LES MARIONNETTES
Et Dieu pourtant n'a mis qu'un fil A chaque marionnette.
Un!... un seul? On en pourrait douter, et Béranger, l'un des hommes les plus indépendants d'esprit et de caractère, en avait bien deux au moins ; sa muse tenait le premier, la charité l'autre ; et combien de gens ont su tirer celui-ci ! il n'y fallait grande adresse. Je ne parle d'un troisième : {Amour, tu perdis Troie) , et qui jamais, je crois, ne le fit remuer à droite, quand il voulait remuer à gauche.
Cette comparaison des marionnettes ne date pas d'hier. «L'homme, dit Marc-Aurèle, n'est qu'unegrande marionnette, dont les passions sont les ficelles. » Platon , bien auparavant , parlait de même ; et Dave , ce valet qu'Horace nous montre si gourmand et si bon discoureur, profitant du carnaval pour se mettre à
Taise, use également de cette image : « subtil Horace, toi, mon maître, s'écrîe-t-il , tu as ton maître aussi, et tu en as plus d'un, qui, tirant tes ficelles, te fait aller et venir , parler , chanter , saluer comme Polichinelle ou Colombine! » Horace, sans avoir lu Gil Blas, fut de l'avis de l'archevêque , et voulut bâtonner ; ce qui n*est pas répondre.
Tout cela prouve que Polichinelle n'est pas d'hier, et que les gens de Rome et d'Athènes valaient ceux d'aujourd'hui ; car qui n'est mené par tel ou tel? Les Grecs par Thémistocle, celui-ci par son fils, lequel donc, à dix. ans , mettait ainsi le monde en branle. Mais nul n'en convient : chacun se proclame maître de soi (Auguste ajoute : et de Vunivers , ce qui montre un petit mouvement de vanité , non compris donc dans l'univers) ; chacun prétend savoir toujours pourquoi il va ici ou là, de façon ou d'autre. Avec l'âge on revient de cette idée; et chacun finit par comprendre plus ou moins que sa ficelle doit être tirée. Il faut prier Dieu seulement et faire en sorte , s'il se peut , que ce soit par des mains amies et quelque peu adroites.