‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 20 sur 67 · L'ARTICLE DE · texte numérisé non relu

L'ARTICLE DE

« Je ne me dédis en rien. »

(IL Saintb-Beiivb, 4W4.)

Les articles de M. Sainte-Beuve sont comme les jours de l'année : ils se suivent et ne se ressemblent pas. Le 11 et le 18 novembre 1861, l'éminent critique se sépare tout à coup et avec une grande fermeté des ennemis de Béranger. Aux dégagemmU de 1850 ont succédé les réflexions; Thistoire a marché, et M. Sainte-Beuve, marchant avec les événements, se trouve naturellement placé à un point de vue nouveau, lorsqu'il s'agi4 du poète devenu « gloire nationale. »

n y a^ suivant lui, une injustice à réparer... au sujet de la Correspondance de Béranger. Cette publication a souffert de la réaction que la mémoire du poète a eu à subir au lendemain de sa mort... Une popularité si haut montée ne pouvait décliner doucement et baisser petit à petit; il s'est bientôt déclaré, lui disparu^ un entraînement en sens contraire, et, comme après une grande marée, on a eu sous les yeux un .vaste reflux.

Vendôme, disait emphatiquement à un ami, en lui montrant la statoe de l'Empereur : — Voilà Napoléon le Petit! — cela signifiait apparemment que le GRAND Napoléon est toujours celui qui règne. Beaucoup de gens en place partagent, d'ailleurs, cette opinion optimiate :

Le véritable Amphitrion

Est r Amphitrion où l'on dinel

La réaction, ajoute-t-il plus loin^ a tout dépassé; elle avait son principe dans bien des causes... Il (Béranger) avait trop duré... On en avait trop dit; cela ennuie et impatiente à la longue... Pour Béranger^ toutes les anciennes rancunes ont proGté de cette impatience du public (je ne dis pas du peuple qui lui est resté fidèle), et se sont réveillées^ rancunes , légitimistes, rancunes religieuses, rancunes littéraires, et celles-ci très-vives, de la part des raffinés, qui méprisent sur toute chose le bourgeois et les succès qu'il consacre.

Telle est en partie la vérité, et nous sommes heureux qu'un homme de la valeur de M. Sainte-Beuve Tait dite aussi nettement. Nous signalerons cependant la parenthèse relative au pétale qui est resté fidèle à Béranger. Cette phrase ainsi placée perd beaucoup de son importance; la suite lui servira de commentaire, et nous nous réservons de la rappeler, quand il en sera temps.

M. Sainte-Beuve, quelques dix ans plus tôt, a compté parmi ces ennuyés, ces impatients ou ces raffinés, « qui ont profité de Timpatience du public ; » aujourd'hui il s'éloigne de leur camp, sans renier son passé, mais en l'expliquant :

Mon dessein, dit-il, n'est pas de revenir ici sur Tœuvre du poète et du chansonnier. On m'a fait l'honneur de me dire que c'était moi-même qui, dans le temps, avait le premier attaché le grelot. Je ne me dédis en rien de ce que j'ai écrit autrefois dans ce même jounlal ; seulement ceux qui ont cru que, de ma part, c'était une manière de commencer, se sont mépris sur mon intention ; c'était une manière de finir. Je n'en pensais pas plus que je n'en ai dit alors sur les défauts mêlés aux mérites, et ces réserves faites, ces correctifs apportés, et si l'on veut, ces malices rendues, je restais dans ma

110 BÉRAMGER.

mesure (I'admibatiûn et de respect pour le caractère de r homme et pour h talent du poète.

Malheureusement cette mesure est bien difficile à connaître. Celle d'autrefois était petite, celle d*à* présent est grande : c'est toujours la mesure de M. Sainte-Beuve, mais il en aura changé.

On sent, dès ces premières lignes, combien le ton est devenu doux et bienveillant. Tous les mots sont pesés et disposés de façon à atténuer Teffet de l'article de 1850. Après dix ans, M. Sainte-Beuve n'y trouve plus que de simples réserves, des correctifs, des malices rendues. Les termes à! admiration,, de respect^ qui, s'ils s'étaient rencontrés jadis sous la plume de l'écrivain, auraient <x)mmencé la phrase , la terminent ici et lui servent, pour ainsi dire, de coDr clusion. C'est le trait final. Il en sera ainsi désormais. A ceux qui s'occupent des questions de style, nous recommandons, à ce point de vue tout littéraire, la comparaison des deux études sur Béranger. Hier, l'éloge ouvrait quelquefois le paragraphe, mais la restriction, la maUce le fermait avec une désespérante régularité; aujourd'hui, le contraire se présente presque toujours, et le mot le plus favorable est rejeté à la fin, de telle sorte qu'il frappe davantage l'esprit du lecteur.

M. Sainte-Beuve constate qu'il y a deux Bérangers : un vulgaire et même niais, grâce à la maladresse d'admirateurs enthousiastes et peu intelligents qui lui ont prêté au hasard toutes les vertuB et toutes les perfections , et puis a le Béranger tout contraire, et qu'on s'est fait en haine du pre-

8AIMT£-BBUVE. 111

mier : le faux bonhomme, qui calcule tout ', qui ricane de tout, qui tire toujours à temps son épingle du jeu ; un Béranger beaucoup trop malin 2, égoïste dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il donne ; à qui Ton refuse à la fois bonté de cœur, distinction et franchise ' dans le talent. Les premiers l'avaient fait si sottement bon, que les seconds l'ont retourné et n'ont plus voulu voir en lui qu'un hypocrite. »

Ce Béranger-là n'est évidemment plus le Béranger de M. Sainte-Beuve. Aussi quelqu'un qui a bien connu le chansonnier écrit-il à l'illustre critique :

Aux gens qui le croient trop fin, dites qu'il était sérieusement bon, élevé, fier, indépendant ; aux gens qui le prennent sur l'écorce et le croient vulg^, dites combien il était fin, délicat. Chateaubriand, la première fois qu'iiile vit, disait qu*il lui avait trouvé a Voir fin et rustique ; 1» c'était cela. Lamartine a parlé quelque part de la grosse patte plébéienne de Béranger. Mais Lamartine n'a pas bien regardé, il n'aura vu que le gant qui était gros ; Béranger avait là-dessous la main petite, délicate, plus fine que celle de Lamartine. Au reste, qui s'est trompé sur La Fontaine a bien pu se tromper sur Béranger.

M. Sainte-Beuve ne s'exprime pas en son propre nom, mai§ il accepte la responsabihté de ce nouveau jugement, puisqu'il ne le contredit en rien. N'avions-nous pas raison de dire (dans la mesure

1 « Une habitude de calcul trop continuel et trop raffiné. » (M. Sainte» Beuve, 1850.)

2 « S*il avait dit aussi bien d'un trait malin, il aurait fallu répondre : Toujours . n (M. Sainte-Beuve, 1850.)

3 « La ruse du talent de Béranger a été de faire croire à sa grandeur,... ete. M (M. Sainte-Beuve, 1850.)

