‹ Bernadin de Saint-PierreChapitre 14 sur 19 · Suite des Vœux d*un solitaire · texte numérisé non relu

Suite des Vœux d*un solitaire

Avant d'être un solliciteur hargneux et un névrosé, il était le possédé de l'idée, l'homme qui porte dans sa tête un livre qu'il croit beau et utile, et qui s'arroge tous les droits pour accomplir sa destinée d'artiste créateur et de pasteur des intelligences. Il ne se reconnaît plus le choix des moyens. Il est l'esclave et, au besoin, la victime d'un devoir supérieur qui lui commande de sacrifier son repos et ses justes fiertés, pourvu qu'il acquitte sa dette envers l'humanité en lui donnant l'œuvre qui apportera un peu de bonheur à notre pauvre monde. Bernardin de Saint- Pierre se sentait sûr de posséder la bonne parole qui relève les cœurs; plutôt que de ne pas la jeter aux quatre vents du ciel, il aurait demandé l'aumône sur les grandes routes. Avait-il tort, avait-il raison? Nous devons à sa grande foi de laisser nos jugements indécis.

Considérez-le dans son grenier, et vous comprendrez qu'il mendiait pour son livre, non pour luimême, ce qui est bien difTérent. Il est avare parce qu'il espère écrire encore un chapitre avant de se remettre en courses. 11 n'a qu'un habit pour toute l'année, hiver et été. Il fait son ménage, balaye, épluche, cuisine. Il se chauffe si mal, qu'en hiver son eau reste gelée plus de huit jours et que ses pots éclatent. Il va voir Hennin à pied, à Versailles, et revient de même la nuit; tant mieux s'il fait clair de lune, tant pis s'il pleut. Sa santé se détraque, mais ^a tête se guérit et il est heureux : il a une « malle entière » pleine de brouillons qu'il copie, corrige,

arrange. « Vous ne connaissez pas, écrit-il à Hennin, jusqu'où va la tendresse d'un auteur pour sa production. Celle d'une mère pour son fils ne lui est pas comparable. J'ajoute ou je retranche toujours quelque chose à la mienne; l'ours ne lèche pas son ( petit avec plus de soin. Je crains à la fin d'enlever

V le museau au mien à force de le lécher. Je n'y veux

plus toucher davantage.... Il y a eu des moments où j'ai entrevu les cieux. » (18 décembre 1783.)

L'instant venu de se faire imprimer, son économie redouble. Il est sordide et en même temps plus emprunteur, .plus endetté que jamais, car c'est afin de faire des folies pour « son petit », d'avoir de beau papier, d'ajouter une planche par-ci, un joli frontispice par là. La folie faite, il écrit à Hennin, l'un de ses principaux prêteurs, pour lui démontrer que c'est une excellente spéculation : « Ce n'est pas une dépense superflue, encore que cette planche in-12 revienne à elle seule à quatorze ou quinze louis, puisqu'il est possible que bien des gens achètent mon ouvrage pour l'estampe seulement, ainsi qu'il est arrivé à d'autres. D'ailleurs j'en augmenterai le prix de mon édition, de manière à recueillir plus que je n'ai semé. Ainsi.... » (29 juin 1784.) Ainsi il sautait aux yeux que cette jolie gravure ferait sa fortune, chose fort importante pour ses créanciers. Nous n'avons pas la réponse de Hennin, mais il est hors de doute, d'après ce que nous savons de sa bonté, qu'il lit semblant d'être persuadé.

Les Études de la Nature parurent en trois volumes vers la fin de 1784. Elles ne comprenaient alors ni les fragments de VArcadie, qui y ont été joints depuis, ni Paul et Virginie^ que l'auteur avait retranché à la suite d'une aventure maintes fois racontée et qu'il faut redire encore, afin qu'elle aille consoler quelque triste jeune homme qui se dévore le cœur de ne pas être compris.

Mme Necker lui avait demandé une lecture de ses œuvres manuscrites, s'engageant à lui donner pour auditeurs des juges excellents. Il y avait en effet Buffon, l'abbé Galiani, Thomas, Necker, quelques autres encore. Bernardin de Saint-Pierre avait choisi Paul et Virginie. On écoute d'abord en silence; puis on chuchote, on écoute moins; on bâille, on n'écoute plus. Thomas s'endort. Le plus près de la porte s'esquive. Buffon regarde sa montre et

demande son carrosse. Necker sourit en voyant pleurer quelques femmes, qui n'osent plus alors paraître touchées. La lecture finie, pas une de ces personnes rompues aux mensonges du monde ne trouve un mot d'éloge pour l'auteur. La seule Mme Necker prend la parole, et c'est pour dire que la conversation de Paul et du vieillard suspend l'action et refroidit le lecteur; que c'est « un verre d'eau à la glace » ; définition très juste, mais mal gracieuse, et qui acheva de désespérer Bernardin de Saint-Pierre.

Il se crut condamné sans aj^pel et rentra chez lui dans un tel abattement, qu'il songeait à hrxûer Paul et Virginie, les Études, VArcadie, tous ses papiers, afin de ne plus être tenté d'y revenir. L'un des Vernet survient dans cette crise, ])rend en pitié son chagrin, se fait lire l'œuvre méconnue et en subit le charme. Il applaudit, pleure, crie au chefd'œuvre, et les manuscrits sont sauvés, 'l'auteur réconforté, sans avoir pourtant le courage d'imprimer ce qui avait endorini Thomas et mis Buflbn en fuite. Paul et Virginie resta dans un tiroir.

11 en fut de même des fragments de VArcadie, et avec beaucoup plus de raison. VArcadie, commencée après la publication du Voyage à l'Ile de France, devait être un poème épique en douze livres et en prose, inspiré par Télémaque et par Robinson Crusoé. Saint-Pierre se proposait d'y « représenter les trois états successifs par où passent la plupart des nations : celui de barbarie, de nature

et de corruption * » . Remarquez, en passant, cette progression. L'état de nature n'est pas placé le premier; il est dans l'entrc-deux, après la sauvagerie grossière et avant la civilisation excessive. Ce qui prouve qu'avant d'admirer ou de mépriser l'homme de la nature selon le xviii® siècle, il est utile de s'entendre sur le sens qu'ont les mots dans chaque écrivain.

Le tableau des « trois états » fournissait à l'auteur des occasions d'exposer ses idées sur la république idéale qu'il proposait de fonder. VArcadie devenait ainsi un instrument de propagande, tout propre à mener M. de Saint-Pierre à la fortune. Aussi ne se consola-t-il jamais d'avoir abandonné cet ouvrage, un peu par la faute de Rousseau qui, tout en proclamant le plan du livre admirable, conseillait néanmoins de le remanier de fond en comble. Jean-Jacques avouait en même temps, avec un sourire, qu'il avait cessé de croire aux bergers poétiques et vertueux, depuis un certain voyage aux bords du Lignon : « J'ai fait une fois le voyage du Forez, contait-il avec sa bonhomie des bons jours, tout exprès l)()ur voir le pays de Céladon et d'Astrée, dont d'Urfé nous fait de si charmants tableaux. Au lieu de berg(3rs amoureux, je ne vis, sur les bords du Lignon, que des maréchaux, des forgerons et des taillandiers.

— Gomment ! s'écria Sainl-Pierre au comble de l'étonnement : dans un pays si agréable ?

— Ce n'est qu'un pays de forges, reprit Rous-

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