Béranger, un poete national
DANS ce Paris plein d'or et de misère En l'an du Christ mil sept cent quatre-vingt, Chez un tailleur, mon pauvre et vieux grand-père, Moi nouveau-né, sachez ce qui m'advint.
Rien ne prédit la gloire d'un Orphée A mon berceau, qui n'était pas de fleurs; Mais mon grand-père, accourant à mes pleurs, Me trouve un jour dans les bras d'une fée; Et cette fée avec de gais refrains, )
Calmait le cri de mes premiers chagrins, j
Le bon vieillard lui dit, l'àme inquiète : « A cet enfant quel destin est promis?»
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Elle répond : « Vois-le, sous ma baguette. » Garçon d'auberge, imprimeur et commis. « Un coup de foudre ajoute à mes présages : « Ton fils atteint va périr consumé; « Dieu le regarde, et l'oiseau ranimé ^ Vole en chantant braver d'autres orages. » Et puis la fée, avec de gais refrains, Calmait le cri de mes premiers chagrins.
« Tous les plaisirs, sylphes de la jeunesse, « Éveilleront sa lyre au sein des nuits. « .\u toit du pauvre il répand l'allégresse; « A l'opulence, il sauve des ennuis.
« Mais (luel spectacle attriste son langage? « Tout s'engloutit, et gloire et liberté : << Comme un pêcheur qui rentre épouvanté, <( Il vient au port raconter leur naufrage. » Et puis la fée, avec de gais refrains, Calmait le cri de mes premiers chagrins.
Le vieux tailleur s'écrie : « Eh quoi ! ma fille « Ne m'a donné qu'un faiseur de chansons ! u Mieux jour et nuit vaudrait tenir l'aiguille « Que, faible écho, mourir en de vains sons, s — « Va, dit la fée, à tort tu t'en alarmes ; « De grands talents ont de moins beaux succès. '< Ses chants légers seront chers aux Français, " Et du proscrit adouciront les larmes. >>
DERANGER
Et puis la fée, avec de gais refrains, Calmait le cri de mes premiers chagrins.
C'est ainsi, messieurs et mesdames, c'est par cette chanson charmante, le Tailleur et la Fée, qu'en 1822, à quarante-deux ans, Béranger, souriant et mélancolique, modestement, fièrement, résumait sa vie et son œuvre. 11 l'a dit: ses chansons, c'est lui. Pour compléter son histoire, il n'y aurait qu'à épingler deux ou trois notes à ces couplets et à vous en dire, dans leur ordre, quelques autres, qui sont aussi de la biographie; en y ajoutant ses strophes les plus célèbres, ou un choix d'autres moins connues, mais aussi belles, j'aurais fait ma conférence sur Béranger, rien qu'avec des vers de Béranger, et ni vous ni moi, ne songerions à nous en plaindre. Vous connaîtriez sa jeunesse, si misérable et si gaie, ses amours, ses rêves ; ses premières chansons, turbulentes de grosse sève gauloise, passant ensuite à la satire, et toujours selon le précepte du maître, légères aie pourchas et hardies à la rencontre, puis s'élevant peu à peu, par l'effet du patriotisme, aux plus hautes inspirations ; vous entendriez tour à tour ses
pipeaux, sa vielle ou son clairon; vous le verriez préparer une révolution, puis la saluer, puis l'apaiser ; vous le suivriez dans sa retraite, écoutant sa voix affaiblie, et les chevrottements parfois prophétiques de sa muse, au coin du feu vieillie... et vous l'applaudiriez dans sa mort, simple comme son existence, et vous vous en iriez, émus, en répétant son Adieu passionné à la Patrie. Et cela suffirait à faire de cette soirée, pour nous tous, un temps bien employé, un bon souvenir...
