‹ Berryer, de Villèle, de Falloux, l'opposition royalisteChapitre 1 sur 7 · RUE GARANCIÈRE · texte numérisé non relu

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Plus d’une fois, dans le feu des événements qui ont. rempli les dernières années, au milieu des combats que se livraient les partis, les uns essayant de ressaisir une monarchie toujours insaisissable, les autres s’efforcant de retenir et de fixer une république encore contestée, à ce spectacle de toutes les contradictions, de la faiblesse des hommes aux prises avec la puissance des choses, — plus d’une fois une pensée est venue à ceux qui ont aimé et qui se rappelaient les beaux temps parlementaires. Quel eût été le rôle de Berryer s’il avait vécu assez pour être de cette assemblée de 1871, la plus malheureuse, la plus libre, la plus honnête et la plus incohérente des assemblées? Qu’aurait-il fait s’il eût été présent à ces luttes récentes, non déjà épuisé par l’âge et par le mal, mais avec quelques années de moins, avec son vieux patriotisme, avec son mâle esprit müûri par les révolutions, avec sa voix dominatrice ?

Au premier moment, c’est certain, il se serait serré auprès de M. Thiers, dont il avait été si souvent l’adversaire d'opinion, l’émule de tribune et toujours l’ami, car

entre ces deux hommes, jetés dans des camps différents, il y avait un mutuel et irrésistible attrait. Avant la guerre, il aurait été avec M. Thiers, dont il partageait les prestentiments alarmés; et au lendemain de la guerre il aurait eu, comme M. Thiers, la grande pitié de la France vaincue. Il aurait accepté, lui aussi, le généreux pacte, cette condition de délivrer d’abord le pays, de lui rendre ses forces militaires, de reconstituer son crédit, de relever avant tout de la poussière sanglante le glorieux blessé. C’eût été le premier mouvement du patriote ; mais ensuite, cette première œuvre accomplie, au moment des explications et des résolutions décisives sur la manière de fixer les destinées de la France, qu’aurait-il fait? Il aurait eu dans l’assemblée de 1871, telle qu’elle était, une position manifestement prépondérante, au moins égale à celle de M. Thiers, qui, au déclin de l’Empire, disait de lui, avec une cordialité émue, dans le Corps législatif : « Nous sommes, lui et moi, dans cette Chambre et dans le pays, les plus anciens serviteurs de la liberté... » Quelle mfluence aurait eue Berryer sur l’esprit de M. Thiers lui-même, sur son propre parti, sur l’assemblée, sur la situation tout entière? Comment se serait-il conduit en face des passions, des illusions ou des hallucinations auxquelles il aurait eu à disputer ce qui avait été l’objet de sa vie, la réconciliation d’une société libérale, profondément troublée par les révolutions, avec le droit traditionnel? Serait-il sorti vainqueur ou vaincu de la lutte? La mort lui a épargné cette épreuve, elle a enlevé le combattant avant le dernier combat. Berryer, en quittant le monde à la fin de 1868, a échappé au deuil de la France envahie; il a échappé aussi à ces crises où l’on a cherché un moment la restauration d’un trône, où l’on n’a trouvé qu’une déception de plus.

Ce qu'il aurait pu être, ce qu’il aurait pu faire, ce n’est qu'un rêve. La réalité, c’est la grande et retentissante

existence d’un homme qui, pendant plus d’un demi-siècle, au milieu de toutes les révolutions, orateur politique et avocat, a régné par la toute-puissance, par les irrésistibles fascinations de la parole. Berryer, dans ces mêlées de l’histoire contemporaine, reste sans doute inséparable de la cause dont il est la décoration et comme la dernière ressource. C’est avant tout le génie vivant de la parole, éclatant à la tribune et au barreau, échappant d’un coup d’aile aux tyrannies et aux engagements de parti, faisant de son éloquence une sorte de magistrature, de son indépendance une force, du sentiment du droit une inspiration supérieure, une arme redoutable. C’est l’athlète de toutes les luttes qui a pu, sans se manquer à lui-même, sans se démentir, se faire une clientèle de tous les vaincus, — defendant tour à tour, au courant d’une longue carrière, le maréchal Ney devant la Restauration, la vieille monarchie devant la royauté de 1830, le prince Louis- Napoléon devant la pairie de Juillet, les ouvriers devant les jurisprudences menacantes, la société devant la révolution après 1848, les princes d'Orléans devant la confiscation, les républicains devant l’Empire. Homme d’une nature assurément puissante, généreuse, cordiale, devenu populaire par la libéralité de son âme, et qui a mérité, — au Jour des funérailles, de réunir tous les partis dans ce petit village du Loiret où il est mort, — au jour des commémorations plus durables, d’être placé, seul de ses contemporains, en face de Malesherbes, dans cette grande salle du Palais de justice où le marbre de Chapu le fait revivre entre l’éloquence et la fidélité sous cette fière invocation : Forum et jus!

Que reste-t-il, dit-on souvent, de ces fascinateurs de la parole, quand ils ont disparu ? Que reste-t-il de Mirabeau lui-même et de bien d’autres? Il n’y a plus dans ce qu'ils ont laissé, il est vrai, ni l’accent, ni le geste, ni le feu du

regard, ni la passion du moment, qui animait tout. Il reste pourtant de ces hommes tout ce qu’ils ont conquis, tout ce qu’ils ont popularisé. Il reste de Berryer ces dèscours, ces plaidoyers qui sont moins décolorés qu’on ne le dit, qui font partie de l’histoire du temps, et qui sont aussi comme les Mémoires d’une vie tout entière passée à la lumière du jour, au service public, — d’une vie qui se déroule, de 1815 à 1868, à travers quatre ou cinq régimes différents entrecoupés de révolutions. C’est le cadre d’une grande existence marquée d’une singulière unité morale (1).

Ce n'est ni par sa naissance, ni par une tradition de famille, ni par sa première éducation que Pierre-Antome Berryer a été conduit à se faire un jour l’orateur des royautés en détresse. 1] n’était pas un homme des vieilles races ; ilne se rattachait même, je crois, par aucun lien de parenté au Berryer qui avait été lieutenant de police et ministre sous Louis XV. Il était né en pleine et forte bourgeoisie parisienne en 1790. Comme tous ceux avec qui il s’est trouvé si souvent en lutte, comme Thiers, comme Dupin, comme Barrot, il était le fils de la Révolution francaise, et plus d’une fois il s’est plu à rappeler, avec une mâle et simple fierté, qu’il était lui aussi d’une origine plébéienne, qu'il datait de 1789. Sa mère était d’une famille dont le chef avait marqué dans la justice commerciale. Son père, formé à l’école du disert et brillant Gerbier, était lui-

(1) OŒEuvres de Berryer. — Discours parlementaires, 5 vol. — Plaidoyers, 3 vol.

même un avocat de mérite qui a vécu assez dans le nouveau siècle pour se voir éclipsé par un glorieux fils et qui a laissé d’intéressants Souvenirs. On l’a vu jusqu’après 1830 plaider encore, malgré ses quatre-vingts ans, avec ses longs cheveux blancs flottant sur sa robe à la vieille mode. Libéral de 1789, mais modéré d'opinions, le père de Berryer n'avait pas traversé sans péril ces crises révolutionnaires où essayer de disputer la vie d’un accusé était souvent un crime. Il avait été, au moment du procès du Roi, de ce petit nombre d'hommes courageux, débris du vieux barreau, qui s'étaient engagés à se prêter un mutuel appui si Louis XVI choisissait parmi eux un défenseur. Plus tard, au plébiscite destiné à consacrer l'avènement de l'Empire, il était des deux cents avocats qui votaient non contre trois qui votaient oui! Au milieu de la versatilité des événements, M. Berryer père s'était fait une règle de se dérober à toutes les fonctions, de garder son indépendance, de n’être en un mot qu'un avocat, et pendant la Révolution comme avant la Révolution, sous l'Empire, sous la Restauration elle-même, il est resté un des représentants les plus fidèles des traditions de son ordre. Berryer était le vrai fils de ce digne et sage père dont il avait recu lesprit avec les premières influences du foyer.

Sa jeunesse avait eu d’autres maitres. Au moment où, dans la France dégagée de la terreur, tout commençait à renaitre, il avait été placé dans la vieille maison de Juilly, reconstituée par les Oratoriens. Il y avait trouvé des croyances religieuses éclairées, les traditions renouées des études classiques, le goût de lantiquité et des lettres, une discipline grave et douce. Les discours de Berrver sont souvent des Mémoires, disais-je. Il racontait le passé, il se peignait lui-même lorsque longtemps après, dans une séance du Parlement, ayant à défendre les institutions religieuses, il se plaisait à évoquer une scène

toute rayonnante de l’aube du siècle, cette journée de sa jeunesse où Bonaparte, brillant de la gloire consulaire, était allé visiter Juilly. « Il m’en souvient, s’écriait-il avec émotion, je vous demande pardon, je ne pensais pas m’abandonner ici. C’est un des touchants, des nobles souvenirs de mes premières années... Le vainqueur d’Italie vint à nos portes, à Dammartin, à une lieue de Juilly. Deux cent cinquante enfants, rassemblés par douze ou quinze Pères de l’Oratoire, furent au-devant du premier Consul. Je vois encore cette belle figure, ces longs cheveux blancs, cette longue robe noire du Père Aubouin qui s’approche de lui : — Général, les maitres qui ont formé Desaix, Casabianca et Muiron ont l’honneur de vous présenter leurs élèves. — Ils sont en bonnes mains, dit le vainqueur d'Italie. — Et nous qui savions sa gloire, il nous regardait comme pour nous encourager à respecter ces religieux qui nous avaient amenés auprès de lui!... » C’est là, dans ce double foyer de la maison de famille et de la maison des Oratoriens de Juilly, qu’il avait grandi, ouvrant son esprit et ses regards d’adolescent à ce spectacle d’une société reconstituée, intérieurement pacifiée, couverte de gloire et déjà soumise à un maitre. Il sortait du collège « au bruit du canon d’Iéna » avec une instruction généreuse, avec tous les dons d’une organisation privilégiée et la sève d’une nature aussi ardente que sincère.

L'éducation de Berryer se complétait par les événements. Il était d’une génération qui n’avait entendu que les bruits expirants de la Révolution et qui, à son entrée dans la vie du monde, subissait naturellement la fascination d’un régime glorieux et dominateur, qui, à vrai dire, ne connaissait que l’empereur, tant Napoléon alors éclipsait et absorbait tout. Il était bien impérialiste à dixhuit ans, il l’a avoué sans subterfuge, il l’était encore à vingt ans; il ne l'était plus à vingt-quatre ans, il avait

cessé de l’être avant la catastrophe, dès 1812. Comment s'était accomplie cette métamorphose intérieure? C’est un des épisodes les plus curieux de la formation de. ce puissant talent. Au moment où il avait eu à se décider dans le choix d’une profession, d’un avenir, il avait répondu à son père qui l’interrogeait, qui lui montrait d’autres carrières brillantes, les carrières officielles à parcourir « Non, mon père, je veux être indépendant, je serai ce que vous êtes, je serai avocat. » Il s'était adonné, avec le feu d’une nature impétueuse qui avait du temps pour tout, pour le plaisir comme pour le travail, à des études souvent ingrates, et dans ces études, il avait un guide singulier. Un vieux député aux États généraux, M. Bonnemans, placé auprès de lui, passait dix-huit mois à lui faire lire les procès-verbaux de l’Assemblée constituante. C’était pour un jeune esprit la saisissante révélation de tout un ordre de droits et de libertés, de tout un monde presque inconnu, à demi oublié. M. Berryer père, d’un autre côté, sans être un ennemi de l'Empire, avait parfois comme avocat des clients dont il ne désertait pas la cause en face du gouvernement. Il avait surtout dans le déclin du règne, dans un procès alors fameux, à défendre le maire d’Anvers contre les éclats de colère de Napoléon. Le jeune Berryer lui-même, pour son coup d'essai, se trouvait mêlé avec son père à la défense de quelques-uns des obscurs complices de la conspiration Malet. Il avait pu voir de ses yeux à cette occasion le revers de la glorieuse médaille, il avait saisi le secret de l’Empire sous ses décevantes splendeurs. C'était assez, et ici encore c’est lui qui a évoqué un jour ses souvenirs dans ce qu'il appelait sa confession, — une confession faite avec une grâce virile en pleine Assemblée nationale sous la république de 1848. Il racontait comment son esprit s'était éveillé à la lecture des Cahiers de 1789, comment il n'avait pas attendu la chute de

l’Empire pour sentir le poids du despotisme, comment il avait confié dès lors ses impressions aux amis de sa jeunesse, et tout d’un coup, dans un mouvement d’entrainante éloquence, se tournant avec un geste familier et superbe vers un de ses collègues de l’assemblée : « Tu m'es témoin! » s’écriait-il. — Et s’arrêtant, comme s’il eût cédé à un élan trop intime, il reprenait : « Eh bien, oui, J'ai senti le despotisme, et pour moi, il a gâté la gloire. Et puis j'ai vu l’infidélité de la victoire, j'ai vu l'étranger amené par nos revers jusqu'ici. J’ai vu tout un grand gouvernement qui reposait sur un seul homme disparaitre, disparaitre en un jour, disparaitre parce que son épée était abattue, et qu'un jour, un seul jour, il n’était pas triomphant. Oh! alors, j'ai compris que malheur aux nations dont l’existence, dont la constitution a pour base ou la mobilité des passions populaires, qui conduit aux hontes du Directoire, ou l’autorité du génie d’un grand homme, qui conduit à d’éclatantes victoires, mais aussi à d’affreux revers, à un anéantissement com plet... Faire reposer la destinée d’un peuple sur la tête d’un homme, c’est le plus grand de tous les crimes. Ah! j'ai compris alors la nécessité d’un principe... » De telle sorte que Berryer, détaché de l’Empire sans être insensible au génie, à ses gloires et à ses malheurs, converti d'avance à une monarchie qu’il ne connaissait encore que de nom, était tout préparé à une restauration dans laquelle il ne voyait ni une condition offensante imposée par l'étranger, ni une menacante résurrection d’ancien régime.

Que d’autres, amis ou ennemis, aient pensé ou senti différemment dans cette grande crise de 1814-1815, épreuve de tous les patriotismes et de toutes les convictions, oui sans doute. L'originalité morale de Berryer, c’est d’être arrivé à la Restauration sans engagement et sans esprit de parti, avec la générosité et l’indépendance

d’un cœur chaud, avec une opinion qu'il ne devait qu’à lui-même, à un travail intérieur tout désintéressé. S'il n'avait aucun lien avec l’Empire, il ne se rattachait par aucune tradition de famille, par aucun souvenir à cette monarchie renaissant dans un désastre, à l’ancien régime. Il n'avait pas même avant vingt ans entendu prononcer le nom des Bourbons. Il n'avait ni injures à venger, ni passions à satisfaire, ni avantages personnels à reconquérir. C'était un jeune bourgeois, fils de la société moderne, porté par instinct de libéralisme autant que par goût pour la royauté vers un pouvoir qui, en représentant la vieille France, semblait offrir à la France nouvelle comme un instrument de réparation nationale avec la garantie d'institutions généreuses. C’est dejà Berryer tout entier unissant dans son âme ardente le sentiment d’un volontaire rovaliste et le sentiment d’un libéral; c’est Berryer à vingt-cinq ans, impatient de s'ouvrir cette double carrière du barreau et du parlement, où pendant plus d’un demi-siècle, à travers les révolutions, il va exercer pour sa cause le retentissant ministère de la parole publique pour fequel il est fait.

Tout lui souriait dans cette renaissance de la Restauration, qui compensait par des dédommagements de liberté de douloureux désastres militaires. La monarchie de la Charte répondait à ses opinions, mûries dans le silence de l'Empire. Cette vie nouvelle, avec ses agitations de l'esprit, avec ses luttes de la tribune, du barreau et de la presse, cette vie nouvelle offrait comme un cadre naturel et animé à ses dons heureux, à ses facultés diverses, à cette sève de jeunesse intelligente et fière qui n'attendait qu'une occasion. C’est Odilon Barrot, avec qui il était dès lors en liaison, comme il était déjà en liaison intime avec Dupin, l’ainé de cette élite des nouveaux prétoires, — c'est Odilon Barrot qui, dans ses Mémoires, à

peint ainsi Berryer, à ces premiers moments légendaires dela Restauration : « Sa grâce personnelle, la bienveillance de son caractère le faisaient aimer de tous. Ses croyances religieuses, mêlées à un libéralisme sincère qui, je dois le dire à son honneur, ne s’est jamais démenti, une remarquable capacité des affaires qu’il tenait de son père, une action oratoire que favorisait un organe admirablement timbré, tout cela, joint à une âme tendre et expansive, l’appelait à jouer un grand rôle dans un pays où la parole allait redevenir une puissance. » Plus d’un demi-siècle après, lorsque tant d’événements avaient passé sur la France, M. Jules Favre parlait avec émotion de « cette grande âme », de « cette noble et souriante figure », de « l'autorité irrésistible de Berryer sur ses adversaires euxmêmes ». Entre ces deux dates se déroule cette carrière d’un homme qui, toujours fidèle à une seule cause en politique, a été en dehors de la politique l'avocat de toutes les causes où il y avait un droit, une faiblesse à défendre, et qui avait commencé en faisant de sa parole le bouclier des vaincus contre les réactions de 1815 et 1816. Avec son père, avec Dupin, il avait défendu devant la Cour des pairs la plus illustre, la plus héroïque des victimes de l’esprit de vengeance, le maréchal Ney. Seul il disputait aux conseils de guerre la vie du général Debelle, du populaire Cambronne. Il risquait son jeune crédit en bravant les passions de son parti, et il aurait peut-être échoué dans cette défense des deux accusés, s’il n'avait pas eu à son tour pour défenseur le Roi lui-même, Louis XVIII, auprès de qui il avait trouvé appui, qui l’encourageait à « faire son devoir ». Il n’échappait pas du moins, lui le royaliste de la veille, aux sévérités du conseil de discipline de son ordre, qui, sur la proposition du procureur général Bellart, le déclarait atteint et convaincu d’avoir professé, dans son plaidoyer pour Cam-

bronne, des « principes condamnables et subversifs de toute autorité légitime ». Il donnait dès le premier jour la preuve de ce sentiment d'indépendance et d’honneur qui a illuminé sa carrière.

C'était son début dans la Restauration, c’était son entrée dans cette vie publique d’un temps qui, dans l’histoire francaise du siècle, a été une des périodes les plus favorables à l'essor des talents, aux libertés de l'esprit. Temps de jeunesse, en effet, où partout fermente une sève de rénovation intellectuelle et libérale, où le drame des passions, des opinions religieuses et politiques, se déroule au grand jour, et où les épisodes judiciaires, les procès se mêlent aux débats publics dont ils ne sont souvent que l’écho ou le prolongement! Berryer, éloigné du parlement par son âge, restait pour le moment tout entier au barreau, grandissant au milieu de ces luttes, où il a eu souvent des émules sans avoir jamais d’ennemis.

Avocat brillant et recherché, il portait dans le tourbillon des affaires la séduction d’une nature supérieure qui savait être à la fois aux études du cabinet, aux réunions de société et aux plaisirs des arts. Il vivait surtout dans le monde royaliste, auquel il se rattachait par ses relations, dont il était l’orateur; mais, en vivant dans ce monde, il échappait à ses tyrannies, à ses préjugés, et même, dans les causes royalistes qu'il avait à couvrir de sa parole, il restait l’homme du droit, des garanties libérales. Il était royaliste sans doute en même temps qu'avocat, il n'avait rien d’un juriste de parti ou de cour, — et le palais qu'il a toujours le mieux connu, le plus fréquenté, je le crois bien, a été le Palais de justice. Un de ses clients de cette époque était Lamennais, qui se faisait poursuivre pour l’excès de ses opinions ultramontaines, pour ses attaques contre l’Église gallicane et la déclaration de 1682. Lamennais, à vrai dire, était moins encore un client qu’un ami

12 UN ROYABISTE PARLEMENTAIRE,.

pour Berryer à qui il confiait ses intérêts, ses pensées, ses projets de travail et ses colères contre la Révolution dont il voyait partout les progrès. Berryer ne manquait pas devant la justice à l’orageux auteur de l’Indifférence en matière de religion, qui, un jour de 1825, lassé ou irrité de tout, lui écrivait de La Chesnaie avec une affectueuse mélancolie : « Que nous serions bien ici, loin du tumulte et de l’ennui de ce monde au milieu duquel vous vivez! Qu'il serait doux de philosopher ensemble et de voir de loin ces tempêtes et ces naufrages de la politique dont le spectacle est trop près de vous!... Mais les affaires, mais le devoir vous retiennent là où vous êtes. Je vous plains de ce travail, je voudrais l’alléger et je contribue pour ma bonne part à en aggraver le fardeau... » Lamennais avait

un moment rêvé pour son ami, — et il le dit dans sa Correspondance, — je ne sais quel rôle d’orateur sacré

dans une sorte de croisade dont il aurait été, lui, le philosophe. Berryer n'était pas l’homme de ce rôle, et il ne se plaignait pas du travail : il était l’homme des affaires, de la vie animée, du Palais et du monde. Là il brillait au premier rang, défendant Lamennais pour sa liberté de prêtre, la famille de La Chalotais pour son honneur, M. Michaud, le journaliste de la Quotidienne, pour son droit menacé par le ministère Villèle, les plus humbles comme les plus illustres clients pour leurs interûts. Berryer était alors pour les royalistes ce que d’autres étaient pour le libéralisme : une force dans les luttes du barreau, un espoir en politique. Peu d'années avaient suffi pour agrandir sa position et le préparer aux candidatures éclatantes de la vie publique. Il avait eu le temps de voir les hommes et les partis, de se former aux devoirs du parlement par l’habitude de manier les affaires; il avait tous les dons de la parole, la popularité du talent et du succès, des relations nombreuses dans tous les camps.

Le jour où il avait quarante ans, et c'était au commencement de 1830, en plein règne du ministère Polignac, il entrait à la Chambre des députés, porté par une sorte de faveur universelle. Cette élection du Puy, presque privilégiée, puisqu'elle s’accomplissait trois semaines tout au plus après que Berryer avait ätteint l’âge légal, cette entrée sur une scène nouvelle qui répondait à une légitime ambitiôn, avait cependant pour lui je ne sais quo: de secrètement émouvant que personne ne pouvait soupconner alors.

Au moment de sa nomination, on lui avait offert le portefeuille de la justice ; il avait refusé, prétextant modestement de son inexpérience politique. Il avait au fond une raison plus sérieuse pour se tenir en garde : il avait eu une longue et intime conversation avec M. de Polignac, et il s'était trouvé en face d’un véritable visionnaire. Il avait entendu ce premier ministre, fait pour perdre les royautés, lui expliquer sa mission avec une désastreuse candeur d’halluciné et lui avouer qu'il puisait sa force dans les communications mystérieuses qui lui venaient chaque jour de Dieu. Berrver s'était retiré de l'entretien saisi d’épouvante, voyant, selon son expression, « la ruine de la monarchie et l’ère des révolutions indéfiniment rouverte ». — « Je balbutiai quelques excuses, a-t-il dit depuis, et je me retirai précipitamment. Une cause à plaider m’appelait en province; mes devoirs envers la Chambre allaient m'y faire renoncer. Je changeaï aussitôt de résolution, j'envoyar chercher des chevaux de poste, et Je quittai Paris l'âme pleine d’angoisses et de pressentiments sinistres (1)...» Il ne voulait pas croire encore à

(1) Voir, dans le livre publié par M. de Falloux sous le titre de l'Évéque d'Orléans, le récit intéressant d'une conversation qui eut lieu vers 1856 au château d'Augerville entre M. Thiers, Berryer, Montalembert, M. Dupanloup et M. de Falloux lui-même, auteur du récit,

des préméditations de coups d’État, il en défendait surtout le roi Charles X, dont il connaissait la vieille et aimable loyauté; mais il en savait assez pour n'avoir aucune illusion sur le ministère d’un illuminé qui, en se croyant appelé à combattre la Révolution, s’exposait à lui donner des prétextes, à la précipiter peut-être.

