ÉLOGE DE LA RICHESSE
« Cet éloge dans votre bouche, mon pauvre Déranger ! . . . — Pourquoi non ? — Mais vous n'y prenez pas garde ; on aurait quasi le' droit de s'écrier que vous en avez... enfin que vous vous trompez terriblement, et qu'en vérité, il est difficile de se connaître soi-même ; » et mon homme , peu endurant . fut sur le point, comme disait Lamennais , de relever sa lèvre inférieure. (( Voyons, voyons ! continuai-je, je connais votre histoire, et laissez-moi dire , s'il vous plaît : ces crédits, qui , après la mort de votre père , vous étaient offerts pour continuer la banque, que vous entendiez au mieux; cette dame, au splendide hôtel dans les Champs Élysées, qui voulait vous sauver des dangers du célibat ;
cette succession de votre tante que vous lui avez fait donner à une personne dont elle avait reçu des soins ; ces éditions de vos chansons qu'il vous plaisait de fixer à des prix que votre éditeur lui-même aurait pu quasi trouver ridicules; ces pensions refusées après 1830, après 1848 , en 1856 ; ces actions industrielles dont vous faisiez compter les revenant - bons aux pauvres, et je n'en finirais !... L'éloge de la richesse dans votre bouche ... allons donc! Qu'Harpagon alors nous fasse celui de la pauvreté, don Juan de la continence, Tartufe de la franchise ! . . . »
Toutefois en prose et en 1850, le flatteur de Plutus parlait d'autre sorte : « Pourquoi, me disait-il un jour à cette époque , ne pas faire un livre pour montrer le malheur des riches ? Je n'en ai pas connu un seul d'heureux et dont j'aurais voulu mener la vie. »
Au rebours du chansonnier , c'est à qui conspuera l'or : poètes , romanciers , fabulistes ! Anacréon luimême crie de son mieux, content, assure-t-il, d'excellent vin et de très-jolies filles, deux articles, il n'y prend garde, cotés haut sur tous les marchés d'ici-bas.
Blanger rentes et capitaux, Équipages, terres, châteaux.
Serait gai , je l'espère.
Et serait-ce s'en tenir aux petits coups de tout à l'heure ? on lui rappellerait son mot à Lisette :
De l'ombre du bonlieur Votre âme est satisfaite.
La richesse bonne à quelque chose.,. Éloge assez mince ! et peu commun en outre ; car le mot ordinaire est qu'elle est bonne à tout, et on la montrerait ici bonne à bien des choses :
Maisons, jardins, livres, tableaux, Large voiture et bons chevaux Pourraient -ils me déplaire?
Qui répondra : non ! hors Désaugiers, chantant, lui, les inconvénients de la fortune et répugnant à se voir empaqueté dans un carrosse. Aussi, tout en répétant, dès l'enfance, tant de Heux communs contre la soif de l'or, comme on l'appelle, nous n'en restons pas moins altérés, notre vie durant. L'éducation, qui tant en médit, n'est, à bien parler, que pour la satisfaire et l'exciter ; dès lors on nous fait avocats, médecins, ouvriers, officiers, le tout pour devenir riches, s'il se peut. Mais ce que nous n'apprenons au collège ni ailleurs, c'est comment user de cette richesse, quand elle vient, comment s'en passer, quand elle manque.
Le conseil ne vaut, que par les vers, d'un rhythme et d'une coupe si heureuse :
Loin de les rendre à ton Crésus, Va boire avec ses cent écus, Savetier mon compère.
Et que lui en reviendra-t-il ? l'eau' sera-t-elle moins fade après, le cuir moins dur, l'échoppe moins étroite? dépensés, au lieu d'être enfouis, s'ils ne gâtent plus ses nuits, rendront-ils ses jours meilleurs ? Et le
souvenir des joies passées empêchera-t-il, moins que la crainte des voleurs, le pauvre Grégoire de chanter et dormir ? Et il ne suffit pas même d'être aussi bien le lendemain que la veille ; il faut être mieux :
Le bonheur qui nous enchante, Se flétrit s'il ne s'augmente.
Il faut toujours ajouter Aux biens qu'on a pu goûter,
dit Voltaire dans un de ses noëls.
Quelle allure ferme et nette d'ailleurs dans toute cette composition ! quelle merveilleuse harmonie de ton, de mouvement et d'images !... Elle n'est pas sans taches pourtant. Au second couplet, daiis une douce vie se comprend-il bien ? et ne faudrait-il pas : avec plus douce vie, puisqu'il s'agit du mieux que donnerait la richesse? Le rapprochement du quand et du que choque l'oreille. De plus, au quatrième couplet, pourquoi maussade? Horace dirait perfide, le cabaretier se montrant toujours d'autant plus flatteur que sou vin l'est moins. Enfin ce mouvement si leste aurait du faire rejeter : on me répond,