‹ Bernadin de Saint-PierreChapitre 16 sur 19 · Correspondance littéraire^ avril · texte numérisé non relu

Correspondance littéraire^ avril

LÈS « ÉTUDES DE LA NATUttE ». 103

n'a pas respecté ses droits. Ce serait faire trop d'honneur à Bernardin de Saint-Pierre que de le rendre responsable de la tournure d'esprit assombrie et amère de nos contemporains, mais il y a certainement aidé, car sa philosophie aboutit fatalement, pour quiconque réfléchit, à démontrer la faillite de la Providence.

Il avait bien aperçu la difficulté et senti qu'il ne suffit pas de répéter un très grand nombre de fois : Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Quand on a fini de le répéter, le mal n'est ni supprimé ni expliqué. Bernardin de Saint-Pierre fut trop heureux de se raccrocher ici à son siècle, auquel il avait tourné le dos pendant ses attendrissements religieux, et d'expliquer les souffrances de l'humanité, dans un monde créé parfait, par des raisons empruntées aux Diderot et aux Jean-Jacques. Il écrivit donc : « L'homme naît bon : c'est la société qui fait les méchants, et c'est votre éducation qui les prépare ». L'homme naît bon : voyez les sauvages qui, seuls sur le globe, possèdent encore « les vraies vertus ». L'homme bon est heureux aussi longtemps qu'il ne s'écarte pas de « la loi naturelle » ; voyez encore les sauvages, dont la félicité est parfaite, de l'aveu des missionnaires, tant qu'ils n'ont pas eu commerce avec les nations policées. La société a fait les méchants » par des lois stupides et féroces, qui méconnaissent et bravent celles de la nature et nous précipitent dans des abîmes de maux. Notre éducation prépare nos jeunes gens à être à leur tour des méchants,

parce qu'elle est fondée sur l'idée fausse dont s'inspire toute notre civilisation : elle développe l'intelligence au lieu de développer le cœur. La nature « ne veut pas l'homme ingénieux et superbe; elle le veut heureux et bon ». C'est donc aller contre ses fins que de nous buter à inventer des systèmes scientifiques qui « dépravent le cœur », au lieu de cultiver chez nos enfants les sentiments doux et tendres. Nous commettons là, tous les jours de notre vie, une erreur criminelle, dont les funestes conséquences sautent aux yeux. Considérez ce qu'est devenu l'homme sous l'influence de cette civilisation qui nous remplit d'orgueil :

« La nature, qui l'avait fait pour aimer, lui avait refusé des armes, et il s'en est forgé pour combattre ses semblables. Elle présente à tous ses enfants des asiles et des festins; et les avenues de nos villes ne s'annoncent au loin que par des gibets. L'histoire de la nature n'offre que des bienfaits, et celle de l'homme que brigandage et fureur. » Et plus loin : a II y a beaucoup de terres qui n'ont jamais été cultivées ; mais il n'y en a point de connue des Européens qui n'ait été souillée du sang des hommes. Les solitudes mêmes de la mer engloutissent dans leurs abîmes des vaisseaux chargés d'hommes, coulés à fond par d'autres hommes. Dans les villes en apparence si florissantes par leurs arts et leurs monuments, l'orgueil et la ruse, la superstition et l'impiété, la violence et la [)erfidie sont sans cesse aux prises, et remplissent de chagrins leurs malheureux habitants.

Plus la société y est policée, plus les maux y sont multipliés et cruels, »

Bernardin de Saint-Pierre avait son Rousseau sur sa table quand il lançait ainsi l'anathème contre la civilisation et les sciences. Il a parfois des expressions qui rappellent de près le Discours sur les lettres, les sciences et les arts et le Discours sur l'inégalité parmi les hommes. Malheureusement pour sa thèse, ses colères éloquentes contre notre état social sonnent faux. On sent que ce sont des artifices de rhétorique, qui l'aident à sortir de l'impasse des causes finales et lui ouvrent une voie pour aborder enfin devant le j)ublic son rôle de législateur. L'occasion était unique de montrer à la France ce qu'elle avait perdu à l'impéritie de ses ministres, qui laissaient moisir dans leurs cartons les mémoires de M. de Saint-Pierre. Nous revenons ailnsi k Robinson Crusoé, à la colonie idéale et à ces fameuses lois de la nature qu'il s'agit de mettre en regard des codes fabriqués par les hommes.

Les lois de la nature sont des lois « morales » et \ « sentimentales ». Elles comprennent en première I I ligne tous les sentiments nobles et bons que Dieu a / mis dans nos cœurs. Autant la raison est une faculté misérable et inférieure, autant le sentiment fait la gloire et la force de l'humanité. Celle-ci lui doit tout ce qu'elle a jamais accompli de grand et de beau : « La raison produit beaucoup d'hommes d'esprit, dans les siècles prétendus policés ; et le sentiment, des hommes de génie, dans les siècles prétendus barbares. La rai-

lQ6 BËitNAIlDlK DE SAlNt-PlEtlRË.

son varie d'âge en âge, et le sentiment est toujours le même. Les erreurs de la raison sont locales et versatiles, et les vérités de sentiment sont constantes et universelles. La raison fait le moi grec, le moi anglais, le moi turc; et le sentiment, le moi homme et le moi divin.... A la vérité, la raison nous donne quelques plaisirs; mais si elle nous découvre quel- I que portion de l'ordre de l'univers, elle nous montre ' en même temps notre propre destruction, attachée aux lois de sa conservation; elle nous présente à la fois les maux passés et les maux à venir.... Plus elle s'étend au loin, plus, en revenant à nous, elle nous rapporte de témoignages de notre néant; et, bien loin de calmer nos peines par ses recherches, elle ne fait souvent que les accroître par ses lumières. Le sentiment, au contraire, aveugle dans ses désirs, embrasse les monuments de tous les pays et de tous les temps ; il se flatte, au milieu des ruines, des combats et de la mort même, de je ne sais quelle existence éternelle ; il poursuit, dans tous ses goûts, les attributs de la Divinité, l'infinité, l'étendue, la durée, la puissance, la grandeur et la gloire; il en mêle les désirs ardents à toutes nos passions; il leur donne ainsi une impulsion sublime ; et, en subjuguant notre raison, il devient lui-même le plus noble et le plus délicieux instinct de la vie humaine. » Il faut corriger Descartes et dire : « Je sens, donc j'existe ». L'apothéose du sentiment « aveugle dans ses désirs » et indomptable dans leur poursuite, qui « subjugue notre raison » et nous fait agir par impul-

sion, ressemble fort à une apothéose de la passion et y a mené en effet. Quelques-unes des racines c'e George Sand plongent ainsi dans la fade sensibilité du siècle dernier, mais on sait déjà qu'il n'était pas à la portée de Bernardin de Saint-Pierre de calculer les conséquences tant soit peu reculées de ses principes. Il rêvait sans la moindre inquiétude d'un monde uniquement gouverné par le sentiment et débarrassé de l'odieuse raison. Aucun danger ne pouvait menacer cette société régénérée, puisque son réformateur X faisait un tri parmi les sentiments communs à l'humanité et n'admettait à régner que la pitié, l'innocence, l'admiration, la mélancolie, l'amour. Un pareil choix promettait à la terre une suite d'idylles. Quant aux mauvais sentiments, tels que la haine, la cupidité, la jalousie, l'ambition, il n'y avait pas à en tenir compte et à craindre leurs usurpations : ils disparaîtraient de la surface de la France sitôt qu'on aurait adopté le plan d'éducation placé à la fin des Études de la Nature.

Il n'est tel que de venir à son heure. Aux abords de la Révolution, on écoutait ces sortes de choses avec componction, bien loin d'en sourire. Elles semblaient aussi sages que belles. Personne ne doutait de soi en fait de vertu et de bonté, et l'on se délectait à la peinture des émotions délicieuses qui attendaient la nouvelle société. Bernardin de Saint-Pierre s'était attaché à en tracer des tableaux séduisants, et ses efforts nous ont valu des analyses de sentiment que leur date rend très intéressantes.

Son chapitre de la mélancolie est un des plus eu-

rieux. La mode de la mélancolie était de fraîche date, et il s'évertue à rechercher la source de ce sentiment caressant, le plus doux et le plus chéri des poisons de l'âme. Il en entrevoit le danger, carie mot voluptueux revient plusieurs fois sous sa plume : « Je ne sais, dit-il, à quelle loi physique les philosophes peuvent rapporter les sensations de la mélancolie. Pour moi, je trouve que ce sont les affections de l'ûrae les plus voluptueuses. » C'est très fin et très vrai. Plus loin, à propos des gens qui essayent de se donner artificiellement les sensations de la mélancolie, il écrit : « Nos voluptueux font construire des ruines artificielles dans leurs jardins.... Les tombeaux ont fourni aux poésies d'Young et de Gessner des images pleines de charmes ; nos voluptueux en font construire de factices dans leurs jardins. » Il est lui-même « un voluptueux » quand il console ses tristesses en s'abandonnant à la mélancolie que lui inspire le mauvais temps : « Il me semble alors que la nature se conforme à ma situation, comme une tendre amie. Elle est d'ailleurs toujours si intéressante, sous quelque aspect qu'elle se montre, que, quand il pleut, il me semble voir une belle femme qui pleure. Elle me paraît d'autant plus belle qu'elle me semble plus affligée. Pour éprouver ces sentiments, j'ose dire voluptueux, il ne faut pas avoir des projets de promenade, de visite, de chasse ou de voyage, qui nous mettent alors de fort mauvaise humeur, parce que nous sommes contrariés.... Il faut, pour jouir du mauvais temps, que notre âme voyage et que notre corps repose. »

Il y a déjà une grande science de la mélancolie dans ces lignes. Elles sont d'un a voluptueux » raffiné, qui s'entend à faire donner aux sensations agréables leur maximum de jouissance. On est tout déçu de trouver à leur suite une série de morceaux prétentieux dans le goût du temps, où Bernardin de Saint-Pierre explique le plaisir des tombeaux par le sentiment de l'immortalité de l'âme, et le plaisir de la ruine par celui de l'infini du temps. J'y remarque pourtant un effort pour intéresser le lecteur aux ruines gothiques et naturelles, ce qui pouvait compter pour une hardiesse au temps de la manie des jardins peuplés de fabriques grecques et romaines : faux temples, faux tombeaux, fausses colonnes, fausses ruines ornées d'emblèmes allégoriques et d'inscriptions sentimentales. Bernardin de Saint-Pierre ne s'opposait pas à ce bric-à-brac classique, qui ne lui plaisait que trop, mais il avait, de plus que ses contemporains, le sens du pittoresque, et il en résultait des échappées romantiques, comme la description du château de Lillebonne.