112 BÉRANGEiT.

OÙ nous l'avons fait), en parlant de l'éminent critique : un tel homme, au goût raffiné mais sûr et délicat, exigeant mais clairvoyant, ne pouvait rester insensible aux mérites compliqués des chansons et de la vie de Déranger? — En veut-on des preuves?

Il (Béranger) avait réellement la philosophie familière et souriante ; il croyait qu'on pouvait rendre la sagesse accessible et facile^ la vulgariser à l'usage du grand nombre : « Ah ! mon cher Bernard^ il est bien temps que cette grave matrone descende dans la rue, au risque de se crotter un peu. Le jour où elle placera sa chaire sur une bome^ je croirai au salut du peuple* ! »

Béranger se distinguait de tous les philosophes qui ne le sont que dans le cabinet^ et qui n'en sortent pas ; il allait infiniment ptiAS loin qu* Horace et même que Montaigne^ qui veulent bien de cette philosophie pratique pour eux et pour leurs intimes^ mais qui ne visent guère au delà.

Plus loin, à la suite d'une très-belle citation d'un fragment de lettre du chansonnier, l'éminent critique s'écrie :

11 est là tout entier^ par ce côté qui dépasse Horace, etc. \ Du reste, M. Sainte-Beuve bienveillant applique

* Lettre à M. Bernard. — {Correspçndancè.)

3 a II est du groupe second, et encore si rare... des Horace, des La Fontaine. Mais ces derniers, qui n'ont jamais été des poètes de parti, restent par là même plus élevés et d'un ordre plus universel' lement humain. Lisez Horace dans ses épitres, La Fontaine dans ses fables : ils n'ont cajolé aucune passion, ni dorloté aucune sottise humaine. » — (M. Salnte-Beuve. Art. de 1850.) Certes, si M. Sainte- Beuve nenousavait prévenu qu'il ne se dédit pas, les esprits superficiels pourraient trouver entre ces deux passages de légères contradictioBS,

à la recherche des qualités et des vertus du chansonnier cette réelle perspicacité que personne ne peut lui contester, et qui restera la gloire de son talent, malgré Tusage peu généreux que l'homme^ ' en a fait en quelques circonstances. Gonune il rachète, quand il veut s'en donner la peine, ses injustices de la veille ; comme il se réfute lui-même avec grâce I A cette souplesse, à cette dextérité il devra peut-être d'avoir dit sur Déranger autant de vérités et en meilleurs termes que beaucoup des amis du chansonnier. Bien peu auront mieux deviné, mieux touché du doigt les points importants, bien peu les auront mieux mis en lumière, auront mieux répondu, presque sans en avoir Tair, aux doutes muets ou formulés du public indécis devant cette grande réputation ébranlée.

Béranger... cet homme de sens, tout coquet qu'il est par moments^ ne se surfait pas d'une ligne en politique, ni en littérature... Sur son rôle politique de même, il s'en fait une idée très-nette, très-bien définie.

Il sait aussi bien qu'Horace ce qu'il peut porter, ce qu'il doit laisser à d'autres. Un chansonnier, selon sa définition, est a an tirailleur qui s'aventure. r> La bataille gagnée, on n'a plus que faire de tirailleurs. Ou s'il en faut absolument, et si l'on recommence, il appelle de plus jeunes que lui à le remplacer. « Nous autres anciens, nous nous sommes usés à traîner le bonlet dans les galères de la Restauration. r> Il redira la même chose en vingt images plus vives les unes que les autres ; c'est de la menue monnaie de poète, mais le bon sens est làdessous,

M. Sainte-Beuve aurait pu ajouter que les jeunes ne se sont pas montrés disposés à remplacer le

chansonnier et que trop souvent ils s'en sont pris à lui, soit de leur impuissance, soit de leur peu de courage.

L'illustre critique signale aussi l'unité de caractère, de conduite si l'on préfère, de cet homme qui dès sa première jeunesse refuse les emplois, lucratifs, comme il refusera plus tard les hautes positions officielles. En 1816, on lui offre le feuilleton théâtral du Jowrnal des Débats :

Déranger refuse; il refuse d'être feuilleUmisIe, cammB.il refusera plus tard d'être académicien *, comme il refusera d'être homme public et de rester député, comme il avait refusé au début d'être chef ou sous-chef dans l'Université, Ni assor jettissement, ni responsabilité, c'est sa devise ^.

Qui eût osé prédire, en 1 850, que M. Sainte-Beuve passerait tout à coup, au sujet de Déranger, de l'aigreur à une douce sympathie; du parti pris de diminuer son modèle, à la résolution de le peindre avec exactitude? Il semble comprendre qu'en 1809 et en 1816, Déranger, nullement éclairé sur son avenir, ne joue pas un rôle, et qu'il serait injuste de nier la sincérité de cet homme, lorsqu'il répète à 40 ans, à 60 ans, ce qu'il disait à 29 ans ; lorsqu'il agit populaire et influent comme il agissait pauvre et

* a 11 s'est dit qu'il ne fallait pas être de l'Académie française; c'est une singularité dont il se flatte... » (M. Sainte-Beuve, 1850).

2 « Ce jour-là même, Arnault m*a proposé une place de sous-chef (et observez qu'il n y a pas de chefs dans cette partie-là) avec 3,000 fr. d'appointements. Le croiriez-vous? Je l'ai refusée. Cette place est sujette à un travail extraordinaire, et me laisserait trop peu de temps. J*ai dit que je préférais moins d'argent et plus de liberté. » (Lettre de Béranger, 1809. Correspondance.)

SAINTE-BEUTE. 115

inconnu I N'est-ce pas encore le môme Béranger qui refusait de continuer la maison de banque de son père, où l'attendait la fortune et la fortune immédiate ? * Il n'était pourtant alors qu'im enfant. Ce singulier et précoce détachement des richesses, Tappellera-t-on du calcul, de la ruse, de Fhabileté, de la coquetterie? Sachons reconnaître, avec le nouveau M. Sainte-Beuve, que le poète a été tout simplement logique et constant. Que cela soit assez rare pour étonner, nous^le concevons ; mais notre étonnement ne devrait pas nous entraîner jusqu'à dénaturer les faits, jusqu'à calomnier les intentions. Citons encore .

Son rare bon sens fut de comprendre nettement que^ dès cette heure (1830), son rôle de guerre était fini, que Charles X et la chanson étaient détrônés du même coup ; sa probité fut de désarmer tout de bon, et sa force de tenir ferme dans cette neutralité honorable ^.

Mais il est un autre rôle qui lui échut et dont il s'acquitta exemplairement jusqu'à la fin, celui de solliciteur universel, d'homme seryiable, honoré sous tous les régimes, et qui venait, tant qu'il pouvait, en aide à tous ceux qui le réclamaient, sauf toutefois à mêler un grain de plaisanterie dans son obligeance : c'était son revenant bon, à lui, et ses petits profits.

Ici la nuance est parfaitement rendue, avec beau-

* Pan, pan, qui frappe en bas ?

Pan, pan, c*est la fortune 1 Pan, pan, je n'ouvre pas 1

{La Fortune).