C’est sous ces auspices, c’est l'esprit plein de ces impressions que Berryer arrivait au Parlement de 18390, libre de tout lien officiel, prêt à porter au combat une ardente sincérité de conviction royaliste, qui se confondait chez lui avec un sentiment profond de la lépalité et du droit. Sa première apparition à la tribune, éclairée de ces souvenirs, reprend son vrai caractère. Berryer, à l’occasion de l’adresse respectueusement révolutionnaire des 221, se levait pour défendre la royauté qu'il croyait menacée, la prérogative de la couronne qu’il voyait mise en doute, bien plus que pour sauver un ministère dont il connaissait mieux que tout autre les dangereuses faiblesses. Il intervenait non en champion aristocratique d'idées surannées, mais en politique constitutionnel essayant encore de conjurer la guerre des pouvoirs, et il faisait cette tentative désespérée avec un éclat d’éloquence qui ressemblait à une révélation, qui arrachait à Royer-Collard ce mot fameux : « C’est plus qu’un talent, c’est une puissance (1). »

Par une particularité de ces scènes émouvantes de la vie parlementaire d'autrefois, deux hommes appelés à des fortunes bien diverses, Berryer et Guizot, élus en même temps, venaient d'entrer ensemble à la Chambre, et ils

(1) Villemain, dans son livre sur M. de Chateaubriand, raconte que Royer-Collard, au sortir de la séance où il venait d'entendre Berryer, disait à ses amis : « Cet homme est une puissance; mais cela ne doit pas nous détourner de frapper vite et fort. Ne laissons pas à la folie et à l'in-

capacité de quelques hommes le temps de détruire la discussion, dans un pays où il se trouve de tels talents pour défendre la royauté. »

débutaient le même jour, dans la même discussion, l’un en combattant l’adresse des 221, l’autre en la soutenant. Au moment où ils commencaient ainsi tous les deux leur carricre, et où ils se rencontraient pour la première fois face à face, Guizot évidemment ne désirait pas plus que Berryer une révolution; mais, sans la désirer, Guizot était prêt à l’accepter avec toute cette génération libérale dont il était un des chefs, dont il représentait les idées. Berryer la redoutait sincèrement, cette révolution qu’il voyait grandir dans les malheureux conseils du Roi autant que dans les excitations publiques; il aurait voulu l’empêcher, il n'avait à lui opposer qu’une prévoyance mutile, et lorsque moins de cinq mois après sa première apparition à la tribune, étant à Augerville, la résidence de son choix, il ouvrait un matin de juillet le Moniteur, qui lui portait les « ordonnances », il n'avait pas un doute, pas une illusion. Il sentait que la fatalité venait de se déchainer encore une fois dans les affaires de la France. Avant le coucher de ces « trois soleils de Juillet », dont Chateaubriand a parlé, tout était accompli. Berryer avait cette destinée singulière et cruelle de n'être entré dans la politique active que pour assister aux derniers instants d’un gouvernement qu'il aimait, pour voir s’évanouir presque aussitôt ce rêve d’une monarchie traditionnelle et libérale qu’il aurait voulu servir. Il n'avait paru qu'un seul jour à la tribune du parlement comme à une brèche déjà menacée de l'assaut : il est resté sur cette brèche par où venait de passer une révolution, il y est resté malgré tout, enchainé par la fidélité à une ruine |

C'est son attitude dans l’histoire; c’est la vive et constante originalité de celui qui, pendant trente-huit ans, de 1830 à 1868, à travers tous les régimes, a résolu le problème d’être l’homme d’un parti, l'homme d'une cause

vaincue, sans cesser un moment d’être l’homme de son temps et de son pays.

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La révolution de 1830, en renouvelant tout en France, institutions, dynastie, conditions de la vie publique, et en entreprenant de tout renouveler sans rien bouleverser, cette révolution créait assurément une situation aussi compliquée, aussi difficile qu'imprévue à tout le monde, à Berrver plus qu’à tout autre.

Que serait devenu Berryer si la Restauration eût continué à vivre régulièrement, paisiblement, au lieu de se perdre elle-même par une provocation si promptement suivie d’une explosion populaire? Son avenir semblait tout tracé. Il eût été sans doute un des plus éminents serviteurs de la monarchie à laquelle il avait donné sa jeunesse, brillant au premier rang dans cette famille de royalistes constitutionnels qui a compté les de Serre, les Laferronays, les Martignac, les Hyde de Neuville, les Chateau briand. Il eût été un jour ou l’autre un beau garde des sceaux, sous une royauté consentant à vivre avec son prestige traditionnel, au milieu des mœurs libérales d’une France nouvelle. Le coup de foudre de Juillet lui ouvrait à l’improviste une carrière toute différente et le rejetait dans l’inconnu en le placant brusquement en face d’une révolution qui venait d’emporter un trône, — qui pouvait aussi menacer la société francaise tout entière. Lamennais, qui le suivait toujours avec amitié et qui n’était pas encore engagé dans la voie révolutionnaire où son violent génie allait l’entrainer, Lamennais écrivait du fond de sa

retraite de La Chesnaie à M. de Vitrolles : « Il faut savoir se résigner à ce qui est inévitable et regarder au delà du moment présent. Si quelque chose peut assurer les maux qui nous menacent et les aggraver, c’est de travailler à diviser les esprits de plus en plus, à propager la crainte, à augmenter le découragement... Pour moi, je crois que tout honnête homme, oubliant ce qui ne peut plus être sauvé, doit, quelles que soient ses opinions et même ses prévoyances, soutenir le pouvoir qui maintient encore et peut seul aujourd'hui maintenir un reste d'ordre. Montrez, je vous prie, cette lettre à Berryer et faites-moi part tous deux de vos réflexions... » Au moment où Lamennais parlait ainsi (27 août 1830), Berryer avait eu déjà à se décider dans le feu même des événements et à prendre position pour ainsi dire en plein combat.

Il s’était décidé en politique. Il avait sans doute vivement ressenti la catastrophe de la monarchie, catastrophe d'autant plus douloureuse qu’elle avait été préparée et provoquée par la violation des lois. Il était de ceux qui auraient voulu tout au moins que la victoire populaire de Juillet ne dépassat pas l’abdication du vieux roi et du duc d’Angoulème, que le principe de l’hérédité, de Finviolabilité royale sortit intact de cette formidable crise. Au delà tout froissait ses sentiments, tout blessait sa raison politique; tout lui semblait périlleux dans la substitution improvisée d’un roi de la Révolution au roi de la tradition, et il avait sincèrement hésité avant de s’incliner devant cet inconnu qui se cachait sous le nom de la nécessité, de la force des choses. D'un autre côté cependant, s'il ne se sentait pas délié envers la royauté par la faute des « ordonnances » , il ne se sentait pas non plus délié de ses devoirs envers le pays par le malheur de cette royauté envoyée aux « terres de l'exil ». Il avait une répugnance d’instinct et de réflexion pour ce qu'il appelait « lémigration à

l’intérieur », pour ce système commode de l’isolement et de l’abstention que pratiquent souvent les partis vaincus. Il croyait qu'il y avait mieux à faire que de déserter le combat, que de se retirer de tout pour aller se perdre dans les conspirations ou les bouderies. De là toute la conduite de Berryer à ce lendemain décisif des journées de Juillet. Adhérer sans réserve à l’œuvre de la Révolution, se rallier au succès, il ne le pouvait; abdiquer par ressentiment quand d'heure en heure se débattait l’avenir de la France, il ne le voulait pas. Il avait résisté tant qu'il avait pu à cet « inévitable » dont parlait Lamennais, il avait lutté pied à pied contre la déclaration de la vacance du trône, contre l’élection d’un roi; il avait mis les dernières protestations de sa foi royaliste dans ces mots dont il avait accompagné le serment de soumission aux faits accomplis : « La force ne détruit pas le droit! » Il avait protesté, et il était resté : il restait dans le parlement attaché à cette tribune où il était fait pour briller, leader des vaincus, témoin d’une expérience à laquelle il ne croyait pas, adversaire redoutable pour un gouvernement naissant qui se trouvait placé dès le premier jour entre des oppositions extrêmes, entre les royalistes irrités de leur défaite et les républicains impatients de pousser jusqu’au bout la victoire de Juillet.

Tout était nouveau dans cette situation, tout était aussi singulièrement épineux pour un royaliste de la veille dont les événements faisaient le porte-drapeau des opinions vaincues dans les Chambres d’une révolution victorieuse. Nul autre que Berryer n'aurait pu certainement suffire à cette tâche laborieuse, difficile, de reprendre la campagne au lendemain d’une déroute accablante et de relever la fortune d’un parti qui venait de succomber sous le poids d’un coup d’État manqué; il y a suffi pendant des années par la loyauté supérieure du caractère, par une habile et

féconde activité, par la puissance de l'esprit sur tous les champs de bataille du parlement et du barreau, où il n’a cessé de grandir en combattant. Légitimiste, il l’a toujours été assurément, et c’est par lui que le légitimisme a pu faire encore une figure dans plus d’une journée ; mais il a été un légitimiste à sa maniere, avec l'indépendance d’une nature supérieure, en ne demandant des armes qu’à la loi, à la discussion publique, aux fortifiantes excitations de la vie parlementaire, en restant lui-même vis-à-vis des amis comme vis-à-vis des ennemis. Il avait eu, surtout aux premiers temps, plus d’une difficulté à vaincre dans son propre camp, où régnaient des illusions, des préjugés, des passions qu’il ne partageait pas, et il avait l’art de rester fidèle à sa cause sans se prêter à des entrainements où à des chimères que sa raison désavouait.

Lorsqu’au mois de mai 1832 la duchesse de Berry, par la malheureuse inspiration d’un courage romanesque, allait à travers le midi de la France jusqu’en Vendée pour lever le drapeau de la guerre civile et jouer la fortune de la légitimité, c’est Berryer qui avait la mission de se rendre auprès de l’aventureuse princesse. Sous prétexte d’un procès à plaider en Bretagne, il arrivait à Nantes, et la nuit, mystérieusement, il était conduit, à travers les chemins creux, les taillis de la Vendée, jusqu'à la petite métairie des Mesliers, où il se trouvait en face de lhéroine d’un roman jacobite de Walter Scott. Que se proposait-il réellement dans ce voyage qu'il a plus d’une fois raconté lui-même avec émotion? Il était le plénipoten- Liaire des têtes sages du parti, Hyde de Neuville, le duc de Fitz-James, Chateaubriand, qui avaient senti aussitôt comme lui le danger d’une telle entreprise. I allait combattre de son accent le plus pathétique la guerre civile dans son foyer obscur, dans la chambre nue de cette petite métairie vendéenne, asile momentané de celle qui

s'appelait « la régente du royaume ». Il allait porter le conseil de respecter le repos de la France, — et par une de ces méprises qui sont le phénomène des époques troublées, tandis qu’il allait plaider pour la paix publique, au risque de soulever contre lui tous les chevaliers de la princesse errante, le gouvernement de son côté le traitait en complice d’insurrection ; on le faisait arrêter, on le conduisait de prison en prison jusqu'à une cour d’assises à Blois. Il n’aurait eu qu'à divulguer le secret de sa mission, il se croyait obligé par la délicatesse et l’honneur à ne rien dire qui pât ressembler à un désaveu d’une femme malheureuse. La vérité éclatait toute seule devant la cour de Blois, et cet épisode, plus disgracieux en définitive pour le gouvernement que pour la victime, n’avait d'autre résultat que de mettre en toute lumière la loyauté du généreux accusé, qui d’ailleurs n’en garda jamais rancune.

Dix-huit mois plus tard, Berryer s'était rendu à Tœplitz, résidence de la petite cour des Bourbons exilés. Il avait été recu avec une grâce affectueuse par le vieux roi Charles X, qui l’interrogeait sur l’état de la France, et à ce prince naïvement imbu de préjugés de race, ilne craignait pas de parler de la « nécessité du mouvement de 1789 ». À une question qui lui était adressée sur la politique qui conviendrait à la royauté restaurée, il répondait : « Il faut respecter la Charte et en développer les principes par un système plus large de lois électorales. — Ah! dit le Roi, vous me rappelez Cazalès quand il quitta l'assemblée et vint nous joindre au camp des émigrés. Nous lui demandämes ce qu’il pensait qu’il y avait à faire, il répondit : « Convoquer les États généraux. » Berryer n’était pas Cazalès au camp des émigrés, c’était un brillant Francais allant visiter un vieux roi malheureux pour rentrer le lendemain dans une France renouvelée et paisible. À la petite cour de Tæplitz comme à la petite

métairie des Mesliers, il restait l’homme du droit, des moyens légaux et de la paix civile, de la patrie respectée ; il restait, selon le mot de M. Hyde de Neuville, l'homme « du temps et du pays ». C’est là ce qui l’a toujours distingué de ceux de ses amis du camp légitimiste, qui auraient tout sacrifié au passé. C'était sa force dans les luttes parlementaires qui s’ouvraient devant lui, dans cette position aussi délicate que difficile où il avait à se maintenir pendant des années, presque seul, contre des adversaires victorieux, en plein monde de 1830.

Là il pouvait se déployer à l'aise, dans la liberté de son intelligente nature, avec l’origimalité et les ressources d’un génie fait pour le combat. Il avait de singuliers avantages pour soutenir la guerre contre la révolution de Juillet. Il

avait l'avantage d’avoir commencé sa carrière par la défense des vaincus de l’Empire contre les réactions de 1815. Il avait mis sa parole dans les affaires de justice, même en plaidant pour Lamennais, au service des libertés civiles et religieuses. Il n'avait été compromis ni dans les excès des partis, ni dans la politique des divers ministères de la Restauration. « J’ai gardé entière l'indépendance de ma vie, pouvait-il dire; je n'ai pris envers mon pays aucune responsabilité dans des actes funestes pour lui. » Il n'avait aucune solidarité de cour ou de caste attachée à son nom : il n'était pas un Fitz-James ou un Dreux- Brézé. Rien ne le gênait, ni les souvenirs, ni le regret des faveurs perdues, ni les engagements d'opinion, ni les obligations personnelles. Il était nouveau dans son rôle comme ses adversaires étaient nouveaux au gouvernement. Il faut se rendre compte de ce que c'était que cette position de Berryer vis-à-vis d'un régime qui restait encore la monarchie, qui était cependant une révolution et qui suscitait nécessairement tous les instincts, les espérances, les vœux attachés à ce mot de révolution. Berryer

avait prêté un serment qui lui avait coûté, par lequel il avait pris l'engagement, — « engagement formel, disaitil, engagement sacré de respecter les lois, de ne se prêter à aucune attaque, à aucune tentative d'attaque illégale contre l’ordre établi, contre les pouvoirs constitués ». Il avait prêté ce serment sans subterfuge. Cela fait, il se croyait le droit de s’établir en quelque sorte au cœur des institutions nouvelles, de tout dire, de tout juger, de suivre pas à pas un événement auquel restaient attachées les destinées de la France. La position de Berryer était celle d’un adversaire loyal, libre de tout lien, faisant quelquefois campagne avec d’autres oppositions sans se confondre avec elles, s’armant contre le régime de Juillet de ses origines, de son principe, de ses promesses, de ses fatalités révolutionnaires ou de ses apparentes inconséquences.

Une fois la lutte ainsi engagée, tout devenait occasion pour Berryer, et un budget, et les mesures de bannissement, et l’abrogation de l’anniversaire du 21 janvier, et les lois répressives sur les associations ou sur la disjonction, et les adresses, et les crises ministérielles, et les affaires extérieures.

L'art merveilleux, la tactique supérieure de Berryer était de remettre sans cesse le régime de 1830 et les hommes qui le servaient, qui travaillaient à le fonder, en face de leurs engagements, en face de la situation révolutionnaire qu'ils avaient créée. Assurément lui, royaliste, il n’avait ni goût ni faiblesse pour la république, qui fermentait partout au début du règne nouveau; il la considérait, autant que les ministres, autant que M. Guizot, autant que M. Thiers, comme un danger pour la France : il prétendait seulement qu’il ne suffisait pas de recourir à des expédients de pouvoir pour se défendre contre le danger, que c'était le pouvoir lui-même qui poussait à la république

par sa nature comme par ses actes. « Laissez-moi parler, disait-il un jour; le pouvoir féconde la république, malgré lui il la féconde. Recueillez vos souvenirs,... demandezvous ce qu'ont laissé dans les esprits les actes qui ont signalé les premiers jours de la monarchie nouvelle. Les chants répétés de toutes parts dans les rues, un prince brisant à la voix du peuple les armoiries de sa famille, était-ce là marcher à la royauté ou se jeter vers la république? Et la loi pour récompenser les vainqueurs de la Bastille, et cette loi qui, par une destination nouvelle, a en quelque sorte ressuscité un monument profane consacré à la gloire de l’antiquité républicaine, le Panthéon, ces lois sont-elles destinées à fortifier la pensée, la doctrine, le sentiment monarchique? Et la loi qui a aboli la commémoration du 21 janvier, quel est son effet sur la masse du peuple? Et quand il y a quelques jours encore on saluait les survivants des gardes-francaises, quand on les félicitait d’avoir violé le commandement de leurs chefs pour se mêler dans la Bastille à l'insurrection du peuple, favorisait-on encore une fois la monarchie ou la république? Et vous demandez maintenant que l’on vous soutienne contre des réalités que vous avez faites... »

Berryer ne se refusait pas le redoutable plaisir de triompher des embarras du régime nouveau, de lui réclamer les garanties de libéralisine et de dignité nationale qu'il avait promises, de le rappeler à la logique de sa naissance ; il ne se refusait pas l'avantage de mettre le régime de 1830 en contradiction avec lui-même dès qu'il faisait appel à des lois de restriction ou de répression, et à ceux qui lui criaient que sans ces lois il n’y avait pas de gouvernement possible, il répliquait brusquement : « Qui vous dit le contraire? » Et comme on semblait voir quelque duplicité dans cet aveu, il reprenait aussitôt : « Oui, sans doute, il n'y a pas de gouvernement possible. Plus que vous, je suis

convaincu de la réalité de vos embarras, je comprends vos efforts, je les ai prévus, et c'est pourquoi j'ai protesté contre ce que vous faisiez, contre le principe que vous adoptiez; mais il est adopté, ce principe, adopté malgré moi, adopté pour être la loi du pays. Je vis sous la loi que vous m'avez faite, et il serait étrange que vous vinssiez me disputer les conséquences les plus naturelles, les plus immédiates de la loi que vous m'avez imposée... » — « Ministres, s’écriait-il un Jour, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette révolution, — il s’adressait à M. Thiers, — vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de sa force, mais il faut payer sa dette! La révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes, une puissance nouvelle pour accroitre son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde : la révolution doit payer sa dette!... Vous nous devez toute la force promise au lieu de la force qui a été Ôtée... » Cet ordre nouveau qu'il n'avait pas fait, il le mettait tour à tour en face de ses périls révolutionnaires et en face de ses engagements, auxquels il ne pouvait manquer sans se désavouer.

S'il y avait une tactique dans ces procédés de combat, Berryer l’ennoblissait par le désintéressement de son opposition, par la liberté et l’impartialité d'esprit qu’il gardait jusque dans son ardeur. Il était évidemment sincère lorsqu'il cherchait le dédommagement de la force des traditions perdues dans la plénitude du gouvernement parlementaire où il retrouvait, avec le droit de prendre part aux affaires publiques, la dignité pour lui et pour son parti. II n'avait nullement la perfide arrière-pensée de demander à l’excès du mal une victoire du bien le jour où il disait aux ministres qu'il avait devant lui : « Si vous voulez que toute attaque violente des partis soit impardonnable, si vous

BERRYER. 25 voulez que l’émeute et la guerre civile soient détestées autant qu'elles sont funestes, reconnaissez, développez les droits... Entrez dans cette voie, reconnaissez les droits pour tous, car les droits appartiennent à tous sans exception, et si l’on veut fouler aux pieds aujourd’hui la loi politique que la Révolution a invoquée, dont je réclame les conséquences, Je ne reconnais de droit pour personne, quel qu’il soit, sur la terre de France... » Lorsqu’au lendemain de l’échauffourée napoléonienne de Strasbourg il combattait la loi dite de « disjonction », par laquelle on voulait établir des juridictions différentes pour les militaires et pour les civils impliqués dans un même complot, il ne se bornait pas à disputer à un ministère un moyen de répression; il s’attachait aux plus puissantes considérations de droit ; il déroulait la « longue et triste nomenclature des dispositions extraordinaires, des mesures d’excep- Lion », tour à tour adoptées par les gouvernements successifs, {tour à tour impuissantes, el, s’élevant sans efforts, il ajoutait : « Il y a au fond de ce spectacle de toutes les mauvaises créations contraires aux droits permanents de la justice, il y a deux grandes lecons pour les peuples et pour les gouvernements. N’en résulte-t-il pas pour tout cœur droit et pour tout esprit juste que, quand une société est parvenue au point où est la nôtre,... tout ce qui est violent est évidemment inutile et dangereux? Oui, repassons l’histoire des cinquante années de nos révolutions, et disons à la face du peuple, ce qui vaut mieux que de lui offrir une loi qui altère les règles de la justice, disons-lui que dans ces tristes années il n’y a pas un crime qui ait été utile. Disons-lui qu'il n°y a pas un attentat qui ait produit le résultat qu'on en avait espéré, qu'il n’y a pas un complot qui ait réussi pour le but qu’on s'était proposé... pas un seul! Que le peuple sache donc que dans l’état de notre société le recours à ces crimes odieux est inutile, même

ou

pour la vengeance, et que le gouvernement comprenne aussi que toutes les violations de droit n’ont servi à aucun de ses prédécesseurs à qui il les envie... » Et en parlant ainsi, tout adversaire, tout suspect qu’il fût, il se faisait écouter d’une Chambre en défiance, il contribuait singulièrement à l’échec de la loi de disjonction.

Un des plus grands moyens d’action pour Berryer, toutefois, était encore l'expression qu’il savait donner au sentiment national, au sentiment francais. Avocat des garanties libérales dans la politique intérieure, il se faisait l’orateur du patriotisme dans la politique extérieure. Ilavait eu sans doute bien des préventions à vaincre au lendemain d’une révolution considérée justement comme une revanche de l'esprit national. Il s’était trouvé, lui royaliste, fidèle aux souvenirs de la Restauration, en présence des accusations populaires représentant toujours la royauté de 1815 comme ayant été ramenée par « les baïonnettes étrangères », comme ayant vécu pendant quinze ans de l’alliance et de la protection de l’Europe absolutiste. Il combattait avec feu ces accusations; il se faisait un point d'honneur de répudier ces solidarités, et à ceux qui lui rappelaient le mot du roi Louis XVIIL déclarant qu'il devait sa couronne, après Dieu, au prince régent d’Angleterre, il répliquait vivement : « Quelques paroles que l’on cite, fût-ce des paroles de roi, je ne les couvre pas de mon suffrage, j'en abjure la responsabilité. » Il tenait, quant à lui, à rester avant tout l’homme de la France, à se défendre de toute inspiration de parti dans les affaires extérieures, et il en donnait le gage le plus significatif le jour où il disait : « Je sépare complètement de toutes nos querelles, complètement au fond de mon cœur et toujours, tout ce qui est relatif à la position de la France à l'égard de l’étranger. En tout temps et sous tous les régimes, je crois que je n'aurais pas eu un autre senti-

ment, et, pour me montrer à vous tel que Dieu m'a fait, si je disais ici toute ma pensée, je rappellerais une époque d'horreur, de crimes, une assemblée vouée par ses actes intérieurs à l’exécration des gens de bien, dont le souvenir soulève encore tout cœur d'homme; eh bien! 7e la remercie d'avoir sauvé l'intégrité du territoire ! » Ilavait la passion de la France, de son unité nationale qui faisait sa force; il sentait en patriote, et c’est avec une sorte d’orgueil qu’il s’écriait : « Nous n’avons pas, nous, attachée à nos bras une Pologne ou une Irlande. Nous sommes libres. Nous n’avons pas même chez nous, grâce à notre caractère, à ce qui forme les êtres sur le sol de la France, nous n'avons pas même l'embarras des partis. Je n’en connais pas... Je n'en connais pas un seul où il v ait un homme assez coupable, assez peu digne d’être Francais, pour que le jour où vous porterez noblement, fièrement, sincèrement devant l’Europe la question des grands intérêts francais, il conserve le ressentiment. Je n’en connais d’assez haïssable nulle part. » Et autour de lui retentissaient les acclamations aussi bien que lorsqu'il tracait des tableaux pleins de grandeur, décrivant le rôle de la France assise « sur les deux mers qui viennent rouler leurs flots sur nos rivages et solliciter en quelque sorte le génie de notre nation ».

