GOETHE
Nous avons gardé pour la fin le petit volume de M. Eugène Noël*, comme on réserve pour le dessert, dans un repas, quelque fruit rare et délicat. En effet, nous n'avons. rien lu sur Déranger d'aussi profondément vrai, ni d'aussi intéressant que ces Souvenirs dus à la plume d'un ami et d'un écrivain distingué. C'est une véritable « résurrection » du poète, ainsi que le dit M. Michelet, dans une lettre citée par l'auteur et qui termine le volume :
« Cela est non-seulement fidèle, mais trop fidèle, et je
bénissant au dessert les poêles de Técole de M. Thaïes Bernard, et elle serait tout à fait insignifiante si M. Thaïes Bernard n'y avait inséré plusieurs détails inattendus et fort piquants. Ainsi nous apprenons par ce petit livre : 1" que M"' Frère était sujette au rhume de cerveau ; 2* que M"' Thaïes Bernard offrit, pendant une vingtaine d'années, tous les ans, au chansonnier pour sa fête, une calotte grecque brodée de ses mains ; 3** que Béranger était devenu FOU vers la fin de sa vie.
Ces trois faits étaient complètement ignorés de tous les biographes de Béranger.
Mais la vraie préoccu[)ation de Tauteur et le réel objet de cette publication tardive paraissent être de procurer à Técrivain l'occasion de dire à chaqile page : « Mon ami Béranger,... mon ami La Mennais,... mx)n ami Auguste Comte. » Il importait peut-être faiblement à la gloire de ces trois hommes que M. Thaïes Bernard les ait honorés de son amitié, et M. Thaïes Bernard aurait pu, sans faillir à ses devoirs, se montrer moins cruel envers La Mennais, qu*il remet bien vertement à sa place.
* Souvenirs de Béranger, par Eug. Noël, l vol., Pagnerre, 1857.
1 90 BÉRANGBR.
» le revois en pied^ causant, enjoué, et toujours le même, » comme ravant-dernière fois où il me parla de rûnmorUh » lité. — Fai été accablé de cette lecture^ qjsd m'a aavré, — » nous dit encore le grand historien. — Je ne savais pas tant » Faimer. Mais cette résurrection est si forte, qu'elle m'a fait » sentir à fond qu'il était mort, et que c'était fiùL »
S*il nous est pennis de placer notre personnalité à côté de celle de M. Michelet^ et de donner notre témoignage après le sien, nous dirons, nous aussi, que nous avons ressenti la même émotion en lisant les Souvenirs. Il nous a semblé que nous revoyions Béranger, après une longue séparation, mais que nous le revoyions avec son sourire malin et bon, ses poses abandonnées, pleines d'une grâce populaire, son esprit si jeune, poussant le bon sens jusqu'au génie, tel en un mot que nous l'avions connu, et qu'il no nous était plus apparu.
Nous venons de lire presque tout ce qu'on a écrit avant et depuis sa mort, sur le chansonnier, et nulle part nous n'avons retrouvé tout à fait le vrai Déranger, si ce n'est peut-être dans ce petit volume, ou M. Eugène Noël semble avoir emprunté au maître le secret si difficile d'ôtre simple et touchant, exact et saisissant.
Nos intimes ont en général fort mal compris le poète et fort mal dépeint l'homme, parce qu'ils pensaient à eux, au lieu de penser à lui. M. Boiteau lui-même nous donne le récit assez authentique du Béranger tel cpie M. Perrotin le conçoit, mais il ne le rend pas, il ne le fait pas vivre sous nos yeux. Son style tounnenté, haché, plein de notes criardes, I>a8sant perpétuellement de l'enflure à la platitude.