Le château est perché sur une hauteur et commande une vallée : « Les hauts murs qui forment son enceinte sont écornés aux angles, et sont si couverts de lierre, qu'il y a peu d'endroits où l'on aperçoive leurs assises. Du milieu de leurs cours, où je ne crois pas qu'il soit facile de pénétrer, s'élèvent de hautes tours crénelées du sommet desquelles sortent de grands arbres, qui paraissent dans les airs comme une épaisse chevelure. On aperçoit çà et là, à travers

les tapis de lierre qui en couvrent les flancs, des fenêtres gothiques, des embrasures et des brèches qui en font apercevoir les escaliers, et qui ressemblent à des entrées de cavernes. On ne voit voler autour de cette habitation désolée que des buses qui planent en silence; et si Ton y entend quelquefois la voix d'un oiseau, c'est celle de quelque hibou qui y fait son nid.... Quand je me rappelais, à la vue de ce manoir, qu'il était autrefois habité par de petits tyrans qui... exerçaient de là leur brigandage sur leurs malheureux vassaux, et même sur les passants, il me semblait voir la carcasse et les ossements de quelque grande bête féroce. » Cette fin est d'un homme qui, à défaut du sens historique, a du moins l'imagination historique.

h'amour lui inspire une jolie page sur l'épanouissement de tous les êtres dans la saison d'aimer. La plante ouvre ses fleurs, l'oiseau revêt son plus beau plumage, les bêtes féroces emplissent les forêts de rugissements, et l'âme du jeune homme « reçoit toute son extension n. Elle ouvre ses fleurs, elle aussi, et exhale ses parfums de générosité, de candeur, d'héroïsme, de foi sainte. L'amour la pare de grâces ineffables en prenant chez elle « tous les caractères de la vertu ». C'est une métamorphose éblouissante, et c'est un peu un déguisement, car des vertus qui ne sont qu'une transformation de l'amour courent grand danger de s'évanouir avec l'âge d'aimer, comme les habits de parade de certains oiseaux des Indes, prêtés par la nature seulement pour le temps des.

noces. Bernardin de Saint-Pierre remarque qu^en effet les jeunes gens ont de la pudeur « et que la plupart de nos vieillards n'en ont point du tout, parce qu'ils ont perdu le sens de l'amour». Gloire au sentiment qui nous élève ainsi au-dessus de nousmêmes! C'est déjà beaucoup que d'avoir éprouvé de certaines choses une fois dans sa vie.

L'admiration est une autre des lois morales par lesquelles la nature, laissée à elle-même, gouverne la terre. L'auteur lui rattache les Plaisirs de l'Igno-rance, qu'il déclare incomparables. L'ignorance est le bienfait suprême de la Divinité, le chef-d'œuvre de la nature, « la source intarissable de nos plaisirs ». Nous lui devons les jouissances exquises du mystère. Elle nous dérobe nos maux, embellit nos biens par l'illusion, défend la poésie du monde contre la science : « C'est la science qui a fait descendre la chaste Diane de son char nocturne ; elle a banni les hamadryades des antiques forêts , et les douces naïades des fontaines. L'ignorance avait appelé les dieux à ses joies, à ses chagrins, à son hyménée et à son tombeau : la science n'y voit plus que les éléments. Elle a abandonné l'homme à l'homme, et l'a jeté sur la terre, comme dans un désert. » Tqutes les époques qui repoussent le surnaturel se reconnaîtront dans cet homme abandonné à l'homme et se sentant dans un désert.

Il fallait s'en tenir là et ne glorifier l'ignorance que par des raisons poétiques. Bernardin de Saint- Pierre a tout gâté en insistant sur les méfaits de la

science. Il a voulu profiter de l'occasion pour écraser ses ennemis les académiciens, gens à systèmes, qui n'avaient jamais l'air de prendre ses théories au sérieux, et il affirme gravement que l'ignorance est le seul préservatif des erreurs où nous précipitent les « prétendues sciences humaines ». Quand on ne sait rien, on est sûr de ne pas savoir de sottises. Soit dit en passant, les travaux scientifiques de Bernardin de Saint-Pierre confirment cette maxime; s'il n'avait pas appris la géométrie, il n'aurait pas dit les absurdités qu'on verra tout à l'heure et qui le couvrirent de ridicule auprès des savants. Mais il ne songeait i)as à lui en célébrant les avantages de la parfaite ignorance ; on ne songe jamais à soi dans ces cas-là.

Après ce qui précède, on ne s'attend pas que ^ l'étude tienne une grande place dans le plan d'édu- ' cation qui couronne les Etudes de la Nature et dont ' le but est de chasser tous les mauvais sentiments du cœur des Français. Pour commencer, Saint-Pierre supprime l'instruction de l'éducation des femmes, V dont il prétend faire uniquement des ménagères et \; des amoureuses. L'amour est leur seule fin sur la terre, leur raison d'être, et l'expérience a prouvé que l'instruction n'y aidait pas : « Celles qui ont été savantes ont été presque toutes malheureuses en amour, depuis Sapho jusqu'à Christine, reine de Suède ». Ce n'est pas avec la théologie et la philosophie qu'on prend un homme; c'est par toutes les séductions féminines, et c'est par la cuisine qu'on le

retient. « Un mari n*aime point à trouver un rival ni un docteur dans sa femme. » Un mari aime la bonne pâtisserie quand il se porte bien, la bonne tisane quand il est malade. Il aime le bon café au lait, les confitures dont « le jus brille comme le feu des rubis », les fleurs confites dans le sucre, qui « étalent de plus vives couleurs que l'améthyse dans les roches de Golconde ». Il aime que la salle à manger soit bien éclairée, la partie de pêche bien organisée. Voyez Gléopâtre : c'est par ses talents de maîtresse de maison qu'elle a subjugué Antoine et fait oublier « la vertueuse Octavie, aussi belle que la reine d'Egypte, mais qui, en dame romaine, avait négligé les arts familiers aux femmes pour s'occuper d'affaires d'Etat. » Gardons-nous de faire de nos filles des Octavies. Point de livres; les meilleurs ne valent rien pour des femmes. Point de théâtre. Un maître à danser, un maître à chanter, des travaux à l'aiguille et la science du ménage : il n'en faut pas davantage à la jeune fille, dans l'intérêt de son propre bonheur. G'est ainsi qu'on prépare des familles unies, où le contentement engendre la bonté et rend la vertu facile * .

Les garçons laisseront là les études classiques, qui retardent en pure perte leur entrée dans la vie

1. Bernardin de Saint-Pierre avait développe ses idées sur l'éducation des femmes bien avant la publication des Études^ dans un Discours présenté en 1777, sans succès, à un concours académique de province. Une partie des détails que i vient de lire sont empruntés à ce Discours sur VÉducatioii des femmes.

pratique : « Sept années d'humanité, deux de philoso|)liie, trois de théologie : douze ans d'ennui, d'ambition et de suffisance.... Je demande si, au sortir de là, un écolier est, suivant la dénomination de ces nicnies études, plus humain, plus philosophe, et croit })lus en Dieu qu'un bon paysan qui ne sait pas lire? A quoi donc tout cela sert-il à la plupart des hommes ? » Un garçon doit avoir fini ses classes et pris un métier à seize ans. Jusque-là, il étudie d'après un programme qui a fait depuis un beau chemin dans le monde et mérite une seconde fois à Bernardin de Saint-Pierre le nom de précurseur. Rien que des choses utiles : l'arithmétique, la géométrie, la physique, la mécanique, l'agriculture, l'art de faire du pain et de tisser de la toile, celui de se bâtir une maison et de la décorer. Une éducation civique très soignée ; on ignore généralement que Bernardin de Saint-Pierre est l'inventeur des bataillons scolaires. C'était une de ses idées favorites; il voulait même que les petits bonshommes des écoles fissent les grandes manœuvres :

a Dans la belle saison, quand la moisson est faite, vers le commencement de septembre, je les mènerais à la campagne, divisés sous i)Iusieurs drai)eaux. Je leur donnerais une image de la guerre. Je les ferais coucher sur l'herbe, à l'ombre des forêts : là, ils prépareraient eux-mêmes leurs aliments ; ils apprendraient à défendre et à attaquer un poste, à passer une rivière à la nage ; ils s'exerceraient à faire usage» des armes à feu et à exécuter en même temps des

manœuvres prises de la tactique des Grecs, qui sont nos maîtres presque en tout genre. »

Un peu de grec et de latin dans les dernières années, mais enseignés « par l'usage », sans grammaire, leçons par cœur ni devoirs écrits. Un peu de droit, un peu de politique, quelques notions sur l'histoire des religions, jamais de spéculations abstraites ni de recherches vaines, même en science.

On ne se serait pas attendu à rencontrer un Bernardin de Saint-Pierre aussi utilitaire. En cent ans, nous ne Tavons pas encore dépassé, et Ton sait pourtant si notre génération se pique de mépriser les humanités. La merveille, c'est qu'il trouva moyen de garder son sentimentalisme Louis XVI à travers celte débauche d'idées pratiques. Il corrigea d'un trait de plume l'aridité de son programme. Tout ce qu'on enseignait dans ses Écoles de la patrie, orthographe, morale, calcul, boulangerie, tout sans exception devait être « mis en vers et en musique ». En dehors des classes, les élèves étaient gouvernés et avertis par le « son des flûtes, des hautbois et des musettes ». Nous voilà rentrés dans le royaume d'Utopie; nous reconnaissons notre Bernardin.

Les plans de réformes politiques et sociales qui remplissent les deux derniers livres des Études offrent tous ce curieux mélange d'esprit positif et d'imagination romanesque. Saint-Pierre est démocrate, assez avancé pour l'année où il écrit. Il travaille, dans la mesure de ses forces, à ébranler ce qui existe, et c'est toujours pour aboutir à de pures

rêveries. On a l'impression que, dans son Etat régénéré, les questions les plus sérieuses seront « mises en vers et en musique », comme les cours de géométrie de son école modèle. Il demande la su|)pression de la grande propriété et des gros capitalistes, celle des monopoles, des compagnies privilégiées, de la vénalité des charges. 11 propose divers moyens de battre en brèche la noblesse, dont l'existence ne saurait manquer, à la longue, de procurer l'abaissement de l'Etat et sa ruine. Il réclame énergiquement la confiscation des biens du clergé au profit des pauvres. Il veut remplacer les hôpitaux par des secours à domicile, dont profiteraient les familles des malades, améliorer le régime des prisons et des maisons de fous, assurer des retraites aux ouvriers âgés, construire dans Paris des édifices assez vastes pour y donner des fêtes au peuple. Tout à coup, il s'interrompt de ces graves sujets pour décrire un Elysée de son invention, qui sera comme le résumé visible et palpable de l'heureuse métamorphose de la France.