^ «Mais Béranger vieilli, et voyant d'ailleurs à l'œuvre des poètes de eonversion nouvelle, aura pensé qu'il était de trop dans l'arène, il a eu la migraine et s'est dégoûté, » (M. Sainte-Beuve, 1850.)

coup d'esprit et de justesse. Voilà bien la vérité vraie sur la malignité du bonhomme. A propos de Rouget de Lisle etdeTintervention de Déranger en faveur de ce pauvre grand poète d'un instant, réduit à la misère, songeant au suicide, M. Sainte-Beuve a même trouvé un certain ton de sensibilité qui ne lui est pas habituel :

Pour relever le moral de cet excellent homme (Rouget de Lisle), il (Déranger) s'humilie et se rabaisse à son tour, en y mettant de la gentillesse. 11 étale ses yieilles misères, ses anciennes guenilles^ et les secoue devant lui en badinant. Mais j'ai tort d'insister : tout le monde Ta senti. L'homme qui a fait la Marseillaise, envers qui la nation est ingrate, et dont la vieillesse n'est secourue et (qui mieux est) consolée que par celui qui possède toute la faveur de la popularité, n'est-ce pas bien * î

* « Un seul homme, un seul dans tout ce misérable Paris si disposé à briser avec tant de joie ce qu'il a adoré avec tant de crainte, se rencontra pour venir en aide à Rouget de Lisle, et cet homme était justement ce pauvre petit chansonnier, sans argent et sans crédit, 'qui naguère s'estimait un homme heureux quand les almanacbs daignaient imprimer, gratis, quelqu'une de ses chansons

» Cil êtes- vous? écrivait Béranger à Rouget de Lide; on n'a pas voulu me le dire hier, quand j'ai demandé de vot noaTélles, et c'est pourquoi je vous éjcris à Sainte-Pélagie. » — Alors le voili qai interroge avec tout le sèle et toute l'ardear de l'amitié la plus dérfouée. Il veut savoir la dette, les frais de la dette et le nom du crèumàer. « —Envoyezmoi, dit-il, votre autorisation pour que j'aille vous yoir, et ne rougissez pas d'être détenu pour dettes. C'est à la nation tout entière à rougir des malheurs qui n'ont cessé d'accabler l'auteur de la Marseillaise. Je l'ai dit bien souvent, mais je parle à des sourds. Peutêtre qu'à la fin ils rougiront d'être sourds. » — Puis, dans un adorable post-seriptum, il ajoute :—« Point d'enfantillage, répondez-moi sur-lechamp. » —Ce point d' enfantillage f cela voulait dire : A nous deux! Je payerai la dette, si je puis la payer ; et la dette, en effet, fut payée

Béranger lui prêche la patience ; il en avait le droit, car il pouvait lui dire ce qu'il redira à d'autres : « A quarante-deux ans^ je n'avais pas de feu dans mon taudis^ même au plus fort de rhiver. J'étais résigné^ et il m'est arrivé quelques rayons de soleil *. »

Si nous avions le talent de M. Sainte-Beuve, nous voudrions en faire toujours l'usage qu'il en fait dans ces lignes et les précédentes. Nous voudrions appliquer notre finesse, notre pénétration, à trouver la vérité, à deviner la grandem» ; nous voudrions diriger l'opinion, nous ne la suivrions jamais ; nous

au bout de deax jours, et ce fut un beau moment pour Béranger lorsqu'il ouvrit les portes de la prison à ce poète sauvé par lui

» Et quand il eut délivré son camarade, il avisa au moyen de le

faire vivre Et cependant Rouget de Lisle recueilli chez un ami

et ne voulant pas abuser de Thospltalité qui lui était offerte, avait résolu d'en finir avec la vie.. .. Qui le sauva, cette fois encore? ce fut Béranger. Avec l'instinct d'une infatigable pitié, il retrouva cet homme égaré dans les champs, il le ramena sous le toit de l'ami qui

le cherchait, il lui rendit un peu de courage, un peu d'espérance

En même temps il se mit en quête de protections et d'amitiés pour ce désespéré; il lui eherehe un aide, un appui qui le fasse vivre au jour le jour... » {Jules Jamn, Béranger, Rev. européenne {*' mars 1860.)

En 1830 Béranger obtint enfin pour Rouget de Lisle, une pension sur TÊtat et la enû de la Légion dlioiroear.

^ « Et e*est pour le eonp qae nona allons compléter notre garderobe. Hélas ! je me rappdle le temps où je n'avais qu'un pantalon ; je le veillais avec un soin tout patrânel, et Tingrat 1 il me jonait les tours les plus perfides. Heureusement qne je possède un talent qui vous manque à coup sûr. Je fais une reprise et je raccommode un bouton assi bien qu'un tailleur. Voilà ce que c'est que d'être du métier. Quant à vous, mon gentilhomme, qui n'avez pas été élevé aass> bien que moi, il vous faut du neuf. Laissez-moi faire et vous en aures avant peu des pieds à la tête. » (Lettre de Béranger à Rouget de Lisle. Correspondance.)

voudrions, loin des influences et des passions du moment, planer réellement dans les hauteurs calmes de la pensée ; nous voudrions, en un mot, donner à notre esprit autant de rectitude qu'il a de puissance, bien convaincu que notre talent y gagnerait encore en étendue et surtout en élévation.

Ne voit-on pas , d'ailleurs , par ces. quelques exemples, combien le style lui-même devient plus net, plus franc, à mesure que Téminent critique se rapproche davantage de la réalité des choses? C'est en vain qu'on chercherait dans toutes nos dernières citations une seule de ces phrases à « petits canaux » et à « ricochets », qui abondent dans l'article de 1850, phrases plus dangereuses un jour pour celui qui les écrit, que pour celui qu'on espérait y prendre comme en un piège.

Sur la question même où M. Sainte-Beuve de 1850 se montrait si sévère, je veux parler de l'idoWtrie * de Déranger pour la popularité, M. Sainte- Beuve de 1861 nous apparaît tout « souriant » et plein de bonhomie :

Il y pense beaucoup^ à sa réputation^ à sa popularité^ il s'eA inquiète ; elle lui tenait au cœur^ on le sait ; mais toutes les réflexions que vous êtes prêt à faire en souriant^ il les a faites avant vous ; il s'est dit à lui-même ses vérités, et plus gentiment que nous ne les lui dirions.

D'autres reprocheront à Béranger de n'avoir jamais connu l'amour et les sentiments de la famille : M. Sainte-Beuve n'est point de cet avis, et nous

f « Il était idolâtre de Topinion et de la popularité, p (M. Sainte- Beuve, 1850.)

recueillons avec soin son témoignage favorable en des matières si délicates. A propos de l'amour passionné que Déranger éprouva, à Tours — il était alors âgé de soixante ans, — pour une jeune Anglaise, l'auteur des Lundis s'écrie :

Un sentiment tardif et profond^ si imprévu et qui tranche si bien avec tout ce qu'on savait du chantre de Lisette^ hû fait trop d'honneur pour que^ si quelque témoignage particulier en existe dans ses papiers ou dans ses lettres^ on ne le produise pas un jour.