Animé de ce sentiment puissant de patriotisme, il se croyait le droit d’être difficile et même souvent sévère à l'égard de la révolution de Juillet, non pas qu'il fit un crime au régime de 1830 de n'avoir point engagé la France dans les guerres de propagande où l’on voulait d’abord l’entrainer : il avait trop de sagacité, trop de justesse d’esprit pour ne pas comprendre le prix d’une sagesse éclairée et les bienfaits de la paix ; mais il croyait pouvoir demander compte au gouvernement nouveau de la place qu'il faisait chaque jour à la France dans les conseils du monde, Qu'il

s’agit des rapports généraux avec l'Europe, de l'alliance anglaise, de la question belge ou italienne, des affaires d'Espagne, des affaires d'Orient, il cherchait le rôle réservé à l'influence francaise. Il ne pardonnait pas aux concessions plus ou moins réelles, aux timidités dans lesquelles il croyait voir la rancon d’une situation difficile créée par la Révolution et peut-être un calcul dynastique. A travers les cabinets, il cherchait, lui aussi, ce qu’on appelait alors la « pensée immuable » , le « système ». Il s’associait sans scrupule aux campagnes dirigées contre les ministres qu'on accusait de complaisances de cour, il ne craignait pas de soutenir ceux qui passaient pour indépendants. C’est par là qu'il se sentait rapproché de M. Thiers plus que de tous les autres hommes du temps avec lesquels il se trouvait sans cesse en lutte. À vrai dire, sa liaison avec M. Thiers avait eu une origine tout intime et assez curieuse.

Un jour, au lendemain des affaires de la duchesse de Berry, M. Thiers, qui était ministre de l'intérieur, avait pressé Berryer d'aller déjeuner familièrement avee lui. Ministre et député étaient restés seuls tête à tête, causant librement, en hommes qui s'étaient déjà rencontrés plus d’une fois dans des duels de tribune, mais qui se respeclaient mutuellement dans leurs convictions et qui étaient faits pour se comprendre. M. Thiers savait à qui il parlait ; il ne cachait pas que, s’il était résolu à remplir tous ses devoirs pour la défense de la révolution de Juillet, il ne tenait nullement à se montrer impitoyable, à multiplier les représailles et les rigueurs. Il ouvrait aux yeux de Berrver un portefeuille contenant des révélations gravement compromettantes pour un certain nombre de légitimistes. Ces documents, il les connaissait seul, il en avait gardé jusque-là le secret sous sa responsabilité, sans les commu niquer même au Roi : il l’assurait, et à la fin de l’entre-

tien, devant son interlocuteur, il jetait spontanément ces papiers au feu. Berryer avait été touché dans sa fibre de générosité comme il était déjà séduit par l’esprit, par le talent; il subissait, il ne s’en défendait pas, l'attrait de cette nature pleine de vie et de ressort qu'il voyait se déployer tous les jours au feu des combats, qui se montrait cordiale et sympathique dans l’intimité, et lorsque bientôt M. Thiers, président du conseil pour la première fois, se trouvait conduit à quitter le pouvoir pour quelque dissentiment de politique extérieure sur l'occupation d’Ancône, sur l'intervention en Espagne, Berryer lui témoignait publiquement de libres sympathies. « Vous avez fait, — pour être conséquent avec vous-même, avec le système qui triomphait en France par la révolution, — vous avez fait, lui disait-il, deux actes honorables, monsieur. Et si vous revenez au pouvoir, quelque dissidence profonde qui doive naturellement subsister toujours entre nous, s’il vous est permis de faire pour la France quelque chose d’utile, de grand, je vous remercierai... »

Lorsque trois années après, en 1840, M. Thiers revenait au ministère au nom de l'opposition, Berryer le saluait de ces vibrantes paroles : « Oh! les événements qui ont été si différents pour vous et pour moi n’altérent pas dans mon cœur, pas plus que dans mon esprit, l'appréciation de ce que valent les hommes. [ntellectuellement et moralement, je vous rends hommage. J'ai bien vu, Francais que Je suis, que vous étiez Francais. J'ai reconnu, à la palpitation de mes veines, qu'il y avait aussi du sang francais qui coulait dans les vôtres. Quand vous combattiez pour l'honneur, pour la dignité, pour l’ascendant de mon pays, je n'ai pu être d’un autre avis que le vôtre, et je lai proclamé!... » Et M. Thiers, digne de se mesurer avec ce qu'il appelait lui-même « une magnifique parole », n’acceptait naturellement que dans la mesure de ses devoirs de ministre du

roi de 1830 le programme qui lui était offert à l’abri de cet hommage personnel.

La situation supérieure et indépendante que Berryer avait prise lui donnait une force singulière. Elle le dégageait des solidarités embarrassantes en lui laissant la liberté de porter la guerre partout où il voyait un avantage à conquérir, de donner à son opposition toutes les formes, et ce qu'il ne pouvait pas dire dans le parlement, ille disait parfois à la barre d’un tribunal, dans quelque procès retentissant. L'avocat continuait l’orateur de la Chambre, profitant de ses prérogatives d'indépendance professionnelle pour servir sa propre cause en prêtant sa parole à des causes en apparence contraires. « Rovaliste, comme il le disait dans une circonstance à Marseille, mais résolu à n'être l’homme lige de personne », isolé au milieu des partis, il puisait dans cet isolement même une autorité inattendue. Il pouvait tour à tour, sans être suspect, protéger de sa parole l’inviolabilité du droit pour les républicains comme pour tout le monde, même un Jour défendre devant la Cour des pairs un prince, Louis-Napoléon, qui venait de renouveler à Boulogne la triste échauffourée de Strasbourg.

Assurément tout était extraordinaire dans ce procès dénouant la médiocre tentative de 1840, et ce qui avait gagné Berrver à cette défense, à part l’appel fait à son talent par le principal accusé, c’était peut-être justement ce qu'il y avait d’extraordinaire. Ce qui l'avait tenté, c'était cette occasion offerte à un royaliste de défendre

indirectement la vieille tradition monarchique en opposant à la révolution de 1830 son propre principe, la souveraineté nationale couronnée autrefois sous le nom de Napoléon, les souvenirs de l’Empire réhabilités et exaltés par le régime de Juillet lui-même. Seul entre tous, Berrvyer pouvait prendre cette attitude hautaine d’un défenseur mettant en cause au profit de son client le gouvernement qui venait de décréter le retour triomphal des cendres impériales, embarrassant les juges qui, après avoir tout recu, titres, honneurs, des mains de Napoléon, avaient maintenant à prononcer sur le sort du neveu de Napoléon. « Soyons courageux, s’écriait-il, disons tout avant de juger. S’il y a eu un crime, c’est vous qui l’avez inspiré par les sentiments dont vous avez animé les Francais, et, entre tout ce qui est francais, l'héritier de Napoléon lui-même... Vous faites allusion à la faiblesse des moyens, à la pauvreté de l’entreprise, au ridicule de l'espérance du succès. Eh bien! si le succès fait tout, vous qui êtes des hommes, qui êtes même des premiers de l’État, je vous dirai : Il y a un arbitre inévitable, éternel entre tout Juge et tout accusé. Avant de juger, devant cet arbitre et à la face du pays qui entendra vos arrêts, dites-vous, sans avoir égard à la faiblesse des moyens, le droit, les lois, la Constitution devant les yeux, la main sur la conscience, devant Dieu, devant le pays, devant nous qui vous connaissons, dites : S'il eût réussi, s’il eût triomphé, ce droit, je l'aurais nié, j'aurais refusé toute participation à ce pouvoir... — Moi, j'accepte cet arbitrage suprême, et quiconque, devant Dieu, devant le pays, me dira : S'il eût réussi, je l’aurais nié, ce droit! celui-là, je l’accepte pour Juge... » Le fait est qu’il y a bien eu quelques-uns de ces juges de 1840 qui ont assez vécu pour être sénateurs du second Empire. Ce n’était pas moins une étrange audace, dans un tel moment, de venir dire à des hommes, les « premiers de l'État »:

Vous voyez cet accusé! Moi qui le défends dans le malheur, je suis tranquille, il ne m'aura jamais parmi ses courtisans dans la fortune; vous qui allez le juger et le condamner, s’il avait réussi, vous seriez à ses pieds, — et s’il réussissait un Jour, vous seriez ses serviteurs !

Après cela, J'en conviens, Berryer se donnait commodément le beau rôle dans ses prévisions injurieuses comme dans la discussion des intérêts publics, au parlement comme au barreau. Il n’avait pour le gêner que l’embarras du passé de son parti, et quand on le lui opposait, il se dérobait habilement. Il n'avait pas le poids, la responsabilité des affaires, et dans la campagne qu'il menait en toute indépendance, il ne tenait pas toujours compte des difficultés avec lesquelles un gouvernement de raison, de modération avait à se débattre pour assurer à la France la liberté, une liberté régulière et la paix. Comme il n'avait rien à ménager, il pouvait tout se permettre. C’était moins un politique de conseil qu’un orateur usant de tous ses droits, en abusant même un peu parfois, je le veux bien. L’éloquence couvrait tout. Cette éloquence a été le glorieux phénomène d’une des plus éclatantes périodes parlementaires; elle n’a fait que grandir pendant quinze ans au contact de tant d’autres paroles parmi lesquelles elle a gardé une vive et saisissante origimalité! Ce que Berryer aurait été au pouvoir, on ne le sait; il eût été sans doute un de Serre avec moins de nerf et de force concentrée, avec plus d’ampleur et d'expansion. Au parlement, dans l'opposition, dans la liberté des discussions publiques, il a été Berryer, un des premiers, sinon le premier des ora- . teurs depuis Mirabeau, un des plus puissants fascinateurs de tribune.

Il a eu assurément, à cette brillante époque, des adversaires, des émules faits pour lutter avec lui sans lui ressembler : Casimir Perier, avec sa parole brève et impé-

rieuse d'homme d'action, M. Guizot, avec son éloquence sévère et réfléchie, M. Thiers, le plus facile, Le plus sensé, le plus prodigieux des causeurs de parlement, Odilon Barrot, l’orateur convaincu du droit constitutionnel ou des déclamations généreuses, Dupin, le juriste raisonneur et mordant, Lamartine, prenant lentement son essor de cygne. Je ne nomme que les principaux, ceux de la Chambre des députés : il y en avait bien d’autres, qui seraient les premiers aujourd’hui. Berryer, dans cette élite, était entre tous le génie vivant de la parole. Chez lui, tout était éloquence, tout concourait à l’action de l’orateur, et la sonorité d’un organe savamment conduit, et le geste dominateur, et le feu du regard éclairant cette belle et expressive figure, et la vie respirant partout, et le don pathétique de l’émotion. Nul n’a jamais su mieux que lui s'emparer d'une assemblée et la captiver en parlant à son imagination, à ses instincts les plus généreux, en mêlant à l’enchainement saisissant des démonstrations passionnées et des grands tableaux de la politique, lirrésistible et foudroyante impétuosité des reparties. M. Thiers, qui s’y connaissait, prétendait familièrement qu'il y avait deux choses qu'il redoutait, le coup de corne de Berryer et le coup de dent de M. Dufaure. Berryer était en effet parfois aussi terrible que prompt à la riposte; mais avec sa nature loyale et bienveillante, il n'avait ni haine ni amertume : il pouvait avoir du mépris pour certaines bassesses, de l’emportement contre certaines attaques, il n'avait aucun fiel.

Était-ce un simple improvisateur, et fallaitl prendre au mot cet habile artiste de la parole, disant avec une spirituelle bonhomie qu'il ne savait « ni lire ni écrire », qu'il n'était bon qu'à parler? Oui, il improvisait comme improvisent les orateurs qui méritent ce nom et qui ne disent pas toujours leur secret, Il improvisait après avoir longue-

ment étudié et profondément médité. Il s’était toujours préparé par un patient et minutieux travail aux grandes discussions, sans dédaigner même les détails extérieurs de l’action oratoire. Une fois à la tribune, tout ce qu'il avait amassé se coordonnait et se combinait dans un courant plein de force et d'éclat. Il suivait son inspiration ; il intéressait ses adversaires eux-mêmes, M. Dupin tout le premier, son antagoniste en politique, son confrère au barreau, son ami de jeunesse, M. Dupin, qui, du haut du fauteuil de la présidence, Jouissait de ses succès et criait aux interrupteurs : « Respectez le talent qui vous honore! » Et ce qui doublait la puissance de Berryer, son autorité dans une assemblée, c’est que ce n’était pas seulement l’homme des mouvements oratoires. Il avait une singulière aptitude aux affaires, qu'il traitait parfois en maitre. Il a fait des discours qui étaient des discussions savantes de législation ; il en a fait aussi qui étaient des tissus de chiffres à travers lesquels jaillissait la flamme.

Au parlement il y avait en lui quelque chose de Fox, le brillant et puissant adversaire de William Pitt; au barreau, c'était Erskine, au dire de lord Brougham, Erskine, « un des plus grands avocats que le monde ait jamais connus peut-être », celui qui possédait le mieux « la première et suprême qualité du défenseur, de savoir calculer tout ce qui peut servir aux intérêts de son client ». Au milieu des absorbantes diversions de la politique, il aimait à se retrouver au Palais : il s’y sentait chez lui, il y régnait. Il avait des clients de toute sorte, sans distinction de rang ou d'opinion, parmi les princes et parmi les ouvriers, parmi les grands et parmi les humbles ; il en aurait eu un bien plus grand nombre s’il l’avait voulu, s’il avait pu y suffire. Comme avocat, Berryer avait l'esprit singulièrement net et pratique, « une dialectique vigoureuse et serrée », — c'est un mot de M. Jules Grévy, — un sens

supérieur de la jurisprudence, une vive intelligence des affaires, l’art de débrouiller et de dérouler les procès les plus compliqués avec autant de lucidité que d’ampleur, Il y joignait dans les causes criminelles cette puissance d'entrainement qui le faisait redouter, qui passionnait les auditoires, ébranlait les juges jusque sur leur siège et troublait parfois le ministère public lui-même. « On vous engage, s’écriait-il devant un jury, on vous engage à vous défier de mes paroles. On parle de fascination, on vante ce qu’on veut bien appeler du talent. Non, il n’y a pas de talent, je me connais bien, je sais ce qu’il y a en moi! Je suis naturellement impressionnable, et quand je suis convaincu, je ne puis m'empêcher de parler avec chaleur; mais il n’y a pas de talent, il y a de la conviction! » Il avait du reste le sentiment le plus élevé de l’honneur de sa profession, qu'il exerçait avec autant de délicatesse que de désintéressement.

On lui avait envoyé un jour un pauvre gentilhomme breton qui voulait absolument avoir le grand avocat légitimiste pour une modeste cause où sa petite fortune était en jeu. Berryer se serait peut-être bien passé d'aller au fond de la Bretagne plaider un petit procès. On faisait appel à son obligeance, il ne croyait pas pouvoir refuser. Il ne voulait pas faire payer son intervention ce qu’elle valait, et il ne voulait pas non plus, par un refus de tout émolument, humilier le brave gentilhomme qui avait plus d'honneur que de bien. Il s’y prit d’une étrange facon pour tout concilier. Il avouait d'un air de bonhomie embarrassée à son client que cela allait lui coûter bien cher. Le pauvre plaideur, non sans inquiétude, se soumettait à tout. « Oh! très cher, très cher, ajoutait gravement Berryer, cela va vous coûter au moins 500 francs! » Et il prenait la poste pour aller plaider au fond de la Bretagne une modeste cause, dépensant en voyage bien

plus qu'il n'avait recu. Une autre fois, il refusait une somme assez forte que lui portait un homme injustementaccusé, qu'il venait de sauver du déshonneur et de la mort, et remetlait la somme en dot à la fille de son client. Il avait de ces traits de désintéressement et de délicatesse qui tenaient à une nature libéralement douée.

C’est qu’en effet cette nature avait tous les dons heureux et une inépuisable sève. Dans l’orateur, dans l’avocat, il y avait un homme au sens le plus large et le plus généreux du mot, un homme alliant la grâce à la supériorité virile, la cordialité séduisante à la force, la simplicité à la noblesse du cœur. Au milieu de cette vie de travail, de luttes, de succès, d'émotions, qu'il menait sans cesse, avant à conduire une multitude d’affaires, à défendre sa cause, à se débattre parfois avec ses propres amis qui ne lui épargnaient pas les contrariétés, Berryer trouvait du temps pour tout. Il avait tous les instincts et les goûts des riches organisations. Il se plaisait aux sociétés choisies, et peu d'hommes ont été plus répandus, plus entourés de dévouements affectueux, surtout de sympathies féminines. Il aim:it le monde intelligent et élégant, il aimait les arts et les artistes, en grand artiste qu'il était lui-même. Il n’était peut-être pas également sensible à tous les arts; il avait tout au moins sa manière de sentir la peinture, il la goûtait en personnage de l’action, pour les figures ou les scènes de l’histoire qu'elle lui représentait. Il avait chez lui des bustes, des portraits, des tableaux qui étaient des souvenirs. Sa vraie passion était la musique : il l’aimait et il la sentait avec feu, avec d’exquis raffinements. Son beau visage rayonnait à l’audition de quelque morceau de Mozart, et il lui est arrivé de se préparer à ses plus beaux plaidoyers, à la défense de Chateaubriand, qu'il devait prononcer le lendemain, en allant passer la

soirée à entendre la Malibran ou la Pasta. Il a été toute sa vie l'ami de Rossini.

Il avait une autre passion : c’était Augerville, vieille demeure à quelque distance de la forêt de Fontainebleau, vieille terre à demi abandonnée quand il l'avait acquise en 1824, et depuis renouvelée, embellie par lui. Il avait tout refait, Les jardins, les cultures ; il avait transformé le parc à travers lequel coule l'Essonne. Là, aux jours de l’été, se succédaient les visiteurs de toute sorte, aimables personnes du monde, hommes politiques, magistrats, artistes, poètes, recevant une libre et familière hospitalité à laquelle présidait, tant qu’elle vécut, madame Berryer, femme intelligente et dévouée, glorieuse des succès de son brillant mari. Tous les ans, Augerville voyait arriver pour quelques jours Eugène Delacroix le peintre, qui était un cousin de Berryer et qui avait autant d’esprit dans ces réunions d'élite que de puissance dans son art. Alfred de Musset y allait aussi parfois. Il y a eu des hôtes sans nombre, jusqu’à celte visite des jours plus éprouvés que M. de Falloux a racontée et où il était lui-même avec M. Thiers, Montalembert, l’évêque d'Orléans. Que de conversations tour à tour sérieuses ou étincelantes, libres, spirituelles, éloquentes, toujours animées, les salons et le parc d’Augerville ont entendues aux beaux temps d’autrefois! Berryer, dans l'éclat de sa virilité et de ses succès, se plaisait à cette vie; il s’y reposait dans l’intervalle des agitations de la Chambre et du Palais, prêt à s’élancer à des luttes nouvelles pour sa cause, pour toutes les causes qu'il croyait pouvoir défendre sans se manquer à luimême.

Était-ce dans le fond un ennemi bien dangereux que ce galant homme au cœur loyal, à la parole éclatante, qui alliait à la fidélité des souvenirs un sentiment si vif des traditions francaises? Était-ce surtout un ennemi tel qu’il

pût paraitre utile d’essayer de l’abattre ou de l’atteindre dans la dignité de sa situation? Le gouvernement de 1830 avait triomphé ou du moins semblait avoir triomphé des plus graves épreuves; il n’avait plus besoin de se défendre par des démonstrations de force ou par des représailles. Un jour vint cependant, au commencement de 184%, où un ministère, destiné à être le dernier de la monarchie de Juillet, croyait devoir provoquer dans le Parlement une sorte d'arrêt de « flétrissure » contre quelques députés légitimistes qui étaient allés visiter M. le comte de Chambord à Londres, contre ce qu’on appelait alors le « pèlerinage de Belgrave-Square » . Berryer, qui avait été un des « pèlerins », sans se croire un conspirateur, ressentait vivement l’affront et relevait le défi avec une véhémente fierté; il répondait au vote de « flétrissure » par une démission retentissante, bientôt suivie d’ailleurs de sa réélection à Marseille. Qu’avait-on gagné? L’incident avait été pénible pour tout le monde; il s'était compliqué de scènes violentes qui avaient réveillé toutes les passions, qui avaient mis le chef du cabinet lui-même, M. Guizot, et Berryer directement en présence dans un émouvant duel de tribune. Évidemment le ministère avait eu une inspiration malheureuse. Le « pèlerinage de Belgrave- Square » avait été une manifestation un peu importune, dans tous les cas plus sentimentale que sérieusement politique ; le vote de « flétrissure », arraché à une Chambre troublée, dépassait la mesure, et à l’égard d’un acte d’inoffensive ostentation et à l'égard des hommes qui y avaient pris part, surtout à l’égard de celui qui, « flétri » et réélu, restait encore la force et l’honneur du Parlement.

La méprise était d'autant plus grave qu'à cette époque Berryer pouvait être toujours un adversaire de foi, .de principe, il n’était pas réellement un ennemi implacable. I ne fatiguait pas de contestations mesquines un gouver-

nement qui représentait la France dans le monde; il lui aurait plutôt prêté quelquefois un secours désintéressé dans les questions d’un ordre social ou national. Il n'avait pas hâte de voir des ruines nouvelles, et si la monarchie de 1830 était menacée désormais, elle l’était moins par de vaines démonstrations de parti que par une sorte de fatigue intérieure, par ce mal que Lamartine avait appelé « l’ennui », qui frappait l’esprit méditatif de Tocqueville, dont Berryer lui-même parlait en disant à propos de la réforme électorale : « Je ne veux pas agiter, je ne veux pas jeter d’alarmes,... mais qu’apercevez-vous autour de vous? Dans les classes de la société francaise qui sont étrangères à toute participation aux droits politiques, que fermente-t-il? C’est l’histoire du genre humain dans toutes les sociétés. On monte de classe en classe; les sommités s’effacent et disparaissent, et les classes inférieures arrivent au sommet. La bourgeoisie, la classe moyenne, elle a conquis la première place; elle a l’ascendant, elle domine, mais elle est d’autant plus pressée par les classes inférieures qui montent à leur tour, chez qui le sentiment du droit de concourir à la chose publique se développe chaque Jour. Croyez-le, c’est un avertissement sincère que je vous donne. »

Chose curieuse en effet! elle avait déjà passé plus de quinze ans, cette libérale monarchie de 1830, à livrer et à gagner des batailles, à repousser des assauts, assauts de tribune et assauts à main armée; elle avait à peu près contraint ses plus violents adversaires à s’avouer vaincus, à ajourner tout au moins leurs espérances; elle pouvait être considérée comme définitivement fondée, et c’est alors, dans la pleine possession de l'autorité et de la force, quand elle avait eu raison de tous ses ennemis, c’est alors qu’elle avait affaire à un autre ennemi intérieur, multiple, insaisissable ! C’est alors qu’elle commencait à fléchir

en quelque sorte sur elle-même pour finir bientôt par disparaitre un jour d’hiver dans une échauffourée révolutionnaire destinée à rester l’étonnement de tout le monde, des vainqueurs autant que des vaincus. Que Berryer, ce jour-là, au premier moment, n’ait pas éprouvé quelque secret et amer plaisir à voir dans la révolution du 24 février 1828 la justification foudroyante de tout ce qu’il avait dit si souvent sur les faiblesses inévitables de la monarchie de Juillet, je n’en voudrais répondre. Du moins il n’en triomphait pas. La veille, il était resté étranger à tout ce qui avait préparé et hâté la catastrophe; il n'avait été mi des banquets agitateurs, ni des manifestations organisées en plein Paris comme un prélude de sédition. Le lendemain, il ne se considérait pas comme un des vainqueurs. Il n’était pas de ces légitimistes aveuglés par une puérile passion de représaille qui, dans la journée du 2% février 1848, ne voyaient que la revanche du 29 juillet 1830. Il avait assez de sagacité et de droiture dans l'esprit pour saisir aussitôt la signification redoutable d’un événement qui, en emportant ce qui restait de monarchie, laissait brusquement le pays en face du vide et livrait la société francaise à l'inconnu sous le nom de République.