Son Elysée est situé à Neuilly, dans Tîle de la Grande-Jatte, augmentée du petit bras de la Seine et d'un morceau de rivage. Il est encombré de tout ce que le xviii° siècle avait pu inventer de symboles, d'allégories, d'emblèmes, de combinaisons touchantes et de rap|)rochements instructifs. Ce n'est qu'obélisques, péristyles, tombeaux, pyramides, temples, urnes, autels, trophées, bustes, bas-reliefs, médaillons, statues, dômes, colonnes et colon-

nades, épitaphes, devises, maximes, berceaux compliqués, « bocages enchantés ». Pas un objet d*art qui n'ait une signification morale, pas un caillou ni un brin d'herbe qui ne donne au passant une leçon de vertu ou de reconnaissance. « Ainsi, par exemple, sur un rocher planté au milieu d'une touffe de fraisiers du Chili, on lirait ces mots :

« J'étais inconnue à l'Europe; mais, en telle année, un tel, né en tel lieu, m'a transplantée des hautes mon^ tagnes du Chili; et maintenant je porte des fleurs et des fruits dans l'heureux climat de la France.

« Au-dessous d'un bas-relief de marbre de couleur, qui représenterait des petits enfants buvant, mangeant et se réjouissant, on lirait cette inscription :

« Nous étions exposés dans les rues, aux chiens, à la faim et au froid : une telle, de tel lieu, nous a logés, nous a vêtus ^ et nous a rendu le lait refusé par nos mères.

«Au pied de la statue de marbre blanc d'une jeune et belle femme assise, et s'essuyant les yeux avec les symptômes de la douleur et de la joie :

« J'étais odieuse au ciel et aux hommes; mais, tou' chée de repentir, j'ai apaisé le ciel par mes larmes; et j'ai réparé le mal que j'ai fait aux hommes, en servant les malheureux. »

Non loin de cette Madeleine repentie, dont le visage de marbre exprime à la fois, selon l'esthétique du temps, la joie et la douleur, des statues sont dressées aux bonnes ménagères « qui rétablirent l'ordre dans

une maison dorangro », aux veuvos qui ne se sont point remariées à cause de leurs enfants, aux femmes « qui allcignirenl au |)lus haut degré de rillustration j)ar l'obscurité même de leurs vertus ». Plus loin sont les bustes des inventeurs d'instruments utiles, ornés des objets qu'ils ont inventés : « les figures du métier à faire des bas, de celui qui sert à.organsiner la soie, du moulin à vent ». Quant à l'inventeur de la poudre à canon, si jamais on le découvre, l'Elysée n'a pas de place |)ourlui.

Plus loin encore, un magnifique tombeau entouré de ])lants de tabac est consacré à Nicot, qui importa le tabac en Europe. Une touffe de luzerne de Médie « entoure de ses rameaux le monument dédié à la mémoire du laboureur inconnu qui, le premier, la sema sur nos collines caillouteuses, et qui nous fît présent, dans des lieux arides, de pâturages qui se renouvellent jusqu'à quatre fois l'an». Ainsi de suite pour tous les voyageurs qui ont rapporté des plantes utiles ou agréables. En apercevant une urne au milieu de ca|)ucines, un socle |)armi des pommes de terre, le peu[)le songe à ses bienfaiteurs etison cœur s'adoucit. Il sort meilleur de l'île de la Grande-Jatte, tranquille de ])lus sur son avenir, car ce lieu sublime va faire la fortune de Paris. L'Elysée attirera une foule d'étrangers riches, avides de « bien mériter » de la France, afin d'obtenir l'honneur d'être enterrés dans le panthéon des hommes vertueux.

Aux yeux de Bernardin de Saint-Pierre, cette vaste foire de colifichets n'est rien de moins que « le

rétablissement d'une des lois de la nature les plus importantes à une nation; je veux dire une perspective inépuisable de l'infini ». De même, les réformes qui ont été exposées tout à l'heure ont toutes pour objet c< l'ajîplication des lois de la nature aux maux de la société », et pour résultat la guérison de ces maux par le retour aux « lois harmoniques de la nature » et aux « affections naturelles ». Malheureusement pour la France, Saint-Pierre n'était pas seul à se comprendre lorsqu'il parlait ce jargon, vide de sens pour nous. Ils étaient nombreux, en 1784, ceux qui s'imaginaient que cela voulait dire quelque chose, et qu'il n'y avait effectivement rien de plus simple que de revenir aux « lois harmoniques de la nature ». Les Etudes correspondaient à un courant d'idées fort large , et cela ajoute à leur intérêt. Elles aident à se représenter l'état de beaucoup de cerveaux aux abords de la Révolution. On rêvait de tout démolir aux sons de la musette et l'on croyait à la panacée des Elvsées.

Nous avons esquissé le plan général de l'ouvrage. 11 nous reste à indiquer quelques-unes des idées à côté (\\x\ font sa princi])ale richesse. L'auteur se doutait bien qu'il n'était jamais [)lus intéressant que lorsqu'il laissait trotter sa ])lume la bride sur le cou, et il ne se refusait jamais une digression ou une fantaisie : « Descriptions, conjectures, aj)erçus, vues, objections, doutes, et jusqu'à mes ignorances, dil-il dans son Plan de Voin^ra^e^ j'ai tout ramassé ». Il a

fort bien fait, car c'est quand il divague et oublie son système, qu'il est original et attachant.

En art, il n'a pas pu se défaire de la manie du sujet moral; il n'en dispense même pas le paysage : « Si l'on veut donner beaucoup d'intérêt à un paysage riant et agréable, il faut qu'on l'aperçoive à travers un grand arc de triomphe, ruiné par le temps. Au contraire, une ville remplie de monuments étrusques ou égyptiens paraît encore beaucoup plus antique, quand on la voit de dessous un berceau de verdure et de fleurs. »

Il est pourtant beaucoup plus réaliste et, par conséquent, plus novateur que ne le donnerait à croire la description de son Elysée. Il mérite qu'on lui pardonne ses paysages philosophiques parce qu'il a , dit, le premier, qu'il n'y a rien de laid dans la nature; il ne s'agit que de savoir la regarder. L'homme j la défigure par ses travaux, mais ce qu'il n'a point

! touché a toujours sa beauté : « les objets les plus laids sont agréables, lorsqu'ils sont à la place où les a mis la nature ». Un crabe ou un singe, qui vous semblent hideux dans une collection d'histoire naturelle, cessent de l'être quand on les aperçoit sur une grève ou dans une forêt vierge; ils font alors partie intégrante de la beauté générale du paysage.

De même pour les personnages. Foin des types de convention et des costumes mythologiques. Copiez la nature. Faites de vrais décrotteurs, avec leur sellette, de vraies religieuses, avec leur cornette, de vraies cuisines, avec le pot au lait et la marmite.

Faites de vrais grands hommes, avec l'air de tout le monde, au lieu de les représenter « comme les anges trompettes du jugement, les cheveux agités, les yeux égarés, les muscles du visage en convulsion, et leurs draperies allant et venant au gré des vents ». Ce sont là, disent les peintres et les sculpteurs, « les expressions du génie. Mais les gens de génie et les grands hommes ne sont pas des fous .... Les médailles de Virgile, de Platon, de Scipion, d'Epaminbndas, d'Alexandre même, les représentent avec un air calme et tranquille. » Faites une vraie Gléopâtre, non pas « en figure académique sans expression, une Sabine pour la taille, l'air robuste et plein de santé, avec de grands yeux tournés vers le ciel , et portant autour de ses grands et gros bras un serpent tourné comme un bracelet », mais telle que la montre Plutarque : « petite, vive, enjouée, courant la nuit les rues d'Alexandrie, déguisée en marchande, et se faisant porter, cachée parmi des bardes, sur les épaules d'Apollodore, pour aller voir Jules César ».

En morale. Bernardin de Saint-Pierre combat avec vivacité la théorie de l'influence du climat, de la race, du sol, du tempérament, de la nourriture, sur les inclinations, vicieuses ou vertueuses, de l'homme. 11 lui paraît absurde de dire, à la façon de Montes- . quieu, que la montagne est républicaine et la plaine monarchique, que le froid rend conquérant et la chaleur servile. Ce n'est là qu'une « opinion philosophique... réfutée par tous les témoignages de l'histoire ».

Il attaque avoc la mémo ardeur la théorie de l'hérédité, qui a [)ris de nos jours un si grand développement. « Je demande, moi, où Ton a jamais vu rinclination au vice ou à la vertu se conununiquer avec le sang? » L'histoire prouve que cela aussi n'est qu'une « opinion philosophique », et c'est un grand bonheur, car l'homme ne serait plus libre de choisir entre le bien et le mal si ces différentes doctrines étaient vraies.

Il est curieux de voir les partisans du libre arbitre se préoccuper déjà, il y a plus de cent ans, de la théorie de l'hérédité. C'est la preuve que les idées Holtont longtemps dans l'air, à l'état de germes, avant d'éclore et d'être entraînées dans le mouvement général des esprits. Il serait aussi ridicule de prétendre que Bernardin de Saint-Pierre avait conçu nettement la loi physiologique dont les conséquences l'indignent, que d'attribuer les découvertes de Darwin à son grand-père Erasme. Il n'en est pas moins vrai que sa génération avait eu des lueurs sur bon nombre de questions que nous avons vu mettre définitivement à l'ordre du jour dans la seconde moitié du xix° siècle.

Avec un peu de bonne volonté, on retrouve de môme dans les Etudes une sorte d'embryon de la théorie des contradictoires , de Hegel. Les contraires produisent des convenances, dit Bernardin de Saint-Pierre. « Je regarde cette grande vérité comme la clef de toute la |)hil()Sophie. Elle a été aussi féconde en découvertes que celte autre : Rien

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n*a été fait en vain. » Il ajoute : « Chaque vérité, excepté les vérités de fait, est le résultat de deux idées contraires.... Si les hommes faisaient attention à cette loi, elle terminerait la plupart de leurs erreurs et de leurs disputes; car on peut dire que, tout étant compensé de contraires, tout homme qui affirme une proposition simple n'a raison qu'à moitié, puisque la proposition contraire existe également dans la nature. »

Nous avons déjà dit qu'il n'avait pas été heureux en matière de science. Ce serait lui rendre service que de passer sous silence cette portion de son œuvre, mais son ombre ne nous le pardonnerait pas. Il y attachait une importance extrême et ne s'expliquait que par l'esprit de système et la jalousie de métier l'entêtement des savants à ne tenir aucun compte de ses deux découvertes capitales, l'origine des marées et l'allongement des pôles. Nous allons les exposer brièvement. C'est de la science pittoresque s'il en fut.

