‹ Béranger et ses chansons: d'après des documents fournis par lui-même et avec sa collaborationChapitre 59 sur 241 · L'HABIT DE COUR · texte numérisé non relu

L'HABIT DE COUR

L'idée de ces couplets lui vint à propos d'une visite au prince Lucien, dont il fut froidement reçu parce qu'il ne faisait que des chansons. L'accueil eût été tout autre s'il avait pu s'annoncer en poëte épique ou lyrique. Le prince poussait la prévention à cet égard jusqu'à ne s'acconmioder de La Fontaine , ni de Molière.

Quant à Béranger, son habit n'était pas l'habit de cour ; celui même d'académicien l'effrayait au point que la[ seule idée en aurait suffi pour l'éloigner du fauteuil, qui lui fut, à ma connaissance, plusieurs fois offert. Il aurait fallu des ^visites , en outre , des révérences au château, un discours, même un discours en prose, toutes choses lui plaisant moins que de s'en aller rêvant et rimant à travers le bois de Boulogne. Aussi refusa-t-il.

. . . Mon riche habit me conseille D'apprendre à m*incliner bien bas.

Et même, l'habit se borne rarement au conseil; il conamande, et celui qui le porte obéit. L habit ne fait pas le moine; c'est-à-dire ne fait pas du novice un profès, du loup un berger; mais il fait le poltron , le brave, le poli, le fier ou l'humble. Tel petit

marchand dans sa boutique , le tablier retroussé, sert de son mieux la pratique et, grondé par elle, cherche une excuse polie. Mais, deux heures plus tard, à la parade, avec le pompon et Tépée, il dresse la tête, hausse la voix et ne souffrirait pas un démenti. Est-ce le même homme? Non ! car ce n'est pas le même habit. Cicéron avoue qu'une toge mal drapée lui ôtait de son assurance et de son talent. Si donc on lui eût tiré la sienne de droite ou de gauche pendant ses catilinaires, les conjurés échappaient peut-être, Rome était à eux et le monde changé ; le tout pour un faux pli.

PLUS DE POLITIQUE. (Jdllet 1815.)

Une seconde fois l'ennemi occupait la France ; et une seconde fois Béranger prenait ce triste sujet pour thème. La différence des deux manières montre son progrès d'une année à l'autre. En 1814, il plaisante et rit, du bout des lèvres sans doute, mais enfin il tâche de s'étourdir, parle de trinquer, rime encore pour le Caveau. En 1815, il a rompu décidément sa sotte chaîne et, si on le peut dire, s'inspire enfin de lui seul.

... Un autre chant commence.

Quels vers doux et touchants et pleins à la fois de tristesse et d'ironie! Quelle délicatesse dans ces regrets à demi étouffés ! Quelle fierté simple dans ces souvenirs, dont il voile à dessein l'éclat ! Aussi ce ton

nouveau, qu'il posséda désormais au suprême degré, donne-t-il à celte pièce, bien plus que le style encore et les idées, un charme qu'on ne retrouve peut-être, à un égal degré, dans aucune autre, et qui explique la sorte de passion avec laquelle on la chantait partout.

Il y aurait deux vers à corriger : aprh cTamoureuœ combats et dormons au sein des plaisirs; le premier comme fade, le second parce qu'il exprime un sentiment que contredisent évidemment ceux qui le suivent.

Il y aurait de plus, s'il était possible, à lire une chanson sur le même sujet et probablement faite à la même époque :

Peuple français, la politique Ta jusqu'ici trop attristé; Rappelle ta légèreté ,

Ton antique

Joyeuse té.

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