MM. JULES JANIN, - BERSOT, - LOUIS DE LOMÉNIE
MM. Jules Janin et Bersot appartiennent au journal des Débats, où M. Guvillier-Fleury et M. Renan ont fait insérer sur Béranger de longs articles que nous avons analysés, en discutant les appréciations erronées ou trop sévères du critique pessimiste et du critique breton. Ils ne sont donc bien loin, ni l'un ni l'autre, de la Revue des Deux-Mondes, qui compte M. Montégut parmi ses écrivains habituels, et lui a confié la place vacante du regrettable Gustave Planche. Il nous suffit de nommer ce dernier. Tout le monde se rappelle les études qu'il a jadis consacrées au chansonnier, et l'on prévoit que le rôle de la Revue eût été tout différent envers le poëte populaire, si Gustave Planche n'avait pas précédé Béranger dans la tombe, et laissé à M. Montégut une férule dont le jeune écrivain s'est empressé d'user avec plus d'ardeur que d'équité.
L'étude de M. Jules Janin est assez considérable, et elle aurait mérité dans le public un succès réel qu'elle eût obtenu, sans le Recueil où elle parut. Ce Recueil l'a rendue suspecte à certains esprits, et classée, pour ainsi dire, en dehors de la critique indépendante.
Cette impression avait sans doute quelque chose d'injuste : M. Jules Janin, nous le croyons, a trèssincèrement proclamé son sentiment, mais la Revue Européenne, fondée dans le but de renverser sa ri-
vale, la Revue Contemporaine, ne jouissait pas d'une extrême popularité. La rivalité des deux sœurs ennemies n'émut jamais que le monde officiel, et les coups que se portèrent réciproquement M. Lacaussade et M. de Calonne eurent pour uniques témoins les divers fonctionnaires qui s'abonnaient à ces deux Recueils, en attendant qu'ils y écrivissent à leur tour. Cette guerre intestine a peut-être enfanté ses horreurs et ses héroïsmes, ses défections et ses dévouements, ses apostasies et ses habiletés profondes, et, tout porte cà le croire, le sang des vanités blessées se mêla abondamment aux larmes des ambitions déçues. Malheureusement tous ces beaux faits d'armes, perdus dans l'obscurité d'où ne sortirent jamais ni la Revue Européenne , du temps qu'elle vivait, ni la Revue Contemporaine ', qui vit toujours, passèrent inaperçus, et le public vrai ne se douta point des orages amoncelés dans les cœurs longtemps unis , puis brusquement séparés , de M. Lacaussade et de M. de Galonné. Le caractère officiel de la Revue Européenne et l'indifférence au milieu de laquelle elle agonisa jusqu'à sa mort, ont donc nui au travail intéressant et parfois éloquent de M. Jules Janin.
On espérait dans les bureaux sis quai Voltaire, que ce nom toujours vivant et le nom populaire de Béranger éveilleraient enfin l'attention du public, que le feuilletoniste du journal des Débals, en semant à pleines mains ses phrases vives et alertes, son
1 Pour ce motif nous laisserons de côté le travail que M. Caro a consacré à Béranger dans la Revue Contemporaine.
esprit à facettes, infuserait un peu de sa vie exubérante au Recueil mort -né : on n'avait pas compté sur les préventions du lecteur, sur son parti pris et son insurmontable défiance. Nous le répétons, l'Étude de M. Jules Janin méritait un accueil plus chaleureux. Ceux qui suivirent l'écrivain dans les catacombes l'y retrouvèrent avec quelques-unes de ses meilleures qualités, et ne lui ménagèrent pas leur approbation; mais qui songerait de soi-même à chercher dans une nécropole autre chose que des épitaphes? Nous y avons trouvé cependant une œuvre pleine de charme et de vérité. Elle ne manquait même pas de courage, puisque M. Jules Janin se mettait en contradiction avec ses confrères du journalisme et relevait la statue renversée par ces derniers. Ils la croyaient en poudre, et leur spirituel adversaire, au même instant, la leur montrait complète et debout l.