Les pôles, dit Saint-Pierre, sont couverts d'une gigantesque coupole de glace, « d'après l'expérience des marins, et d'après la raison naturelle ». La coupole du pôle nord a environ deux mille lieues de diamètre et vingt-cinq lieues de hauteur. Elle est hérissée d'aiguilles de glace qui ont jusqu'à dix lieues de haut. Celle du pôle sud est plus vaste encore. L'une et l'autre fondent alternativement pendant la moitié de l'année, selon que chaque hémisphère est en hiver ou en été. Les deux pôles sont ainsi « les

sources (le la mer, comme les montagnes à glace sont les sources des principaux fleuves ». De leurs flancs s'échap|)ent des courants qui engendrent les grands mouvemenls de l'océan. « Ceci posé, les effusions polaires... j)rennent leur cours général au milieu du canal de l'océan Atlantique, attirées vers la ligne par la diminution des eaux que le soleil y évapore continuellement. Elles produisent, par leur courant général, deux courants contraires ou remous collatéraux », lesquels sont proprement les marées.

Qu'on se représente maintenant le globe terrestre coiflë aux deux pôles de ces glaciers formidables, auprès desquels le mont Blanc n'est qu'une taupinière. Le globe a nécessairement une forme ovale. « A la vérité, des académiciens célèbres ont posé pour principe que la Terre est aplatie aux pôles * . » D'après eux, a la courbure de la terre est plus subite vers l'équateur dans le sens nord et sud, puisque les degrés y sont plus petits ; et la terre au contraire est plus plate vers les pôles, puisque les degrés y sont |)lus grands ».

Notez que ce ne sont pas seulement « des académiciens célèbres », mais tous les astronomes, tous les géographes, tous les gens ayant quelques notions de géométrie qui, de l'accroissement de la longueur

1. L'académicien célèbre auquel il est fait allusion dans ce passage est Pierre Bouguer, qui fit partie de la mission scientifique envoyée à l'équateur en 1736, afin de déterminer la figure de lu Terre. La citation qui suit est empruntée à son Traite de la navigation, liv. II, chap. xiv.

des degrés à partir de l'équateur, concluent à l'aplatissement des pôles. Mais de ces mêmes mesures, dont il ne conteste pas l'exactitude, Bernardin de Saint-Pierre tire une conclusion toute contraire. Voici, abrégée, sa démonstration : « Si on plaçait un degré du méridien au cercle polaire sur un degré du même méridien à l'équateur, le premier degré surpasserait le second, d'après les opérations des académiciens. Par conséquent, si on mettait l'arc entier du méridien qui couronne le cercle polaire, et qui est de 47 degrés, sur un arc de 47 degrés du même méridien près de l'équateur, il y produirait un renflement considérable, puisque ses degrés sont plus grands.... Puisque les degrés de la courbe polaire sont au contraire plus grands que ceux d'un arc de cercle, il faut que la courbe entière soit aussi plus étendue qu'un arc de cercle; or, elle ne peut être plus étendue qu'en la supposant plus renflée et circonscrite à cet arc; par conséquent, la courbe polaire forme une ellipse allongée. »

S'il se trouve quelque bachelier es sciences parmi mes lecteurs, le vice du raisonnement doit lui sauter aux yeux. Saint-Pierre suppose im[)licitement que les deux verticales dont l'angle forme un degré se rencontrent au centre de la Terre, ce qui serait vrai si la Terre était une sphère parfaite, mais ce qui ne l'est plus du tout si elle est aplatie aux pôles, comme tout le monde l'admet, ni si elle est allongée, comme il le soutient. Il ignorait apparemment que la courbure d'un contour en un certain point se définit

12r» niîRNARDIN DE SAINT-PIERRE.

d'après le rayon du cercle osculateur en ce point et que la courbure est d'autant plus forte que le rayon et i)ar conséquent le degré du cercle osculateur est plus pelit. La petitesse des degrés à Téquateur est donc une preuve que la courbure y est plus grande, ou , ce qui revient au même , que la terre est aplatie aux pôles. Son étrange erreur prouve que son bagage scientifique se bornait à la géométrie la plus élémentaire , ce qui rend caractéristique son audace à partir en guerre, à chaque instant, contre « les académiciens célèbres », contre Newton, contre tout savant dont les travaux contrariaient ses idées de poète sur l'univers. C'est l'indice d'une dose peu commune d'infatuation, à laquelle s'ajouta une dose également prodigieuse d'obstination. Jamais il n'admit qu'il avait pu se tromper. Il batailla toute sa vie pour sa théorie des marées et son allongement des pôles. 11 jugeait les hommes sur leur manière d'en parler, ou de s'en taire ; c'était pour lui la pierre de touche du caractère, non moins que de l'intelligence. Quiconque émettait une objection était un ignorant ou un sot, à moins que ce ne fut un méchant. Quiconque ne disait rien était un cuistre, un courtisan abject, un de ces pieds plats qui « n'encensent que les systèmes accrédités et qui font obtenir des pensions » (Lettre à Duval, du 23 décembre 178G). Tous les savants français eurent le malheur de se mettre dans l'un de ces deux cas, et il en résulta beaucoup de paroles aigres.

Il n'est pas le premier écrivain, ni le dernier, qui

se soit trompé sur son véritable don. Le sien n'était ni la science, ni la philosophie, ni la pédagogie. C'était l'amour des champs, le sens profond et la passion de ce spectacle vivant et changeant qu'on appelle un paysage. Le dessein de son ouvrage le conviait à s'abandonner à ses adorations. 11 s'y abîma, et il en résulta un livre qui était unique lorsqu'il parut. D'un bout à l'autre, ce n'est que descriptions : des tropiques, de la Russie, de l'île de Malte, de la Normandie, des environs de Paris. Ses voyages lui avaient appris à regarder. Les ouragans de la mer des Indes et les aurores boréales de la Finlande l'avaient rendu plus sensible encore à la douceur des paysages de France, au charme d'un bout de prairie ou d'une haie en fleur. Il est en outre bien plus sûr de lui qu'au début, bien plus à Taise pour rendre ce qui a frappé ses yeux. Ses forces ne le trahissent plus comme dans le Voyage CL l'Ile de France, C'en est fait des descriptions générales et des épithètes abstraites. Nous en sommes arrivés, du premier coup, à distinguer la physionomie de chaque arbre, de chaque touffe d'herbe, la couleur de chaque pierre, et à fondre ces impressions particulières et multiples dans une impression générale. Voici, par exem[)le, un paysage normand placé dans la première étude et où n'entrent que « les sites, les végétaux et les animaux les plus communs de nos climats ». 11 a tout l'air d'avoir été destiné par l'auteur à servir d'enseignement aux j)ersonnes qui n'admirent pas à moins de la baie de Naples.

Dans tous les cas, c'était une révélation du paysage quelconque, pris n'imj)orle où, et de la palette que la lanpfue française offrait dès lors aux peintres en prose et en vers.

Bernardin de Saint-Pierre se suppose sur « le terroir le plus ingrat », un écueil à Tembouchure d'un fleuve, et lil)re de l'orner des plantes qui conviennent au sol. Celles-ci naissent sous sa plume, et on les voit envahir ce misérable coin de len^e, ju^^^ qu'à ce que sa nudité disparaisse sous un glorieux manteau de végétation, aux nuances éclatantes mi douces : « Que du côté de la mer les flots couvrent d'écume ses roches revêtues de varechs, de fucus et d'algues de toutes les couleurs et de toutes les formes, vertes, brunes, purpurines, en houppes et en guirlandes, comme j'en ai vu en Normandie â des roches de marne blanche que la mer détache de ses falaises ; que du côté du fleuve on voie, sur son sable jaune, un gazon fin mêlé d'un peu de trèfle, et çà et là quelques touffes d'absinthe marine; mettonsy quelques saules, non pas comme ceux de nos prairies, mais avec leur crue naturelle;... n'y oublions pas l'harmonie des différents âges;... qu'on voie de ces saules, lisses et remplis de suc, dresser en l'air leurs jeunes rameaux, et d'autres, bien vieux, dont la cime soit pendante et les flancs caverneux; ajoutons-y leurs plantes auxiliaires, telles que les mousses vertes et les licliens dorés qui marbrent leurs écorces grises, et quelques-uns de ces convolvulus appelés chemises de Notre-Dame, qui se plai-

sent à grimper sur le tronc et à en garnir les branches, sans fleurs apparentes, de leurs feuilles en cœur et de leurs fleurs évidées en cloches blanches comme la neige ; mettons-y les habitants naturels au saule et à ses plantes, leurs papillons, leurs mouches, leurs scarabées et leurs autres insectes, avec les volatiles qui leur font la guerre, tels que les demoiselles aquatiques, polies comme l'acier bruni, qui les attrapent en l'air; des bergeronnettes qui les poursuivent à terre en hochant la queue, et des martins-pêcheurs qui les prennent à fleur d'eau. »

Voilà recueil tout diapré de mille teintes diverses, et cependant, fait remarquer Saint-Pierre, nous n'y avons mis qu'une seule espèce d'arbres. Perfectionnons notre tableau, a Opposons au saule l'aune, qui se plaît comme lui sur les bords des fleuves et qui, par sa forme pareille à celle d'une longue tour, son feuillage large, sa verdure sombre, ses racines charnues, faites comme des cordes qui courent le long des rivages dont elles lient les terres, contraste en tout avec la masse étendue, la feuille légère, la verdure frappée de blanc et les racines pivotantes du saule; ajoutons-y les individus de l'aune des diflërents âges, qui s'élèvent comme autant d'obélisques de verdure, avec leurs plantes parasites, telles que les capillaires qui rayonnent en étoile sur leur tronc humide, de longues scolopendres qui pendent de leurs rameaux jusqu'à terre, et les autres accessoires en insectes et en oiseaux, et même en quadrupèdes, qui contrastent probablement en formes,

en couleurs, en allures et en instincts avec ceux du saule. »

Le tableau est complet maintenant, quant aux formes et aux couleurs, mais que de choses lui manquent encore! D'abord, le coup de lumière. Nous réclairons avec les « premiers rayons de l'aurore », et nous voyons « à la fois des ombres fortes et des ombres transparentes se répandre sur le gazon, une verdure sombre et une verdure argentée se découper sur l'azur des cieux » et se refléter dans l'eau. A présent, mettons-y la vie. « Supposons-y, ce que ne peut rendre ni la peinture ni la poésie, l'odeur des herbes et même celle de la marine, le frémissement des feuilles, le bourdonnement des insectes, le chant matinal des oiseaux, le murmure sourd et entremêlé de silences des flots qui se brisent sur le rivage, et les répétitions que les échos font au loin de tous ces bruits qui, se perdant sur la mer, ressemblent aux voix des Néréides. » Celte fois, voilà qui est fait, et si vous ne respirez pas l'air salé, si vous ne vous sentez pas enveloppé par la vie universelle devant ce fouillis de couleurs changeantes, de formes mobiles, bruissantes, murmurantes et grondantes, c'est que le sentiment de la nature n'est pas éveillé en vous. Vous êtes d'avant Bernardin de Sainl-Pierre, et le xix® siècle a coulé en vain pour vous.

