‹ BerkeleyChapitre 12 sur 34 · I.'IMMA'IKUIAI.ISMI · texte numérisé non relu

I.'IMMA'IKUIAI.ISMI

contradiction manifeste. Que sont, en effet, les objets qu'on vient de mentionner, si ce n'est des choses que nous perceu>ns par les sens? l\t ne répugne-t-il pas pleinement (jue l'un quelconque d'entre eux, ou quelqu'une de leurs combinaisons existent non-perçus?

5. — Si nous examinons cette opinion à fond, nous trouverons peut-être qu'elle dépend de la doctrine des idées abstrciites. Car peut-il y avoir un procédé d'abstraction plus sulitil que de distinguer l'existence des objets sensibles d'avec le fait d'être perçus, de manière à les concevoir existants non-jDcrçus? La lumière et les couleurs, la chaleur et le froid, l'étendue et les figures, en un niot les choses que nous vo3"ons et sentons, que sont-elles, qu'autant de sensations, notions, idées, ou impressions sur les sens? Et est-il possilile de séj^arer, même par la pensée, aucune de ces choses d'avec la perception? Pour ma part, je pourrais tout aussi aisément séparer une chose d'avec elle-même. Je peux, il est vrai, dans mes pensées, séparer ou concevoir à part les unes des autres des choses que peut-être je n'ai janiais perçues par mes sens ainsi divisées. J'imagine le tronc d'un coq^s humain sans les membres, ou je conçois l'odeur d'une rose sans penser à la rose elle-même. Jusque-là, je ne nierai pas que je ne puisse abstraire, s'il est permis d'user de ce mot abstraction en ne l'étendant cju'à la conception, par des actes séparés, d'objets tels, cpi'il soit possible qu'ils existent réellement ou soient effectivement perçus à part. ]Mais mon pouvoir d'imaginer ou de concevoir ne va pas au delà de la possibilité de la réelle existence ou perception. Ainsi, comme il m'est impossible de voir ou sentir quelque chose sans en avoir une sensation effective, il m'est pareillement impossible de concevoir dans mes pensées une chose sensible ou un objet, distinct de la sen.sation ou perception que j'en ai. [En vérité, l'objet et la sensation sont la même chose et ne peuvent s'abstraire l'un de l'autre (i).]

6. — Il y a des vérités si claires et naturelles pour l'esprit qu'un homme n'a besoin que d'ouvrir les yeux pour les voir. Dans le nombre, je place cette importante vérité : que tout le chœur céleste et tout le mobilier de la terre, en un mot tous ces corps qui composent l'ordre puissant

(i) Omis dans la seconde édition.

QO BERKELEY

du monde, ne subsistent point hors d'un esprit; que leur cire est d'être perçus ou connus; que, par conséquent, du moment qu'ils ne sont pas effectivement perçus par moi, ou qu'ils n'existent pas dans mon esprit [in my mind), ou dans celui de quelque autre esprit créé (created spirit), il faut qu'ils n'aient aucune sorte d'existence, ou bien qu'Us existent dans l'esprit [mind) de quelque [Spirit) étemel. Attribuer à quelqu'une de leurs parties une existence indépendante d'un esprit (0/ a spirit), cela est inintelligible et implique toute l'absurdité de l'abstraction. [Cette vérité doit éclater avec toute la lumière et l'évidence d'un axiome, si je peux seulement éveiller la réflexion du lecteur, et obtenir de lui qu'il se rende impartialement compte de ce qu'il entend lui-même, et qu'il porte sur ce sujet ses pensées libres, dégagées de la confusion des mots et de tout préjugé en faveur des erreurs reçues (i).]

7. — D'après ce qui a été dit, il est évident qu'il n'y a pas d'autre substance que l'Esprit [Spirit) ou ce qui perçoit. Mais pour démontrer ce point plus clairement, considérons que les qualités sensibles sont couleur, figure, mouvement, odeur, goût, etc., c'est-à-dire des idées perçues par les sens. Pour ime idée, exister en une chose non percevante, c'est une contradiction manifeste, car avoir une idée ou la percevoir c'est tout un; cela donc en quoi la couleur, la figure, etc., exi-stent doit les percevoir. Il suit de là «lairement qu'il ne peut y avoir de substance ou substratum non pensant de ces idées.

8. — ]Mais, dira-t-on, quoique les idées elles-mêmes n'existent pas hors de l'esprit [mind), il peut y a^'oir des choses qui leur ressemblent et dont elles sont des copies ou images, lesquelles choses existent hors de l'esprit dans une substance non pensante. Je réponds qu'une idée ne peut ressembler à rien qu'à une idée; une couleur, une figure, ne peuvent ressembler à rien qu'à une autre couleur ou figure. Si nous regardons seulement un peu dans nos propres pensées, nous trouverons qu'il nous est impossible de concevoir une ressemblance si ce n'est entre nos idées.

(i) Au lieu de ce passage, la seconde édition porte les mots suivants : a Pour s'en convaincre, le lecteur n'a besoin que de réfléchir, et d'essayer de séparer dans ses propres pensées l'être d'une chose sensible d'avec son êlre-perçu. 1 (M. D.)

I^'IMMATÉRIAI^ISME yl

De plus, ces originaux supposés, ou choses externes, (lesquelles nos idées seraient des portraits ou représentations, je demande si elles sont elles-mêmes percevables ou non. Si elles sont percevables, elles sont donc des idées, et nous avons gagné notre cause. Et si on dit qu'elle ne sont pas percevables, j'en appelle à qui que ce soit, y a-t-il de la raison à prétendre qu'une couleur est semblable à quelque chose d'invisible; que le dur ou le mou sont semblables à quelque chose d'intangible; et ainsi du reste ?

9. — Il y en a qui distinguent entre qualités primaires et qualités secondaires. Par celles-là, ils entendent l'étendue, la figure, le mouvement, le repos, la solidité ou impénétrabilité, et le nombre; par celles-ci, ils désignent toutes les autres qualités sensibles, telles que couleurs, sons, saveurs et autres pareilles. Ils reconnaissent que les idées de ce dernier genre ne sont pas des ressemblances de quelque chose d'existant hors de l'esprit, ou de non perçu, mais ils soutiennent que nos idées des <iualités premières sont les types ou images de choses qui existent hors de l'esprit, en une substance non pensante, qu'ils appellent Matière. Nous avons donc à entendre par ^latière une substance inerte, privée de sentiment, dans laquelle l'étendue, la figure et le mouvement subsistent réellement. Mais il est évident, d'après ce que nous avons déjà montré, que l'étendue, la figure et le mouvement ne sont que des idées existant dans l'esprit, et qu'une idée ne peut ressembler qu'à une autre idée, et que par conséquent ni celles-là, ni leurs archétypes, ne peuvent exister en une substance non percevante. Il est clair d'après cela que la notion même de ce qu'on appelle Matière ou substance corporelle implique contradiction. [En sorte qu'il ne me paraîtrait pas nécessaire d'employer beaucoup de temps à en faire ressortir l'absurdité. Mais voyant que l'opinion de l'existence de la matière semble avoir jeté de si profondes racines dans l'esprit des philosophes, et qu'elle mène tant de mauvaises conséquences à sa suite, j'aime mieux courir le risque de la prolixité et de l'ennui que d'omettre rien de ce qui peut servir à la pleine découverte et à l'extirpation de ce préjugé (i).]

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