‹ Béranger et ses chansonsChapitre 155 sur 269 · LA CANTHARIDE · texte numérisé non relu

LA CANTHARIDE

Quoi ! votre joue est déjà moins vermeille! Vous languissez et n'avez que vingt ans!

Clément Marot, dans son rondeau de la. jeune dame qui a un vieil mari y lui fait dire :

En languissant et en griève tristesse Vis mon las cœur, jadis plein de liesse.

L'espoir en vain sourit sur votre bouche , L'Hymen l'effleure et s'endort près de vous.

Marot

Par un désir de montrer ma prouesse , Souvent l'assaux; mais il demande: qu'est-ce? Ou dort peut-être; et mon cœur veille à part,

En languissant.

Ah! cessons d'être une vaine statue, Dont un mari décore son tombeau !

Marot

Honte me dit : Gesse, ma fille, cesse, Garde- t'en bien, à l'honneur prends égard. Lors je réponds : Honte , allez à l'écart , Je ne veux pas perdre ainsi ma jeunesse, En languissant.

La plainte est plus touchante chez Clément, d'autant

qu'il n'a pas donné à sa jeune dame une suivante connaissant les bonnes recettes : mais, chez Béranger, le désir, ou pour mieux dire la souffrance, a, sinon plus de vivacité, du moins un ton bien autrement poétique. Gomme la hardiesse et l'âpreté du sujet sont en quelque sorte sauvés par ce rhythme si plein, si noble, par cette expression calme quoique forte, par cette pureté d'images ! quels vers ! Et Racine les faisait-il mieux ?

Mes jours, mes nuits, ma vie étaient sans charmes. Régnier Des marais disait à sa façon :

Choisissez , pendant qu'on vous laisse Le temps de choisir vos amours ; Et songez que dans la jeunesse, Les bonnes nuits font les bons jours.

Il y a, dans le sixième couplet, le mot charmant, que la jeune femme n'a pu prononcer : des philtres, des remèdes de ce genre, administrés à un vieillard, n'en sauraient éveiller l'idée ; et la pauvre créature se montre plus touchante et plus vraie, quand elle s'écrie :

Où donc est- il l'époux que ma jeunesse Avait rêvé ?

Aussi, tout en admirant cette pièce comme une des plus belles du recueil, serait-il difficile cependant de ne pas en trouver le sujet faux, pour ainsi dire. Ino nouvelle mariée pourrait, à tout prendre, suivre le conseil donné ici, mais non pas imaginer, ni com-

prendre seulement ce refrain, si beau d'ailleurs, et supposant une certaine science qui devait lui manquer. Car, comme le fait observer Marot :

La belle encor ne sait rien du vieil art Qu'apprend Vénus

De pareilles plaintes semblent avoir dû être plus fréquentes jadis, et néanmoins certains hommes y donnent lieu encore. Un vieillard épouser une jeune fille ! On la plaint avec raison. Mais lui, mon Dieu! n'a pas même cet avantage; on en rit plutôt. Et quelle folie aussi! Aller croire que les feux de: cette jeunesse se vont éteindre en un jour et que rien ne la poussera vers de limpides et frais ruisseaux ! 0 vieillard ! se peut-elle sentir contente, et ne pas songer seulement aux beaux ruisseaux! Veille donc, veille nuit et jour! et choisis entre les deux résultats que voici : ou de perdre ton repos, en la voulant empêcher de courir à cette eau qui la tente, ou de perdre ta santé, ton bon sens (s'il t'en reste) , ta vie enfin, en la voulant satisfaire, même pauvrement. La sagesse des nations ne dit-elle pas « qu'une belle fille est pour le vieillard, ce que fut le grand sabre de Judith pour Holopherne? Et celui-ci, du moins, ne se vit pas abêti avant d'être décapité.

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