Cette révolution de 1848, œuvre d’une imprévoyance d'opposition et d’une défaillance de pouvoir, était en effet bien autre chose que la révolution de 1830. Elle ouvrait de bien autres perspectives. À cette civilisation libérale qui se déroulait depuis trente-quatre ans sous la forme de la monarchie constitutionnelle, elle substituait d’un seul

coup l’ère des agitations indéfinies, des expériences orageuses, des convulsions intérieures, bientôt fatalement suivies des réactions à outrance. Elle déchainait des passions, des forces qui allaient placer la France désarmée d'institutions modératrices entre l’anarchie et la dictature. Elle inaugurait, en un mot, une vaste crise où tout se trouvait violemment changé, et les cadres de la politique, et la scène parlementaire, et les rapports des partis, et la position des hommes engagés comme Berrver dans la vie publique, bientôt ramenés comme lui à reprendre un rôle dans des conditions si nouvelles.

Jusque-là Berryer, dans ses brillantes campagnes de parole et d'opposition, avait devant lui un régime qui restait toujours la monarchie avec son caractère, ses garanties et ses limites. I] avait soutenu des combats tout politiques, à l'abri d'institutions définies, contre des adversaires nés et formés avec lui dans les luttes généreuses de la Restauration. Il connaissait merveilleusement et le terrain sur lequel il avait à se mouvoir et les hommes avec qui il avait à se mesurer. Il était de ce monde d'élite, libéral de mœurs et d’esprit, attaché à un ordre parlementaire qui semblait devoir pour longtemps suffire aux désirs, aux besoins de sécurité et de progrès de la société francaise. Maintenant tout avait changé en un jour. Toutes les condilions de la vie nationale se trouvaient déplacées ou transformées par la République, par le sufirage universel, par cet avènement soudain et confus d’une démocratie inexpérimentée, assaillie de tentations, entourée de pièges, livrée dès la première heure aux factions et aux sectes. Ce n’était plus seulement une crise politique, une crise limitée d'institutions et de gouvernement, c'était une profonde crise sociale, une immense aventure qui pouvait encore une fois recommencer la vieille histoire des excès de la force suivant de près les excès de désordre.

Tout devenait possible dans une situation où il n’y avait plus rien de défini et d’assuré. Berryer n’était ni un vainqueur ni un vaincu de la révolution du 2% février 1848. Il restait un témoin ému, toujours passionné pour le pays, prêt à remonter avec sa puissance de parole sur la scène orageuse des assemblées nouvelles. Il comprenait bien qu'il ne s'agissait plus de querelles d'anciens partis, ni mème des rivalités des deux monarchies désormais confondues dans une défaite commune; qu'il y avait avant tout le sol ébranlé à raffermir, l’ordre universel à protéger, peut-être la liberté elle-même à sauvegarder. Par la force des choses, il se trouvait ramené à servir dans une armée où se rencontraient amis et adversaires de la veille, des hommes comme M. Thiers, M. Molé, M. de Broglie, M. de Falloux, M. Odilon Barrot, M. de Montalembert et bien d’autres. C’étaient des conservateurs qui, sans désavouer leur passé, sans préjuger l'avenir, s’alliaient contre le péril du moment, acceptant la République dans ce qu'elle avait de possible et de réalisable, comme le régime qui les divisait le moins.

L'action de Berryer dans les jours agités de 1848 a été des plus sérieuses, quoiqu’en définitive elle n’ait réussi à rien empêcher. Elle a gardé je ne sais quel caractère libre et distinct dans la mêlée des événements. En réalité, une fois la grande aventure engagée, Berryer a eu deux ou trois préoccupations essentielles qui ont résumé toute sa politique, qui ont inspiré et dominé sa conduite. Au premier moment, avec tous ceux dont il se retrouvait l’allie, il n'avait qu’une pensée, la défense de la société française menacée de toutes parts, et à cette œuvre pressante, difficile, il portait une autorité qui ne faisait que grandir avec les circonstances, l’ascendant de sa sincérité, de son patriotisme, de sa supériorité dans les affaires.

A peine entré à l’Assemblée constituante de 18548, ses

premières paroles avaient été un appel à la modération, au désintéressement des partis. Il s’était fait modestement inscrire tout d’abord au comité des finances, où il ne tardait pas à exercer avec M. Thiers une influence prédominante, l'influence du savoir et de la raison.

Les finances en effet étaient un des plus graves dangers de la situation. Il s'agissait avant tout de mettre fin à une crise ruineuse qui se prolongeait depuis trois mois, de retrouver les éléments de l’ordre financier, de relever le crédit en ranimant la confiance, d’arrêter au passage les motions révolutionnaires qui se succédaient, par lesquelles on proposait tantôt un impôt désastreux, tantôt la spoliation de la famille d'Orléans. Ce n’était pas toujours facile avec une assemblée novice, avec des ministres nouveaux aux affaires et qui portaient au pouvoir les susceptibilités de l’inexpérience, les ombrages de l’esprit de parti, qui subissaient aussi impatiemment le concours d'hommes dont ils sentaient la supériorité. Berryer s’attachait passionnément à ce travail, désarmant ou dominant le gouvernement par sa loyauté, et c’est ainsi qu’un jour, en pleine séance, il tendait la main au ministre des finances, M. Goudchaux, qui s’offensait parce qu’on lui disputait un médiocre impôt, qui semblait croire à une hostilité de parti. « Je conjure M. le ministre des finances, disaitil de son plus chaud accent, je conjure M. le ministre de reconnaitre qu'il n’y a rien de désagréable, de fâcheux, ni d’hostile pour lui; que parmi les hommes qui le combattent, il y en a, je dirai même tous, et j’en suis sûr, qui ont mis sous leurs pieds leurs affections, leurs souvenirs, leurs espérances, leurs vues particulières. Pourquoi? Parce qu'ils sont gens de cœur, gens d'honneur, parce que, quel que soit le parti auquel ils appartiennent, quel que soit le gouvernement qu'ils aient servi ou qu'ils aient regretté, où qu'ils aient désiré ou qu'ils puissent

désirer encore pour la France, c’est pour la France qu’ils veulent un gouvernement... Avec le sentiment qui domine dans tous les cœurs honnêtes, nous ne sommes plus qu'un, nous avons une cause commune, nous sommes tous à la République, nous sommes tous du même parti. » Et ce qu'il disait, il le pensait. Après quelques mois de ces luttes incessantes, de cette vie enflammée et laborieuse, il avait le droit d’affirmer que depuis l’ouverture de l'assemblée il n’y avait pas eu un instant où il eût été « dirigé par un autre sentiment, par une autre pensée que le besoin de servir la patrie commune dans une situation évidemment périlleuse » .

Défendre la société francaise menacée dans ses intérêts matériels, dans les ressorts de sa puissance financière eomme dans sa vie morale, c’est la pensée dominante de Berryer dans les premiers temps de la république de 1848 et même au delà des premiers temps. Il a été pendant plusieurs années le grand rapporteur du budget, le porteparole de l’ordre financier, — de l’ordre sous toutes les formes à côté des Thiers, des Montalembert, des Falloux, des Molé, des Changarnier, des Faucher. Que Berryer, en s’associant à ce mouvement spontané de défense sociale, eût une autre pensée, qu'il gardât sa foi politique distincte jusque dans cette alliance conservatrice qu’il avait contribué à former et dont il restait un des chefs, ce n’est point douteux. La Révolution, il l'avait dit dès le premier jour, n'avait pas fait de lui un homme nouveau. Il ne croyait pas à la République la veille du 24 février, il n’y croyait pas beaucoup plus le lendemain, et les événements qui se succédaient avec une terrible précipitation, qui en quelques mois conduisaient la France à une semi-résurrection rmpériale par la présidence acclamée d’un Napoléon, ces événements n'étaient pas de nature à le convertir. Il n’était évidemment qu’un républicain de raison, de nécessité, de

résignation ou de circonstance, et d’un autre côté, tout conservateur qu’il fût, il n’était pas non plus de ceux qui appelaient la réaction pour la réaction, qui auraient accepté tous les moyens pour sortir de la République; il n’était pas de ceux qui « embrassaient une ombre d’hérédité » en choisissant un prince pour président, « en se complaisant dans les souvenirs étroits qui lient invinciblement le nom de Bonaparte à la fin de la première République » . Malgré les rapports tout personnels et affectueux qu'il avait gardés avec le prince Louis, depuis qu'il Pavait défendu devant la Cour des pairs, il n'avait pas favorisé la candidature napoléonienne, il n’avait pas voté pour l'élu du 10 décembre. Tout ce qu’il pouvait faire était de ne pas refuser l’appui libre de son influence, de sa parole à ce pouvoir nouveau dans la mesure des intérêts nationaux et conservateurs, — jusqu'à la limite où se dévoilerait une ambition d'Empire. En un mot, Berryer restait ce qu'il était, un homme de sincérité acceptant la République, la Constitution de 1848 sans illusion, prêtant son concours au gouvernement d’un grand nom sorti du scrutin populaire, et en définitive réservant la foi de son esprit, attendant en pleine indépendance le dernier mot de cette dramatique expérience.

Rien assurément de plus étrange que cette situation telle que la révolution de 1848 l'avait faite, où tout paraissait organisé pour les conflits et où, avant que trois ans fussent écoulés, la République semblait condamnee à un fatal dénouement. Comment en aurait-il été autrement avec une Constitution sans garantie, des partis révolutionnaires toujours frémissants, une majorité conservatrice qui n'avait qu'une puissance de réaction ou de résistance, et un président du nom de Napoléon prêt à se servir de tout pour se frayer un chemin vers l'Empire? Berryer ne se dissimulait pas la gravité des choses. Mêlé à ces luttes

ardentes, incessamment renouvelées, il mettait toute son habileté, toutes ses ressources de parole à tenir tête tour à tour aux périls révolutionnaires et aux périls d’usurpation césarienne. Il sentait que tout était plus que Jamais « transitoire et précaire » dans l’état de la France, qu’on ne pourrait se dérober à des crises nouvelles, et, sans rien faire pour précipiter ces crises, il prétendait garder pour sa cause le droit de se présenter devant l’assemblée, devant le pays, le jour où la question du choix d’un gouvernement renaitrait par la proposition d’une revision constitutionnelle. Tout se réunissait pour rendre cette revision inévitable dans l’état moral et politique du pays; une seule circonstance secondaire suffisait pour la rendre impossible, puisqu'il fallait un chiffre de majorité qu’on ne pouvait pas atteindre. À vrai dire, telle qu'elle se présentait dans l’été de 1851, cette proposition de revision ne pouvait avoir aucune issue pratique, elle ressemblait à un expédient inutile; mais c’était une occasion solennelle, et à peine le débat avait-il commencé devant Passemblée, il s’élargissait aussitôt, il devenait une sorte de concours ouvert à toutes les opinions, à tous les partis. Berryer entrait dans cette arène tout armé d’éloquence, opposant à Michel de Bourges, qui venait de faire avec une âpreté de tribun le procès des institutions royales, de l’ancien régime, la monarchie telle qu’il la comprenait, la monarchie dans son histoire, dans son principe, dans ses traditions, dans ses garanties.

C'était une scène pleine de grandeur où un seul homme tenait pendant plusieurs heures toute une assemblée captive, dominant les révoltes de ses adversaires, arrachant à ceux qui l’entendaient cette exclamation : « C’est du Mirabeau! » Berryer, je l’avoue, ne ménageait guère la République : il n’en avait pas eu jusque-là de bien édifiants exemples sous les yeux, et puis dans ses plus grandes

libertés il mettait encore une singulière générosité de passion, une grâce ingénieuse d’ironie. « Je ne vous dis pas qu'une société ne peut pas vivre en République, s’écriait-il spirituellement, ne me dites pas qu’une société ne peut pas vivre en monarchie... Mon Dieu! quand on accuse le passé, on a un grand avantage. La monarchie, à travers toutes les erreurs, toutes les faiblesses, tous les vices qui sont attachés à l’humanité, elle a duré quatorze siècles. On a un long espace à parcourir pour y saisir des fautes, des jours mauvais, et les lui reprocher comme s'ils étaient la conséquence même de son principe. La République, cette République qui doit être éternelle, qui est, selon vous, la grande condition de l'avenir, nous ne l’avons connue qu’un jour. Elle s’est défendue, dites-vous ; mais le système de défense nous a fait horreur, mais les misères qui en sont résultées ont pesé pendant vingt années sur la nation francaise! Je ne veux pas abuser de ce que vous avez duré trop peu, n’abusez pas de ce que nous avons duré beaucoup... »

Rien ne ressemblait moins qu'un tel discours, du reste, à une récrimination contre le présent, à une vaine apologie d’un passé évanoui, et c’est ici surtout que Berryer retrouvait l'avantage d’un homme pénétré de l'esprit moderne, animé du souffle de son temps et de son pays. Cette monarchie, dont il se plaisait à raviver l’image en face d’une République qui restait une énigme menacante, cette monarchie, il ne la confondait pas avec l’immobilité, le droit divin et les vicilleries de cour; il la montrait vivant de la vie de la France et se transformant avec elle, travaillant de siècle en siècle à cette œuvre éclatante de la civilisation francaise, de la grandeur nationale. Il la défendait d’une prétendue incompatibilité avec l'ordre nouveau, avec les institutions représentatives, « avec les grandes libertés politiques que 1789 a créées, que nous

réclamons, que nous vengerons, que nous maintiendrons et que nous appellerons au secours de l’avenir ». C'était son langage, et touchant habilement un point plus délicat, devancant l'issue d’une négociation dont il désirait le succès, il ne séparait plus le représentant de la royauté traditionnelle et « ces princes qui, à une époque où Je me trouvais dans l'opposition, disait-il, ont si noblement soutenu par l’épée la dignité française, l'honneur franeais, l'autorité du nom francais ». Ainsi il parlait, mêlant dans son eloquence la raison politique, l’imagination, lironie, les évocations de l'histoire, les effusions personnelles, les appels passionnés et émouvants.

Il combattait pour l'honneur plus que pour le succès, je le crois bien. Il combattait pour la monarchie par fidélité, sans découragement comme sans illusion. À défaut d'une victoire monarchique sur laquelle il ne pouvait compter, il combattait encore pour la nécessité d’une revision par esprit de prévoyance, parce qu'il croyait ainsi échapper à la fatalité de 1852, aux entreprises « de la sédition et de l'ambition », à la possibilité d’une « perpétualion inconstitutionnelle des pouvoirs du président » . À défaut de la revision enfin, si on ne la votait pas, il adjurait l’assemblée de ne pas se diviser, de s’attacher à la loi telle quelle existait, parce que c’était la loi, de rester unie devant le péril. Déjà quelques mois auparavant, dans le premier conflit décisif qui avait mis aux prises l’assemblée et le président, il avait dit : « Arrêtez-vous au prenier pas. Si la majorité qui sauva la société francaise est brisée, si la nation cesse de voir en elle son plus ferme appui et sa plus certaine ressource, Je déplore l’avenir réservé à mon pays. Je ne sais pas quels seront vos successeurs, je ne sais pas si vous aurez des successeurs : ces murs resteront peut-être debout, mais ils seront

habités par des législateurs muets !...» Le discours sur

la revision n’était qu'un développement plus ample, plus éclatant des mêmes pensées, un appel plus pressant encore à l’union de toutes les volontés pour la sauvegarde des dernières garanties d’une vie libre. « Armons-nous de la légalité dans des temps qui sont bien difficiles, s’écriaitil : si la convocation d’une assemblée de revision, supéricure à toute personne et à toute autre assemblée, si cette convocation n’a pas lieu, soumettons-nous, attachons-nous à la légalité. Ne laissons pas briser la loi qui existe, c’est la seule force qui nous reste... Écoutez, reconnaissez les voix qui nous entretiennent de nos dissensions passées, qui aigrissent nos ressentiments, qui approfondissent nos divisions. Reconnaissez ces voix, comprenez-les, que ce soit un grand avertissement ; unissons-nous de plus en plus; soyez inséparables dans l’ordre légal! »

En un mot, s’il ne pouvait ramener la France à la monarchie, il s’efforcait de la retenir au bord des catastrophes révolutionnaires et des coups d’État. Sa prévoyance avait des accents pathétiques; seulement il ne s’apercevait pas qu'en dépeignant si chaleureusement les dangers, l'impossibilité de la République, les vices, Pincohérence de la Constitution, il affaiblissait lui-même d'avance l'autorité de ses suprêmes appels. Il offrait de se rallier pour un jour autour d’une légalité déconsidérée, ruinée par deux années de luttes violentes au profit du solitaire de l'Élysée, seul bénéficiaire des fautes de tout le monde, des excès des républicains comme des passions de réaction des conservateurs. L'honneur de Berryer était dans sa sincérité, et le jour où le coup d'État du 2 décembre 1851 réalisait ce qu'il avait redouté, tranchait le nœud par la force, il attestait cette sincérité, en s’associant aux derniers efforts tentés pour la loi. Il se trouvait à la mairie du X° arrondissement, donnant, entre tous,

l’exemple de l'énergie et de la netteté dans l’improvisation d’une résistance désormais impuissante. 11 partageait la fortune de ceux qui allaient à Vincennes expier leurs protestations par une captivité d’un moment.

Ce jour-là, sorti de prison ou captif, Berryer restait parmi les vaincus, il se considérait comme un vaincu. S'il l'avait voulu ou s’il eût été un autre homme, il aurait pu sans doute plus que personne avoir quelque crédit auprès de celui qu’il avait protégé autrefois de sa parole devant la Cour des pairs et qui lui avait écrit au lendemain de sa condamnation : « J’ignore ce que le sort me réserve. J'ignore si jamais je serai dans le cas de vous prouver ma reconnaissance ; j'ignore si jamais vous voudrez en accepter des preuves. » Berryer ne tenait pas à ce genre de reconnaissance, et même lorsque bientôt après il entrait à l’Académie francaise, il se dérobait à l’usage de la visite au chef de l’État, prenant spirituellement pour prétexte l'embarras que sa présence pourrait causer à son ancien client de 1840. Il était séparé du prince Louis-Napoléon par le 2 décembre! Il avait vu avec une virile tristesse cette révolution de la force s’accomplir, les libertés parlementaires subir une proscription nouvelle, la France passer encore une fois sous la dictature. Il n'avait ni faveur personnelle à accepter ni rôle public à revendiquer, et à ceux qui lui demandaient de rentrer dans l’assemblée que la Constitution de 1852 créait, qu'il avait prévue et caractérisée d'avance en parlant des « législateurs muets », il répondait : « Qu'irai-je faire dans ce nouveau Corps

BERRYER. o1

législatif d’où la vie politique est entièrement retirée et où je ne trouverai ni l’action publique ni l’indépendance que les révolutions de 1830 et de 1848 ne nous avaient pas ravie?... La tristesse de mes regrets, vous le comprenez, a des causes plus élevées que le sentiment de ma position personnelle. Puis-je sans douleur et sans inquiétude voir la France proscrire par tant de millions de voix les droits et les institutions nécessaires à la puissance et à la dignité des nations?... » Il n'avait plus de place dans ce régime qui venait d'effacer en une nuit trente-quatre ans de vie parlementaire pour ramener la France à l’autocratie, aux compressions de l’Empire. I n'avait plus qu'un asile, le barreau, et c’est au barreau qu'il retrouvait l'indépendance, une certaine liberté, le droit de dire encore ce quil pensait. — « Vous vous croyez à la tribune » , lui disait un jour un chef de magistrature; c'était en effet une tribune qu'il relevait de temps à autre pour son usage à côté ou en face de la tribune désormais muette des assemblées.

Les plaidoyers de Berryer ont été une des formes de l’opposition dans un temps où il n’y avait plus d’opposition possible. Le parlementaire, redevenu simple avocat, avait commencé dès les premiers moments par cette affaire de la spoliation de la famille d'Orléans, par ce procès où il saisissait corps à corps l'arbitraire nouveau dans une de ses prétentions les plus exorbitantes, le droit de confiscation par raison d’État. Cette cause, il Pavait rencontrée une première fois à l’Assemblée constituante et il l'avait gagnée sans effort devant la République; il la retrouvait sous un pouvoir qui se disait conservateur, qui prétendait néanmoins trancher dans son omnipotence, en dehors de toutes les garanties judiciaires, les plus delicates questions de propriété et de droit. « C'est une protestation que j'élève, s’écriait-il, au nom de la robe que je

porte, au nom du barreau auquel j'appartiens depuis quarante ans, au nom de la magistrature gardienne de ces lois que j'ai défendues envers et contre tous pendant ma vie entière. Je proteste au nom des institutions et des droits les plus fondamentaux de mon pays, au nom de ces vieux murs où, pendant des siècles, on a rendu la justice et consacré les principes protecteurs de la société... Qu'est-ce à dire! Est-ce que nous aurions chez nous une autorité, un pouvoir quelconque qui serait placé audessus de toutes les lois?... » Et montrant d’un geste puissant la Sainte-Chapelle, il demandait si on ne savait plus ce que c'était que la justice dans le pays où avaient paru les premiers justiciers du monde, où le plus pieux des rois, — « celui qui priait là-bas », faisait du titre de grand justic'er son plus noble litre. Puis rappelant et Tibère et Tacite, il reproduisait le langage expressif et concis de l’historien romain : « Tibère était pauvre,

Tibère avait peu de biens en Italie; mais quand il était en contestation avec des particuliers, les tribunaux et la loi prononcaient, forum et jus! — Voilà ce qu'est le droit dans tous les temps, et l’on a loué un tyran d’avoir su respecter ce principe fondamental! » Il perdait, il est vrai, la cause devant le pouvoir spoliateur; il l'avait gagnée devant l'opinion réduite au silence, devant la magistrature elle-même. Celui qui avait soutenu de sa parole un Napoléon contre les juges de 1840 mettait une sorte d’orgueil à être le défenseur des princes d'Orléans contre ce Napoléon devenu tout-puissant, qui réalisait avec une si triste fidélité un autre mot de Tacite, ce mot cruellement vrai : « On hait qui l’on a offensé! »

Plus d’une fois dans cette vie Judiciaire où il cherchait un refuge et une force pendant l'Empire, Berryer avait l’occasion de laisser éclater une parole libre. Il la saisissait comme s'il eût voulu de temps à autre interrompre la

prescription. Tantôt c'était à propos d’une médiocre affaire de « correspondances avec des journaux étrangers » qu’il agrandissait en combattant la violation du secret de la vie privée par la police comme il avait combattu l'invasion de l'arbitraire dans la vie civile par la confiscation. Tantôt c’était à propos de la poursuite dirigée contre M. de Montalembert pour une véhémente apologie des institutions libres de l’Angleterre. Un autre jour, c'était dans un procès soutenu par M. Dupanloup qu'il se donnait libre carrière; plus tard ce fut pour la défense d’un comité de liberté électorale, le « Comité des treize ». La politique, il la retrouvait comme avocat partout sur son chemin, et il se gardait bien de l’éviter. Il faisait quelquefois frémir les juges, il les embarrassait ou il les dominait de son imposante autorité. Il passionnait les auditoires qui éclataient en applaudissements, et comme un président lui recommandait de s'abstenir de tout ce qui pouvait provoquer le public à manquer de respect à la justice, il répliquait d’un accent foudroyant : « Je ne croyais pas, en défendant la liberté, provoquer un manquement de respect à la justice. »

Il n’était pas facile de l'arrêter lorsqu'il marquait d’un trait brûlant les apostasies intéressées, ou lorsque, saisissant l'arbitraire sous toutes ses formes, dans ce qu'il avait de plus criant, il s’écriait avec émotion : « Allez en Afrique, allez à Lambessa, voyez l’origine, la situation de ceux qui y sont transportés... là, à l'heure où nous parlons, il y a un homme qui a été condamné à quinze jours de prison par la justice, et sur son dossier la main d'un ministre a écrit : Dix ans de Lambessa ! Vérifiez le fait, monsieur le procureur général, Je vous y invite, » Il n'était pas aisé de retenir sa parole lorsque en plein tribunal il s’écriait : « Que parle-t-on des nécessités d’un pouvoir nouveau, de la patrie sauvée? Nous avons trop vécu au bruit des chan-

gements politiques pour que nos oreilles soient émues à ces chants de victoire. Trop de fois et depuis trop longtemps nous avons entendu ces cris : Montons au Capitole, la patrie est sauvée! Ce que nous avons appris dans les épreuves de toute notre vie, c’est qu’on ne raffermit pas une société ébranlée, c’est qu'on ne sauve pas l’avenir d’un pays par les abus de la force, par la violation des lois, ou par de complaisantes faiblesses de la justice... » Il était difficile que les juges eux-mêmes ne fussent pas gagnés par l'émotion quand cet homme que l’âge commençait à atteindre couronnait sa défense de Montalembert en disant : « Ah! messieurs, ne nous faites pas un crime de nos légitimes regrets. Nous vieillissons, nous n'avons plus qu'une chaleur qui s'éteint, laissez-nous mourir tranquilles et fidèles. Nous sommes assez malheureux de voir notre cause, notre sainte et glorieuse cause, trahie, vaincue, reniée, insultée. Laissez-nous croire que nous pouvons lui garder au fond de nos cœurs un inviolable attachement, laissez-nous le penser, laissez-nous le dire! Laissez-nous garder et rappeler le souvenir de ces grands combats de la parole qui nous ont fait connaitre, qui nous ont fait aimer Îles généreuses institutions que nous avons défendues, que nous défendrons toujours, auxquelles nous serons fidèles jusqu’à notre dernière heure. »

Ces paroles, il est vrai, étaient le plus souvent condamnées à se perdre entre les murs d’un tribunal. Elles n’allaient plus retentir dans le pays; elles étaient arrêtées au passage par cet ingénieux système de compression administrative qui faisait de la France « une chambre de malade » où l’on ne pouvait parler qu'à voix basse, et dont Berryer lui-même dévoilait un jour les procédés en disant avec esprit : « Il n’y a pas un journal qui n’ait recu à certain moment la visite d’un monsieur en habit noir, ayant quelquefois l’apparence d’un homme respectable,

et qui, envoyé par ordre officiel, vient, sous forme d’invitation, dire au gérant ou à l’éditeur : Dans tel procès vous ne parlerez pas de ceci, dans telle discussion vous ne répondrez pas à telle attaque, vous voudrez bien ne pas reproduire telle pièce... Il y a même des fêtes dont on avertit de ne pas parler!... » Les paroles de Berryer percaient néanmoins quelquefois les murs du Palais, ou elles revenaient en France en passant par quelque journal étranger, — et, dans le silence de l’Empire, elles étaient l’éloquente, la persévérante protestation du droit. Elles restaient une des formes les plus vives de cette opposition des cœurs libres à laquelle l’avocat illustré par toutes les luttes pouvait encore donner une voix dans le prétoire. Ce n’est qu'après plus de dix ans, lorsque l’Empire, troublé ou embarrassé de ses propres fautes, commençait à rendre aux assemblées une certaine vie, « une participation plus directe à la politique », ce n’est qu’en 1863 que Berryer acceptait, non sans hésitation, d’être envoyé par Marseille au nouveau Corps législatif. Il rentrait dans la vie publique en même temps que M. Thiers pour défendre les mêmes idées, pour combattre sous la même inspiration des excès, des erreurs de politique que l’un et l’autre Jugeaient avec la même sévérité, Thiers et Berryer reparaissant sur la scène, c'était la tradition parlementaire plus où moins renouée, retrouvant nécessairement une force nouvelle. Je ne veux pas sûrement diminuer le mérite des « cinq » députés qui avaient jusque-là représenté l'opposition dans le Corps législatif de l'Empire. Les « cinq » avaient fait ce qu'ils avaient pu dans les conditions les plus ingrates. Il n’est pas moins certain qu'avec de vieux athlètes portant à la Chambre leur autorité et leur expérience tout changeait singulièrement. L'Empire avait désormais devant lui de redoutables contradicteurs dans une situation où il avait accumulé les difficultés, —

et les complications italiennes, et les affaires du Mexique déjà engagées, et les affaires d'Allemagne commencant à poindre avec la guerre du Danemark, et les affaires financières étrangement compromises. Par le fait, c'était l’œuvre tout entière de dix années d’un régime sans contrôle que des hommes comme Thiers et Berryer avaient à reprendre, à interroger, à suivre dans ses conséquences menacantes.

