LE PÈLERINAGE DE LISETTE
Les chansons de ce recueil ne sont pas rangées par ordre de dates, mais entremêlées , de façon à offrir plus de variété au lecteur. Toutes celles d'un certain genre appartiennent au bel âge. Et que conclure de celle-ci , sinon qu'à vingt-cinq ans Béranger était ce qu'on est à vingt-cinq ans; qu'il aimait à rire, à dire des folies; mais que dès ce temps aussi il montrait ce dont il serait capable un jour, en devenant penseur, sans cesser d'être homme d'esprit, s'il en fut ?
La Lisette du pèlerinage, et toutes celles de ses chansons , ne semblerait être pour beaucoup de gens que mademoiselle Judith Frère, vivant depuis
1835 avec Béranger. Or , voici ce qu'il y a de vrai quant à cette demoiselle :
Béranger la vit pour la première fois en 1788 ; il avait par conséquent huit ans, elle en avait dix. Nièce, comme on l'a dit, d'un maître d'armes, elle fut conduite un jour par celui-ci dans la petite école de la rue des Boulets , que tenait un abbé Chantereau , et où était alors Béranger; or cet oncle, pendant sa visite, s'écria en riant : « Vous voyez cette petite ; eh bien ! ça manie déjà le fleuret! »
Béranger la connut ensuite devers vingt ans. Aussi belle que jolie et, à coup sûr, d'une constance peu ordinaire , elle n'aima jamais que lui et sut rester, sa vie durant, sans reproche à cet égard.
C'est assez dire que, dans la pensée du poëte, elle n'eut rien de commun avec les Lise et Lisette de ses chansons : celle-même de la bonne vieille ne la regarde en aucune façon.
Jamais Béranger ne songea à l'épouser: d'abord, pour conserver ce qu'il appelait, comme tant d'autres, son indépendance ; et , en outre, par un motif inutile à expliquer ici , de nature en effet à excuser un tel parti , et ne fournissant matière d'ailleurs à aucune accusation, même spécieuse, contre les sentiments et la conduite de cette demoiselle.