Béranger, nous dit M. J. Janin, s'est vu exposé de son vivant et après sa mort à toutes les violences des plus fervents, des plus hypocrites et des plus sincères catholiques; voici maintenant que la philosophie à son tour 2 veut peser dans sa main sévère cette poussière et ces chansons. Pourtant à ce mot : philosophie, on hésite; si le philosophe est un grand esprit, un habile écrivain, un homme entouré de louanges et dont la parole est sérieuse, on s'arrête, et véritablement il faut que l'on soit bien persuadé de la bonté d'une cause et de la sincérité de l'homme accusé pour les défendre contre cer-
1 Bévue Européenne, n°5 des 1er, 15 février, et 1er mars 18G0, Béhanger, ses Chansons, ses Lettres, sa Biographie et ses Contemporains, par M. Jules Janin.
2 M. Renan. (Voir, t. Ier, 3e partie, les Ennemis naturels.)
taines autorités. Mais quoi de plus naturel, lorsqu'on rencontre autour d'une seule mémoire un si terrible acharnement , que de venir en aide à ce mort illustre qui ne peut plus se défendre, à ce mort que nous avons entouré, dans sa vie et dans ses œuvres, de nos admirations et de nos respects ?
Quoi de plus naturel? cela vous est facile à dire, et vous avez prouvé que cela vous était facile à faire ; mais, pour combien de gens, est-il naturel de défendre « une seule mémoire contre un si terrible acharnement? »
Nous en connaissons, et beaucoup, pour qui le contraire seul est naturel; qui se taisent ou qui s'unissent aux gros bataillons, justement parce qu'il s'agit d'un mort « qui ne peut plus se défendre » (ni par conséquent leur être utile) ; justement parce qu'ils ont entouré ce mort de leurs admirations et de leurs respects « dans sa vie et dans ses œuvres, » et que le plaisir de médire des grands hommes se trouve doublé quand, par nos médisances, nous nous vengeons de la peine de les avoir admirés.
Dans ce travail de M. Jules Janin, il faudrait citer un grand nombre de passages, si l'on voulait être juste en citant tout ce qui est bien dit et finement pensé. Obligé de choisir, nous serons nécessairement sobre d'emprunts, malgré notre regret de laisser de côté une foule de choses délicates et vraies, où respire l'accent de la conviction, inspirées soit par la lecture des lettres ou par la lecture de Ma Biographie, soit par les chansons elles-mêmes ou par le besoin de répondre à des reproches mal fondés.
Ainsi le passage suivant n'est-il pas la meilleure réponse aux regrets qu'exprime M. Montégut au sujet de Ma Biographie, au dépit que lui inspire la modération de Béranger, « qui se tait lorsqu'il n'a rien de bon à dire ? »
Pourtant ce faiseur de chansons, mêlé à de si grands événements et les racontant à ses amis, ne dit pas une parole offensive. Il va célébrer les honnêtes gens de toute sa force et de tout son cœur; mais, s'il rencontre en son chemin un traître, un lâche, un meurtrier, un menteur, quand il pourrait le flétrir, et quand il le devrait peut-être, il s'en éloigne en silence. Il aurait peur d'être impitoyable ! Il aurait honte d'être cruel ! Surtout il redoute que son blâme lui devienne, à lui-même, un piédestal.
Veut-on maintenant une réponse sans réplique à ceux qui, comme M. Louis Ulbaeh et même M. Renan, ne voient dans Béranger qu'un « faiseur de chansons, » égal tout au plus aux Panard, aux Collé, inférieur à coup sûr à Désaugiers ?
Nous voudrions ici expliquer le mérite et le talent de Béranger, pour donner une idée approchante de l'état misérable, honteux et puéril dans lequel il a trouvé la chanson française; on verrait que cet homme est un inventeur; incontestablement sa chanson lui appartient, il l'a faite. Avant lui rien if existait qui fût semblable à cette intime émotion, à ce profond sentiment des grandes misères de la patrie, à cet instinct jjresque surnaturel de l'avenir et voisin de la divination. Sans doute on chantait en France, et depuis le commencement des siècles, mais c'était presque toujours la même chanson, sur l'air connu: Vive le vin! vive l'amour! C'était toujours le même accouplement de l'amour et de la mort, de l'ivresse et de la barque à Caron. Mais les grandes douleurs, les grandes
pitiés, 7ios soldats vaincus, 7ws villes ravagées, nos libertés envahies; ce peuple éperdu, demandant grâce et merci, ces fanatiques châtiés dans un couplet sans pitié qui va de bouche en bouche, honorant le brave homme et déshonorant le coquin; mais ces passions si vraies, ces petits drames arrangés avec tant d'art et tant de goût, cette façon piquante d'écrire au jour le jour l'histoire contemporaine et de donner à chacun sa place méritée, il n'y a que Béranger qui ait eu le grand art de tout dire avec justice et de tout oser avec bonheur.