Au moment où Berryer rentrait ainsi dans une assemblée si différente de celles qu’il avait connues, il n’était plus jeune, il avait soixante-treize ans. Il arrivait presque au bout de sa carrière, au sommet de la vie avec un esprit, non pas moins ferme, mais plus apaisé, avec un ascendant qui se faisait sentir même à des adversaires. Il avait entre ses contemporains cette originalité, ce privilège de n'avoir jamais rien été officiellement et d’être un des premiers personnages francais par la considération, un homme qui avait conquis une gloire réelle, une pure et universelle popularité par plus d’un demi-siècle de succès, d’indépendance et d’honneur. Il venait d’avoir une preuve émouvante de cette popularité à l’occasion du cinquantième anniversaire de son entrée dans l’ordre des avocats. Tous les barreaux de France avaient voulu se faire représenter à la « cmquantaine » de Berryer. Là se trouvaient confondus des survivants de tous les temps, des hommes de tous les partis, des ministres de la veille ou du moment, des magistrats, des présidents de cour, M. Baroche, M. Delangle, M. Dupin, M. Crémieux, M. Odilon Barrot, M. Marie, M. Jules Favre. Tous se réunissaient pour honorer dans le « stagiaire de 1811 » celui à qui « nul ne songeait à disputer le premier rang » parmi les avocats. Ce n’est pas tout : en Angleterre même, Berryer était l’objet d’une démonstration exceptionnelle. Il élait reçu en hôte privilégié à un banquet du lord-maire, et lord Palmerston, l’associant au brillant Brougham, saluait en lui « l’homme

qui a atteint le point culminant de la gloire dans son pays, dont le nom est européen, sans rivaux dans le barreau, aussi respecté qu'estimé pour la dignité de son caractère, pour l'élévation de son esprit et la noblesse de ses sentiments...» Ji n'avait plus rien à envier comme avocat, et comme député il retrouvait la déférence même dans un Corps législatif qui sentait en lui l’adversaire de l’Empire.

Berryer, d’ailleurs, en se laissant ramener à des luttes qui tentaient encore sa vieillesse, Berryer n'avait guère d'illusions. À mesure qu’il rentrait dans les discussions, il avait de plus en plus le sentiment de la gravité des choses, du danger où la politique impériale conduisait tous les intérêts de la France. « Ces intérêts, écrivait-il à un de ses confidents, sont fatalement compromis par les extravagances et les calculs égoistes et corrupteurs du gouvernement personnel... » À un autre de ses correspondants il écrivait : « Soyez convaincu que le gouvernement, par son principe, par les conditions nécessaires de son existence plus ou moins précaire, est le plus dangereux propagateur du mal moral que vous signalez. Attendez peu de temps encore, et vous verrez dans les faits qui déjà s’accomplissent, qui recevront bientôt leurs déplorables conséquences, ce que deviendront dans notre pays l’antique honneur, la religion, l’ordre et la liberté. Les apparentes prospérités matérielles ne tarderont guère à disparaitre et ne laisseront aux yeux de tous que les ruines de tous les intérêts respectables... » Il avait été surtout ému des affaires du Mexique, de la guerre allemande de 1866, des affaires de Rome, et une de ses dernières victoires parlementaires était d’arracher au gouvernement impérial, au sujet de Rome, ce fameux « jamais » qui n’a Jamais rien protégé, qui n’était qu’une équivoque de plus. Berryer avait redouté dès les premiers jours, dès

1852, « les misères et les hontes »; il les redoutait bien

plus encore après seize années d’un règne qu'il persistait à croire sans avenir parce qu'il le jugeait sans moralité, — qu'il vovait de plus en plus s’agiter entre les témérités aventureuses et l’impuissance. Il avait l'instinct ému d’un danger désormais prochain pour la nation, pour la France, et, comme M. Thiers, il aurait volontiers crié qu'il n’y avait plus de fautes à commettre; mais déjà il se sentait lui-même atteint. Il avait épuisé ce qui lui restait de vie dans la session de 1868 ; encore à la fin de juillet il avait parlé au Corps législatif.

La lumière de l'esprit et de la conscience ne pâlissait point en lui, les forces l’abandonnaient de jour en Jour. Avant le déclin de l’automne, il se voyait vaincu par un mal rapidement aggravé sur lequel il ne s’abusait plus. Tout ce qu'il désirait, c’était d’aller mourir à Augerville, où il se faisait transporter en effet au mois de novembre. Il se savait perdu, il s’acheminait vers sa fin avec une gravité religieuse, sans défaillance et sans trouble, préoccupé jusqu'au bout de tout ce qui avait rempli et passionné sa vie. Ses derniers actes sont assurément caractéristiques. Au moment de quitter Paris, il avait appelé M. Marie, député de Marseille comme lui, avocat comme lui, et il avait chargé ce vieux compagnon de Palais de ses adieux à l’ordre dont il était le doyen. Il avait voulu aussi, non sans y avoir mûrement réfléchi, joindre son nom à la souscription ouverte pour élever un monument au représentant Baudin, tué dans les journées de décembre 1851. Sa dernière pensée enfin était pour M. le comte de Chambord, à qui il écrivait d’une main tremblante, avec l’attendrissement d’un mourant, qu'il emportait le regret de n'avoir pas vu le triomphe de ses droits héréditaires « consacrant l’établissement et le développement des libertés dont notre patrie a besoin ». L'avocat attaché à son ordre, le libéral impénitent, le royaliste fidèle, se

confondaient en lui jusqu’à la dernière heure. Il s’éteignait à Augerville le 30 novembre 1868, laissant à son temps et à son pays le souvenir d’une des existences les plus brillantes, l’éclat d’un nom popularisé par l’éloquence.

Qu’a-t-il done manqué à Berrver dans cette carrière de soixante ans qui se déroule à travers les révolutions du siècle pour aller se clore par les simples et émouvantes funérailles d’Augerville? Il n’a jamais eu le pouvoir, ilest vrai, c’est-à-dire l’occasion de montrer ce qu’il aurait été dans l’action, dans le gouvernement de son pays. Peutêtre ne l’a-t-il jamais désiré, peut-être au fond du cœur préférait-il rester tel que M. Jules Favre le dépeienait au jour de sa « cinquantaine » en disant : « La fortune, par une rare faveur, l’a toujours éloigné du pouvoir, et, depuis longtemps assis dans le camp des vaincus, il y a porté sa grande âme et son irrésistible puissance. »

Ce qui fait son originalité, c’est d’avoir été, en dehors des régions officielles et des disputes d’ambitions, un des premiers, si ce n'est le premier des parlementaires, un homme qui a régné par la parole et rien que par la parole. Ce qui a été son invariable honneur, c’est que pas un instant il n’a salué la force sous quelque apparence qu’elle se soit présentée à lui. Il n’a cru qu’au droit, à la loi, à la loyauté, à l'efficacité de la discussion entre des hommes libres. Jusqu’à la dernière heure de sa vie, sans doute, il est resté attaché à un principe, à la royauté traditionnelle : cette cause même, il l’a servie en toute indépendance, et si l’on cherche ce qu’il aurait pensé, ce qu'il aurait fait dans ces récentes épreuves, qu'il a eu la fortune de ne pas connaitre, la réponse est bien simple, elle est tout indiquée par son passé, par ses inspirations familières. Il n'aurait pas renié, il l'avait dit depuis longtemps, un drapeau qui eût été peut-être plus sacré pour lui le jour où il l’aurait vu encore une fois teint du sang de la France. Il serait

intervenu eh politique qui ne se séparait ni de son siècle ni de sa nation, en homme qui écrivait dans l'intimité, peu avant sa mort : « Quelle que soit la forme de gouvernement qui triomphe en des jours d'orage, ce gouvernement ne pourra vivre qu à la condition d’accepter, de consacrer les libertés publiques, de les pratiquer loyalement. Le régime constitutionnel sera la loi et la condition vitale de l’avenir... Si notre malheureuse France, fatiguée et menacée encore de tant de révolutions, ne doit pas se reposer enfin dans la vérité des libertés publiques, sous la grande garantie de la stabilité et de la continuité du pouvoir souverain, je n’en suis pas moins voué au triomphe de l’ordre constitutionnel. » Ce qui fait que Berryer reste populaire, c’est qu’il n’a pas été seulement l’homme d’un parti, il a été encore plus un libéral et un patriote : il a aimé la liberté plus que son parti, sans arrière-pensée, et il a aimé la France plus que tout, sans réserve, sans condition, la France pour elle-même, dans ses malheurs et dans ses faiblesses comme dans ses gloires.

M. DE VILLÉÈLE

Notre siècle au déclin voit se dérouler autour de lui un étrange spectacle dont il est à la fois le héros changeant et le spectateur désabusé. Il assiste à son propre procès, toujours ouvert et toujours nouveau, où défilent tous ceux qui, après avoir rempli la scène du bruit de leur nom et de leurs actions, semblent se survivre encore par leurs « Mémoires », par leurs correspondances, par leurs confidences posthumes comme pour rendre un dernier témoignage de ce qu'ils ont voulu, de ce qu'ils ont fait ou de ce qu'ils ont tenté. Procès des événements et des hommes incessamment livrés à toutes les contradictions, tour à tour exaltés ou honnis, le plus souvent défigurés

(1) Mémoires et Correspondance du comte de Villèle, 4 vol. in-89.

avant d’être jugés pour ce qu’ils sont! Ainsi a passé, à travers les contestations du temps, cette ère de la Restauration que les uns ont appelée une comédie de quinze ans, d’autres une revanche surannée et éphémère d’ancien régime, et qui entre par degrés aujourd’hui dans la paix de l’histoire. Pour elle, le procès est à peu près jugé, la cause est entendue, — et, du conflit semi-séculaire des opinions ou des passions, ce qui se dégage de plus en plus, c'est une époque qui à eu certainement ses incohérences, ses faiblesses, ses malheurs, mais qui reste dans le lointain du passé une des périodes les plus attachantes par la généreuse excitation des esprits, par l'expansion des idées, par l’éclat comme par la variété des talents.

C’est l’originalité historique de la Restauration d’être, — en même temps que la résurrection d’une vieille royauté presque oubliée, éclipsée par quinze années de prodiges militaires, — une sorte de réveil de vie publique, de vie morale et libérale. Ce fut aussi sa fatalité de porter en elle à sa naissance cette lutte de la France d’autrefois et de la France de la Révolution, de l'esprit d’ancien régime et de l'esprit nouveau, qui devait lui être mortelle. Dès la première heure on voit commencer ce drame qui se noue dans les passions du temps pour ne plus s’interrompre, passant des premières violences de 1815 aux ministères de modération libérale de 1816-1819, revenant aux réactions de 1820-1822, — puis s’arrêtant un instant dans la trêve de 1828 pour se précipiter bientôt vers le dénouement par le coup d’État de la royauté qui va provoquer le coup d’État populaire. Et à travers les péripéties du drame on voit aussi se dessiner cette élite d'hommes qui se forment et grandissent avec la Restauration pour disparaitre presque tous avec elle : et M. de Richelieu, l’émigré revenu avec un cœur patriote et libéral, et M. Lainé, avec son éloquence attendrie, un peu

emphatique, de girondin de la monarchie, et M. Decazes, l'intelligent favori du prince, et M. de Serre, à l’âme généreusement vibrante, et M. de Chateaubriand, le génie inconstant du royalisme, et M. Royer-Collard, le politique doctrinaire, — plus doctrinaire que politique, — et M. de Villèle, le bon sens vivant dans un parti qui n'avait que des passions, et M. de Martignac, qu'on appela la « sirène » du parlement, — et dans un autre camp, les Manuel, les Benjamin Constant, les Foy.

De tous ces hommes qui ont passé sur la scène et qui, sans se ressembler, ont la couleur du temps, un de ceux qui ont eu le plus grand rôle est certainement ce ministre habile, ce tacticien industrieux qui parut un instant avoir fixé les destinées de la Restauration et ramené l'illusion de la durée : c’est M. de Villèle, dont les Mémoires récemment publiés sont comme un testament divulgué plus de soixante ans après son passage au pouvoir, près de quarante ans après sa mort. Ces Mémoires, si ce sont des Mémoires, ces lettres ou ces notes recueillies aujourd’hui n’ont pas sans doute l’accent et la couleur des Mémoires d’un Chateaubriand, ou la flamme et l'émotion des lettres d’un de Serre. Ils forment une sorte de journal mtime et familier des luttes de partis, des crises de ministères ou de parlements, des impressions personnelles d’un témoin et d’un acteur de la vie publique d’autrefois. Ils accentuent l'originalité, et ils expliquent la fortune d’un politique qui n’a été ni un privilégié des vieilles aristocraties, ni un parvenu des faveurs de cour, ni un grand séducteur de l'esprit ou de l’éloquence, — qui, dans son double rôle de chef d'opposition et de chef de gouvernement, a été tout simplement ce qu'on pourrait appeler l’homme d’affaires de la monarchie restaurée.

Rien certes de plus dramatique et de plus saisissant que ces crises de 1814-1815 où, dans la mêlée des invasions, des coalitions ennemies, des factions intérieures, les destinées de la France se décident par une série de coups de foudre. La première Restauration est un essai interrompu par cette prodigieuse aventure du retour de lile d’Elbe qui resterait une vision légendaire si le pays ne l'avait si durement payée de Waterloo, d’une invasion nouvelle, de l’agpravation des rancons de la guerre. La seconde Restauration est l’explosion de tous les ressentiments, de toutes les passions de partis, de toutes les colères contre la grande défection du 20 mars et l’Empire des Cent-jours. Au premier moment, à la vérité, tout est nouveau, mcohérent et violent dans cette transition qui s’accomplit sous le regard des armées étrangères. À travers toutes les confusions, cependant, la vraie question ne tarde pas à se dégager et à se préciser. Que sera définitivement cette Restauration francaise? D’un côté commence à se dessiner la politique libérale, modérée, qui en est encore pour ainsi dire à se chercher elle-même, qui va être bientôt représentée par le roi Louis XVIIT, par le duc de Richelieu, par les Lainé, les Decazes, les de Serre, les Pasquier, les Royer-Collard, les Louis, les Gouvion Saint-Cyr; d’un autre côté s’agite l’esprit de réaction ou d’ancien régime, qui a éclaté dès les premières heures, qui a ses représentants autour du Roi, dans la famille même du Roi et dans toute cette société royaliste renaissante, quise concentre particulièrement dans une Chambre nouvelle sortie tout

enflammée du premier scrutin de la Restauration. Les deux camps sont en présence; avant trois mois, la lufte est déjà ouverte entre la politique de modération conciliante, qui s’essayve par un gouvernement indécis, et la Chambre nouvelle, qui n’a eu qu’à naïtre pour faire rentrer dans l’ombre le ministère Talleyrand-Fouché, — qui a de la peme à se contenir, même devant le premier ministère de M. de Richeiieu.

Qu'est-ce donc que cette Chambre que l’histoire, après le roi Louis XVIII, a appelée la chambre introuvable? C'était comme une résurrection improvisée de l’ancienne France, d’une France presque oubliée, disparue depuis vingt-cinq ans. Elle se composail, en grande partie, de gentilshommes de province, d'anciens émigrés, de magistrats et de propriétaires impatients de prouver leur dévouement. Ces nouveaux députés, hommes d'honneur et de sincérité, pétris d'illusions, avaient autant d’emportement dans leurs opinions que d’inexpérience dans les affaires. Étrangers les uns aux autres, ils se rencontraient pour la première fois. II n’y avait entre eux d'autre lien que la communauté des passions, l’exaspération d’un rovalisme victorieux et irrité. Ils arrivaient à Paris avec la conviction naïve qu'ils avaient recu la mission de tout restaurer, de rendre leur autorité et leurs droits à la royauté, à l'Eglise, à la noblesse, de réparer les spoliations révolutionnaires, — et d’abord d'exercer des représailles qu'ils appelaient des justices. Ils s’enhardissaient d'autant plus dans leurs violences qu’ils se sentaient encouragés, soutenus par le frère du Roi, Monsieur, qui se créait déjà dans les Tuileries même une sorte de gouvernement occulte du royalisme, qui passait pour le chef et le prince du parti. Ils mettaient tout leur espoir dans le comte d'Artois, ce prince charmant et décevant de la Restauration qui échauffait leur zèle ; ils gémissaient des faiblesses du Roi trop lent à « saisir

le glaive de la Justice », trop enclin aux ménagements. Ils se défiaient de tout, du duc d'Orléans, des bonapartistes, des libéraux; ils ne pardonnaient pas à quelques-uns des ministres, à M. de Richelieu lui-même, au jeune ministre de la police, M. Decazes, qui avait déjà la faveur du Roi, à M. Pasquier, ce qu ils appelaient leurs complaisances pour tout ce qui semblait continuer la révolution dans le nouveau règne.

Chose bizarre! ces ultras, — on leur donnait déjà ce nom, — n'étaient sûrement que de médiocres constitu-

tionnels. Ils auraient même refusé, s’ils l’avaient osé, de prêter aux institutions nouvelles le serment qu’on leur demandait le jour où le Roi inaugurait leur session. Ils subissaient la Charte plus qu'ils ne l’aimaient, et s’ils l’acceptaient, c'était à la facon de ce brave Breton disant à M. de Villéle : « Il nous faut enfourcher cette haridelle et la faire marcher jusqu’à ce qu’elle crève ou qu’elle nous sauve! » Par une contradiction familière aux partis, cependant ils s’attachaient bientôt à cette Charte, aux droits qu’elle consacrait, aux franchises qu’elle créait. Ils s’en servaient pour essayer d'imposer au Roi et à son ministère leurs animosités, leurs fausses ammnisties qui équivalaient à des proscriptions, leurs exclusions et leurs épurations. Ils affectaient de se montrer à tout proposles plus ardents défenseurs des libertés publiques, des droits de l'opinion qu’ils prétendaient représenter, contre les ministres qui, selon eux, les trahissaient, — et parle fait, sans le vouloir, ils ont été dès cette époque les premiers à inaugurer avec une âpreté jalouse les habitudes parlementaires. C’étaient d'honnêtes gens irrités et inconséquents, des révolutionnaires « en sens contraire » , comme le disait M. de Richelieu, des « Jacobins blancs » qui mettaient toute leur politique à embarrasser le gouvernement par leurs excitations ou par leur opposition.

M. DE VILLÉÈLE. 67

Ils avaient sans doute pour eux, dans cette œuvre dangereuse, la majorité de la Chambre, les passions du jour, la faveur des salons parisiens, l'appui d’un prince qui partageait leur fanatisme et voyait déjà en eux des complices de règne. Ils avaient contre eux la nécessité des choses, l'esprit calme et froid du Roi, qu’ils offensaient par les exigences d'un loyalisme tyrannique, la raison des ministres qui avaient à compter avec toutes les difficultés d’un gouvernement nouveau. Ils avaient de plus contre eux les alliés, ces durs, mais clairvoyants protecteurs qui sentaient le danger d’une politique de réaction, qui ne ménageaient ni les représentations ni les conseils, et allaient quelquefois jusqu'à se prononcer avec une singulière vivacité, comme M. de Nesselrode écrivant dans l’intimité à M. Pozzo di Borgo : « Vraiment cette France est inépuisable en éléments de bonheur. Il ne lui faudrait qu’un autre Monsieur. Faites-lui donc comprendre une bonne fois que les puissances ne sont pas là pour soutenir ses soltises et pour le faire monter un jour sur le trône avec un système de réaction aussi insensé. Tout cela fait pitié (1)! » Bref, cette majorité, « plus royaliste que le Roi et plus contrerévolutionnaire que l’Europe », avait si bien fait qu’en quelques mois elle allait au-devant d’une sorte de coup d’État devenu nécessaire, à une dissolution par l’ordonnance du 5 septembre 1816. La Chambre de 1815 n'avait pas duré un an! C’est le premier acte du drame, où se dessinent déjà tous les personnages du temps.

Au moment où ces luttes s’ouvraient, où commencaient

(1) Voir la Correspondance diplomatique du comte Poz:o di Borgo et du comte de Nesselrode depuis la restauration des Bourbons. — Cette correspondance intéressante qui contient des lettres de M, Pozzo di Borgo, de M. de Nesselrode, du duc de Richelieu lui-même à l'empereur Alexandre, dévoile l'activité et le caractère de l'intervention de la diplomatie étrangère de cette époque dans les affaires de France. C'est un des plus précieux documents sur cette phase des débuts de la Restauration.

