‹ Béranger et ses chansonsChapitre 174 sur 269 · L'ANGE EXILÉ · texte numérisé non relu

L'ANGE EXILÉ

La tâche n'était peut-être pas moindre de tirer parti de ce sujet que du précédent. Et quel caprice aussi d'aller faire sortir les muses de pareil lieu ! Car, étant sœurs, toutes en viendraient. Homère cependant, plus

voisin de leur naissance, les disait filles de Jupiter; et, quelque forme que puisse se donner le Malin, on ne songerait guère à se le figurer en Euterpe ou en Clio.

L'idée de cette chanson sera venue peut-être à Béranger après la lecture de quelque manuscrit, comme il en recevait tant. A bout de patience,- il aura fini par croire que le diable poussait tous ces demandeurs d'avis.

La Fontaine, probablement assez peu tourmenté, sous ce rapport, par les faiseurs de son temps, et avec moins de raisons dès lors d'en vouloir aux grands et petits vers, traite, lui aussi, la poésie durement et l'appelle Corruption des mœurs, (Toi, aussi, ô mon fils!) Cervantes, au contraire, dans son Voijage au Parnasse, la compare à l'aurore naissante, couvrant tout de perles et de fleurs. A la vérité, il fait bientôt intervenir Neptune, furieux ennemi des mauvais poètes, (comme oncle d'Apollon sans doute) qui, pour se délivrer, et tous tant que nous sommes, de cette engeance, se décide à les noyer jusqu'au dernier. Mais, au moment, où il allait mettre sur eux la main, Vénus, qui en raffole, au contraire, n'imagine-t-elle pas de les changer en vessies remplies de vent ! Elle avoua depuis que jamais besogne ne lui avait moins coûté. Est-ce bien Charles L\ qui écrivait à Ronsard :

L'art de faire des vers, dût- on s'en indigner. Doit être à plus haut prix que celui de régner.

Que ne se contenta-t-il donc de tourner des sonnets et des dizains?

Pour en revenir au sujet de la clianson, un moyen encore de l'expliquer serait que Béranger avait souvent vu les adorateurs de la muse en question devenir fort misérables, résultat quelque peu diabolique en effet. Je me rappelle, à ce propos, qu'un matin, dans la rue Vineuse à Passy, il alla ouvrir à un homme vieux et mal vêtu ; puis, rentrant aussitôt, il prit dans sa petite armoire à linge, une chemise blanche et un gros rouleau de papier. Le vieil homme, resté dans la première pièce, après un court entretien à demi-voix et beaucoup de remerciements, disparut avec les deux objets. (( Quoi donc ! m'écriai-je, ce vieillard vous avaitil prêté une chemise? — Nenni ! me fut-il répondu ; mais il m'avait consulté sur un gros poëme que je trouve mauvais; ma chemise au contraire est bonne, et, à défaut d'argent, dont je n'ai pas pour le moment, le consolera de ma critique. »

L'ange ou le diable de ces couplets

Court jusqu'au pôle éveiller les amours.

Vérité constatée depuis longtemps par Maupertuis, et en un sixain. (0 métromanie ! où vas-tu te nicher?)

Pour fuir l'Amour, En vain l'on court Jusqu'au cercle polaire- Dieu! qui croirait

Qu'en cet endroit On eût trouvé Cythère,

et que, pour le chanter ainsi, on pût abandonner la mathématique ! « Zanetto, disait à Jean-Jacques la belle Vénitienne, lascia le donne e studia la matamatica. ))

Lorsque j'écrivis cette note, je manquais de renseignements suffisants : Béranger me les donna plus tard; et un jour que nous causions de M"' Sophie Gay, dont il causait volontiers, il m'apprit que les couplets dont il s'agit lui étaient adressés.

L'idée qui les lui inspira se rattachait à des faits et à des considérations dont l'importance a disparu depuis longtemps, et sur lesquels il serait sans intérêt de revenir. Je laisse donc ma note, d'abord pour n'avoir pas à la refaire, puis pour éviter le risque, en rappelant des souvenirs délicats, de les présenter de façon à fournir un sujet de contestations ou d'interprétations fâcheuses.

Dépositaire de tant de confidences si piquantes et si curieuses que m'a values ma longue intimité avec Béranger, j'ai toujours regardé comme un devoir d'apporter dans leur emploi une réserve extrême ; non que j'eusse le moins du monde à douter de sa complète véracité; quiconque l'a connu, sait combien était fidèle sa mémoire, combien sa bonne foi parfaite ; mais, en s'expliquant aussi librement devant moi, en me disant presque tout ce qui fût entré dans

ET SES CHANSOi\S. ^39

son dictionnaire historique, il m'imposait par cela seul une discrétion plus grande; et, s'il m'a tant dit sur tant de gens, c'est qu'il me savait homme à comprendre, comme lui, que la mesure de ce qu'on sait n'est jamais celle de ce qu'on peut dire, écrire surtout.

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