On sent peut-ctrc encore mieux l'activité infatigable de la nature dans le Jardin abandonné. C'est un jardin à la française, aux allées droites et taillées, aux parterres symétriques, aux bassins réguliers,

.Vl '■é.Â.Es is i;tudes de la nature n. 131

c ata aéfi mythologiques. Un château est au milieu, utivdt'-^ liomiiies s'est retirée de ces lieux jadis ih deviennent ce qu'il plait h. la vie '.. Ce ii'est pas long : « Les pièces d'eau se irais, les murs de charmilles se hérisnl, tou»1<;s berceaux s'obstruent, toutes les avenues se ftnnfut : les végétaux naturels à chaque sol (lé cliTWtltlp guerre aux végétaux étrangers ; les chardol^^^^^B et les vigoureuse verbascum étouffent s*'"VM|P<^i'g''^ feuilles les gazons anglais; des foules épaisses de graminées et de trèfles se réunissent autour des arbres de Judée ; les ronces de chien y grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l'assaut; des touffes d'orties s'emparent de l'urne des naïades, et des forêts de roseaux des forges de Vulcain ; des plaques verdàtres de mnium rongent les visages des Vénus, sans respecter leur beauté. Les arbres mêmes assiègent le château; les cerisiers sauvages, les ormes, les érables montent sur ses combles, enfoncent leurs longs pivots dans ses frontons élevés, et dominent enfm sur ses coupotes orgueilleuses, u Aux yeux du passant, c'est une destruction. A ceux de Bernardin, c'est le rétablissement de l'ordre et de la beauté. L'homme ne lui paraît nulle part aussi malfaisant que lorsqu'il altère le paysage.

Ses descriptions de pays étranges eurent un vif \ succès et une grande influence. Son premier livre ! n'ayant pas été bien lu, c'est par le second qu'il a V été le père de l'exotisme dans notre littérature. Cha-

132 DEBNARDIM DE SAINT-PIEBBË. I

leaubrîand trouva les voies frayées quanB Alala. Un autre avait déjà révêlé ébloui les yeux par la coloration des t amusé l'esprit par des types et des sites. Bernardin de Saint-Pierre poussaJ l'exotisme jusqu'à l'enfantillage, coi d'hui, et il avait inventé nos exhi1>Jtionï. dVSBUva^-i :: et de de mi -sauvage s. Il rêvait d'allircr ^•fc^M^I^■^ Indiens avec leurs pirogues, des caravaiflH^B^es montés sur des chameaux et des bœufs ,nVH9^''^ dans leurs traîneaux à rennes, des Africains, des Asiatiques. « Quelle joie pour nous, disait-il, de jouir de leur joie, de voir leurs danses dans nos places publiques et d'entendre retentir les tambours des Tartares et les cornets d'ivoire des nègres autour des statues de nos rois, a

En résumé, les Études de la Nature sont un beau poème en prose sur une mauvaise thèse philosophique. La Providence a eu ce jour-là un avocat compromettant, ce qui lui arrive, au surplus, assez souvent. Non content de mettre les causes finales partout. Bernardin de Saint-Pierre leur a fait un si royal cortège d'idées fausses et d'erreurs scientifiques, que la lecture de son livre en devient parfois fastidieuse. Pour y prendre plaisir aujourd'hui, il faut suivre son conseil, écarter la raison et se confier au seul sentiment. Il est alors imjiossible de ne pas être touché de cet effort pour ramener l'homme à la pensée de l'infini, et de ne pas se laisser séduire par le charme du plaidoyer. Dès que

LES a ETUDES DE LA NATURE ». 133

Ton a renoncé à chicaner l'auteur sur le fond, on est tout au plaisir de ses enthousiasmes si sincères, de la richesse de ses sensations et de leur subtilité toute moderne. Il est lui-même comme enivré par la violence de ses impressions. A force d'aimer la Nature, il la confond avec la Divinité et adore l'œuvre au lieu de l'auteur. Il parle de la Nature avec une tendresse qui se communique à ce qu'il écrit et gagne son lecteur : il voulait rouvrir la porte à la Providence, il l'a rouverte au grand Pan. C'est un résultat qui ne vaut pas l'autre sans doute, mais dont les conséquences ont été immenses dans notre siècle.

Avant l'apparition des Études^ Bernardin de Saint- Pierre était un pauvre diable dans l'indigence, peu connu en dehors de quelques salons où il n'était pas aimé, et pour cause. Il avait bien compté que son ouvrage ne passerait pas inaperçu. « J'ose dire que je vous étonnerai », écrivait-il à Hennin avant l'im*pression, en lui annonçant la lecture d'un fragment du manuscrit. Cependant, il est douteux qu'il s'attendît à un succès retentissant. Il avait dit ce qu'il voulait dire, mais pas de la manière qu'il avait rêvée. Sa langue lui paraissait pauvre, en dépit de ses efforts pour varier son vocabulaire : « La carrière nouvelle que j'ai ouverte, disait-il, ne m'a point fourni de termes nouveaux ; il a fallu souvent répéter les mêmes. Mais, malgré ces défauts qui viennent de l'incapacité de l'ouvrier, j'ose dire que le fond de mon ouvrage est propre à répandre une lumière admirable sur toutes les parties de la nature, et à

« PXVL ET VIRGINIE. » 135

renverser les méthodes qu'oni emploie pour Têtu* dier. Quel riche sujet entre des mains plus heureuses! » (Lettre à Hennin, 25 décembre 1783.) Pour \ lui, les Études valaient par les idées; la forme eh était médiocre. C'est un jugement qui nous paraît aujourd'hui singulier.

Il y a autant d'étonnement que de joie dans les premières lettres où il raconte à son vieil ami Taccueil enthousiaste fait à son livre par le public : « Je reçois des lettres où on m'élève infiniment au-dessus de mon mérite. Il faut que j'aie fait quelque chose de rare. Je n'ai cependant embrassé que les ombres de la réalité. C'est peu de chose; c'est l'ouvrage d'un homme. » (1®' mars 1785.) Trois jours après : « Je reçois... des lettres particulières de personnes avec lesquelles je n'ai pas de relation, mais qui m'exaltent trop pour pouvoir les communiquer. » L'applaudissement gi*andit, gagne la province, devient formidable. L'auteur s'y accoutume très vite, selon l'usage, et c'est bientôt avec complaisance qu'il parle de la pluie de visites, lettres, invitations à dîner, qui s'abat sur sa mansarde : « Un ancien ami de Jean- Jacques et de d'Alembert est venu me témoigner toutes sortes, d'attachement et d'intérêt, voulant absolument m'emmener à sa campagne. Il m'a paru particulièrement frappé de ce que j'ai dit sur les plantes. Des peintres sont enthousiasmés de ce que j'ai dit sur les arts; un autre sur l'éducation; un autre sur la cause des marées. » (20 mars 1785.) «c II paraît que mon livre fait une grande sensation danjB

Je clergé; un grand vicaire de Soissons, appelé M. l'abbé de Montmignon, m'est venu voir quatre ou cinq fois et me prie d'accepter un logement avec lui dans sa campagne, afin de satisfaire le goût que j'ai pour les champs. Je lui ai dit qu'à la vérité je désirais une campagne, mais que ce n'était pas celle d'autrui.... Un autre grand vicaire d'Agde, appelé M. l'abbé de Bysants, m'est veau voir..., et doit me mener mercredi prochain chez M. l'archevêque d'Aix, qui désire me connaître pour parler de moi à l'assemblée du clergé.... Voilà cinq ou six grands dîners que je refuse depuis huit jours. » (25 avril.) a Des âmes sensibles m'adressent des lettres pleines d'enthousiasme; des femmes, des recettes pour mes maux; des gens riches m'offrent des dîners; des propriétaires, des maisons de campagne; des auteurs, leurs ouvrages; des gens du monde, leurs sollicitations, leurs protecteurs et même de l'argent. Je ne reçois de tout cela que le simple témoignage de leur bonne volonté. » (3 juin.)

Il est discret; il garde pour lui les déclarations amoureuses auxquelles un homme reconnaît tout de suite qu'il est devenu célèbre. Nul n'y échappe, qu'il soit écrivain, homme d'État ou ténor, et Bernardin de Saint-Pierre en eut sa part comme les autres. L'une des premières vint d'une Suissesse de Lausanne, dont la lettre est un bijou de naïveté. Elle lui écrivait qu'elle était jeune, belle et riche ; qu'elle lui offrait sa main avec l'agrément de sa mère, mais qu'étant protestante, elle ne voulait pas épouser un

catholique : « Je veux, continuait-elle, avoir un mari qui n'aime que moi, et qui m'aime toujours. 11 faut qu'il croie en Dieu, et qu'il le serve à ma manière;... je ne voudrais pas être votre femme, si ce n'était pour faire ensemble notre salut. » Il répondit évasivement : a Je pense comme vous et, pour aimer, l'éternité ne me paraît pas trop longue. Mais, avant tout, il faut se connaître et se voir dans ce monde. » Sa jeune correspondante trouva la réponse trop, vague et dépêcha une amie chez M. de Saint-Pierre pour lui demander si, oui ou non, il se convertissait. L'ambassadrice fut pressante : « Vous avez' dit que les oiseaux chantaient leurs hymnes chacun dans son langage, et que tous ces hymnes étaient agréables au Créateur : ainsi vous vous ferez protestant et vous épouserez mon amie. » M. de Saint-Pierre se débattait : « Je n'ai jamais dit qu'un rossignol dût chanter comme un merle; je ne changerai donc ni de religion, ni de ramage ». La négociation en resta là.

Une autre demande lui fut adressée par un abbé. La lettre commençait par des reproches sur l'orgueil dont M. de Saint-Pierre avait fait preuve dans plusieurs circonstances, et continuait en ces termes : « Une jeune personne fort aimable, naïve comme l'innocence, pure comme un beau jour de printemps, d'une stature noble, d'une physionomie heureuse... (nous abrégeons), et surtout du caractère le meilleur, est ma nièce. » Cette nièce n'ayant que dixsept ans, son époux la recevra « immédiatement

des mains de la nature, ayant que la société l'ait contournée à ses méthodes », ce qui est tout justement l'affaire de l'auteur des Études. Elle n*a pas un écu, mais cela n'est évidemment pas pour arrêter l'auteur des Études : « Nous croyons, écrit son oncle, vous, elle et moi, à la Providence ». Nous n'avons pas la réponse de Bernardin de Saint-Pierre, mais il n'épousa pas encore cette fois.

