ROGER BONTEMPS
Le même sujet a été traité par Désaugiers dans Ma Vie Épicurienne , fort jolie chanson , montrant avec quelle facilité il se jouait des difficultés. La comparaison de ces deux pièces fait comprendre tout ce qu'ont de gracieux les cadres de Beranger, rapproché de
cette forme froide et raide du Je. Certes, le mouvement est loin de manquer à Désaugiers, et l'élégance .et la correction et la gaieté ; mais la composition, ainsi rétrécie, reste sans caractère, le ton sans variété, et le plus souvent d'ailleurs l'idée se réduit au mot. De là quelque chose d'insuflTisant et qui laisse, en quelque sorte, l'esprit au besoin. Ce sont des vers heureusement tournés et rien de plus.
Il y aurait presque à regretter de trouver si bons ceux de Roger Bonlemps (et à ce point, je crois, qu'on ne saurait y reprendre un mot) ; car la chanson , la plus folle même, ne se chante pas pour l'oreille seulçment, et quelque chose en reste dans l'esprit. Or, Béranger, encore une fois, aurait eu un tort difficile à éviter, il faut le dire ; ce serait de n'avoir pas prévu sa popularité et l'influence qu'elle lui vaudrait. A si bien dire, il se fait si bien écouter, que le droit se perdit vite pour lui de parler à la légère. Qui ne sait quelques-uns de ses vers, beaucoup même? on les retient, et non toujours les meilleurs à retenir; on les cite plus que la prose de Pascal et de Platon ; partant ses idées deviennent ainsi celles de bien des gens.
Cette chanson fut faite en 1813 ; les vers
Vous dont le char dévie Après un cours heureux , etc.
faisaient allusion à la chute de l'empire. L'ennemi était déjà à Lyon.
ÎO BÉRANGER
PABNr.
Cette chanson, faite à la demande de M. VVilhem, a quelque chose d'apprêté ; ce qui tient sans doute à la différence d'inspiration des deux poëtes. « Parny est homme de grand talent, me disait Béranger; quelquefois, à la vérité, ne tirant pas de ses sujets tout ce qu'ils pouvaient lui fournir. — Sans contredit! Mais ajoutez que préoccupé sans fin de lui-même, il ne sait jamais s'oublier pour quelque idée généreuse et d'un intérêt général , ni donner même à ses jouissances ou à ses regrets une expression qui les relève au moins. Car la passion peut encore trouver une excuse dans sa violence et se dérober en quelque sorte sous l'éclat de ses feux ; mais comment ne pas se lasser bientôt de tous ces caquetages d'alcôve? >»
Et ses œuvres de longue haleine ne rachètent guère le défaut de ses autres pièces. Que dans celles-ci, il ait égalé, surpassé, si Ton veut, TibuUe, ce serait un mérite et qui a son prix; mais que dans le Paradis perdu , dans les Galanteries de la Bible , dans la Guerre des dieux surtout, il ait, plus que Voltaire même, abusé de la raillerie, et d'une raillerie sans mesure, et bien souvent sans goût, et sans pitié, c'est ce qui semble difficile aussi à contester.
MA GRAND'MÈnE.
A bien compter, la jeunesse de cette vieille dame remonterait aux dernières années de Louis XV, et n'offre rien dès lors que de conforme aux mœurs de ce bon temps. Elle en devait causer simplement et
sans phrase; ce qui a lieu. Seulement, le charme
de ces beaux souvenirs lui fait oublier le demi -siècle écoulé depuis. Or les choses ont un peu changé, et, en y prenant garde, elle n'eût pas sans doute ajouté de conseils à ses confidences; car les petits- enfants qu'elle édifiait ainsi, ne pouvaient- ils lui dire : « Mais, grand' mère, si vous agissiez dans votre jeune temps comme le font aujourd'hui , sauf le respect qui vous est dû , les personnes de mauvaise vie, c'est qu'alors c'était sans doute l'usage; môme fallait-il faire ainsi peut-être pour se voir considéré; mais désormais , malgré la grande dépravation tant reprochée à notre temps, si nous nous donnions la moitié de vos licences, mal pourrait nous en prendre. » La bonne femme d'ailleurs, il faut le reconnaître, est amusante à écouter, et conte ses prouesses comme personne ne les eût contées dans ses beaux jours , s'entendant à versifier aujourd'hui, aussi bien qu'elle s'entendait jadis à faire
Tout ce qu'avait fait sa grand*mère.
2i BÉRÂNGER
Il fallait en effet une lessive à cette saleté d'autrefois; mais le sang lave -t- il?
Croirait- on que certaines gens ont été s'imaginer qu'il s'agissait ici de la grand'mère de Béranger?