Malheureusement, ma tâche n'est pas si unie. Ce Déranger, la vénération de nos pères, il faut aujourd'hui le défendre, car on l'a attaqué ; il faut le remettre en lumière, car on l'a négligé. Lui qui prédisait si juste, et qui fut le Nostradamus républicain, il s'était prophétisé à lui-même l'oubli et s'y résignait d'avance, avec cette tranquillité du sage, faite de désabusement; il ne prévoyait pas pourtant l'ingratitude et sans doute s'y fût plus difficilement résigné : cependant, c'est jusque-là qu'on a été; c'est là même qu'on en est encore et c'est pour m'alléger, quant à moi, de ce reproche, c'est pour contribuer, autant que je puis, à
nous en purger tous, que je me sens forcé d'accompagner mes lectures d'un commentaire, et de dire, aussi brièvement que possible ce que fut le vrai Déranger, ce qu'il doit être pour nous, fils ou petits-fils de ceux qu'il a égayés au combat, consolés de la défaite et ramenés à la victoire. Pour cela donc, mêlons notre prose à ses vers et d'abord finissons l'esquisse de sa vie.
Le voilà donc venu au monde, en plein Paris, comme il convenait, rue Montorgueil ; on pourrait dire, comme cette pauvre petite des Misérables, que sa mère n'était pas là quand il naquit ; car elle ne lui donna pas son lait, se soucia fort peu de lui et il ne la vit guère en tout que quelques jours, dix-sept ans après. Son père, du reste, aventureux, mobile, éventé, ne l'aima pas beaucoup plus; nous le retrouverons pourtant.
L'enfant part en nourrice : en Bourgogne, à Aux erre; là nouveau chagrin :
Un moine, en voisin, vint chez nous :
Il entre sans que le chien jappe; Le mari sort, et l'homme roux De ma table frippe la nappe,
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Hélas! l'odeiir du récollot
Fait pour neuf mois tourner mon lait.
Dodo, l'enfant do; L'enfant dormira tantôt...
Le père nourricier, bonhomme, remplace le lait perdu par des mouillettes au vin : l'enfant y prend goût. A la bonne heure ! la fée n'aurait pas mieux trouvé.
Deux ans après, retour à Paris, chez le grand-père : l'enfant pousse, il nous a dit comment, laid, chétif et souffrant; on le met à l'école, faubourg Antoine; il s'y montre un cancre achevé. Deux souvenirs de ce temps là: le vieux Favart, qui avait là un petit-fils, Favart octogénaire, celui que le maréchal de Saxe avait baptisé le Chansonnier de l'armée, entrevu par le petit Déranger, ému sans savoir pourquoi, sous une tonnelle de capucines et de pois de senteur; puis ce jour de beau soleil qu'il a chanté plus tard, le 14 juillet, la prise de la Bastille, à laquelle il assiste du toit de l'école.
Peu après son père le reprend, non pour le garder, mais pour l'expédier par la diligence à Péronne, chez une sœur à lui, qui te-
nait là une auberge, l'Épée royale ; encore un présage ; il a dû se souvenir de cette enseigne quand il a chanté au roi Denys, c'est-à-dire à Louis XVIII, l'Èpée de Damoclès :
0 vieux Denys, je me ris de ton glaive, Je bois, je chante, et je siffle tes vers.
Ce qui pour lors lui tombe sur la tête, ce n'est pas l'épée, mais bel et bien !a foudre, comme nous l'avons vu tout à l'heure ; il manque être tué, reste longtemps évanoui, mais enfin, se ranimant, le premier mot qu'il dit à sa tante épouvantée, qu'il se rappelle avoir vue aspergeant la maison pour en écarter l'orage, c'est ; « Eh bien ! à quoi donc sert ton eau bénite ? » Il se l'est demandé toute sa vie : et bien qu'il ait admis un jour
Que parfois, prise à faible dose L'eau bénite ne gâte rien ,
il ne s'est jamais décidé à en mettre dans son vin.
La bonne tante, notons-le, bien qu'elle crût à l'eau bénite, était une bonne et solide républicaine ; c'est elle qui forma l'esprit de
Tenfanl; elle, et ce canon de l'étranger, le canon du siège de Lille, qu'on entendait de là, et qui faisait bondir le petit de colère. On était en 92. 11 acheva son éducation, qui resta très sommaire, à l'imprimerie du père Laisney, oîi on le mit en apprentissage. Ne pouvant lui apprendre l'orthographe, le bonhomme lui apprit les vers ; c'était toujours cela. En 96, son père s'avise de lui, il vient à Péronne ; il est fort décontenancé, lui, royaliste et conspirateur, de se trouver un tils ardent patriote, orateur écouté des sociétés de l'endroil;; il y a dans Ma Biographie une conversation entre le frère et la sœur qui est digne de Molière; en voici la fin :