ÉD. FOURNIER
une enveloppe étriquée, une idée burlesque enchâssée dans ^ une forme grandiose ; chez Béranger, tout est harmonieusement combiné; l'alvéole vaut le miel et réciproquement ; sa poésie ressemble à une parcelle de soleil enfermée dans un globe de cristal. Tant que le monde sera monde, on reredira le Cinq Mai, Mon âme, Louis XI, le Vieux drapeau, la Déesse, le Pigeon messager, la Sainte^Alliance des Peuples, le Juif errant, et celte strophe admirable de la pièce intitulée les Fous:
Qui découvrit UD nouveau-monde?
Un fou qu'on raillait en tout lieu.
Sur la croix que son sang inonde, Un fou qui meurt nous lègue un dieu.
Si demain, oubliant d'éclore, Le jour manquait, eh bien 1 demain, Quelque fou trouverait encore Un flambeau pour le genre humain.
Tout ce travail de M. Louis de Loménie brille par l'exactitude des détails et la justesse des opinions, par l'esprit le plus fin et le goût le plus sûr. M. de Loménie e,st pourtant quelque peu entaché de catholicisme, mais, quand il le faut, Thomme d'une Église disparaît derrière l'homme du monde aimant pour elles-mêmes la liberté, les nobles vertus et la belle poésie.
§ 3. - MM. ÉD. FOURNIER, - CLÉMENT DE RIS, - ALEXANDRE DUMAS, -JULIEN TRAVERS.
D'autres écrivains, ceux-là appartenant à divers partis, ou même simples littérateurs, ont aussi fourni leur contingent de témoignages favorables au grand
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homme qiii venait de mourir : MM. Edouard Fournier, Clément de Bis, Alexandre Dumas, Julien Travers ont successivement, en dehors des préoccupations politiques, donné des détails intéressants sur le poète et sa personne privée.
Tout le monde sait avec quelle sagacité patiente M. Edouard Fournier, lorsqu'il ne cultive pas la poésie pour son propre compte , poursuit ses curieuses recherches sur les maîtres de la poésie française ou sur nos grands prosateurs. Avec une intelligente ardeur et un utile dévouement, il réunit des documents ignorés, des matériaux abandonnés, les coordonne, et parvient de la sorte à compléter la physionomie de Corneille ou de Mohère, de La Bruyère ou de Balzac. Ce soin pieux, cet intérêt postitume sont encore un hommage au génie, et peut-être n'est-ce pas le moins précieux. Cet hommage, M. Edouard Fournier s'est empressé de le rendre à Béranger ', et l'écrivain a eu le rare bonheur de signaler le premier plusieurs poésies inconnues du chansonnier, une idylle, Glycère, qui depuis a été citée bien des fois, et qui le méritait par sa grâce délicate et son charme mélancolique, puis un fragment du poème épique lu à Lucien Bonaparte, et dont nous avons cité quolcpics vers en note ^. M. Ed. Fournier nous apprend que ce morceau, « le plus ancien que nous connaissions de Béranger,» parut, «en 1802, dans un
* Revue Française. BiSranger. Lettres, poésies it%connues, anecdotes (n- des l" et 10 août 1857).
' Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles. Passer dans les palais des familles nouvelles; Familles et palais, il verra tout périr ; etc.
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recueil dont le titre, les Saisons du Parnasse, indique bien l'époque. »
Il y a certainement du souffle dans ces vers, de la grandeur^ ajoute M. Ed. Fournier, quelque chose qui se rapproche de la manière de Gilbert dans les dernières strophes de l'ode du Jugement dernier. Béranger^ quoiqu'il n'aimât point à revenir sur celles de ses œuvres qui n'étaient pas des chansons^ ne renia jamais cette pièce. Il l'indiqua même à son ami Cauchois-Lemaire, et lui permit de la reproduire dans la notice que celui-ci lui consacra^ et que le journal le Bon Sens a publiée.
A ce propos le critique rapporte ime anecdote qui ne manque pas d'im certain piquant :
Les rédacteurs d'un livre assez étrange^ qui commençait à paraître à la même époque^ mais qui n'a pas été au delà des deux premiers volumes — (cela donne à supposer qu'à cette époque^ comme de nos jours^ Dieu merci, le nombre des croyants n'était pas bien considérable)^ —et dont voici le titre : Biographie des croyants célèbres, etc., prirent alors occasion de ces alexandrins ressuscites^ où le poète se révélait au moûis comme un déiste^ pour le mettre aussitôt de leur clientèle. Béranger a donc son article dans le livre béni^ entre le cardinal Bentivoglio et l'abbé Béradier ! Ceci^ si je ne me trompe^ ôte à certain récit fait ces jours derniers un peu de son originalité *. On voulait presque canoniser le chansonnier; c'est fait depuis longtemps^ comme vous voyez.
Quant à Glycère, elle eut un succès prodigieux :
Un des justiciers de la critique du temps^ le Puhliciste, en signala la grâce, l'idée touchante et le ton naturel. L'article élogieux était de M^** Pauline de Meulant... Celui qui fut plus
^ La conversion de Béranger, par M. Venillot.
tard le grand chansonnier Béranger, recevait son premier couragement de celle qui devint M'^^ Guizot.
Au point de vue littéraire, nous relèverons seulement une ou deux appréciations excellentes de M. Ed. Fournier. Elles marquent bien Toriginalité propre à Béranger, et nous expliquent parfsdtement le travail de condensation qui se faisait dans son esprit, lorsqu'un sujet se présentait à Ini :
Au lieu d'aimer à développer une idée, comme il convient pour les jeux de la scène, à la distendre, pour ainsi dire, jusqu'à la faire éclater, il se plaisait au contraire à la condenser, à la restreindre, mais sans l'amoindrir pourtant.... son génie, laborieusement discret, était une sorte d'alambic à précieuses essences, où tout se réduisait en liqueurs de choix. Je n'en veux pour preuve que ce que je dis ici ; l'idée se présente à lui d'abord sous la forme d'une pièce en trois actes; il la tourne, l'examine, et, pendant ce premier travail, au lieu de s'étendre, elle fond déjà, ce n'est plus qu'un acte ; l'élaboration continue, et l'acte se réduit en une seule scène; attendez encore un peu, et il n'y aura plus qu'une chanson au fond du creuset, mais cette chanson sera une perle.
Un peu plus loin M. Fournier revient encore sur le procédé de Béranger, et toujours avec le même bonheur :
Béranger travaillait lentement. Ce n'est, en eOet, qu'avec le soin le plus patient qu'on arrive à ces merveilles de ciselure dont le sillon recèle toujours une pensée, à ces prodiges de concentration brillante que nous avons déjà fait étudier tout à l'heure dans son inflexible, mais féconde élaboration... Pascal l'd dit : a II faut avoir le temps d'être court. » C'est ce temps-là que Béranger savait prendre. Bien différent des autres poètes de son époque, il n'abandonnait rien aux hasards