Ici vient à la suite un rapide historique de la chanson. Quant à Désaugiers, qu'on a voulu élever pour rabaisser Béranger, on a trop maladroitement oublié ce qu'était cet homme :
Désaugiers avait vraiment la verve et l'entrain du franc rire; il aimait vraiment la fillette et la feuillette; il était ce qu'on appelle un bon garçon, mais un pauvre homme, et les philosophes auraient grand tort d'offrir Désaugiers comme un modèle aux chansonniers de l'avenir... Pour être chansonnier, le poëte n'est pas dispensé, Dieu merci, de la fidélité à ses amitiés, de la constance à ses opinions ; surtout il n'est pas dispensé de la pitié pour le malheur et du respect pour les vaincus. Voilà ce que n'a pas compris le chansonnier Désaugiers, modèle inattendu des poètes chantants... Il s'est prosterné jusqu'à terre sous le char du victorieux. 11 attaqua dans ses vers, d'un royalisme frénétique, plusieurs vaincus qu'il avait adorés sous l'Empire...
M. Jules Janin ne dit-il pas la vérité, presque tout entière, lorsque, empruntant les propres paroles de Béranger, il écrit, en 1860, dans la Revue Européenne.:
Si donc il a chanté l'Empereur exilé, ce n'est pas par haine pour la Restauration, ou par admiration pour l'Empire', c'est
JULES jANlN. 16?
par pitié pour les malheurs d'une patrie que la République lui avait appris à adorer.
Mais il revient bientôt aux excommunications de M. Renan contre le chansonnier théologien, et, du bout de sa plume, nous trace ce joli petit tableau, si vivant et si mordant :
Les voyez-vous d'ici (les philosophes) lisant solennellement, du haut d'une chaire philosophique, épelant la leste et rapide chanson? Ah ! que je la plains, la pauvrette, embourbée en ces dissertations philosophiques ! C'est ainsi que de l'herbe et de la fleur des champs le savant va faire un herbier. Restez-là, fleur desséchée, à côté des papillons piqués sur une épingle, et non loin du rossignol empaillé. La chanson, c'est tout ensemble, une poésie et un chant...
Les vers sont enfants de la lyre, I! faut les chanter, non les lire.
Ajoutons qu'il faut les comprendre et les aimer et s'y connaître. Fi ! vous dis-je, ô philosophes ! qui croyez-vous connaître en inscriptions, stances, portraits, caprices, saillies, impromptus et bouts-rimés. Ce n'est pas votre affaire, et votre gloire n'est pas là. S'il vous plaît, laissez-nous nos chansons, laisseznous nos poètes.
Il en est d'autres, et beaucoup, qui doutent de la modestie et de la modération vraie de Béranger :
Il haïssait l'affectation et le spectacle en toute chose ; et ceux-là qui l'ont accusé de se draper héroïquement sur un piédestal de sa fabrique et dans un marbre de sa façon, ceuxlà ne savaient pas le premier mot et la plus naturelle vertu de ce brave homme.
A coup sûr, mais parmi ces docteurs, il y en a .qui doutent tout simplement parce qu'ils sont inca-
pables de comprendre cette vertu, et qu'on nie volontiers ce qu'on ne connaît point.
Hélas ! de quel sourire et de quelle pitié il écouterait aujourd'hui les détails, les confidences et les mémoires dont il est devenu le sujet! Les faiseurs de livres en ont fait toutes sortes de contes ; les caillettes en ont tiré toutes sortes de révélations sentimentales ! Et de même qu'il a été couvert d'injures jusqu'à l'absurde, on l'a couvert de fantaisies jusqu'à l'hyperbole. Il nous semble, aujourd'hui qu'il est mort après vingt ans de calme et de méditation studieuse, que l'opinion politique de Béranger ne peut pas faire un doute; il est mort comme il a vécu, l'ami d'une saine et vigoureuse