11 refusa avec la même prudence les invitations dans les châteaux : « La bienveillance, disait-il spirituellement, est la fleur de l'amitié, et son parfum dure toujours quand on la laisse sur sa tige sans la cueillir ».

Il essaya dé répondre aux lettres et dut y renoncer. C'était une marée montante; il en arrivait maintenant de toute l'Europe. Bientôt il fut forcé de les refuser à la poste. On n'affranchissait pas, en ce temps-là. Il paya pour plus de 2 000 francs de ports de lettres en un an, vit que la gloire coûtait trop cher et fit désormais un choix dans ses correspondances.

Enfin, gloire des gloires! la reine Marie-Antoinette cita les Études à un dîner chez Mme de Polignac, et Mme de Genlis mena les princes ses élèves visiter l'auteur, la bête curieuse du jour, dans son ermitage.

Les causes de ce triomphe se démêlent assez aisément. L'influence toujours grandissante de Rousseau y fut pour beaucoup. On ne demandait qu'à être sensible, qu'à croire aux lois, naturelles, qu'à

a PAUL ET VIRGINIE. » 139

rendre l'organisation sociale responsable de tous

les maux. Nombreuses étaient les personnes qui ne

demandaient aussi qu'à se reposer de l'irréligion

agressive et sèche dans laquelle on vivait depuis

longtemps. Toutes les âmes tendres, pour lesquelles

le scepticisme n*est jamais qu'un passage, saluèrent

avec transport la réaction religieuse dont les Études

donnaient le signal. Ce fut l'une des deux principales

raisons de leur prodigieux succès. L*autre grande

raison fut que l'on venait de lire les Confessions et

les Rêveries^ fraîchement publiées à Genève, et que

les esprits étaient préparés à se rouvrir à la poésie.

11 y avait plusieurs générations qu'on en était sevré.

La poésie était la chose dont on manquait le plus «n

France à la fin du xviii® siècle et qui avait le plus

besoin de se renouveler. Bernardin de Saint-Pierre

était poète et apportait une poésie nouvelle; il fut

populaire en quelques semaines. Quant à sa fausse

science, elle n'irrita que les gens du métier. Le

grand public était alors fort ignorant en matière

scientifique et tout disposé à juger par le sentiment

de l'origine des volcans ou de la forme des pôles.

Les théories de Bernardin de Saint-Pierre eurent de

zélés partisans, et sept mois ne s'étaient pas écoulés

qu'un candidat en Sorbonne présentait une thèse où

il opposait les Etudes aux Époques de la Nature de

Buffpn, lequel était grand ennertii des causes finales,

comme on sait, et tenait l'homme de la nature pour

une simple brute.

Cependant l'objet de tant de louanges restait

pauvre. Des contrefaçons de son livre paraissaient de tous côtés et lui enlevaient le meilleur de son gain : « A peine ai-je recueilli quelques gerbes, écrivait-il le 6 juillet 1785, et les rats entrent dans ma grange ». De plus, il travaillait avec ardeur à payer ses dettes, et il en avait beaucoup. C'est pourquoi il sollicitait tout comme avant des pensions du roi et des gratifications des ministères. Le pli était pris, ainsi qu'il arrive souvent aux hommes qui ont eu une jeunesse besogneuse.

Ses premières économies (il en faisait, malgré tout, et c'est ce qui le rend cette fois difficile à excuser} furent consacrées à acheter une maisonnette avec jardin, dans un quartier perdu, mal habité, misérable. Sa rue n'était point pavée. Il disait gaiement à ce propos : « Peut-être que si mon ouvrage continue à m'attirer des visites considérables, les gens à équipage emploieront leur crédit au moins pour la faire nettoyer ». Les voisins en haillons ne l'effrayaient pas. « Quand je me suis logé dans le quartier des pauvres, répondait-il aux observations, je me suis mis à la place où je suis classé depuis longtemps. » Tout cédait au bonheur d'avoir un coin de terre à bêcher et à fouiller. A peine emménagé, un riaïf orgueil de propriétaire éclate dans ses lettres. Il avait payé maison et jardin 5 000 livres, et on dirait, à le lire, qu'il possède un parc immense. Il a « un verger, des vignes », un vaste espace pour les fleurs. Il écrit à ses amis pour qu'on lui donne des graines, des oignons, des plants; c'est à croire que

<f PAUL ET VIRGINIE. » 141

toutes les espèces des deux hémisphères ne suffiront pas à garnir son jardin. Dès que son innocente manie est connue, on lui envoie de tous côtés de quoi remplir les parterres de Versailles, mais il se trouve encore tant de place, qu'il installe un carré de légumes.

Avec tout cela, il est triste et malade. La réaction a été trop forte. Il écrit à Duval : a J'ai éprouvé une suite d'événements si fâcheux,... que je puis dire que les fondements de mon âme en ont été ébranlés ». (7 janvier 1787.) A une personne qui le félicite de son succès, il répond : « Vous n'en voyez que la fleur; l'épine est restée dans mes nerfs ». Peu à peu, cependant, il se calme, se remet, et le courage lui vient alors de s'inscrire en faux contre le jugement du noble aréopage qui avait condamné jadis l'un des morceaux de son œuvre. Un volume IV des Études parut en 1788. Il contenait jPa«/ et Virginie,

h' avant-propos àe Paul et Virginie expose 'clairemcvnt ce que l'auteur a voulu faire : « Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage. J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux diflcrents de ceux de l'Europe. Nos poètes ont aesDz reposé leurs amants sur les bords des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers, à l'ombre des cocotiers, des bananiers et des citronniers en fleurs. Il ne manque à l'autre partie du monde que des Th^ocrites et des Virgiles pour que nous en ayons des tableaux au moins aussi inlé-

DERNARDIN DE 8AINT«PIERRE.

\ I ressants que ceux de notre pays. » L'ambition d'être / le Théocrite et le Virgile des tropiques perçait dans tout ce qu'il avait déjà publié, mais il voulait encore autre chose dans son roman, et la suite de l'avantpropos fait bénir l'indiscipline du génie, qui va son chemin en se moquant des plans les mieux combinés : « Je me suis proposé aussi d'y mettre en évidence plusieurs grandes vérités, entre autres celleci, que notre bonheur consiste à vivre suivant la nature et la vertu ». Une édition postérieure est plus explicite encore : « Ce petit ouvrage n'est qu'un î délassement de mes Études de la Nature, et l'appli-

f cation que j'ai faite de ses lois au bonheur de deux

I familles malheureuses ». En d'autres termes, Ber-

\ nardin de Saint-Pierre destinait Paul et Virginie à

être un roman instructif et utile, une manière de leçon de choses propre à prouver la justesse des théories développées dans ses Etudes et la sagesse I des réformes qu'il y proposait. Ses jeunes héros

\ devaient être la démonstration vivante et éclatante de

' la bonté naturelle de l'homme, de l'inutilité de nos

vaines sciences, et d'une infinité d'autres « grandes vérités » exposées au cours de son ouvrage. Par bonheur, le poète devait bien souvent faire oublier au philosophe son programme.

C'est le poète, le Théocrite des tropiques, qui commence. Il chante une nature voluptueuse, qui prodigue ses caresses à deux nourrissons. Elle les berce au murmure des sources, leur sourit en mille couleurs brillantes. Autour de leur berceau, l'air

n'est que tiédeur et parfum. Ils se développent harmonieusement dans cette solitude, où la douceur des sensations est en accord avec la douceur des sentiments que la Providence a mis au cœur des nouveau-nés. Rien de plus charmant que ces deux beaux enfants « tout nus, suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme on se représente la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer : elle les surprenait souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras Tun de l'autre. » Ces dernières lignes sont exquises; on ne saurait mieux rendre les grâces ineffables du sommeil de l'enfance.

Paul et Virginie grandissent, et leurs jeux, leurs ( petites aventures sont contés avec le même charme. Ce n'est pas du grand art; c'est trop joli, trop facile *^/

\ à mettre en romances et en images de confiseurs, i- v mais c'est délicieux tout de même. D'ailleurs, cer- \ '

tains de ces tableaux sont singulièrement rehaussés par le cadre, par exemple celui des deux enfants exécutant des pantomimes « à la manière des noirs ». « Le lieu de la scène était, pour l'ordinaire, au carrefour d'une forêt, dont les percées formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage. Nous étions, à leur centre, abrités de la chaleur pendant toute la journée; mais quand le soleil était descendu à l'horizon, ses rayons, brisés par les

troncs des arbres, divergeaient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses qui produisaient le plus majestueux effet. Quelquefois, son disque tout entier paraissait à l'extrémité d'une avenue, et la rendait toute étincelante de lumière. Le feuillage des arbres, éclairé en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l'émeraude. Leurs troncs moussus et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique; et les oiseaux, déjà retirés en silence sous la sombre fcuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluaient tous à la fois l'astre du jour par mille et mille chansons. » Voilà qui est beau et vrai. Cette brusque illumination d'un grand bois en dessous, par le soleil couchant, est aussi exacte qu'éblouissante. On conçoit que des paysages semblables aient émerveillé une génération nourrie des Fastes de Lemierre et des Jardins de Delille.

La première enfance des jeunes héros de Bernardin de Saint-Pierre s'écoule tout entière dans un désert, loin de toute société, et Ton peut vérifier i ■ sur eux que « l'homme naît bon », ainsi qu'il est dit

dans les Études, Ils n'ont que des instincts vertueux, de bons sent iments, et pas un germe de vice, c ar ces germes nous sont communiqués du dehors; la nature n'en a pas mis en nous.

Avant d'aller plus loin, nous ferons remarquer une fois de plus combien ces idées sont antichrétiennes. La nécessité d.e..la^Jlédeinptiûn disparaît avec le péché originel, et le christianisme tout entier

a PAUL ET 7IRGIXIE. » 145

n'est plus qu'une superfluilc», si même il n'est un charlatanisme. Il fallait vraiment que la foi fût bien affaiblie, pour que l'auteur de ces hérésies ait reçu , ^ des âmes pieuses un accueil amoureux, et de l'Eglise romaine un accueil si doux, que les philosophes l'accusèrent d'être pensionné par le clergé. Les \ ^ siècles impies arrivent très vite à ne plus s'y con- \

naître en religion. Il se forme alors une atmosphère générale d'ignorance et d'inintelligence des choses V sacrées dont pâtissent aussi les chrétiens demeurés ^^ croyants; ils s'habituent à être trop peu exigeants \

et à n'y pas regarder d'assez près.

