LE CINQ MAI
Béranger hésita longtemps à traiter ce sujet, doutant que la chanson pût aller jusque-là. Il se décida enfin et n'eut pas à le regretter.
Une note , relative au premier vers , explique son idée de mettre en scène des Espagnols. En leur donnant les sentiments de l'exilé français, il crut en outre protester avec d'autant plus d'énergie contre les indignes traitements dont son héros avait été l'objet. Mais à quoi bon, en vérité, tant de précautions avec tant de motifs de s'en pouvoir passer? et, au milieu de tout ce merveilleux mouvement de pensées et d'images, pourrait-on prendre garde seulement à un pareil détail ?
Le refrain est à remarquer : presque complètement en dehors du couplet , il ne s'y rattache que par une sorte d'opposition. Napoléon, outre ses souffrances d'esprit et de corps , avait encore la souffrance non moins grande, et de toutes la plus touchante, de se voir mourir loin de la France et loin du ills qui aurait du lui fermer les yeux. C'est à quoi font allusion ces deux vers, dont l'effet devient si poignant, quand l'intention en est ainsi comprise. Comme on le voit, Béranger en cela a imité la manière antique ; car, quoique ne sachant ni latin, ni grec, il avait pour les chefs-d'œuvre de cette dernière langue une telle admiration, qu'elle
put résister même au français de la plupart de nos traductions.
Son admiration n'était pas moindre non plus pour le héros de cette chanson. Témoin de l'affreux état des affaires avant et sous le directoire, il put comprendre une usurpation, qui du moins rétablissait partout l'ordre et le respect de l'autorité. Poète enfin, pouvait-il ne pas être frappé de tant de merveilles d'audace, de génie, de gloire et de puissance?... Mais rien cependant, quand il s'agissait de porter un jugement sérieux, ne pouvait lui faire oublier l'abus d'une fortune inouïe, et l'oppression sous laquelle faiUit presque mourir la pensée dans ces temps si grands et si douloureux.
Chanson mise en tête du volume publié en 1825
C'était au commencement du règne de Charles X, qui trompa d'abord si heureusement les craintes du parti libéral et parut vouloir même se rendre populaire. Or un procès à l'auteur du Roi d'Yvetot, du Vilain, de la Vivandière y eut peu contribué : on s'en abstint. Nombre de gens d'ailleurs crurent le moment arrivé d'une réconciliation entre Gaulois et Francs : Déranger, moins confiant, voulut cependant constater ces heureuses apparences. Il pensa tout au moins que les Ministres d'alors avaient trop d'esprit et de tact pour affecter la sévérité de leurs devanciers.
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Aussi, en raison mcme de cette idée, voulut-il faire preuve désormais de sentiments moinshostiles, et montrer de son côté la modération qu'on semblait promettre de l'autre. Il consentit môme à un grand nombre de corrections, parfois à des suppressions, hormis à celle du couplet d'envoi, dans la chanson des enclaves gaulois. Tous les efforts furent inutiles à cet égard.
Ce refus d'ailleurs eut pour lui un singulier résultat, en l'obligeant à se déclarer éditeur du volume dont le dépôt dès lors dut se faire en son nom. Forcé par là d'apporter plus d'attention à toute cette affaire, il crut entrevoir que l'un des libraires avait communiqué le manuscrit à la police et s'était entendu avec elle pour échapper aux poursuites. Du moins les précautions, sous ce rapport, furent poussées jusqu'au point de faire disparaître, dans une moitié de l'édition (nécessairement avec le consentement de l'imprimeur), les vers que lui, Béranger, avait refusé de supprimer. De là, comme on le pense, procès pour défaut de conformité entre les exemplaires déposés et ceux mis en vente. Seulement, les poursuites furent dirigées contre l'imprimeur, au lieu de l'être contre l'auteur, cependant responsable, attendu son titre d'éditeur. La résolution était donc prise évidemment cette fois de ne tourmenter en rien celui-ci.
Au reste, malgré sa modération et les corrections, l'œuvre, telle qu'elle parut, montrait assez que la prison n'avait nullement changé ses idées, ni diminué
en quoi que ce fût leur énergie. Aussi, les journaux du parti appelé ultra-royaliste ne manquèrent pas de le dénoncer de nouveau. Ce fut inutilement, et le livre seul, comme on vient de le voir, eut un peu à souffrir de tant de ressentiment et de zèle.
Le second couplet parle des Joyeux frères restés au logis : langage de poëte ! on douterait à bon droit qu'ils y fussent seulement entrés. Depuis cette époque, en effet, Béranger ne fait plus de ces vers qu'il appelle égrillards. Sa pensée se portait ailleurs et plus haut. Les petits poucets de la littérature surent, comme celui du conte, trouver les bottes de sept lieues, car ils sont allés (et ne sont pas rendus) plus loin que tant de géants chaussés d'alexandrins.
D'un ton, moins piquant et moins aimable. Voltaire aussi parlait à ses grands et petits vers :
Allez, mes vers, aux rivages de Seine; N'arrêtez pas dans les murs de Paris ; Gardez- vous -en, les arts y sont proscrits. Des gens dévots la sottise et la haine Y font la guerre à tous les bons écrits.
Et où donc aller pour des vers ?