ADIEUX A DES AMIS
Ces couplets sembleraient quasi faits pour le refrain, d'un tour assez piquant, et toutefois prêtant moins qu'on ne le croirait d'abord :
Mais Lisette est si jolie!
Mais si doux est le bon vin !
(( Parbleu! dirait le docteur, c'est présisément parce que l'un et l'autre plaisent à ce point , qu'il s'en faut
défier : s'ils éveillaient moins le désir, l'abus n'en serait à craindre. » Mais quoi ! la réponse du chansonnier est la nôtre à tous : « Il est si doux d'avoir beaucoup d'argent, et du pouvoir, et des titres, et des honneurs ! Tâchons donc de nous procurer le plus possible de toutes ces bonnes choses ! et fouette cocher ! que la folie nous mène, grands et petits ! et nous sauve de la raison, qui, non moins que le médecin , défend le cabaret et les maîtresses. »
On pourrait , grâce aux plaisirs , Aux fatigues du voyage Opposer d'heureux loisirs.
Ces vers sont à citer, non pour les deux aux, échappés à une oreille délicate, mais parce qu'ils donneraient lieu à une question singulière et tout à fait paradoxale; à savoir, si ce ne sont pas précisément les plaisirs qui ajoutent aux fatigues du voyage? Sans songer à la résoudre ici, on peut faire observer du moins que les fatigues diminuent à mesure que le voyage tire à sa fin, c'est-à-dire à mesure que le voyageur recherche et goûte moins les plaisirs en question.
LA lîÉVERIE.
Béranger, quand il rêvait sous Vomhrage, rêvait, on le peut assurer, à toute autre chose qu'aux princesses et aux infidèles, et leurs soupirs ne l'occupaient guère pour son propre compte : il était homme
à mieux employer son temps, et les vers le tourmentaient plus que les bergères :
Les neuf Muses ne suivent guère
Ceux qui suivent l'Amour
Sa passion commença de bonne heure. Il avait dix ans à peine, lorsqu'un de ses oncles et lui, lisant ensemble le récit de T/icramene, dans une édition peu correcte apparemment, trouvèrent ces deux vers :
Ce héros expiré
Ne laisse dans mes bras qu'un corps expiré.
Cette rime les surprit, et, réflexion faite, ils crurent à une faute d'impression, d'autant qu'après avoir compté et recompté l'un après l'autre, même ensemble, ils ne purent trouver leurs six pieds. Mais le vrai mot?... Les voilà cherchant. Béranger propose inanimé, on scande ; le vers y est, et l'oncle d'approuver. Puis viennent les scrupules : la rime suffit -elle? On en appelle à Richer, qui dit non. Ils cherchent de nou- . veau. Défiguré, s'écrie enfin le petit Pierre, probablement plus fort que son oncle dans cette sorte d'exercice. A dix-sept ans, il n'aurait pu compter ce qu'il avait déjà fait de vers, et, à vingt, un poëme de Charlemagne à Boulogne était achevé. Il s'en rappelait ce vers, de la famille des imitatifs ;
Lç flot frappe le roc et rejaillit en pluie,
Et la réponse que s'attira un chasseur, se vantant d'avoir abattu un aigle :
Et, si tu pus l'atteindre,
C'est qu'il était du ciel descendu jusqu'à toi.
Quand, avant la vingtaine, on façonne ainsi des poëmes épiques, lyriques et autres, on est loin de donner son temps aux bergères et aux princesses.
BRENNUS ou LA VIGNE, ETC.
Était-ce vraiment, comme l'ont prétendu certains historiens, pour faire chez lui cet excellent vin d'Etrurie, dont Aruns lui avait envoyé quelques paniers, que Brennus s'en alla guerroyer contre les Romains? Il aurait pu évidemment se procurer à moins de frais le plant dont il avait envie, et qui dut être payé de bien des milliers de nos grands-pères. A la vérité, on regardait peu alors à cette sorte de monnaie, assez courante encore de nos jours.
Il y a dans le troisième couplet deux bien beaux vers, mais d'une vérité et d'une moralité contestables. Serait-ce chose certaine qu'on ait jamais du au bon vin beaucoup de grandes œuvres, même de bonnes, quoique en effet les buveurs ne soient pas en général de méchantes gens?
Qui pourrait assurer, en outre , que Brennus fut homme à se préoccuper véritablement de l'honneur, des tableaux, des statues? Des amours, à la bonne heure! Tout le monde s'y entend, et, comme dit Lorris:
A cest amour sont prests et prestes Autant les homnies que les bestes.