Le moment est venu de donner une éducation aux ^^^ deux enfants et de démontrer, ainsi qu'il est dit ^"^ aussi dans les Etudes, que « c'e,sJt-ia société qui fait les méchants, et c'est not re éducatio n qui les pré- \ pare ». Le philosophe coupe ici la parole au poète I ^^ et expose son système. Paul et Virginie ne sont pas /^ « préparés » à être des méchants, parce qu'ils sont c^

élevés loin des écoles et des bibliothèques, sans autre pré cepteur que l£^ , . , NA ture : « Toute leur étude était de se complaire et de s'entr'aider. Au reste, ils étaient ignorants comme des créoles et no savaient ni lire ni écrire. Ils ne s'inquiétaient pas de ce qui s'était passé dans des temps reculés et loin d'eux; leur curiosité ne s'étendait pas au delà de cette montagne. Ils croyaient que le monde finissait où finissait leur île, et ils n'imaginaient rien d'aimable où ils n'étaient j)as. Leur affection mutuelle et celle de leurs mères occupaient toute l'activité de leurs âmes.

Jamais les sciences inutiles n'avaient fait couler leurs larmes ; jamais les leçons d'une triste morale ne les avaient remplis d*ennui. Ils ne savaient pas qu'il ne faut pas dérober, tout chez eux étant commun; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples ; ni mentir, n'ayant aucune vérité à dissimuler. On ne les avait jamais effrayés en leur disant que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats ; chez eux l'amitié filiale était née de l'amitié maternelle. » Daphnis et Ghloé. avaient des âmes moins neuves, moins pures de tout enseignement humain; ils savaient lire et, ayant des troupeaux à garder, on avait dû leur apprendre au moins qu'il existe des voleurs.

U ne édu cation aussi propre à scandaliser les académies produisit naturellement les résultats les plus heureux. A d ouze ans, Paul était « plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze ». Il avait plus de « lumières ». Virginie n'était pas moins supérieure aux filles de > nos contrées. Ils avaient beau n'avoir « ni horloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d'histoire et de philosophie », ils n'étaient ignorants que selon nos idées de pédants de collège, car ils possédaien t la science qu e donne la campagne. « Ils conna issaient les heures du jour par l'ombre des arbres ; les saisons, par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits ; et les années, par le nombre de leurs récoltes. » Ils connaissaient les noms et les mœurs, des plantes, des oiseaux, de tout ce qui avait vie dans leur vallon

« PAUL ET VIRGINIE. » Vu

et aux environs. Ils savaient fabriquer tout ce qui est nécessaire à rexistcnce de l'homme des champs, et ils accomplissaient tous ces travaux avec la bonne humeur que donnent la santé, le grand air et Tab^ence de soucis. En les voyant si adroits, ingénieux et heureux, leurs mères s'applaudissaient d'avoir été « forcées par le malheur de rentrer dans la nature ».

Bernardin de Saint-Pierre prévoit qu'on lui pourrait faire quelques objections, et il se hâte de prendre les devants : « Vous autres Européens, dont l'âme se remplit dès l'enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lumières et de plaisirs. Votre âme, circonscrite dans une petite sphère de connaissances humaines, atteint bientôt le terme de ses jouissances artificielles; mais la nature et le cœur sont inépuisables.... » — « Après tout, qu'avaient besoin ces jeunes gens d'être riches et savants à notre manière ? leurs besoins et leur ignorance ajoutaient encore à leur félicité. Il n'y avait point do jour qu'ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumières; oui, des lumières : et quand il s'y serait mêlé quelques erreurs, l'homme pur n'en a pas de dangereuses à craindre. »

Il y a une pointe de déclamation dans cette apostrophe. Cela menace de devenir un peu languissant, lorsque le poète se réveille et nous enlève d'un coup d'aile au-dessus des théories et des systèmes. Le

{)oète ne sait qu'une chose : ses héros sont beaux, Is sont tendres, ils sont à l'âge où l'on aime ;

/qu'ils s'aiment donc. Le reste est oublié, et Ber-

I nardin de Saint-Pierre écrit à son tour, après tant d'autres, le roman éternel de la quinzième année. Il

/ l'écrit avec chasteté et passion, de la plume la plus pure, mais avec des ardeurs profondes et trou- I blantes. Le génie l'a effleuré de son souffle, pour la première et la dernière fois, et il trace quelques pages de haute volée, de celles qu'on ne fait pas avec le seul talent, quelque grand qu'il soit.

/ a Cependant, depuis quelque temps, Virginie se sentait agitée d'un mal inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir; son teint jaunissait; une langueur universelle abattait son corps. La sérénité n'était plus sur'son front, ni le sourire sur ses lèvres. On la voyait tout à coup gaie sans joie et

■ triste sans chagrin. Elle fuyait ses jeux innocents, ses doux travaux et la société de sa famille bienaimée. Elle errait çà et là dans les lieux les plus solitaires de l'habitation, cherchant partout du repos et ne le trouvant nulle part.... Quelquefois, à la vue de Paul, elle allait vers lui en folâtrant; puis tout à coup, près de l'aborder, un embarras subit la saisissait; un rouge vif colorait ses joues pâles, et ses yeux n'osaient plus s'arrêter sur les siens. Paul lui disait : « La verdure couvre ces rochers; nos « oiseaux chantent quand ils te voient; tout est gai « autour de toi; toi seule es triste ». Et il cherchait à la ranimer en l'embrassant; mais elle détournait

la tête et fuyait tremblante vers sa mère. L'infortunée se sentait troublée par les caresses de son frère. Paul ne comprenait rien à des caprices si nouveaux et si étranges. »

Bernardin de Saint-Pierre a si parfaitement j)erdu de vue ses systèmes, qu'il donne à sa Virginie les '' pudeurs raffinées qui n'éclosent que chez les créa- ' turcs compliquées par la civilisation. Les « enfants de la Nature » ignorent ces réserves farouches, qui ne vont point sans une certaine science. Longus est bien plus dans la vérité quand il peint l'amoureuse Chloé baisant son Daphnis de tout son cœur et sans croire mal faire, en « simple fille nourrie aux champs, et n'ayant oui on sa vie le nom seulement d'amour ».

Un été terril)le vient augmenter le mal mystérieux dont souffre Virginie : « C'était vers la fin de décembre, lorsque le soleil, au Capricorne, échauffe pendant trois semaines l'Ile de France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est, qui y règne presque toute l'année, n'y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemins et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts; l'herbe était brûlée; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du coté de la mer. Seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus ses plaines et paraissaient, au coucher du soleil, comme les flammes d'un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée.

L'orbe de la lune, tout rouge, se levait, dans un horizon embrumé, d'une grandeur démesurée. Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, aspirant Tair, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur; mais partout le sol était brûlant, et Tair étouffant retentissait du bourdonnement des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux. »

Le drame va se dérouler maintenant dans un accord étroit avec les sensations extérieures. « Par une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s'asseyait, elle se recouchait, et ne trouvait dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s'achemine à la clarté de la lune vers sa fontaine. Elle en aperçoit la source qui, malgré la sécheresse, coulait encore en filets d'argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D'abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que, dans son enfance, sa mère et Marguerite s'amusaient à la baigner avec Paul dans ce même lieu; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle seule, en avait creusé le lit, couvert le fond de sable, et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l'eau, sur ses bras nus et sur son sein, les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frère et à la sienne, qui entrelaçaient au-dessus de sa tête leurs rameaux verts

et leurs jeunes cocos. Elle pense à Tamitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l'eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis, et elle soupire. Elle songe à la nuit, à la solitude ; et un feu \ dévorant la saisit. Aussitôt elle sort, effrayée, de ces dangereux ombrages et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zone torride. Elle court auprès de sa mère chercher un appui contre elle-même. Plusieurs fois, voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa les mains dans les siennes; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul, mais son cœur oppressé laissa sa langue sans expression, et, posant sa tête sur le sein maternel, elle ne put que l'inonder de ses larmes. »

Une tempête ravage leur vallon, détruit leur jardin et laisse cependant après elle une impression d'apaisement et de repos. Virginie soulagée redevient familière et tendre avec Paul, mais ce n'est qu'un éclair, qui disparaît avec la détente apportée aux nerfs par la fraîcheur humide de Tair.

Déjà, lorsque ses héros n'étaient que des enfants, Bernardin de Saint-Pierre nous à montré la nature"^ mêlée si avant à leurs plaisirs et à leurs besoins, que « leur vie semble attachée à celle des arbres, comme celle des faunes et des hamadryades ». C'est à présent / >J à leurs passions qu'elle se mêle, et avec quelle intensité, la scène du bain, celle du retour d'intimité après l'orage, le font admirablement sentir. L'auteur profite de ce qu'il a des personnages pour réaliser une conception déjà ancienne et établir un lien

^^ désormais indissoluble entre le paysage et l'âme hiimaînft. J^^ lipn existait avant lui ; il est aussi vieux que le monde et il agit, à leur insu, sur les êtres les plus incultes ; mais il prend une telle force, une telle importance, dans les temps et les milieux où Ton a appris à le reconnaître et à l'observer, qu'il est permis alors de saluer en lui une puissance nouvelle. Bernardin de Saint-Pierre le signala, le montra à l'œuvre, et la leçon ne fut pas perdue. Chateaubriand avait vingt ans à l'apparition de Paul et Virginie. Quand son René s'écrie au milieu des sifflements du vent : « Levez-vous vite, orages désirés !» il ne sait pas s'il parle de vrais orages ou de ceux de son âme. Il les confond, et personne n'ignore tout ce que cette confusion entre nos sentiments et les impressions du dehors a fourni à notre siècle d'inspirations poétiques.

Soit dit en passant, point n'était la peine de tant - jy f s'indigner dans les Études de la Nature contre ceux \r ^^ osent avancer que la morale varie avec les climats. ^ ^ iLes fragments qu'on vient de lire mènent tout droit

\ ■ à la même conclusion.

"^.^ C'est encore un paysage qui prépare, si j'ose ainsi

\ parler, la scène des aveux, lorsqu'après l'épisode

"de la lettre qui appelle Virginie en France, les deux

jeunes gens sortent après le souper pour passer une

dernière soirée ensemble. Ils s'asseyent sur un tertre

et gardent d'abord un profond silence.

