‹ Béranger et ses chansons: d'après des documents fournis par lui-même et avec sa collaborationChapitre 232 sur 241 · I. Lamartine · texte numérisé non relu

I. Lamartine

Qui n'a l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur. »

Par conséquent, lorsqu'on a cet esprit... Au fait, un vieillard, content et gai, ne vaut-il pas, pour le moment, du moins, vingt jeunes gens qui se désolent?

A cet âge tout nous échappe. . . .

Et si l'on comptait à vingt ans, toutes les illusions dont on était heureux à quinze; à trente, toutes celles qui se sont dissipées après la vingtaine ! . . . les lilas, l'œillet, le chèvrefeuille et la rose même disparaissent aussi avant l'automne; et l'automne n*est pas sans fleurs pourtant, ni l'hiver même.

Le fruit meurt sur l'arbre jauni.

Il faut en effet ne pas tarder indéfiniment à le cueillir... Mais le printemps, si vanté, si chanté, quels sont donc ses fruits? Le Bon Jardinier ne les nomme pas. L'été nous donne des cerises, des groseilles, et, si l'on veut, des élégies, des tragédies, des odes; l'automne a ses paniers mieux remplis, et c'est quand se font sentir les premiers souffles d'hiver qu'on peut, ô détracteur de l'arrièrensaison, vous servir ce chasselas et ces poires tant à votre gré ; et c*est votre automne aussi, qui nous valait ces entretiens d'un charme auquel n'aurait su résister aucim esprit délicat ou sensé , et ces chants supérieurs à tous les flonflons de vos beaux ans.

Oh! combien j'ai perdu (rinstantsl

De quelle façon? en copiant par deux fois Athalie? en lisant, observant, méditant; en apprenant, h force d'études et d'essais, à écrire comme ont écrit si peu de poètes?... ou bien, en vivant plus ou moins à la mode de ma grand' rnère ou d'un ami de Frétillon?

En maux cuisants vieillesse abonde.

Un soir, à la campagne , mon petit-fils se plaignit de la tête, surtout du cœur, et fut à la fin soulagé. Béranger, présent , l'interrogea sur la cause du mal ; l'enfant s'en prit aux approches de la nuit; nous n'en crûmes mot ; et , chercliant ensemble et faisant le compte du jour, il se trouva un déjeuner où le garçon s'était peu^ménagé. Eh bien, Béranger! le soir donne donc des indigestions ! Et la vieillesse aussi abonde en tous maux! Pourtant est-ce elle qui nous procurait au bel âge les déjeuners, dîners et le reste?...

Chacun à cet égard peut, suivant qu'il en pense, Voir rétat de sa conscience.

Ce reproche, au reste, la vieillesse le devrait ici, je crois, un peu à la rime. Dans une première leçon, le troisième vers de ce couplet était :

C'est la cécité qu'on délaisse.

« Oh ! VOUS n'y prenez garde , lui dis-je , chacun au contraire s'empresse à aider l'aveugle. » Alors il changea ainsi ce vers :

La cécité que Ton promène.

« C'est moins mauvais, sans être bon. Allons i encore un petit effort ! » Et il en vint à sa dernière et belle leçon :

La cécité , prison profonde.

Toutefois il fallait une rime à ce second mot, et la vieillesse en fit les frais.

Ronsard, lui du moins, quoique la flattant assez peu, y trouve encore quelque chose :

Ma douce jouvence est passée,

Adieu, ma lyre, adieu fillettes, Jadis mes douces amourettes!

LasI je n'ai plus, en mon déclin, Que le feu , le lict et le vin !

Et toujours donc un peu à la Sancho et à la Léporello ! Vénus et Comus sont en effet les vrais dieux et les seuls. Et quand, vers la trentaine, on chante si bien tous les charmes, tous les mérites de la vie morale, de la vie de Tâme, du génie de l'homme, etc., etc., c'est simplement comme sujets de dithyrambes, d'odes, de sonnets; et les regrets, se faisant jour ensuite, montrent assez que de toutes ces belles choses , on n'aurait pas, en comparaison des bons d iners et des jolies filles, donné réellement un fétu.

Béranger parlait avec indifférence de sa fin ; mais son bon sens lui disait que nul ne saurait répondre de soi-même, dans de certains moments. « Je crains.

m'écrivait-il en 1831, de ne pas être toujours aussi raisonnable à cet égard... Et je comprends que la mort puisse effrayer, à soixante ans, celui qui, à cinquante, l'eût vu venir avec calme. » Le bûcheron, lui, semblait mieux disposé, encore ; il l'appelle, et, quand elle paraît, c'est assez :

Mort , relire- toi !

Mon Dieu ! ce sentiment ne tient-il pas à notre nature? Être homme et faire fi de la mort, cela se peut-il? Tel se hâte de lâcher pied (et qui ne se hâte dans ce cas?) si on le veut assommer ou pendre, et puis déclare ne pas craindre la mort : il ment, ou, si l'on veut, se trompe.

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