à se dégager les opinions et les talents, M. Joseph de Villèle était un inconnu comme tant d’autres, ou du moins il ne pouvait être qu'à demi connu par un petit écrit qu’il avait publié à Toulouse, à la veille de la première Restauration, où il avait déposé, avec quelques idées vagues, une protestation contre la Charte. C'était un député obscur de plus, mais un député mûri, préparé pour les affaires par les hasards d’une jeunesse éprouvée. Il avait déjà plus de quarante ans, — il datait de 1773; il était né d’une de ces modestes familles de noblesse provinciale très anciennes, très respectées, quoique n'ayant aucun titre attaché à leur nom, comme il y en a eu longtemps en Languedoc avant qu’on songeàt à des affectations d’anoblissement factice. Par une fortune singulière, il n’avait vu la Révolution et n’en avait ressenti les contre-coups que de loin. Jeune élève de marine, au moment où elle commençait, il était parti une première fois tout Juste le 14 juillet 1789 pour une croisière devant Saint-Domingue, et une seconde fois, en 1791, pour ne revenir qu'après une absence de près de vingt années. Il avait servi avec l'amiral de Saint-Félix, son compatriote, avec Magon, qui devait être un des morts héroïques de Trafalgar, avec le caustique et habile Decrès, le futur ministre de l'Empire. Ces années d'absence qu'il avait passées avec des fortunes diverses dans la mer des Indes, surtout à l’ile de France et à Bourbon, n’avaient pas été stériles pour lui.

Jeté à vingt ans loin de la France livrée aux convulsions révolutionaires, loin de sa famille que son inscription sur les registres de la marine préservait des confiscations, le jeune Villèle avait eu le temps et l’occasion d'assister à des événements aussi instructifs que douloureux. Il avait vu l'Angleterre profiter des troubles de la France pour étendre sa domination dans les Indes. Il avait vu la force de cette belle marine francaise, formée sous Louis XVI,

se dissoudre à demi par l’indiscipline, la révolte, fomentée par les sociétés populaires de l’ile de France, gagner les équipages, contraindre l'amiral de Saint-Félix à résigner son commandement et obliger de jeunes officiers comme lui à quitter le service. Il avait vu enfin se reproduire à quatre mille lieues de la patrie, dans un petit cadre colonial, des essais de révolution, des semblants de terreur, et la désorganisation envahir ces îles lomtaines où flottait encore le drapeau francais. Il avait été lui-même un instant menacé, emprisonné pour avoir voulu dérober son chef, M. de Saint-Félix, à la fureur de quelques énergumènes, et il n’avait été sauvé que par sa jeunesse, par les sympathies d’une population humaine et douce qui répugnait aux violences. Encore quelques années, l’élève de marine, dégagé du service, s’était trouvé établi à Bourbon, aimé et recherché de tout le monde, propriétaire d’une vaste exploitation, allié par un mariage à une des principales familles créoles, la famille Desbassyns, — et de plus appelé à figurer avec succès dans l'assemblée coloniale. II ne se doutait pas que, dans cette petite assemblée d’une petite ile lointaine, il faisait son premier apprentissage de politique, il apprenait à manier les hommes dans un parlement! Il était entré vivement dans son rôle, défendant avec autant de ténacité que de tact, avec autant de résolution que d'adresse, les intérêts du pays contre les décrets ruineux de la Convention et contre ceux qui ne parlaient de rien moins que de s'affranchir de la métropole, d’invoquer la protection anglaise. Il avait réussi; il s'était montré du premier coup homme d’affaires plein de ressources et bon Francais en déjouant les manœuvres séparatistes, en contribuant plus que tout autre à conserver à la France deux de ses plus belles colonies. Il avait défendu le terrain pied à pied jusqu’à l’arrivée du général Decaen, envoyé en 1802 par le premier Consul. Cela fait,

il s'était hâté de s’effacer, « dégoûté, comme il l’a dit, des affaires publiques », préférant au « fatras politique » l'obscurité de la vie agricole et du foyer. M. de Villèle a toujours élé de ceux qui n’ont cessé de parler de leur goût pour l’obscurité, à mesure qu'ils ont grandi!

Ce n’est qu’en 1807, en plein Empire, qu'il s'était décidé à revenir dans son pays natal, à Toulouse, où il avait retrouvé sa famille tout entière. I avait quitté la France, dix-neuf ans auparavant, pressentant à peine les orages qui allaient emporter la monarchie et l’ancienne société francaise; il la revoyait singulièrement changée, transformée par la Révolution et pacifiée sous un gouvernement tout-puissant, imposant, mais déjà entrainé par l’enivrement des prodiges militaires. Il s’était établi dans un domaine de famille qui a toujours eu depuis ses prédilections, à Morvilles, où l’Empire, attentif à engager pour sa cause les propriétaires, les hommes intelligents, n'avait pas tardé à aller le chercher pour faire de lui un maire de sa petite commune et un représentant de son canton au conseil général de la Haute-Garonne. Il n'avait pas brigué ces modestes fonctions, il n’était pas homme à en décliner les devoirs. Si petites qu’elles fussent, il s’en servait pour la protection de ceux qu’il représentait, pour la défense des intérêts locaux au conseil général, où il avait pris rapidement de l'influence; il les avait si bien prises au sérieux qu'au déclin de l'Empire, à mesure que les choses s’aggravaient, il s’était vu engagé dans une résistance assez vive aux vexations, aux réquisitions arbitraires qui accablaient la contrée. Était-ce l'opposition d’un royalisme renaissant? Sa famille, sans doute, était restée royaliste de sentiment, de tradition; il l’était luimême de souvenir, en homme qui avait fait ses premières armes sous Louis XVT. Il était royaliste comme on pouvait l'être sous un régime de silence, et dans un temps

extraordinaire, où depuis de longues années on n'avait plus de nouvelles de la famille royale, où l’on ne savait pas même, c’est lui qui le dit, ce qu'étaient devenus les princes, « si le duc d'Angoulême avait des enfants »! C’est la catastrophe de l’Empire qui rendait la vie à ce royalisme si longtemps comprimé en lui donnant un but, qui multipliait surtout les royalistes du lendemain, parmi ces populations du Midi aux passions ardentes et inconstantes, prêtes à se jeter dans tous les excès, jusqu’à recevoir, après la bataille de Toulouse, les Anglais comme des libérateurs. M. de Villèle, sans être insensible à l'invasion étrangère, n'avait pas été des derniers dans ce mouvement royaliste plus instinctif que réfléchi. Il n'avait eu cependant à la première Restauration aucun rôle public, si ce n’est par ces Observations qu'il avait publiées contre la Charte, avant que la Charte fût un acte souverain du roi Louis XVIII (1). A la seconde Restauration, il avait été appelé presque aussitôt à la mairie de Toulouse. C’est comme maire d’une ville exaltée dans son royalisme, qu’il recevait le duc et la duchesse d’Angoulème au mois d'août, quelques jours après la seconde rentrée du Roi. C’est aussi comme maire qu'il assistait, malheureusement impuissant, à une des premières scènes des réactions sanglantes qui envahissaient déjà le Midi, au meurtre du général Ramel. C’est comme maire enfin qu’il était nommé député dans l'élection de la Chambre en 1815. Qu'est-ce que M. de Villèle, à ce moment? C’est un gentilhomme rural tiré de son obscurité par les événements et poussé par un

courant imprévu sur la scène publique, un royaliste aux idées encore peu coordonnées, mélant à des réminiscences

(1) C'est ce qu'il disait très nettement plus tard, lorsqu'on l'accusait d'être un ennemi de la Charte. Il expliquait sans embarras qu'il avait pu avoir ses opinions avant la promulgation de la Charte, mais que depuis cette promulgation il n'avait plus été que le serviteur de la loi du pays.

d’ancien régime Je ne sais quel accent du terroir, un provincialisme assez prononcé. Il trouve toute simple une pétition de ses compatriotes du Languedoc demandant à « reprendre leur nom, leurs limites, leur administration provinciale », et il est un peu confus quand M. le duc d'Angoulême répond à ces revendications naïvement surannées qu'on « préfère les départements aux provinces ». En même temps, néanmoins, il y a chez ce Toulousain ému des événements, une sagacité naturelle, un premier fonds d'expérience et de raison avisée, une promptitude singulière à saisir les affaires et même à les deviner. C’est ainsi qu'il tombe, élu de la veille, dans cette vie nouvelle de Paris, au lendemain de la Restauration, dans ce monde exaspéré, frémissant, — dont il va être avant peu l’un des chefs.

On entre ici dans l’action, au plus vif de ce drame où une majorité nommée pour affermir la monarchie dans ses conditions nouvelles commencait par l’ébranler. C’est l’histoire de cette première session de 1815 qui, à dire vrai, créait une situation fausse pour tout le monde : fausse pour les exaltés eux-mêmes qui, en croyant être les plus fidèles serviteurs du Roi, devenaient bientôt une opposition presque factieuse; fausse pour le gouvernement qui, à défaut de l'appui de ses redoutables amis, se trouvait conduit à se rapprocher des libéraux, des « modérés de tous les temps et de toutes les révolutions », de tous ceux qui prenaient pour programme la réconciliation de la vieille royauté et de la France nouvelle.

À peine arrivé à Paris et jeté dans la fourmilière royaliste, M. de Villèle ne laissait pas de démêler la vérité des choses. Il voyait, non sans quelque secrète anxiété, tous ces députés nouveaux bien intentionnés, mais fougueux dans leurs opinions, indépendants jusqu’à l’indiscipline, disposés à tous les ombrages, à tous les emportements. IL sentait l’incohérence et le danger d’une situation où des hommes dévoués, ils le croyaient ainsi, se défiaient du Roi et de ses ministres, qui à leur tour se défiaient d’eux, et il écrivait à son père, qu'il avait laissé à Toulouse : « Nous avons la majorité dans notre Chambre; mais les dispositions du Roi et du ministère rendent notre position bien pénible. » Se reconnaitre dans cette confusion, passer à travers toutes ces complications d’intérêts et de passions dans une assemblée novice, était difficile, et c’est là justement que le député de Toulouse commençait à entrer dans son rôle. Dès sa première apparition à la tribune, — c'était dans un débat où il avait l’occasion de défendre ses idées préférées sur les franchises locales et provinciales, — il avait frappé l'attention par la lucidité de son esprit, par la netteté simple et décidée de sa parole : « À merveille, lui disait le chevaleresque Hyde de Neuville, au moment où il descendait de la tribune, continuez ainsi, vous serez d’une grande utilité pour notre cause! » Et maintenant, à mesure que se succédaient toutes ces questions irritantes,

et l’amnistie dont on voulait faire une proscription déguisée et graduée, et le règlement des créances arriérées, qui impliquait le respect des engagements du passé, et les lois de répression concédées aux passions du temps, et le budget, et une nouvelle loi d'élections, — il prenait un ascendant croissant dans ces débats souvent orageux. Il était de toutes les réunions où les royalistes se concertaient pour l’action, de toutes les commissions de Ja Chambre, — commission de l’amnistie, commission du

budget, commission de la loi des élections. Il y déployait sans ostentation et sans bruit toutes les ressources d’un politique singulièrement avisé. Avant trois mois il était le conseiller écouté, le guide ou ce qu’on aurait pu appeler le {eader de son parti, en même temps qu’un négociateur recherché par les ministres, fort embarrassés de traiter avec cette majorité d’ultras.

C'était une assemblée violente assurément, ce n’était pas une assemblée vulgaire, cette Chambre de 1815, où les intérêts les plus graves de la monarchie se débattaient chaque jour entre des hommes qui se classaient par degrés, — les uns, M. de Serre, M. Lainé, M. Pasquier, M. Royer- Collard, sous le drapeau de la politique modérée porté par M. de Richelieu, — les autres, M. de Villèle, M. Hyde de Neuville, M. de Bonald, M. Corbière, sous le drapeau du royalisme pur et exclusif. L'originalité de M. de Villèle dans cette élite des débuts de la Restauration ne tenait pas à quelques-uns de ces dons supérieurs qui font la puissance d’un homme dans un parlement, même dans un parti. Il n'avait rien de dominateur. Il n’avait ni l’éclat entrainant de l’éloquence, ni les fascinations de la voix et du geste, ni la force de l’esprit philosophique, ni les séductions extérieures. Lamartine, qui avait plus que tout autre le sentiment de cette époque où il avait lui-même grandi, l’a peint comme il l'avait vu, avec son visage d'homme d’affaires attentif, son regard pénétrant, sa physionomie aiguë, son attitude grêle, avec sa parole qui, « sans éblouir jamais, éclairait {oujours ». La jeune et libérale duchesse de Broglie, qui a laissé un journal intime semé de traits émus ou piquants sur les choses et les hommes du temps, a écrit un Jour, au sortir d’une séance où M. de Villèle et M. Lainé avaient parlé : « M. de Villèle est laid, il a le son de voix méridional et très nasillard. Il n’a point de grace dans les gestes ni rien d’élo-

quent, mais son esprit est clair, juste et logique. Il débarrasse une question de tous ses alentours inutiles et trouve toujours le meilleur côté d’une mauvaise cause. Il a d’ailleurs une apparence de modération qui fait effet (1)... » Le secret de l'importance que M. de Villèle avait si rapidement conquise était dans cette modération dont il n’avait pas seulement l’apparence, dont il avait le goût, — dans la nature d’un homme fait pour les transactions de la politique.

Par quelques-uns de ses instincts ou plutôt par ses engagements de parti, il tenait sans doute aux royalistes, au monde des ultras. Il partageait leurs préjugés, leurs impatiences de répression, leurs ressentiments contre tout ce qui venait de la Révolution et de l’Empire, contre la conspiration des Cent-jours, contre les bonapartistes et les jacobins. Il se prêtait dans une certaine mesure à leurs colères, à leurs revendications; il gémissait avec eux de l’aveuglement et des faiblesses de M. de Richelieu, de la faveur de M. Decazes, qu’il accusait de perdre la Restauration et le Roi. Par sa raison, il était éloigné des violences et des excès. L’exécutlion du maréchal Ney lui pesait visiblement, et il ne cachait pas le regret que le gouvernement n'eût pas su laisser sortir du royaume « le grand proserit ». Il avouait le mal qu’avaient fait les amis imprudents des Bourbons, les royalistes, par des « prétentions ambitieuses et des allures hautaines ». Et même dans la Chambre où il passait pour un ultra, il ne suivait pas toujours ses terribles amis dans leurs excentricités ; il les blämait, il était souvent obligé de réparer leurs fautes. Il n'avait pas sur-

(1) Ces Souvenirs laissés par le duc de Broglie sont certes un des documents les plus intéresssants et sur l'époque de la Restauration, et sur l'histoire des partis, des idées, et sur la nature d'un esprit qui alliait à la

hardiesse du libéralisme la sincérité d'une raison droite. Le Journal de

la duchesse de Broglie, reproduit par le duc, est un des attraits de ces Souvenirs.

tout tardé à comprendre qu’il n’y avait désormais rien de mieux à faire que de s’attacher à la Charte, et il écrivait coup sur coup à son père : « Nous nous trouvons dans l’absolue nécessité de nous emparer de Ia Charte qui est le seul point auquel puissent se rallier tous les Français... Le caractère des personnes qui doivent influer le plus sur nos destinées ne laisse de ressource au pays que dans la consolidation d’un gouvernement représentatif fortement constitué. C’est ce que je puis vous garantir comme en étant bien convaincu moi-même, et vous savez que je n'ai pas toujours été de cet avis. » C'était sûrement un royaliste décidé; c’était aussi un tacticien, qui n'avait ni le royalisme d'imagination et d'ambition de M. de Chateaubriand, ni le royalisme aux passions implacables de M. de La Bourdonnaye, qui avait l’art de s'imposer par une raison éclairée, par une adroite et patiente habileté.

Il avait eu la fortune de trouver dès les premiers moments, dans cette Chambre de 1815, un compagnon ou, si l’on veut, un complice dans un nouveau venu comme Jui, arrivant de Bretagne, comme lui de Gascogne, M. Corbière. Ils différaient, à la vérité, singulièrement de caractère. M. de Villèle était un Méridional actif, délié, même assez facile, ceux qui subissaient son ascendant le lui reprochaient déjà; M. Corbière était un rude Breton, entier, un peu paresseux, caustique, lettré, plébéien d’origme, gardant dans sa vie un certain sans-facon bourgeois qu’il devait porter plus tard jusqu'aux Tuileries, comme M. Rover-Collard, qui se mouchait bruyamment devant le Roi. Ces deux hommes avaient cependant plus d’un point de ressemblance : volontiers ils se disaient tous les deux « campagnards ». Avec des opinions royalistes très nettes, ils n'avaient pas les passions des émigrés. Ils n’étaient pas des hommes de cour, ils ne voulaient pas être des hommes de coterie. Ils se sentaient supérieurs par le talent au monde

qui les entourait et qu'ils jugeaient. Ils avaient commencé ensemble leur campagne parlementaire, et bientôt ils ne faisaient plus rien l’un sans l’autre. Ils avaient noué une amitié qui a pu avoir depuis ses orages intimes et a résisté à tout. M. Hyde de Neuville, dans ses intéressants Mémoires, dit que, dans ces jours de 1815, «ils représen— taient un centaure à deux têtes n'ayant qu'un corps pour le combat ». C’est beaucoup dire; ils étaient au moins de ceux qui servent leur cause par l'intelligence et que les partis politiques acceptent volontiers pour chefs, parce que, selon la fine remarque de Lamartine, « en inspirant confiance aux passions de ces partis, ils les délivrent de l’étude de leurs affaires ». C’est ce qui avait fait leur succès politique et parlementaire dans un monde plus ardent qu’expérimenté.

Entrés mconnus dans la session de 1815, ils se trouvaient à l'issue de cette session des personnages publics considérés, recherchés dans les salons parisiens, chez M. de Montmorency, chez la duchesse de Lévis, chez la princesse de La Trémoille. M. de Villèle, en parlant avec un peu de complaisance du succès qu’on leur avait fait à lui et à son ami Corbière, a lui-même écrit : « Peu de soirs se passaient sans que nous fussions invités dans le faubourg Saint-Germain à quelque diner ou à quelque reunion politique. Nous avions adopté lun et Pautre pour règle invariable de ne jamais refuser de nous rendre à ces réunions, afin d’être au courant des projets et des dispositions de nos amis, mais de ne nous lier à aucune pour rester en dehors de toute coterie. » M. de Villèle était fêté dans les salons royalistes de Paris; il était bien plus fêté encore à son retour dans sa bonne ville de Toulouse qui, toute fière des succès de son maire-député, lui preparait des ovations, et il est curieux de voir ce qu’en pensait au loin une personne à lPesprit fin et pénétrant, madame

de Rémusat, la femme du préfet, la mère de celui que nous avons connu. À Paris, M. de Villèle passait pour un ultra pur et simple; à Toulouse, avec le préfet, il se montrait beaucoup plus modéré, sévère pour les ministres qui avaient tout gâté avec leurs lois mal concues, passablement libre aussi à l'égard des exaltés de son parti et des propositions «sorties de ces cerveaux embrasés » . Madame de Rémusat, en racontant avec une légère ironie les triomphes toulousains du maire-député, écrivait à son jeune fils Charles, alors à Paris : « Hier soir, le maire est venu conférer avec votre père... Nous sommes demeurés tous trois ensemble, et nous avons fait une bonne et longue conversation. Il nous à dit quantité de choses curieuses; il prétend que la Chambre était des plus faciles à mener, et qu’un ministre habile en aurait fait ce qu'il eût voulu... Enfin, je vous jure qu’il y a plus de bon sens dans cette tête-là que vous ne le croyez là-haut... » Et le jeune Charles de Rémusat, déjà un peu sceptique, mais fort libéral, répondait de Paris à son aimable mère, dont les lettres restent une des plus piquantes peintures de ces premiers temps de la Restauration : « On nous rit au nez quand nous disons du bien de M. de Villèle et que nous parlons de sa raison, presque de sa vertu. Son entrée triomphale (à Toulouse) a fait un bruit qui retentit encore (1)... »

(1) Pabliées par son petit-fils, M. Paul de Rémusat, ces Lettres d'une personne de tant de raison et d'esprit, instruite et un peu précieuse, forment, on le sait, six volumes. Elles sont souvent un peu prolixes, elles se ressentent de l'abandon d'une mère à demi doctrinaire donnant volontiers des consultations à son fils. Elles ne laissent pas moins une impression vraie et fine sur bien des choses et des hommes du temps, et les lettres du jeune Charles de Rémusat ne sont pas moins curieuses.

M: DÉ ‘VILVERE. 79

Lorsque M. de Villèle, à peine arrivé de Paris, avait avec M. et madame de Rémusat ces conversations familieres où il convenait de tout sans embarras, avouant les fautes et les emportements de ses amis, sans ménager les ministres, il ajoutait « qu’on s’entendrait mieux à la prochaine session, qu’on se modérerait des deux côtés, que les députés avertis par l’état des provinces auraient plus de prudence ». Il ne savait pas que cette Chambre, qui avait vu naïtre sa fortune politique, ne se réunirait plus, que la pensée de la dissoudre était déjà entrée dans les conseils du gouvernement. Elle y était entrée par l’adroite et souple influence du jeune ministre de la police, M. Decazes, fort de la faveur du Roi, avec l’assentiment d’abord hésitant et inquiet de M. de Richelieu, de M. Lainé, et aussi sous la pression de la diplomatie étrangère, surtout de M. Pozzo di Borgo, qui ne cessait d’assiéger souverain et ministres de ses conseils libéraux. Le dernier mot de ce travail mystérieux était la dissolution par cette ordonnance du à septembre 1816, qui est restée une date de l’histoire, qui éclatait comme une déclaration de guerre à l’ultra-royalisme et à la petite cour toujours agitée de Monsieur : vrai coup de théâtre, discrètement et habilement préparé, qui avait pour objet et allait avoir pour résultat une sorte de révolution parlementaire par un déplacement de majorité au profit de la politique modérée du Roi et du ministère! À la première nouvelle de cette résolution hardie qui allait retentir dans sa province, M. de Villèle ne s’y méprenait pas. Il devait à ses succès de parlement et à sa popularité toulousaine d’être sûr de

sa réélection ; mais il sentait bien que les mauvais jours revenaient pour le parti et que la Chambre « introuvable » ne se retrouverait pas de sitôt.

On entrait en cffet, par l'ordonnance du 5 septembre, dans un ordre nouveau, dans cette phase nouvelle où la politique modérée semblait triompher avec M. de Richelieu, avec M. Decazes, avec M. de Serre, avec le maréchal Gouvion Saint-Cyr, et où les ultra-royalistes qui, la veille encore, formaient la majorité de la Chambre de 1815, n'étaient plus qu’une minorité réduite à ane opposition inégale et ingrate. Sortis des élections vaincus, diminués et surtout irrités, les ultras se retrouvaient dans les conditions les plus délicates. Ils avaient contre eux le Roi, les ministres, les libéraux, les modérés, l'opinion du moment. Ils avaient en même temps, il est vrai, quelques avantages. Ils formaient une minorité assez compacte, une brigade solide, unie par le ressentiment. Ils gardaient toujours leurs intelligences et leurs appuis auprès du comte d'Artois. Ils restaient de plus après tout des royalistes fidèles, formant une sorte de réserve de la monarchie. Ils n'étaient pas assez nombreux ni assez puissants pour prétendre au pouvoir par l’action parlementaire; ils étaient assez forts pour contenir ou embarrasser les ministres en les obligeant à compter avec eux, pour soutenir pied à pied ia lutte contre la politique qui les traitait en ennemis, en attendant un retour de fortune toujours possible. C’est une campagne de plus de trois années qui s'ouvre au lendemain de la crise de 1816, et dans cette campagne traversée de bien des péripéties, M. de Villèle, loin de voir diminuer son importance, prend, au contraire, une autorité nouvelle et croissante. Il est plus que jamais recherché, consulté ou ménagé par les ministériels eux-mêmes comme le plus sensé des ultras, par les royalistes comme le plus sûr des guides.