Plus loin, au sujet du fils naturel du chansonnier, le critique nous dit également ;

On sait que jeune il avait eu un fils naturel qu'il éleva, et auquel il était disposé à donner sou nom^ mais qui se montra peu digne de lui en tout^ et qui alla mourir à Tile Bomv bon. Ses lettres de reproche et de conseil à ce fils sont sen^ sées^ tendres et tout à fait paternelles. Par ces sentiments si divers^ Déranger paya son tribut complet à la nature.

Enfin, voici en quelques mots le nouveau jugement — nous n'osons pas dire le dernier — de M. Sainte-Beuve sur Déranger. Toutefois ce jugement est trop vrai, trop parfaitement exprimé, trop complètement celui que Tavenir prononcera sur le chansonnier, pour que nous ne souhaitions pas à réminent critique de s*y tenir une fois pour toutes.

Avec des faiblesses et de légers travers, on le voit donc foncièrement ami des hommes et philanthrope dans le juste sens du mot^ bien plus que politique. Les trônes qui s'écroulent, les ministres qui tombent et se succèdent l'intéressent moins que le courant profond de la société qui continue de couler sous toutes ces arches de pont, a Rattacbouii-nous^

écrivait-il à M. Joseph Bernard, aux intérêts de l'humanité; c'est la politique des bonnes gens comme nous, et la seule yraie. — « Quant à ma philosophie, disait-il encore à M. Pelouze (le père du chimiste), vous la connaissez : Je ne suis resté indifférent à rien de ce qui a intéressé mon pays et l'humanité. »

En effet, de ce côté, pour nous servir encore des propres termes de M. Sainte-Beuve, Déranger dépasse Horace et même La Fontaine. Voilà la vraie politicjue, la grande, non la petite ; celle des principes, non celle des portefeuilles, celle qui a toujours empêché Déranger d'être « un poète de parti ^ »

Nous n'avons pas voulu , comme il eût été si facile de le faire, opposer mot par mot, appréciation par appréciation, M. Sainte-Deuve à lui-même. Il suffit de lire les deux études successivement, sans interruption, pour constater que la seconde est une réfutation complète et parfaite de la première. L'éminent critique nous produit l'effet d'un juge de tribunal qui, brusquement élevé au grade de conseiller de cour, se serait trouvé chargé, grâce à ses nouvelles fonctions, de réformer lui-même par un arrêt motivé son propre jugement de première instance. Nous reconnaissons volontiers que jamais jugementfrappé d'appel n'aura été cassé parun arrêt plus équitable et plus concluant.

Nous aurions été heureux de terminer ici notre travail sur M. Sainte-Deuve, de rester sous l'impression de plaisir que nous ont laissé, que laisse-

* M, Sainte-Beuve, 1850.

ront à tous les amis de la vérité, les divers fragments extraits par nous de Tarticle de 1861 ; mais notre tâche serait incomplète, et nous manquerions à notre plus strict devoir , si nous ne relevions les graves assertions de M. Sainte-Beuve au sujet des opinions politiques de Béranger.

De ce côté la fortune du chansonnier a été singu- Uère. Jamais homme ayant joué un rôle dans les événements de son temps, ne se sera vu Tobjet d'interprétations et de quaUfilcations plus contradictoires. Chaque parti lui aura reproché d'appartenii' au parti opposé, les légitimistes et les ultramontains Taccusant d'être un révolutionnaire farouche, les autres, orléanistes, libéraux et démocrates, le dénonçant comme impérialiste et partisan du despotisme poUtique avec des tendances socialistes. Quant aux sodahstes, il va sans dire qu'ils ne veulent point le compter parmi les leurs, par la bonne raison qu'ils le trouvent entaché d'un certain libéralisme et de quelque tendresse pour le régime constitutionnel.

Il ressort évidemment de cet étrange conflit que Béranger n'était point, nous le répétons, un « poète de parti, » puisque tous les partis l'ont unanimement, ^ renié, et que le peuple seul — avec quelques hommes • d'élite dont nous parlerons plus tard, — lui est resté

fidèle.

Au moment où chacun se renvoyait ain» la balle, le gouvernement plus habile et plus logique n'avait garde d'imiter ses maladroits adversaires. Ceux-ci qui, tous, plus ou moins, prétendent représenter les besoins et les aspirations du pays.

122 BJéRANGER.

repoussaient le chansonnier national, Thomme que la France avait adopté, où elle voyait l'interprète éloquent de ses rêves et de ses aspirations, le chantre le plus aimé de ses joies et de ses douleurs. Or, le gouvernement, cela va sans dire, prétend aussi représenter le pays, et les raisons qu'il fait valoir sont connues de tous. Dans une renommée si universelle, si profondément populaire, il lui eût été pénible de reconnaître une renommée ennemie. Les adversaires de Déranger et du gouvernement tirèrent ce dernier d'un grand embar-r ras; ils coururent au-devant de ses vœux : les libéraux, les démocrates et les répubhcains se dépouillèrent avec la meilleure grâce du monde de la popularité que Déranger Ubéral, démocrate et répubhcain pouvait contribuer à répandre sur eux, et en offrirent galamment tous les bénéfices au gouvernement impérial.

Le 18 juillet 1857, le Monitev/r imiversel publiait sur Déranger une courte appréciation officielle ^ où se Usaient les hgnes suivantes :

. . . Dans sa vieillesse, quand il vit s'accomplir plus d'événements qu'il n'en avait sans doute attendu, quand il se reconnut meilleur prophète encore qu'il ne l'avait pensé, il eut la sagesse et de vouloir rester le même, le simple et grand chansonnier comme devant, et à la fois de ne point répudier les prodigieux résultats publics auxquels, pour sa part, il avait concouru...

Nul n'a mieux donné à pressentir combien le réveil et le jour de réparation pour ces deux gloires, la gloire de

^ « Plusieurs ont voulu y reconnaître la plume d'un critique éminent. » (Revue Suisse. Août 1857.)

la France et celle du nom napoléonien^ étaient unies et comme solidaires^ et ne faisaient naturellement qu'une même cause... Quand le rêve s'est réalisé^ Thonnète homme^ chez Béranger^ a eu le bon sens* de ne pas démentir le poète. 11 n'a pas donné tort à son passé.

Le drapeau tricolore était le drapeau de Déranger. 11 est venu un jour oCi ce drapeau s'est relevé; mais il s'est relevé sans l'aigle : on n'eut point le drapeau tout entier. Béranger a vu ce jour... et cependant il ne Ta pas chanté^ ce jour-là^ ce jour de demi-triomphe ^

Vaincus, dispersés, victimes d'une injuste et violente réaction, les hommes de l'opposition libérale et démocratique, ceux de juillet 1830 et ceux de février 1848, au lieu de réfuter cette note du Moniteur, ce qui demandait quelque courage, nous le

* Des fleurs, enfants, vous dont les mains sont pures; Enfants, des fleurs, des palmes, des flambeaux 1 ' De nos Trois-jours ornez les sépultures. Comme les rois le peuple a ses tombeaux.

(Les Tomhearix de Juillet.)

Son aigle est resté dans la poudre, Fatigué de lointains exploits.

Rendons-lui le coq des Gaulois ; Il sut aussi lancer la foudre.

La France, oubliant ses douleurs.

Le rebénira libre et fière.

