci sur son vieux trône, les diamants et les fleurs.
Ce trône au reste inspirait parfois à son défenseur de singulières idées. Partisan et avocat assez ardent des principes de 89 , Chateaubriand ne s'en montrait pas moins , à l'occasion , tout plein des sentiments de jadis : on eût dit, par instants, qu'il ne comprenait la monarchie qu'à la façon de Louis XIV. Quand il revint de Frosdorff , aux questions sur le prétendant : « Qu'attendre, répondait-il, d'un garçon tout simple qui s'en va visiter à pied les usines du voisinage? » Et, à propos des deux princesses : a Le moyen de composer une cour sans nos Montespans de jadis! » Il était poète, et, à ce titre sans doute, faisait cas de la former qui, suivant lui, dans le palais des rois comme dans celui de la justice, l'emporte si souvent sur le fond. Aussi