Ce n’est plus ici le chef encore novice d’une majorité passionnée et incohérente. C’est un chef d'opposition déjà éclairé par une première expérience, réduit à reprendre tout un travail de patience et de tactique pour rallier ses amis, pour relever la fortune de sa cause. À peine rentré dans la Chambre, il ne se faisait que peu d'illusions. Il sentait l'impuissance momentanée de son parti décimé par la défaite. Il écrivait à celle qui était toujours sa premiére confidente et souvent sa conseillère, à madame de Villèle : « La proportion des forces respectives dans la Chambre est du tiers pour nous et des deux tiers contre. Nous ne sommes pas plus de soixante pouvant parfaitement compter les uns sur les autres. À ce nombre, il faut ajouter une trentaine de royalistes moins prononcés qui voteront habituellement avec nous. Enfin, quand nous aurons dix fois raison, une trentaine de membres du parti opposé, de meilleure foi et moins passionnés que les autres, nous donneront de temps en temps la majorité. Voilà bien réellement où nous en sommes. L'alliance des révolutionnaires et des aspirants au ministère avec les ministériels purs va fort bien jusqu’à présent. Ils s’entendent tous à merveille contre nous... » La difficulté était de manœuvrer dans une situation singulièrement compliquée, d'éviter les precipitations en profitant des fautes ou des divisions des vainqueurs, de tenir ferme sans rien compromettre par de fausses tactiques. C’est le rôle des royalistes et de leurs chefs pendant ces années du règne de la politique libérale, — 1816-1820, — où la lutte se renouvelait sans cesse contre la loi des élections de 1817, contre la loi de recrutement de 1818, contre les budgets, contre le rappel des bannis, contre les choses et les hommes. M. de Villèle, entre tous, menait avec autant de dextérilé que de persévérance cette campagne de tous les instants, partageant la peine avec son ami Corbière. « Le métier que je fais,

écrivait-il, est fort pénible et bien fatigant. Cest bien autre chose que l’an passé. Il faut sans cesse monter à la brèche, toujours sans résultats, et nous avons bien peu de monde pour nous relever. Le tour des mêmes revient trop souvent (1). » Et si on lui reprochait de trop se prodiguer, il répondait vivement même à madame de Villèle : « C’est bon à dire du coin de son feu. Quand les soldats sont repoussés à la brèche et se découragent, les capitaines sont obligés d’y monter, même avec la certitude d'y être blessés... Vue de loin et après coup, la partie parait aisée à conduire; elle offre plus d’embarras dans l'incertitude de la mêlée. » C’est en quelques mots tout l’art du chef de parti.

Physionomie curieuse d'homme publie qui ne se dégage que par degrés de cette « mêlée » où passent bien d’autres figures d’un plus saisissant relief. Cette opposition royaliste, formée de ce qui restait de la majorité de 1815, avait ses représentants aux traits divers et accentués : et Chateaubriand, avec ses véhémences de polémique et ses violences dans la fidélité, avec son génie fait d’ambition et de dédain apparent des grandeurs, d’orgueil et d’imagination, « rêvant des plans de conduite comme des plans d'ouvrages, selon le mot de madame Récamier, et faisant

(1) Malgré son calme et son sang-froid, M. de Villèle avait des heures de découragement où il ne parlait de rien moins que de se retirer de la vie publique. « Lorsque la loi des élections et celle du budget auront passé, écrivait-il un jour à madame de Villèle, je crois que je ferais bien, à l'occasion de cette dernière, de faire une bonne récapitulation pour mettre en évidence le système d'oppression et de ruine qui résulte pour le pays de toutes ces lois et l'impossibilité de lui être désormais utile à la Chambre. Je donnerais ma démission à la tribune, en refusant mon assentiment à un pareil budget. Je me retirerais chez moi et ne me mêlerais plus de rien au monde que de ma famille et de mes affaires. — Voilà mon idée, je la crois juste et honorable. Je ne vois rien de bon à faire ici... » Il écrivait un autre jour : « Je n'avais pas les goûts d’un homme public, mais seulement ceux d'un bon particulier... » — (Mémoires du comte de Villèle, 1817, t. IL.)

des phrases sonores »; et M. de La Bourdonnaye, esprit dominateur et absolu, homme de parti implacable, indépendant jusqu’à l’indiscipline; et M. de Bonald, l’intègre philosophe, l’oracle d’une nouvelle politique sacrée, le restaurateur idéal du trône et de l’autel; puis les hommes de cour, les Jules de Polignac, les Mathieu de Montmorency, les La Rochefoucauld, puis les Sallaberry, les Castelbajac, les Josse de Beauvoir, et dans un autre ordre, un ancien préfet de l'Empire devenu ultra, Fiévée. Ils avaient leurs réunions chez un député oublié depuis, alors presque célèbre, M. Piet. Chateaubriand, qui ne s’est jamais fait faute de railleries et de dédain à l’égard de ses anciens amis, a écrit : « Nous arrivions extrêmement laids, et nous nous assevions en rond autour d’un salon éclairé d’une lampe qui filait. Dans le brouillard législatif nous parlions de la loi présentée, de la motion à faire, du camarade à porter à la questure, aux diverses commissions. Nous débitions les plus mauvaises nouvelles, nous disions que les affaires allaient changer de face. » Ils passaient leur temps chez M. Piet, comme dans le Conservateur illustré par les polémiques de Chateaubriand, à prédire les catastrophes, à prouver que la politique du 5 septembre perdait la monarchie. Ils ménageaient à peine le Roi; ils n'avaient pas assez de colères contre le ministre en qui ils voyaient un ennemi public, le favori, M. Decazes, qu'ils accusaient de préparer des révolutions nouvelles, de livrer la France aux révolutionnaires et aux bonapartistes. M. de Villèle partageait jusqu'à un certain point les opinions et les craintes de ces royalistes dont il était l’ami et l’allié, il restait avec eux puisqu'il était leur chef, — il ne partageait qu'à demi leurs passions ou leurs preJufes.

Il faisait sa guerre à lui, une guerre de méthode et de tactique, en homme qui n’avait ni l’éclat de talent d’un

Chateaubriand, ni le lustre de naissance d’un Mathieu de Montmorency; mais il n'avait pas non plus leurs emportements ou leurs faiblesses, et se créait à lui-même son rôle et son ascendant par sa supériorité dans les affaires, par une action de tous les instants. Plus que jamais il marchait d'intelligence avec « l’ami » Corbière, son plus intime confident, son compagnon de lutte et de succès. « Nous continuons à être bien liés tous deux, écrivait-il: s’il ne revient pas l’année prochaine, je ne sais en vérité comment je ferai sans lui. Les nouveaux venus et un grand nombre des nôtres sont des paresseux qui ne font rien. » Il ne se fiait qu'à Corbière, il n'avait peut-être pas une trop haute opinion de l'aristocratie de son parti. Madame de Rémusat, en femme d'esprit, remarque que ce défenseur ou cet allié de la noblesse faisait adroitement des nobles ses instruments, que le fond de sa pensée était le mot du comte Almaviva au sujet d’une pièce de théâtre : Le gentilhomme y mettra son nom, le poète son talent! Et elle ajoutait : « Voilà l’idée de l’homme... Il voudrait cette espèce d’amalgame qui offrirait, dit-il, une garantie pour tout le monde. Je ne sais si vous ne trouverez pas ceci par trop fin et si vous me comprendrez. » C'était finement vu et d’une vérité piquante; seulement l« amalgame » n’était pas facile. M. de Villèle, dans tous les cas, en laissant aux gentilshommes l'honneur de mettre leur nom à la « pièce », se réservait bien, en effet, de ne pas leur en laisser la direction. Il n’avait pas sur eux assez d'illusions. Il était homme à écrire un Jour : « La race des hommes de haut rang est abâtardie, on ne trouve chez eux aucune ressource, aucune capacité!... »

A mesure que les années passaient et que la lutte des partis se déroulait avec ses alternatives, cependant, tout changeait de face. La politique du 5 septembre avait eu le temps de se manifester dans ses traits caractéristiques, par ses actes et par ses lois, surtout par cette loi électorale de 1817 dont les combinaisons, — election directe, cens de trois cents francs, renouvellement partiel de la Chambre, — préparaient la prépondérance de la bourgeoisie. Les ministères qui se succédaient avec M. de Richelieu, avec M. Dessoles, toujours avec M. Decazes, qui s’efforcaient de maintenir un certain équilibre entre les partis extrêmes, ces ministères se sentaient entrainés par un courant qu'ils avaient créé ou favorisé! Qu’en résultait-il? une situation libérale ne pouvait produire que des conséquences libérales, l'accélération d’un mouvement libéral qui devenait bientôt embarrassant pour les ministres eux-mêmes en donnant de nouveaux griefs, une force nouvelle à l'opposition royaliste. À peine en était-on à la première application de la loi de 1817, au premier renouvellement partiel, la vérité éclatait. Le scrutin, en décimant les royalistes, ramenait dans la Chambre les chefs libéraux les plus avancés, La Favette, Manuel, Benjamin Constant. Premier signe! — Qu'était-ce donc lorsque, l’année suivante, une élection nouvelle grossissait le contingent des libéraux et envoyait comme député au roi Louis XVIIT un régicide, l'abbé Grégoire! Il devenait évident qu'avant peu, le simple jeu de la loi électorale devait faire entrer au parlement une majorité libérale, ou, pour mieux dire, semi-

révolutionnaire, semi-bonapartiste, avec laquelle la monarchie ne pourrait vivre.

C'était la logique d’une situation qui se dégageait par degrés, et de ce mouvement, peut-être gros de périls, naissait une question qui ne tardait pas à devenir une obsession pour les esprits prévoyants. Pouvait-on laisser se prolonger cette expérience d’une loi d'élections qui menacait de livrer presque à jour fixe la Restauration à ses ennemis? Le gouvernement, après avoir donné des gages de libéralisme dont on se servait contre lui, contre la monarchie, ne devait-il pas songer à conjurer ces fatalités révolutionnaires renaissantes en se repliant vers les royalistes, en s’entendant avec eux dans un intérêt conservateur? Une première fois, dès 1818, au moment où, encore président du conseil, il négociait à Aix-la-Chapelle avec les souverains de l’Europe la libération du territoire francais, M. de Richelieu avait été surpris autant qu’ému de la recrudescence libérale attestée par l'élection de La Fayette, de Manuel, et il était revenu à Paris avec la résolution de changer la loi électorale, de donner ce gage aux royalistes. Il avait essayé de convertir ses collègues, M. Decazes, M. Lainé, M. Pasquier, M. Molé, à son opinion; il n'avait trouvé que divisions dans le conseil. Pressé de refaire son ministère, il n'avait point hésité à appeler auprès de lui M. de Villèle, qui s'était prêté à ces négociations (1). M. de Richelieu n'avait réussi ni à rallier

(1) Les notes familières laissées par M. de Villèle racontent jour par jour ces négociations et en donnent une idée : « 24 décembre. — Eté appelé chez M. le dac de Richelieu, qui m'a dit être chargé par le Roi de composer un nouveau ministère et m'a offert celui de la marine. Ilest fort embarrassé pour remplir sa mission... Il m'a fait revenir le soir pour me dire qu'il allait annoncer au Roi qu'il renoncçait à se charger de cette

mission... 25 décembre. — 11 m'a encore fait appeler, voulant tenter de nouveau d'accomplir sa mission, en quoi je l’ai encore aidé de mon mieux... 26 décembre. — I1 m'a fait appeler de nouveau. Il est fort dé-

couragé... 27 décembre.— Appris que M. le duc de Richelieu était tombé dans

M.'DE'VILLELE. 87

ses anciens collègues à ses vues, ni à faire un cabinet avec les royalistes. Le seul résultat de cette crise intime et laborieuse avait été la formation d’un ministère nouveau, décidément favorable au maintien de la loi électorale, plus que jamais libéral avec M. Decazes, avec M. de Serre, qui portait le feu de son âme et de son éloquence au pouvoir. Qu’arrivait-il alors? Avant qu’une année fût passée, l’élection de Grégoire, bien autrement significative, bien autrement retentissante que celle des Sébastiani, des Foy, des Lambrecht, ramenait aux mêmes problèmes, aux mêmes anxiétés.

Ceux qui un an auparavant avaient pris ou gardé le pouvoir pour maintenir la loi électorale en étaient désormais à l’abandonner, à sentir le danger comme M. de Richelieu l’avait senti. M. Decazes lui-même ne défendait plus la loi. M. de Serre, avec son imagination ardente, rêvait une vaste réforme constitutionnelle qui réaliserait le miracle de garantir à la fois les libertés et la monarchie battue par le flot révolutionnaire. M. de Villèle, appelé de nouveau à Paris à la veille de la session, reparaissait comme le plénipotentiaire du royalisme alarmé et mécontent. Ainsi, par un étrange retour, par une secrète force des choses, le mouvement inauguré au 5 septembre revenait pour ainsi dire sur lui-même. Les royalistes, refoulés depuis trois ans dans la minorité, naguère encore combattus et traités en ennemis par les ministres, désavoués par le Roi, reprenaient position. On les craignait encore, on ne voulait pas « tomber sous leur dépendance », — on sentait le besoin de négocier avec eux.

un état nerveux qui le rendait fort malade et incapable de s'occuper, On a ajouté qu'il avait envoyé au Roi sa démission... 31 décembre. — J'ai été mandé le soir chez Monsieur avec Corbière après avoir assisté à la réunion de nos collègues chez Piet... » — (Mémoires du comte de Villèle, t. XI, p. 249-259.)

On avouait que tout le mal venait de la division des royalistes, que par peur des «ultras » on s’était « posté un peu trop en avant sur la ligne opposée (1) ». L'évolution suivait son cours, — en attendant le coup de foudre qui allait la précipiter, — et c’est ici, c’est dans ce travail obscur, compliqué et tourmenté, que M. de Villèle a un rôle décisif, grandissant daus son parti, dans les affaires publiques.

Je voudrais préciser cette situation à la veille d’une de ces catastrophes qui éclairent parfois d’une lueur sinistre les crises politiques d’un pays et décident des événements. En réalité, parmi ces royalistes qui depuis trois ans formaient une opposition redoutable, il v avait toujours deux courants, deux esprits. Il y avait les royalistes irrités et emportés qui gardaient l’inguérissable blessure du 5 septembre et ie ressentiment de la disgrâce qui les frappait, dont le Roi lui-même ne leur ménageait pas les témoionages. Ils n’admettaient ni trêve ni merci dans la guerre implacable qu’ils poursuivaient contre des ministères ennemis. Ils ne demandaient pas à M. Decazes des concessions, ils ne lui demandaient que de s’en aller. Ils prétendaient arracher de haute lutte au Roi son favori, aux libéraux un complice, un protecteur d'autant plus dangereux qu'ils le savaient habile, fertile en expédients, puissant auprès du souverain. Avec M. Decazes, c'était la guerre à outrance. Contre lui, tous les moyens étaient bons pour des adversaires sans scrupule. Ils avaient même, disait-on, contribué à l’élection de Grégoire dans l'espoir de pousser à bout le Roi et d’embarrasser le gouvernement. Il y avait aussi les royalistes plus mesurés, qui, en restant fidèles à la cause, se défendaient de faire de la politique avec leurs colères, évitaient d’offenser le Roi et

(1) Voir dans la Correspondance de M. de Serre, publiée par son fils,

les lettres qui ont trait à ce moment précis des grandes résolutions pour le ministère.

de tout pousser à l’extrême, ménageaient des ministres comme M. Lainé ou M. de Richelieu, et ne refusaient pas de se prêter aux transactions qui leur sembleraient possibles ou utiles. M. de Villèle avait toujours été de ceuxci. Il n'était un ultra que de nom. Tempérament politique, esprit pratique et sensé, il s’épuisait à résister aux emportements de ceux qu'il appelait les « camarades », à réprimer leurs violences et à détourner leurs coups de tête. Plus on allait, plus les dissentiments devenaient vifs, et une des curiosités du temps est certainement la position de M. de Villèle dans cette armée royaliste dont il était le chef, souvent subi avec impatience, assailli de contestations intimes, mais en définitive toujours reconnu.

C’est par le fait dans son propre parti que M. de Villèle rencontrait le plus de défiances et même parfois de soupçons injurieux. On l’accusait tour à tour d’ambition, de faiblesse, si ce n’est de trahison. Un de ses amis toulousains, royaliste ardent, écrivait à madame de Rémusat : — «Il a la tête tournée, non des triomphes de Toulouse, qu'il dédaigne, mais de ceux de Paris. Le titre de chef de l’opposition l’enivre. Il n’épargnera rien pour le conserver; toutes les opinions lui seront bonnes pourvu qu'il y parvienne... » — Une autre fois, c’était au désir d’être ministre qu'on l’accusait de tout sacrifier! Madame de La Trémoille, dont le salon était le rendez-vous des « ultras » , et qui avait beaucoup aimé, disait-elle, M. de Villèle, se lamentait de son influence et de sa défection, qu’elle attribuait tout simplement à une impatience de pouvoir. — « (Qui voulez-vous au ministère, disait-on à MM. de Sallaberrv, de La Bourdonnaye et Castelbajac, les hérauts

bruyants des ultras, voulez-vous M. de Richelieu? — Fi donc, répondaient-ils, il a fait le 5 septembre. — Et M. Lainé? — C’est un révolutionnaire. — Et Villèle?

Nous n'y comptons plus, il nous trahit depuis quelque

temps... » — Et lès journaux du parti parlaient avec une bien autre violence. M. de Villèle n’ignorait pas ce qu’on disait de lui : il se sentait entouré de soupçons et de défiances dans ce monde des journaux et des salons ultras. Il ne suivait pas moins son système sans trop se laisser ébranler, acceptant, s’il le fallait, les occasions de traiter avec les ministres et d’être utile, prêt à recevoir une nouvelle loi des élections, fât-ce des mains de M. Decazes, refusant de s’allier à ceux qui marchandaient les douzièmes provisoires au ministère du Roi.

Chaque jour M. de Villèle avait à tenir tête à cette opposition qu'il rencontrait dans son propre camp : ses lettres à madame de Villèle, pendant la session de 1819-1820, sont le Journal de ces guerres intestines de parti : — « Tu me demandes, écrit-il, où j'en suis avec ceux de mes cainarades qui tendaient vers des mesures exagérées. La Bourdonnaye ne me parle plus, ni moi à lui; mais il est seul et n’a pu, à ce qu’il parait, entrainer personne dans son parti... Castelbajac est tout à fait comme auparavant, seulement nous nous voyons moins souvent... Chateau briand, de son côté, boude et dit qu’il renonce à la politique, puisqu'on ne veut pas faire la guerre à outrance... » — Parfois, il a des mouvements d’impatience et laisse échapper ses amertumes : — « Les royalistes, dit-il, m'ennuient avec leurs exigences et leurs exagérations. Ils voudraient faire tout faire à la Chambre comme si nous étions en majorité! Ils s’en prennent à nous de leur impuissance, et ils ne voient pas que, quand on a le Roi, la législature et la corruption publique contre soi, ilne reste qu'à souffrir en faisant son devoir ou d’y manquer en conspirant, car pour vaincre légalement, cela est impossible... » — Un jour, il fait le récit d’une scène des plus vives qu'il vient d’avoir avec le général Donnadieu, qui ne parlait que de tout refuser au gouvernement ; un autre

jour, il raconte une quasi-rupture avec le Conservateur à l’occasion d’un article presque révolutionnaire de Chateaubriand. Il se débat avec ces contradictions de tous les instants qu'il n’évite qu'en finissant par s'abstenir d’aller jusque dans les réunions mondaines : — «Il y a un temps infini, écrit-il à madame de Villèle, que je ne suis allé chez la princesse de La Trémoille. Elle m'en a fait faire des reproches; mais c’est la maison où l’on prèche le plus contre la sagesse de notre conduite et pour pousser à l’exagération la plus absurde. On ne m'y épargne pas personnellement; je ne me soucie point d'y aller. Ces braves gens ne trouvent pas le royalisme représenté dans la Chambre : qu'ils en envoient d’autres pour le défendre selon leurs passions. J’en serais fâché pour les intérêts publics qui seraient bientôt compromis par ces têtes-là ; mais quant à mon intérêt personnel, il est tout à fait d'accord avec leurs vues. Je ne demande pas mieux que de ne plus être chargé d’une cause que je ne pourrais plus défendre par la raison et la sagesse. » — Sa position devenait de plus en plus singulière dans son parti, non pas peut-être à la Chambre, où il gardait son ascendant sur la masse des royalistes, mais dans les « salons du faubourg Saint-Germain et même au château », où on le traitait, disait-il, comme un « #gobe-mouches » , comme un « temporiseur » et un « modéré » dont on ne devait pas écouter les avis.

Un des plus singuliers incidents de ces luttes intimes était un commencement de scission de M. de Villèle avec l’homme sur qui il comptait le plus, celui qui passait pour l’inséparable, l'ami Corbière lui-même. On avait entouré, flatte et capté le « rude Breton » en excitant ses susceptibilités et peut-être un peu sa vanité. On avait tout fait pour le gagner à la politique de la « guerre à outrance ». — On avait fini par le décider à refuser, aux derniers jours

de l’année, les douzièmes provisoires au gouvernement : obtenir de lui ce premier gage d’irréconciliabilité, le séparer de M. de Villèle, c’était le triomphe des ultras. C'était aussi un coup sensible pour M. de Villèle, qui ne s’inquiétait qu'à demi des boutades de génie de Chateaubriand ou des colères de M. de La Bourdonnaye, mais qui sentait vivement la défection de son compagnon le plus intime et jusque-là le plus fidèle. Il en était troublé, sans être disposé néanmoins à subir la pression de l’ultraroyalisme. Aux moments les plus vifs, il inscrivait dans les notes de son Journal : « 22 décembre. — Diné chez M. le vicomte de Montmorency avec Corbière, que j'ai la douleur de voir en opposition avec mes idées sur la marche à suivre. 26 décembre. — Été à la réunion Piet, où j'ai pu m'apercevoir du mauvais effet produit par les criailleries de tous les fous et intrigants qui clabaudent dans les salons contre notre vote des six douzièmes. L'erreur de Corbière en cette occasion nous fait beaucoup de tort et à moi grand chagrin... » — Et bientôt, en relevant avec amertume tout ce qu’on tentait contre lui dans le parti, il ajoutait dans une lettre à madame de Villèle : — « Tout cela me touchait peu, et j'allais droit... lorsque cette intrigue détestable s’est attachée à capter Corbière : on a réussi d’abord à lui faire voter le rejet des douzièmes. Depuis, il en est venu peu à peu à être un des plus exagéres parmi les nôtres, et je crains bien qu'après avoir été liés comme nous l’étions, nous ne soyons bientôt au delà de l’indifférence. Juge de tout ce qu’une telle situation a de pénible pour moi...» — Ce fut un instant une crise assez vive. Corbière n’était pourtant qu’un dissident de passag

ou de circonstance. Il avait cédé à un mouvement d’humeur et à des obsessions. Il ne tardait pas à revenir, « un peu honteux » de l’aventure, à la vieille amitié que les événements allaient encore resserrer et fortifier. Au

fond, avec son vigoureux sentiment provincial et bourgeois, il ne se faisait pas plus d'illusions que M. de Villèle sur les ultras, et, comme lui, il se laissait aller à dire en parlant de ces terribles « camarades » : — « Vous ne savez pas ce que c'est que de labourer avec ces gens-là, et la peine qu'il faut se donner pour leur faire comprendre quelque chose qui ait le sens commun... »

Est-ce donc que M. de Villèle, dans ses résistances à la fronde des salons et dans ses velléités modératrices, cédat à des impatiences de pouvoir, comme on le disait perfidement, qu'il fût prêt à changer de camp pour passer au camp ministériel, — à l’ennemi, à M. Decazes, comme on l’insinuait? M. de Villèle a été, au contraire, un des politiques qui ont eu au plus rare degré les dons et le tempérament du chef parlementaire. C'était l’homme des chambres et de son parti. Il restait attaché à la fortune du parti, à la cause royaliste pour triompher ou succomber avec elle. Il ne se séparait pas de ses amis, même en leur résistant ; mais il n’entendait pas subir leur joug, et s’il pouvait leur faire des concessions qui devaient un jour le perdre, il ne voulait pas pour le moment mettre une campagne difficile à la merci de leurs emportements et de leurs fantaisies. Il avait sur eux l’avantage d’un esprit de conduite et d’une expérience que quatre années de vie parlementaire avaient singulièrement développés depuis 1815. Il restait un opposant décidé qui évitait de se compromettre dans ce qu'il appelait les « traitailleries » ; il ne se croyait pas obligé de faire une opposition irréconciliable, aventureuse et personnelle, Il ne s’amusait pas à appeler tous les jours M. Decazes « un traitre », il n'en croyait pas un mot; il se bornait à penser et à dire que M. Decazes « était entrainé par son insuffisance, sa légèreté et ses passions » . Il refusait absolument de se prêter à une politique de parti qui prétendait à chaque instant jouer le tout pour le tout et

ne craignait pas, sous prétexte de servir la bonne cause, d'être révolutionnaire dans ses votes, de tout pousser à l'extrême sans s'inquiéter du lendemain. Il a pu dire depuis, et il en avait le droit : — « Je n'ai jamais été de ceux qui voulaient le bien par l’excès du mal; c’est un triste remède, et il est criminel de l’employer. » — C’est l’homme qui, après avoir dirigé comme vice-président quelques séances tumultueuses de la Chambre avec une modération dont la gauche elle-même avait été étonnée, pouvait écrire dans l'intimité : — « Quant à moi, l’impartialité ne me coûte rien. Je ne vois que la réussite des affaires dont je suis chargé et n’y mets pas la moindre passion contre les individus. Je suis né pour la fin des révolutions ! »

Etre né pour la fin des révolutions, le mot pouvait paraitre ambitieux! Ce chef d'opposition modérateur de son parti avait du moins l’art de saisir les circonstances, de ne demander à une situation que ce qu’elle pouvait donner, et c’est ainsi qu'aux derniers jours de 1819, au lendemain de l'élection de Grégoire, il n’hésitait pas à susprendre les hostilités pour une réforme de la loi des élections. Il ne s’engageait pas encore, il se tenait en observation, attendant ce quele gouvernement avait à proposer, contenant ceux qui ne voulaient rien accepter, pas même une bonne loi des mains de M. Decazes. C'était, d’ailleurs, un moment critique où l’on sentait la nécessité de prendre un parti et où toutes les résolutions devenaient difficiles, où par surcroit celui qui avait concu le généreux projet de concilier la monarchie et la liberté, celui qui était l’âme du ministère, M. de Serre, venait d’être frappé par la maladie qui l’éloignait momentanément de la scène. M. Decazes restait seul à se débattre dans une situation inextricable, toujours soutenu par la faveur du Roi, s’efforcant de gagner les royalistes par des promesses et, d’un autre côté, évitant de s’aliéner les libéraux, ses amis les

doctrinaires, M. Rover-Collard, M. Guizot, M. de Barante, qui s’inquiétaient déjà des progrès de la réaction royaliste. Iln’avait guère, pour le seconder, que M. Pasquier, devenu ministre des affaires étrangères dans le dernier renouvellement du cabinet. Esprit délié, rompu aux affaires et aux expédients de la politique, royaliste sans fanatisme, liberal sans illusions, M. Pasquier avait quitté une première fois le pouvoir avec M. de Richelieu, précisément pour avoir voulu réformer la loi des élections. Il venait de rentrer aux affaires prêt à la sacrifier, plus décidé que M. Decazes, et par lui les négociations restaient ouvertes avec M. de Villèle, qui inscrivait dans ses notes : — « ...M. le vicomte de Montmorency est venu me proposer d'aller demain chez lui, où se rendrait M. Pasquier pour recevoir, dit-il, une communication importante, sans doute relative à la loi d'élection. J'ai renvoyé à faire ma réponse lorsque j'aurai pu en conférer avec Corbière. — Après avoir recu trois commissionnaires pour nous presser de nous rendre, nous avons eu une conférence sur la loi d'élection avec M. Pasquier avant diner et une seconde après. » Il ajoutait, d’ailleurs, que les avis des ministres variaient d’un jour à l’autre, qu’on ne savait jamais sur quoi on pouvait compter. En un mot, l'anarchie des esprits passait dans ces préliminaires obscurs, jusque dans l'État. Sauf cette idée vague et générale qu'il y avait quelque chose à faire, tout restait incertain, lorsque, le 13 février 1820, dans une nuit de fète à l'Opéra, éclatait le coup de foudre qui confondait toutes les prévisions, tous les calculs, menacant d’emporter toutes les combinaisons, les projets, peutêtre les espérances de la monarchie, et tout d’abord M. Decazes lui-même. L'assassinat du duc de Berry poignardé par un fanatique inconnu changeait subitement la face des choses et créait une situation nouvelle, sinistre, où tout le monde se sentait frappé.