(le vieux Drapeau, )

Des simples chants que ton grand nom m'inspire,

Napoléon, c'est ici le dernier.

Républicain, s'il a blâmé l'Empire,

Sur ta chute et tes fers pleura le chansonnier.

Pour réveiller notre France abattue

T exaltai t* homme et non le souverain...

(Dernières chansons^ Madame Mère.)

reconnaissons volontiers , y applaudirent pour la plupart des deux mains, la commentèrent, l'amplifièrent à plaisir, en un mot, la consacrèrent. Us se mirent à Tunisson du journal officiel, et crièrent au peuple qui avait suivi les funérailles du poète : « Ce poète dont la poésie a seule pénétré jusqu'à toi ; ce citoyen dont tu connais le désintéressement et la t'onté ; ce chansonnier qui pendant vingt ans a fait retentir à tes oreilles les mots de patrie, de liberté, de gloire ; qui a combattu les rois, les prêtres, la superstition et l'ignorance ; qui t*a soulevé contre les abus du pouvoir; qui a écrit le Roi d'Yvetot, les Fous, Jeanne la Rousse, les Conîreba/ndiers:, le Vieux Vagabond, les Quatre Ages historiques^ Nostradamus * ; le Déluge ^ ; cet homme que tu croyais avec nous n'était pas des nôtres ; il était notre plus cruel ennemi. Pour lui la patrie, c'était l'empereur; la liberté, la gloire, c'était l'empereur 1

En publiant la note précédente, le Moniteur était dans son rôle. Rien ne le conviait à faire la part de ses adversaires. Mais pour s'expliquBr l'aberration, la complicité de ces derniers, il faut comprendre

* Nostradamus ajoute en son vieux style :

La République au prince accordera Cent louis de rente, et, citoyen utile, Pour maire, un jour, Saint-Cloud le choisira. Sur l'an deux mil on dira dans l'histoire, Qu'assise au trône et des arts et des lois, La France en paix, reposant sous sa gloire, A fait Vaumône au dernier de ses rois,

^ Ces pauvres, rois, ils seront tous noyés

jusqu'à quel point la défaite irrite ; il faut se rappeler qu'un parti succombant surtout sous le poids de ses propres fautes — quelques-unes filles des meilleures intentions — ne sait jamais reconnïiître ses torts; il faut admettre -que, rempli de colère et de regret, il a vu dans cette note le moyen de faire endosser par un seul les maladresses de tous; ^'il a saisi avec empressement, sans se donner le temps de réfléchir, l'occasion de décliner une responsabilité qui le- gênait en la rejetant sur autrui. Il n'a pas écouté la voix du bon sens qui lui aurait dit que ces petites tactiques sont toujours coupables et punies ; qu'elles ne trompent point la postérité, et (ju'en obéissant au désir de se justifier aux dépens d'un innocent, on donnait aussitôt au pouvoir l'appoint de la plus grande popularité de notre époque.

Loin de là beaucoup ne virent qu'une chose, c'est qu'il serait commode de dire : l'Empire est revenu, donc c'est Béranger qui l'a ramené ; nous n'y sommes pour rien : — par la volonté, à coup sûr ; mais si on étudie avec impartialité la logicjue des événements dont vous étiez les acteurs, cela paraît moins certain.

M. Sainte-Beuve que la passion poUtique n'emporte pas à ce point — et que nous ne saurions compter parmi ceux que la défaite a irrités, que l'irritation a égarés, — est venu dans son second article apporter le poids de son assentiment à cette note du Moniteur. Les motifs qui ont dicté sa conduite sont faciles à deviner. On se rappelle qu'en I850réminent critique accusait Béranger de républicanisme et de socialisme^ en lui reprochant du même coup de

126 BÉRANOER.

n'être pas demeuré à l'Assemblée constituante, a pour défendre^ expliquer, commenter et appliquer, s'il y avait lieu, la moralité de certaines chansons poétiquement très-belles ^ »

Après la note du 18 juillet 1857, le critique pense que la « probité » de Déranger « fut de désarmer tout de bon, et sa force de tenir ferme dans cette neutralité honorable. » C'est en d'autres termes exactement ce qu'avait dit le journal officiel. Malheureusement M. Sainte-Beuve va beaucoup plus loin, lorsqu'au écrit le passage suivant :

Je n'oublierai pas un point capital : Béranger est mort en communion parfaite avec le régime impérial qu'il n'avait pas appelé^ mais qu'il avait certainement préparé; il n'y porta point d'enthousiasme, mais il eut le bon sens de comprendre oti était le -salut de la France, et que, de plus, il lui serait ridicule^ à lui qui avait tant fait pour entretenir par ses refrains le culte de Napoléon, de n'en pas accepter les conséquences. Il avait mis les autres en train, c'était bien le moins qu*il les suivit. Il fit donc comme le peuple et fit bien ^. Mais une telle fin ne lui conciliait pas les dissidents^ et aliénait même de lui bon nombre de ses anciens amis qui le voyaient leur échapper avec mauvaise humeur ou colère.

M. Sainte-Beuve, nous le craignons, retombe ici quelque peu dans V entortillement que nous lui avons reproché précédemment. Ainsi l'homme qui a « voulu la République, » et chanté le sociaUsme, a préparé le régime impérial qu'il n'avait pas appelé ;

* Les .chansons socialistes telles que Us Contrebandiers, le Vieux Vagabond, etc.

^ On voit maintenant que cette phrase : « Le peuple lui est resté fidèle, » est tout simplement un compliment à l'adresse du gouvernement.

il Ta accepté sans enthousiasme, mais parce qu'il aurait été ridicule en repoussant les conséquences du cuUe de Napoléon entretenu par ses refrains. Enfin il se trouve que le même homme qxii avait « mis les autres en train » les aurait suivis, ce qui n'est pas fort clair : pour les mettre en train, ne fallait-il pas qu'il marchât à leur tète ?

Quand ce passage parut dans le ConstUiUionnely il produisit une assez forte sensation parmi les gens éclairés que la réaction contre Déranger n'avait pas entièrement convertis, et parmi un certain nombre de « dissidents » qui regrettaient la tactique insensée dont nous avons parlé plus haut. Suivant eux» les funérailles officielles de Déranger, puis la Note du Moniteur, n'avaient trompé qu'une faible partie du public, et d'autre part les attaques survenues à la suite avaient un tel caractère de violence ou de perfidie, qu'elles se réfutaient souvent d'elles-mêmes. Mais le calme et la modération de cette phrase de M. Sainte-Deuve, l'immense talent du critique, tout contribuait à donner à cette vieille assertion répétée sur mille tons divers une gravité toute nouvelle.

Jusqu'alors, j'avais évité de me mêler au débat soulevé autour du nom de Déranger ; pourtant, je l'avoue, la « communion parfaite » ébranla fort mon^ désir de garder le silence, et lorsque des amis me dirent: Vous qui avez connu Déranger; vous qui l'avez souvent interrogé sur son rôle politicjue, vous ne pouvez laisser passer cette affirmation si catégorique sans un jnot de protestation ou du moins d'exphcation, je cédai à ces conseils. Il me sembla

que mon strict devoir d'honnête homme était d'apporter un témoignage authentique dans ce procès qui n'a cessé de s'instruire ; je crus que je n'avais pas le droit de me taire plus longtemps, que je serais coupable si je ne venais devant le public répéter ce que j'avais entendu de la bouche même de Déranger.