« Il faisait une de ces nuits délicieuses, si communes entre les tropiques, et dont le plus habile

pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune paraissait au milieu du firmament, entourée d'un rideau de nuages que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de l'île et sur leurs pitons, qui brillaient d'un vert argenté. Les venls retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, bruissaient sous l'herbe. »

Doucement grisés par les langueurs d'une nuit ^. amoureuse, les deux amants parlent enfin et se ' disent leur secret. Le discoujrs dç Paul est légèrement apprêté ; les phrases en sont trop bien arrondies, troi> soignées. La réponse de Virginie est admirable de passion et d'élan à condition de l'abréger et de ne garder que le cri de la fin : « Paul I « ô Paul ! tu m'es beaucoup plus cher qu'un frère ! (i Combien m'en a-t-il coûté pour te repousser loin « de moi !... Maintenant je reste, je pars, je vis, je a meurs; fais de moi ce que tu veux.... » A ce-s mots, Paul la saisit dans ses bras.... »

Virgin ie part, et avec elle s'éloigne l'in spiration. Bernardin de Saint-Pierre semble pris de remords de s'être attardé à des bagatelles qui ne nous ont rien appris, sin on que rarrinnr est au nombre des « lois naturelles » qui gouvernent notre globe (nous nous en doutions un peu). Il travaille à regagner le temps perdu et n'y réussit que trop. Jusqu'à la cata-

strophe finale, nous ne cessons plus de nous instruire et de vérifier la vérité des idées exposées dans les Études. Paul apprend à lire et à écrire, pour pouvoir ; correspondre avec Virginie, et il perd sur-le-champ f la tranquillité d'esprit. Ce qu'il voit dans les romans le rend inquiet, jaloux : « Ses lumières le rendaient déjà malheureux ». Il parle quelquefois aux autres habitants, et leurs médisances, leurs vains commérages, sont autant de causes de chagrins; pourquoi a-t-il l'imprudence de sortir de son désert? « La solitude ramène en partie l'homme au. bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur social. »

I II devient ambitieux, rêve d'arriver « aux grands emplois » pour être plus digne de Virginie. « Le ^ f^ Vieillard » lui révèle que tous les chemins sont

fermés à qui n'a point de naissance ni de fortune.

/ Digression sur la noblesse héréditaire, la vénalité

^ des charges, l'indilTérence des grands pour la vertu. Paul déclare qu'il s'attachera « à un corps ». « J'épouserai entièrement son esprit et ses opinions, dit-il ; je m'en ferai aimer. » Le Vieillard réprime sévèrement cette lâche velléité de tenir à quelque chose. Digression sur les sacrifices de conscience exigés par « les corps », lesquels, « d'ailleurs, s'intéressent fort peu à la découverte de la vérité f> .

En désespoir de cause, Paul se rabat à être écrivain. On pense comme il est reçu. Le Vieillard lui fait un tableau si noir des persécutions qui attendent les hommes de lettres, que le pauvre garçon demeure terrifié à la pensée des souffrances que représente

« PAUL ET VIRGINIE. » ir

chaque livre, et s'écrie en embrassant un arbre sem par Virginie : « Oh! celle qui a planté ce papayer . fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle leur avait donné une bibliothèque ». Digression sur l'Evangile et les philosophes grecs.

C'est la partie que Mme Nccker, lors de la fameuse lecture dans son salon, avait comparée à « un verre d'eau à la glace ». Le mot était juste. L'auteur luimême a été refroidi par les dialogues de Paul et du Vieillard. Il ne retrouve plus la passion qui l'avait élevé tout à l'heure si haut. Le naufrage du Saint- .Gcran et la mort de Virginie, qui nous ont fait verser à tous, dans notre enfance, des torrents de larmes, tiennent un peu, il faut l'avouer, du mélodrame et sont littérairement très inférieurs aux scènes de passion.

Oublions les portions didactiques de l'œuvre, et ce vieillard prêcheur, qui n'est autre que Bernardin lui-même. Il reste une histoire d'amour, l'une des plus enflammées qui ait été écrite en aucune langue. Plus on la relit, moins on comprend qu'on l'ait prise pour une pastorale innocente et un peu fade. Sainte- Beuve s'en étonnait déjà il y a une quarantaine d'années : « Ce charmant petit livre, écrivait-il, que Fontanes mettait un peu trop banalement entre le Télémaque et la Mort d'Abel (de Gessner), je le classerai, moi, entre Daphnis et Chloé et cet immortel IV° livre en l'honneur de Didon. » Théophile Gautier déclarait que « Paul et Virginie lui paraissait être le

Ig^6 BERNARDIN DB SAINT-PIERRE.

g^i^vre le plus dangereux qui fût au monde pour de gjpunes imaginations. Il se souvenait de l'émotion /.'brûlante qu'il avait éprouvée lui-même en le lisant, -^ et qui n'avait été égalée, plus tard, par aucune autre lecture *. » Ces deux- jugements n'ont rien d'exagéré. La place de Virginie, aux beaux yeux marbrés de / noir, est marquée au .premier rang des amoureuses illustres, entre Chloé, aux naïves ardeurs, et Didon la désespérée. Tel est néanmoins l'empire des lieux communs, qu'à force de 8*extasier sur la grâce et la sensibilité du récit de Bernardin, on s'est accoutumé, et de plus en plus, à n'y voir que du Berquin supérieur et à le reléguer insensiblement dans la littérature enfantine. Plus d'un lecteur s'est scandalisé tout à l'heure de ce que nous osions parler librement d'un chef-d'œuvre consacré, qui n'a point relu Paul et Virginie depuis le temps où il jouait au cerceau et serait demeuré fort surpris qu'on le lui proposât.

Au temps de la grande vogue du livre, la curiosité fut extrême de savoir ce qu'il contenait de vérité. Le problème ne nous intéresse aujourd'hui qu'à cause de ce qu'il nous apprend sur les procédés de composition de l'auteur. Nos romanciers réalistes n'auraient que peu de chose à y changer.

, Le cadre est vrai. Les paysages sont copiés d'après nature et complétés par une divination de ce que

1. Théophile Gautier : Souvenirs intimes, par Mme Judith Gautier.

devait âtre la végétation tropicale dans une contrée plus fertile que l'Ile de France, a Paul et Virginie, écrivait Humboldt, m'a accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre; je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon.... Tandis que le ciel du Midi brillait de son pur éclat, ou que, par un temps de pluie, sur les rives de l'Orénoque, la foudre en grondant illuminait la forêt, nous avons été pénétrés tous deux de l'admirable vérité avec laquelle se trouve représentée,, en si peu de pages, la puissante nature des j tropiques dans tous ses traits originaux. »

Les personnages principaux, ceux qu'il s'est donné la peine de faire vivre, sont formés de traits empruntés à des modèles en chair et en os et arrangés selon les besoins de la cause. Nous avons déjà dit que l'auteur s'était mis lui-même en scène dans le Vieillard. Il s'était souvenu pour son héroïne de deux aimables filles rencontrées jadis en Russie et à Berlin, Mlle de la Tour et Mlle Virginie Taubenheim.

Longus avait fourni l'idée mère du récit : la transformation de l'amitié en amour, à un moment fatal, , entre deux jeunes gens élevés ensemble. Bernardin de Saint-Pierre lui avait aussi emprunté plusieurs traits de détail; il y a dans la première moitié de Paul et Virginie quelques passages qui suivent de fort près Daphnis et Chloé.

La description des mœurs de l'Ile de France était exacte lorsqu'il l'a tracée. Des réminiscences de diverses époques avaient suggéré les épisodes. La

jolie scène des deux enfants s'abritant de la pluie sous le jupon de Virginie avait été observée par Bernardin de Saint-Pierre dans le faubourg Saint- Marceau. La tragédie du dénouement lui avait été racontée; il ne Tavait pas observée par lui-même, d*où vient sans doute qu'elle sent un peu l'arrangement : « Il ne savait décrire que ce qu'il avait vu », dit Aimé Martin ; mais il jetait toujours un rayon sur ce qu'il avait vu, et l'on pourrait donner pour épigraphe à Paul et Virginie le titre même que Gœthe a choisi pour ses mémoires : Poésie et Vérité.

Le livre alla aux nues dès son apparition. Il fut traduit en anglais, en italien, en allemand, en hollandais, en russe, en polonais et en espagnol. On en fit plus de trois cents contrefaçons françaises. On le mit en romances, en pièces de théâtre, en tableaux, en images populaires. Les mères appelèrent leurs nouveau-nés Paul ou Virginie. Bernardin de Saint- Pierre passa décidément grand homme, et en 1791, quand l'Assemblée nationale dressa une liste de noms parmi lesquels on devait choisir un gouverneur pour le dauphin, il y figura en compagnie de Berquin, de Saint-Martin, dit le Philosophe inconnuy de Sieyès et de Gondorcet ; bizarre mélange, qui en dit bien long sur le désordre qui régnait alors dans les esprits.

Ce succès éclatant ne fut pas un feu de paille. Quelques années plus tard, on voit la famille Bonaparte se distinguer par son enthousiasme. C'est d'abord une lettre signée Louis Bonaparte, dont l'au-

<c PAUL ET VIRGINIE. » 159

leur raconte qu'il a tant pleuré en lisant Paul et Virgifile, qu'il voudrait bien savoir ce qu'il y a de vrai dans l'histoire, « pour qu'une autre fois, en le relisant, je puisse me dire, pour soulager ma sensibilité affligée : Ceci est vrai, ceci est faux ». C'est ensuite un billet du général Bonaparte, commandant de l'armée d'Italie, qui trouve le temps, entre deux batailles, d'écrire à M. de Saint-Pierre : « Votre plume est un pinceau. Tout ce que vous peignez, on le voit; vos ouvrages nous charment et nous consolent ; vous serez à Paris un des hommes que je verrai le plus souvent et avec le plus de plaisir. » Aux lettres succèdent les visites : de Louis, de Joseph, de Napoléon, qui encensent et caressent l'écrivain à la mode. Son livre ne les quitte point; durant les campagnes d'Italie, « il reposait sous le chevet du général en chef, comme Homère sous celui d'Alexandre ». Joseph s'est efforcé de l'imiter dans une pastorale appelée Moïnay qu'il lui soumet respectueusement. Napoléon envie du fond de l'âme l'existence paisible de son hôte <c au sein de la nature ». Il s'exprime d'un accent si sincère, que Bernardin s'empresse de lui offrir une petite maison de campagne dont il était devenu propriétaire. Le <c vainqueur de l'Italie sourit d'un air un peu embarrassé et murmure tout bas quelques mots de train, d'équipage et de repos de chasse », mais il redouble ses politesses et invite l'homme célèbre à dîner. Les choses se gâtèrent un peu quand l'homme célèbre refusa de s'enrôler parmi les journalistes à gages. Toutefois Bernardin

BERNARÛIK DE SAÏNT-PIERRE.

de Saint-Pierre n'eut pas à se plaindre de l'empire, et Napoléon, de son côté, demeura fidèle à son admiration pour Paul et Virginie; on assure qu'il le relut plusieurs fois à Sainte-Hélène.

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