Après trois jours d'attente, voyant que personne ne relevait l'assertion de M. Sainte-Beuve, je lui écrivis une lettre dont voici les principaux passages :

« Monsieur, dans l'article que vous venez de » publier sur la Correspondance de Déranger, vous » avancez un fait qu'aucun de ceux qui ont connu » Déranger ne peut laisser passer sans réponse.

» Vous dites que « Déranger est mort en com- » munion parfaite avec le régime impérial, qu'il n'a- » vait pas appelé, mais qu'il avait certainement pré- » paré, etc. »

» J'ignore oii vous avez puisé ce renseignement, » mais une pareille assertion signée de votre nom de- » vient aussitôt extrêmement grave, et je craindrais, » si elle n'était relevée, qu'elle ne parût aux yeux de » beaucoup de gens une sorte de vérité historique.

» J'ai attendu quelques jours avant de vous écrire, » espérant que M. Perrotin ou M. Paul Boiteau m qui, depuis la mort du chansonnier, s'est chargé » du soin de sa mémoire, certifierait publiquement » que vous êtes tombé sur ce point dans une erreur » que je crois complète.

» Puisque ni l'un ni l'autre de ces messieurs n'a » jugé à propos d'intervenir dans la question, je vous

» apporte mon témoignage.... Il s'agit, du reste, » d'un point d'histoire où la politique n'a rien à voir.

» Depuis l'année 1 850 jusqu'à l'année 1 857, où Bé- » ranger est mort, j'ai entretenu, sajis intermption, » aveclui, des relations assez intimes et très-fréquen- » tes. Pendant œs sept années, j'ai entendu Déranger » exposer maintes fois ses croyances religieuses et » politiques ; moi-même je l'ai maintes fois interrogé » sur des points controversés de sa vie publique. Je » me rappelle, à Passy, dans son jardin, lui avoir » demandé très-nettement s'il avait jamais voulu ou » désiré pour la France le régime impérial.

» Sa réponse fut aussi catégorique que ma de- » mande, et il me dit sans hésiter une minute :

« Je suis et je serai toujours républicain. Je n'ai > jamais chanté l'Empire ; mais devant la France » humiliée, vaincue, j'ai chanté les victoires de » Fempereur, qui étaient aussi celles de la France. » Du reste, ajouta-t-il avec im peu d'impatience, il » suffirait de me Ure pour savoir la vérité, si on » voulait la savoir. »

» Depuis 1852, je n'ai pas entendu dire à Béran- » ger un mot qui fût en contradiction avec ces pa- » rôles. Il a, au contraire, jusqu'à ses derniers mo- » ments, répété cette profession de foi à tous ceux » qui l'ont interrogé devant moi, et je puis affirmer » personnellement qu'il n'a pas varié dans ses opi- » nions sur les choses et sur les hommes. Il s'est » abstenu, il est vrai ; il n'a point combattu le se- » cond Empire, cela est vrai encore ; mais de l'abs- » tention on ne saurait, en bonne justice, conclure » à l'adhésion, à une « communion parfaite.., »

1 30 BÉKANGER.

« Je n'ajouterai qu'un mot, monsieur, c'est que je » ne cède à aucun entraînement personnel, à au- » cuue arrière-pensée en vous adressant cette recti- » fication. J'aimais et j'admirais Déranger ; je l'aime » et je l'admire encore ; mais je n'ai jamais éprouvé » le besoin de me créer de la renommée avec mes » sentiments, et je pense que l'ostentation sied mal » aux choses du cœur. Toutefois ma conscience me » commande d'opposer à votre afiirmation si nette, » mon affirmation contraire et non moins nette. Il » s'agit d'un fait authenticjue et qu'il est facile de » contrôler. »

Paris, novembre 1861.

Je fis deux copies de cette lettre. J'en adressai une au Constitutionnel, l'autre à M. Sainte-Beuve.

En réponse à cette lettre qui n'avait rien de personnellement agressif contre M. Sainte-Beuve, et qui contenait seulement la rectification de ce que je croyais une grave erreur, M. Sainte-Beuve m'adressa, par la poste, la lettre suivante :

Ce 17 novembre 1861.

« Monsieur,

» Je n'ai jamais prétendu que Déranger eût de l'enthou- » siasme pour ceci, mais quant à la communion (au sens où » je l'entends), ses funérailles en font foi. — Je n'ai rien » voulu dire de plus ; et un témoignage authentique qui se » trouve dans le second article, dit là-dessus (sur ses senn timents) le peu que j'ai tenu à dire.

» Je n*y ai mis aucun esprit de parti.

» Je suis un peu étonné, je Tavoue, de votre intervention p si officielle. Ce sera à M. Véron à juger de la convenance » d'insertion. Vous avez d'ailleurs vos journaux à vous.

» Je regrette que yous n'ayez pas attendu la lecture de mon » deuxième article. Mais en pareille matière^ je suis accou- » tumé à avoir affaire à toutes les sortes d'esprit.

» Je regrette^ monsieur^ de rompre là-dessus avec vous des » relations que je croyais au moins de bonne volonté mu- » tuelle.

» Sainte-Beuve ^ »

Si ma lettre avait a un peu » étonné M. Sainte- Beuve, la lettre de M. Sainte-Beuve, je Tavoue, m'étonna beaucoup. Je n'avais pas prévu qu'un homme aussi redoutable par son esprit et son talent que par Tinmiense publicité dont il dispose et la grande influence qu'il exerce sur le public, refuserait une miette de cette publicité à un jeune lionmie incoimu qui venait loyalement apporter son témoignage désintéressé dans une question après tout fort controversée.

Supposant à M. Sainte-Beuve plus de libéralité, à coup sûr plus d'équité, je n'avais pas prévu qu'il refuserait d'accueillir, là où son assertion s'était produite, une assertion contraire, sauf à la réfuter, sauf à maintenir simplement sa manière de voir. A sa place, moi, j'aurais publié la lettre qu'on m'eût adressée. M. Sainte-Beuve me connaissait personnellement; il savait que je n'exagérais rien, lorsque je parlas de mes relations suivies avec Béranger, et par conséquent il savait aussi que j'avais le droit

* n nous semble que, notre lettre ayant été adressée à M. Sainte- Beuve pour être rendue publique et témoigner contre l'affirmation de réminent critique, on ne saurait nous blâmer d'insérer ici le billet par lequel M. Sainte-Beuve a motivé la fin de non-recevoir opposée par lui à notre démarche.

moral, sinon légal, d'intervenir dans la discussion, ainsi que je le faisais à titre de témoin.

J'éprouvai donc une impression pénible envoyant que réminent critique me fermait le Constitution^ nel, car s'en remettre au jugement de M. Véron sur a la convenance d*insertion, » c'était refuser l'insertion qui, en effet, n'eut pas lieu. Le ton d'irritation de sa réponse me surprit également. Pourquoi s'étonner de mon intervention « si officielle ?» Il ne s'agissait ici, je pense, ni de M. Sainte-Beuve, ni de moi : il s'agissait de Déranger et du public. C'est au public qu'on avait parié de la « communion parfaite, » et c'est au public que je répondais : — il y alà une erreur. Je ne tenais nullement à convertir l'éminent critique ; je tenais beaucoup à diminuer l'effet fâcheux produit par son assertion. M. Sainte-Beuve n'ayant pas l'air de supposer que je pusse avoir cédé, comme je le lui disais, au sentiment de mon. strict devoir, à une exigence de conscience, fit à tort d'une question de vérité historique une question personnelle entre nous. Quand on écrit, quand on passe sa vie à discuter les autres, et quelquefois assez durement, on devrait, ce semble, •montrer moins de susceptibilité devant la contradiction ou la réfutation. Les articles de M. Sainte- Beuve relèvent tout aussi bien de la critique que la vie et les œuvres de ses contemporains, et il n'est peut-être pas fort logique de dénier à un jeune homme, parce qu'il est inconnu, je le répète, et ne dispose d'aucune publicité, un droit dont on use pour soi si largement et avec un succès si incontesté.

M. Sainte-Beuve me dit : — « Vous avez d'ail*

SAÎNTE-BEtJVE. 133

leurs vos journaux à vous. » —Entendait-il par cette phrase faire allusion à la Revue nationale? Je remplissais dans ce recueil les fonctions multiples de collaborateur et de secrétaire de la rédaction, mais ce recueil n'était certes pas à moi. Du reste, ce renvoi à « mes journaux » ou à m/m journal, en admettant qu'il eût été justifié par ma position dans le journalisme (et cela n'était pas) aurait toujours conservé le tort grave de consacrer une fois de plus le système peu libéral de toutes les publications périodiques, politiques ou non, qui ont pris Thabitude commode de fermer leurs colonnes aux rectifications gênantes. On n'a pu obvier à cette mauvaise volonté s'appuyant souvent siir de la mauvaise foi, que par une loi, dont les bons effets encore restreints sont pourtant déjà sensibles.

Pour mon compte, je l'avoue, j'aurais en toute circonstance trouvé plus logique de m'adresser à l'éminent critique lui-même, ne doutant pas qu'il ne jugeât convenable de faire insérer ma réponse. Je me croyais logique, je ne fus que naïf, et je n'en rougis pas.

Quant aux autres journaux, ceux à qui je m'adressai, ou à qui s'adressèrent pour moi un ou deux amis, ils refusèrent unanimement d'accueillir ma lettre. Les uns répondirent que Déranger n'était pas « leur homme ;» les autres qu'ils ne voulaient pas s'attirer les foudres de M. Sainte-Beuve. Ces journaux étaient des journaux libéraux ou de l'opposition démocratique : je ne les nommerai pas. Il vaut mieux laisser croire au public que les hommes qui, en 1861 , défendaient la liberté et se plaignaient des

134 BÉRANGEH.

restrictions apportées à la libre discussion, appliquaient dans la mesure de leurs forces, lorsque l'occasion s*en présentait, les principes dont ils avaient arboré le drapeau.

Si j'avais eu un nom connu, si j'avais eu des journaux ou un journal à moi, dont on eût pu redouter, espérer quoi que ce soit, tous les journaux, toutes les revues, se fassent, il est vrai, empressés de publier ma lettre. Malheureusement il ne s'agissait que du rôle politique d'un homme mort, c'est-à-dire devenu inutile, et d'une vérité d'histoire : cela ne valait certes pas la peine de se déranger.

M. Sainte-Beuve me dit en finissant qu'il regrette a de rompre là-dessus ses relations avec moi. » C'était son droit ; mais la leçon ne m'a pas servi, tant je suis incorrigible, et je crois encore que j'avais le devoir d'écrire la lettre qu'on a maintenant sous les yeux. M. Sainte-Beuve n'admet pas ce devoir, ou ne le comprend pas. C'est à mon tour de le regretter. Seulement, appliquant à l'inverse la morale chrétienne qui punit les enfants des fautes de leurs pères, il a fait, je le crains bien, à mon égard, remonter la faute du fils jusqu'au père. Au moment où j'entrais en correspondance avec M. Sainte- Beuve, je venais, en effet*, de lui envoyer un exemplaire de la première édition des Sonnets et Poèmes de mon père. M. Sainte-Beuve m'avait accusé réception de cet envoi par une lettre charmante où il me faisait espérer un article sur ce recueil de poésies posthumes *... L'article n'a jamais paru.

* « Le volume que vous avez publié vient nous montrer combien il n savait revêtir les nobles et bons sentiments d'une forme poétique

C'était, on l'avouera, m'en vouloir singulièrement et me punir avec trop de cruanté d'avoir cédé au désir bien désintéressé — cela est assez visible aujourd'hui — de rectifier une erreur historique.

Mais révérions au chansonnier.

M. Sainte-Beuve, dans sa lettre, dit qu'il n'a jamais prétendu que Béranger eût de Tenthousiasme pour ceci {ceci, c'est, paraît-il, le gouvernement impérial); rien de plus vrai, je le reconnais, puisque l'éminent critique assure que le chansonnier « n'y porta point d'enthousiasme ; » mais il ajoute :

Quant à la communion [au sens où je Ventends), ses funéraiUes en font foi.

Nous voici fort embarrassé, car il s'agit maintenant de savoir dans qvsl sens M. Sainte-Beuve V entend, et M. Sainte-Beuve a complètement oublié de nous le dire. Nous sommes de nouveau en face d'une de ces phrases hiéroglyphiques que l'auteur des Lun^ dis affectioime par moments, et dont il est fort difficile de deviner la véritable portée. Procédons comme pour les hiéroglyphes , et interprétons de notre mieux à l'aide des documents que nous possédons :

Quant à la communion (au sens où je Tentends)^ ses funéraiUes en font foi,

M. Sainte-Beuve entend peut-être que le gouvernement ayant officiellement présidé aux funérailles

» pore et sévère. J'aurai une vive satisfaction, croyez-le, dans la suite

» de mes articles désormais plus fréquents, d'en pouvoir consacrer

» an à cette pieuse publication d*un fils.

» Sainte-Beuve,

9 19 septembre 1861.»

136 BÉRAN6ER.

du chansonnier, après avoir prodamé sa gloire « une gloire nationale, » démontrait par là même qu'il y avait communion parfaite entre le poète populaire et le gouvernement. Alors, la phrase, pour être exacte et suffisamment claite, aurait dû s'écrire de la sorte : — « Lorsque Déranger mourut, le régime impérial se déclara en communion parfaite avec le chansonnier. » — Tout le monde aurait devÎQé ce que cela voulait dire ; tout le monde aurait senti que Técrivain constatait un fait matériel, à savoir la brusque adoption du poète par le gouvernement.

Maintenant le gouvernement eût-il accepté volontiers de se voir, lui, mis ainsi en a communion parfaite, «c'est ce dont il est permis de douter. En admettant, pour un instant, que Déranger ait beaucoup contribué « à perpétuer dans le cœur du peuple le souvenir des gloires impériales * » U ne s'ensuivrait pas que le régime impérial ait jamais partagé ime foule d'opinions et de croyances non moins préconisées par les chansons, et qui jetteront toujoura quelques doutes sur cette prétendue « communion parfaite » de quelque côté qu'on veuille bien la supposer. .

Cependant M. Sainte-Deuve ne peut raisonnablement prétendre que les funérailles de Déranger et la présence d'une armée à son convoi aient prouvé qu'il avait compris « où était le salut de la France, » car le lendemain de sa mort, le poète ne pouvait s'opposer à la mise en scène dont on se plut à entourer

^ Proclamations de M. le Préfet de police. t6 juillet 1857.

son cercueil. Il faudrait dter un mot, un trait de rhomme vivant et qui fût de nature à prouver qu'il acceptait « les conséquences de ses refrains. » Or, il refusa, chacun le sait, toutes les offres, même les plus délicates, venues des Tuileries, après comme avant le 2 décembre 1851 et le plébiscite qui Ta suivi.

Les funérailles de Béranger, si elles c font foi » de quelque chose, prouvent que le gouvernement a voulu se rappeler seulement, ce jour-là, certains vers du cinq Mai et des Souvenirs du peuple ; elles prouvent encore que M. le Préfet de poUce, craignant le renouvellement des « désordres qui, dans d'autres temps, ont signalé de semblables cérémonies, » a rendu hommage au poète national, tout en maintenant la paix publique qu'il croyait menacée ! — C'est ce qu'on appelle faire d'une pierre deux coups et tirer d'un sac deux moutures. Elles prouvent surtout combien cet honorable fonctionnaire possède une manière à lui d'interpréter « la volonté des défunts, » ^puisque citant ces touchantes paroles :

Quant à mes obsèques, si vous pouvez éviter le bruit public, faites-le, je vous prie, mon cher Perrotin. J*ai horreur, pour les amis que je perds, du bruit de la foule jet des discours à leur enterrement. Si le mien peut se faire sans public, ce sera un de mes vœux accomplis.

M. Piétri en a conclu que le désir de Béranger serait rempli si « le cortège funèbre se composait exclusivement des députations officielles et des personnes munies de lettres de convocation, » ainsi que

de la garnison de Paris et de tous les seigents de ville non employés ailleurs. Quant aux discours, il n'en fut pas prononcé un seul : Béranger l'avait défendu 1

M. Sainte-Beuve regrette que je n'aie pas attendu la lecture de son deuxième article, où j'aurais trouvé a un témoignage authentique qui dit là-dessus (sur les sentiments de Béranger) le peu qu'il a tenu à dire. »

Écoutons donc ce témoignage authentique :

(( Je vis^ me dit quelqu'un dont les paroles sont pour moi un témoignage Je vis Béranger quelques mois après l'Empire. U était contint; il me dit : — « Ne voyez-vous pas que nous sommes à jamais délivrés du drapeau blanc ? Vous n'avez pas compris le péril de cette fusion < ? Ne voyez-vous pas ici le triomphe de la Révolution et la portée des événements ? » — a Mais la liberté ajournée ?» Il se mit à rire : — a Bah ! elle reviendra. »

N'ayant pas Thonnéur de connaître ce M. Quelqu'un, nous ne pouvons pas le contredire; mais quand on cite des paroles aussi graves, aussi catégoriques, quoiqu'elles ne prouvent pas une adhésion, mais seulement une préférence en faveur du régime impérial comparé à une seconde Restauration, il nous semble qu'on pourrait nonuner celui dont les paroles sont a un témoignage. » En justice, on ne reçoit que les témoignages responsables de témoins qui se nomment. Nous engageons le pubhc

^ J*avoue que je trouve ces craintes bien naïves, bien enfantines pour Béranger. — Pouvait-il sérieusement craindre le retour du drapeau blanc, tel qu'il l'avait connu pendant la Restauration, c'est-è-dire le retour de la légitimité avec son cortège delà noblesse et du clergé?

à se montrer aussi exigeant que la justice de notre pays. Notre témoignage, que M. Sainte-Beuve n'a point jugé convenable d'accepter, était signé, du moins, et nous en prenions l'entière responsabilité, bien assuré qu'aucun de ceux qui ont connu réellement Déranger ne pourrait nous démentir.

Puisqu'il s'agit ici d'une conversation rapportée, nous en rapporterons une à notre tour. C'était le 5 ou le 6 décembre 1851. J'étais allé* voir Béranger. Naturellement on causait des derniers événements; Béranger me dit alors, au sujet du président de la République, cette phrase, et je la redis le soir môme à quelques amis qui pourraient se le rappeler encore : — a Je pense que jamais aucun homme n'a été mieux placé pour faire la révolution, s'il le veut. » — C'est à coup sûr Tun des premiers mots du chansonnier sur le nouveau régime qui commençait, et l'on voit que sa préoccupation était toute révolutionnaire, nullement impérialiste.

Nous ferons une autre observation sur ce Quelqu'un, dont l'intervention se renouvelle si à point pour la deuxième fois, c'est que l'éminent critique emploie souvent ce procédé de citations sans nom d'ailteur. Tout à l'heure, lorsqu'il s'agissait de réfuter les excès de la réaction contre le chansonnier, et d'en tracer un portrait bien différent du portrait de 1850, M. Sainte- Beuve citait la lettre de Quelqu'v/n qui avait bien connu Béranger '; maintenant qu'il s'agit de l'homme poUtique, un autre Quelqu'un arrive au bon moment avec des révélations toutes

* « Ote^-nous, m'écrit à ce sujet quelqu'un qui Ta bien connu, etc. » (Art. de 1861). /. >

140 BÉRAN6ER.

nouvelles. Pourquoi ne pas interroger Béranger luimême, non pas dans nos souvenirs et sur la foi d'autrui, mais dans la réalité, c'est-à-dire dans ses écrits? M. Boiteau cite à ce sujet une lettre « bien décisive, » et qui ne souffre guère de réplique ^ Cette lettre est adressée à M. Alexandre Dumas :

« J'apprends^ mon cher Dumas^ que vous vous préparez à

» publier (dans vos mémoires sans doute) un article où vous

» me reprochez de m'être fait partisan du nouvel empire.

D Qui a pu vous mettre sur mon compte une pareille idée

» en tête? Vous ne m'en avez rien dit lorsque vous m'avez

» rencontré. Je suis même sûr que vous n'en croyez rien.

» Vous voulez seulement vous venger de mes plaisanteries

» par cette espièglerie nouvelle^ qui sera chose fort sérieuse

» pour moi, dont la vie tout entière devait suffire pour répon-

» dre à une pareille accusation. »

Laissons encore la parole à Béranger. Il s'exprime, quand il s*y met, avec une netteté qui fait plaisir, et que ses critiques n'ont pas toujours. Pour cette fois, il parie envers. C'est très-probablement bi dernière chanson de Béranger*. M. Boiteau nous apprend qu'elle est postérieure à 1853. — Elle est curieuse et intéressante à tous les points de vue et ne se trouve pas dans les recueils de ses chansons.

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