Jusque-là M. Decazes, en dépit de tous les assauts, avait tenu ferme, adossé au trône, couvert de la protection affectueuse du Roi. Il tenait ferme depuis quatre ans, faisant de l’équilibre entre les partis une politique, opposant tour à tour les libéraux aux royalistes, les royalistes aux libéraux, représentant, après tout, une idée juste, l’idée de la réconciliation de la société nouvelle et de la royauté. L'élection d’un régicide l’avait atteint dans son crédit sans l’ébranler encore. L’assassinat du duc de Berry le Livrait, affaibli et désarmé, à l’exaspération des partis, à la fureur des salons. Ce meurtre cruel d’un prince sur qui reposaient les dernières espérances de la monarchie provoquait dans le monde royaliste l'explosion de tous les ressentiments et de toutes les haines contre le ministre qui laissait la dynastie sans défense; il suscitait surtout aux Tuileries même, autour de Louis XVIII, la conjuration pathétique des émotions de famille, des larmes, de la pitié, des adjurations de Monsieur, père de la victime, de la duchesse d'Angoulême, de la duchesse de Berry, qui entouraient le Roi et le suppliaient de les préserver, de sacrifier le présomptueux favori à la sûreté du trône. Drame étrange qui se déroulait pendant ces quelques jours de février 1820 où se heurtaient toutes les passions, où se débattaient peut-être l'avenir de Ja monarchie et, dans tous les cas, le sort d’une politique, du premier ministre chargé et accablé de toutes les responsabilités !

« Qui lui succédera? Que mettra-t-on à la place de ce qui est? C’est ce que j'ignore », écrivait M. de Villèle

dans ces heures d’anxiété où rien n’était encore décidé. M. de Villèle ne le savait pas, nul ne le savait plus que lui et ne pouvait encore voir clair dans ce lugubre imbroglio.

Au premier instant, il est vrai, M. Decazes, confiant dans la fortune, avait paru ne pas se croire menacé, et, préoccupé uniquement du péril public, il avait cru tenir tête à l’orage en proposant quelques mesures d'exception : suspension de la liberté individuelle, censure des Jourmaux, sans parler de la loi des élections qui viendrait plus tard. Bref, il demandait une dictature de circonstance ; mais il avait trop présumé de son crédit et ne comptait pas avec la situation violente créée par le crime mystérieux du 13 février. Il ne pouvait, même avec les lois de sûreté, désarmer les royalistes déchainés contre lui. De ces royalistes, les uns, comme M. Clausel de Coussergues, allaient jusqu’à l’accuser de complicité dans l’assassinat du duc de Berry et jusqu’à réclamer sa mise en accusation; les autres refusaient de remettre entre ses mains suspectes de nouvelles armes d’arbitraire dont il pourrait encore une fois se servir contre eux. Les plus modérés, et M. de Villèle ne cessait d’être de ceux-là, croyaient son règne fini, sa politique épuisée, condamnée par l’événement! D'un autre côté, M. Decazes ne pouvait pas plus compter sur les libéraux, les doctrinaires, dont il avait si souvent recherché l'alliance, même l'amitié, et qui auraient été intéressés à le soutenir, à faire la part des circonstances, à l’aider à traverser cette redoutable crise. Partagés entre le sentiment d’un péril insaisissable, la crainte des ultras, le regret d’un ministère ami et la répugnance pour toute mesure d'exception, les libéraux se débattaient dans leur impuissance troublée, se refusant à tout et n'offrant plus qu’un appui douteux ou suspect. De sorte que M. Decazes se trouvait à la fois menacé par les royalistes, à peu près abandonné par les libéraux, —

et de plus atteint dans sa faveur auprès du Roi, déjà ébranlé par les plus intimes influences de cour conjurées pour sa perte. Avant d’avoir rien tenté, il était déjà fini, il n’était plus l’homme de la situation!

A défaut de M. Decazes disparaissant dans l’orage, que restait-il donc? Un ministère de pur royalisme n’était pas possible, il n’était pas encore mûr. Louis XVIII pensait, d’ailleurs, avoir assez fait déjà en livrant M. Decazes comme rançon de la paix de famille, il n'aurait pas admis du premier coup dans ses conseils les ennemis de l’homme qu'il regrettait, les plus ardent adversaires de sa politique. Il ne restait qu'un nouveau ministère Talleyrand ou un nouveau ministère Richelieu, — deux combinaisons, dont l’une au moins, la première, n’était qu’une intrigue.

Depuis plus de quatre ans, depuis qu’il avait été obligé de quitter les affaires devant la Chambre de 1815, M. de Talleyrand, tout plein des souvenirs de son grand rôle dans la Restauration et au congrès de Vienne, était un mécontent. Il passait sa vie à rôder autour du pouvoir, flattant tour à tour les libéraux ou les ultras, cherchant à se faire un parti, attirant l’attention par l'éclat de ses réceptions, et croyant toujours, à chaque incident nouveau, toucher au but de ses ambitions. Naturellement, la crise ouverte par la mort du duc de Berry lui paraissait l’occasion qu’il ne cessait d’attendre. Plus que jamais il se croyait l'homme du moment. Chose curieuse! Il le pensait si bien qu’il se donnait l'air d’un premier ministre préparant son cabinet, et qu’il envoyait un de ses amis, M. de Castellane, auprès de M. de Villèle pour lui offrir un portefeuille. M. de Villèle, quoiqu'il ne vit, disait-il, qu’un coin du tableau, était trop au courant des choses pour se prêter à cette comédie d’une fatuité supérieure et ne répondait même pas. Il connaissait l’invincible anti-

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pathie de Louis XVIIL pour son ancien plénipotentiaire à Vienne. Il savait que le Roi ne se résignait à se séparer de M. Decazes, — en le faisant duc, en l’envoyant de plus comme ambassadeur à Londres, — que si le duc de Richelieu acceptait la succession, et que M. de Richelieu, après s'être défendu en désespéré de rentrer au pouvoir, venait de céder aux instances de Monsieur, qui avait fait un émouvant appel à sa loyauté et à son dévouement. Au moment où M. de Talleyrand offrait des portefeuilles, c'était déjà fait; M. de Villèle le savait, il écrivait, dans ces jours troublés, à madame de Villèle : « Tout était décidé dès dimanche matin. Tu dois penser combien il était curieux, pour ceux qui le savaient, de voir marcher au milieu de tout cela l'intrigue Talleyrand, se croyant elle-même au moment d'aboutir et proposant des ministères au sortir de la messe du Roi. » Le Roi ne s'était rendu qu’à la condition que le duc de Richelieu consentirait à redevenir premier miñistre, et M. de Richelieu ne s'était rendu à son tour qu'à la condition de garder, sauf M. Decazes, tous les autres ministres : M. de Serre, M. Pasquier, M. Roy, le général de Latour-Maubourg, avec l’assurance de n’avoir plus à se débattre contre lopposition intime du comte d’Artois.

Né d’une situation tragique, ce second ministère Richelieu se formait pour dénouer une crise extraordinaire, pour couvrir la royauté, pour rétablir, s'il le pouvait, la paix entre les royalistes. Ce n’était peut-être pas une solution, c'était tout au moins un ministère de circonstance et de nécessité. Dès le premier moment, M. de Villèle, quant à lui, n'avait point hésité à se déclarer tout haut ministériel, à promettre son appui au duc de Richelieu. « Nous nous sommes faits, Corbière et moi, ministériels, écrivait-1l à madame de Villèle. Le duc de Richelieu nous a envoyé chercher par Lainé. Aussitôt qu'il nous a vus,

il nous à pris par la main; il nous a dit... qu'il fallait user de beaucoup de ménagements pour conserver la majorité dans la Chambre, mais que son intention était de faire tous ses efforts pour rallier franchement les royalistes au Roi et le Roi aux royalistes; que les uns et l’autre se perdaient par leur division, et qu’il fallait qu’elle cessàt. Nous lui avons répondu que c’était notre désir et notre besoin de tous les temps, que nous le seconderions de toutes nos forces... » Ce n’était cependant pas facile, et plus que jamais M. de Villèle avait à compter avec ses amis, ces « malheureux royalistes », comme il les appelait, qu'on travaillait de toutes les manières pour les pousser à de nouvelles folies. « Hier soir, poursuivait-il, Corbière et moi réunis, nous avons eu une peine infinie à ramener nos amis, qui voulaient continuer à tout rejeter, comme sous M. Decazes. Nous avions beau leur demander où cela mênerait, ils étaient peu touchés de nos observations et demandaient à leur tour où ils arriveraient en soutenant un système aussi débile que celui-ci. La vérité est que notre situation, dans cette Chambre el avec ce gouvernement, est hérissée de difficultés. »

C’est qu’en effet, même à l’abri d’un nom symbole de loyauté, la situation n’était ni aisée ni claire, et si M. de Villèle agissait avec la prudente raison d’un homme qui ne voulait pas trop exiger, de peur de toutcompromettre, les ultras, avec l’instinct ombrageux des partis violents, ne se trompaient qu'à demi dans leurs défiances. M. de Richelieu était certainement sincère lorsqu'il voulait réconcilier les royalistes, qui, tous réunis, disait-il, n'étaient pas trop forts pour tenir tête à l’orage, lorsqu'il s’efforcait de les rallier par ses bons procédés, même par sa promesse des réparations et des emplois. Il n’entendait pas, cependant, se faire l’homme des ultras et se livrer à eux. Il élait soutenu dans cette résolution par le ministre des

affaires étrangères, M. Pasquier, qui, dans ces heures de crise, montrait autant d'activité que de courage. Il trouvait un écho de sa propre pensée chez M. de Serre, qui, éloigné par la maladie, désespéré de son inaction, écrivait de Nice au Roi, avec des nuances caractéristiques : « Jose admirer l’âme royale qui, tout en faisant au bien public, à la nécessité des temps le sacrifice de ses affections, résiste cependant aux fureurs des partis et maintient ferme le système de modération que, pour le salut de la France, Votre Majesté s’est prescrit... » M. de Richelieu, avec ses collègues, qui avaient été ceux de M. Decazes, se flattait encore de pouvoir rester fidèle à ce « système de modération », de maintenir, par son autorité persuasive, un certain équilibre entre les partis. Ilcroyait ce qu'il désirait ; ilse faisait une sénéreuse illusion, et le duc de Broglie, le jeune libéral que M. de Serre avait pris pour collaborateur, avant la catastrophe du 13 février, dans la préparation de la loi nouvelle des élections, le duc de Brogjlie pouvait écrire au garde des sceaux, qui s’agitait dans sa solitude lointaine : « ... Nous voici maintenant livrés à un ministère composé d'hommes modérés, mais sans énergie, sans esprit d'entreprise, et dont le désir ou l'illusion est de croire qu'ils vivoteront entre les deux partis, obéissant tout doucement aux ultras, en disant du mal tout haut et préparant leur règne par des mesures d'exception. Je crois, pour mon compte, la position désespérée. Le règne du Roi est fini, celui de son successeur va commencer... Le nouveau ministère supplie instamment qu'on ait confiance en lui, qu’on lui donne les lois d'exception, qu’on ne précipite pas les choses jusqu'aux ultras, et proteste de ses bonnes intentions dont je suis bien convaincu; mais que fait tout cela? Il est aisé de voir que M. de Richelieu, qui n’est là qu’à son corps défendant, ne peut résister, maintenant que le Roi est livré sans défense aux solli-

citations de sa famille (1). » M. de Broglie, en anticipant un peu, ne laissait pas de voir clair, de démêler ou de pressentir l'irrésistible force des choses.

Non sans doute, dans sa candeur d’honnête homme et dans sa clairvoyance de premier ministre, M. de Richelieu ne voulait pas être un réactionnaire. Malheureusement c'était la situation tout entière, plus forte que la volonté des hommes, qui était réactionnaire, c’est-à-dire dominée par la secrète logique du temps. Elle était réactionnaire de toute facon, d’abord par suite de l’état même de l'Europe, de l’énergie de résistance absolutiste réveillée dans les conseils du continent par les explosions révolutionnaires qui se produisaient en Espagne, en Italie. Elle était réactionnaire par ce courant d'opinion effarée que venait de créer en France le meurtre du 13 février, par ces lois d'exception sur la liberté individuelle, sur la presse que M. Decazes avait léguées en héritage, que le nouveau ministère ne croyait pas devoir répudier et qu’il ne pouvait cependant faire voter qu'avec l’appui des royalistes, — sauf les « ultras » les plus violents. Elle était réactionnaire surtout par cette loi des élections qu’on préparait depuis trois mois, qui, remaniée sous la pression des événements, finissait par n'avoir plus d'autre objet que de fortifier par les deux collèges, par le double vote, les influences conservatrices, et qui allait être pour les partis, pour le gouvernement lui-même, l'épreuve décisive.

Tant qu’il ne s'agissait que de projets vaguement ébauchés dans des conseils intimes, ce n’était rien encore, presque tout le monde sentait la nécessité d’une revision de la loi électorale. Il fallait bien cependant arriver à un résultat pratique : c'était la condition de l'appui des royalistes. On avait été d’abord détourné par les tragiques

(1) Correspondance du comte de Serre, t. LI : lettre du duc de Broglie, 23 février 1820.

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diversions du moment; on avait aussi ajourné la loi par considération pour M. de Serre, qui avait été le promoteur de la réforme et qui cherchait à réparer sous le climat de Nice une santé plus qu'à demi ruinée. Bientôt on ne pouvait plus reculer; M. de Serre, valétudinaire encore, arri- . vait pour défendre la loi, pour « monter à la brèche », comme le disait M. de Richelieu, — et le combat s’engageait! Rien de plus dramatique, de plus émouvant que cette discussion, où l’on sentait que l'esprit même et peut-être les destinées de la Restauration étaient en jeu. - D'un côté les libéraux, représentés par Camille Jordan, M. Royer-Collard, M. Benjamin Constant, le général Foy, le général La Fayette, attaquaient passionnément l’œuvre ministérielle comme un attentat contre la Charte, contre toutes les libertés, contre la société nouvelle. D’un autre côté M. de Serre, presque seul du gouvernement, malgré sa faiblesse, soutenait tous les assauts et trouvait dans son âme ardente assez d'énergie pour être sans cesse à la brèche, même pour résister à d'anciens amis comme M. Royer-Collard, quelquefois pour relever avec une éloquence pathétique les défis révolutionnaires de M. de La Fayette (1).

Entre les deux camps, M. de Villèle, préoccupé avant tout du succès, s’efforcait de maintenir ses amis. La duchesse de Broglie, qui, dans ses notes familières, a peint parfois d’un trait si vif ces séances de la Chambre, donne

(1) C'est au cours de cette discussion, une des plus mémorables des anciennes Chambres, une « lutte homérique », comme l'appelait le vieux duc de Broglie, que M. de Serre, rassemblant ses forces défaillantes, relevait un appel à l'émeute de M. de La Fayette par ces foudroyantes paroles : « Quand la guerre civile éclate, le sang est sur la tête de ceux qui l'ont provoquée. Le préopinant le sait mieux qu'un autre : il a plus d'une fois appris, la mort dans l'âme et la rougeur sur le front, que qui soulève des bandes furieuses est obligé de les suivre et presque de les conduire, »

une singulière idée de l’ascendant de ce Toulousain devenu chef de parti. « Le côté droit n’a pas soufflé, écrivait-elle un jour... M. de Villèle surveillait son armée; quand ils voulaient bouger, il leur faisait signe de se taire. Une fois il s’est levé et s’est appuyé sur le banc comme pour mieux considérer le champ de bataille. Le côté droit marche comme un seul homme. Ils ont au moins le mérite de sacrifier leur amour-propre à leur but. » A mesure que ces discussions se prolongeaient, elles ne restaient plus une simple affaire de parlement, elles se compliquaient d’émotions populaires, de collisions sanglantes des rues, d’agitations extérieures qui retentissaient jusque dans la Chambre, d’altérations et d'incidents violents qui arrachaient à M. de Serre, épuisé par vingt-cinq jours de lutte, ce cri désespéré : « Si ça ne finit pas, je finirai. Je suis abimé! »

Le combat finissait par le vote d’une loi qui, même amendée et atténuée, pouvait passer pour une victoire du royalisme. Ce n’était qu’une loi de plus, dont on ne pouvait encore prévoir les effets; mais cette loi avait justement cela de caractéristique d’abord qu’elle achevait la scission du gouvernement avec les libéraux, même avec les doctrinaires, et, avant que quelques jours fussent passés, M. de Serre avait rompu le dernier lien en excluant du conseil d’État et des fonctions publiques des hommes qui depuis cinq ans avaient été des alliés, Camille Jordan, M. Royer-Collard, M. Guizot, M. de Barante. Par cela même ce mouvement vers le royalisme pur se trouvait accentué et fortement accéléré. Le ministère Richelieu tombait par degrés du côté où il penchait : il suivait l’irrésistible

logique des choses!

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Ce n’est point cependant que, même après les derniers incidents, cette évolution royaliste, qui semblait être désormais dans la nature des choses, fût si près d’être tout à fait réalisée et que le drame ne dût avoir encore plusieurs actes avant de toucher au dénouement.

On venait de vaincre ensemble, on ne paraissait plus trop pressé de compléter le rapprochement, de sceller ostensiblement l'alliance. Sans doute on parlait à demivoix de prochains remaniements ministériels qui feraient entrer au pouvoir M. Lainé, M. de Villèle, M. Corbière, de l’admission de quelques royalistes au conseil d’État, dans les préfectures, même de la nomination de Chateaubriand, le plus retentissant et le plus embarrassant polémiste du royalisme, à une ambassade. Par une dernière illusion, M. de Richelieu, en prodiguant les gages, la bonne grâce et les bonnes paroles aux royalistes, ne voulait pas paraitre subir leurs conditions et se croyait tenu de garder vis-à-vis d’eux la dignité du pouvoir. Il hésitait, il ne se hâtait pas! Les chefs royalistes, de leur côté, ne témoignaient ni impatience ni désir d'entrer dans le gouvernement. M. Corbière, toujours prêt à partir pour la Brelagne, se hâtait de quitter Paris aussitôt après le combat qu'on venait de livrer. M. de Villèle, qu'on aurait tenu à gagner bien plus encore que Corbière, mais qui n'aurait voulu se prêter à rien sans Corbière, M. de Villèle déméêlait aisément le jeu évasif du ministère, se tenait dans la réserve et parlait de sa santé, de ses intérêts qui le rappelaient à Toulouse; il avait assez de clairvoyance pour

comprendre que rien ne pressait, qu'une décision immédiate pouvait être épineuse pour le gouvernement aussi bien que pour lui-même. Il écrivait à madame de Villèle : « Vois la difficulté des circonstances; considère qu'après avoir amené les royalistes au système de concessions qu’ils ont suivi toute la session, en acceptant un ministère à la fin, j'aurais l’air d’avoir vendu les votes de mon parti dans un but d’ambition personnelle. Vois la division des royalistes, à laquelle notre conduite a donné lieu; vois la difficulté de faire voter les plus ardents avec les ministériels lors des prochaines élections. Vois que leur animosité leur ferait lever l’étendard contre moi plus que contre tout autre. Vois où j'irais m’enfourner. » Et peu de jours après, # ajoutait : « On parle beaucoup de ton mari pour un ministère; n’en crois rien. Il n’en est autrement question que comme d’un projet dont il sera toujours fort loin de presser l’exécution et qui n’est pas assez du goût de quelques autres pour qu'il aboutisse par leur seul fait. Sois donc tranquille... On ne peut répondre pour lavenir, mais d’ici à trois on quatre mois tu n’as rien à craindre : tout ce qu'on raconte n’a aucun fondement... » Il y avait dans tout cela un peu de diplomatie.

L'alliance ne subsistait pas moins. Comment et à quel moment deviendrait-elle une réalité plus sensible et plus précise? On ne le savait pas encore. On attendait visiblement les élections qui allaient se faire à l’automne de 1820, qui devaient être la première épreuve de la loi nouvelle, du double vote, et qui pouvaient bâter ou ralentir le mouvement. Par le fait, ces élections de l’automne de 1820 suivaient, elles aussi, la logique du temps et de la situation créée depuis quelques mois. Sous la loi de 1817, les élections allaient aux libéraux; sous la loi nouvelle, elles allaient en grande majorité aux royalistes. Elles étaient peut-être d'autant plus royalistes qu’elles s’accom-

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plissaient sous l'impression d’un événement heureux, la naissance de l'enfant posthume du prince assassiné, du duc de Bordeaux, qui semblait être un dernier sourire de la fortune pour la monarchie des Bourbons. Dès lors, M. de Ricelieu, M. de Serre, M. Pasquier, sentaient qu'il n’y avait plus à reculer, qu'il fallait, avant d'aborder une session nouvelle, se décider à traiter avec les chefs royalistes, ne fût-ce que pour modérer les ardents et les impatients du parti. C'était assez curieux. M. Corbière, appelé de Rennes, ne se hâtait pas de se déranger, prenait son temps et répondait sans facon au garde des sceaux : « Vous me traitez comme un mauvais payeur en m'offrant de partager le délai qui nous reste. Je profiterai de votre condescendance sans aller au delà. » Appelé également de Toulouse, M. de Villèle arrivait de son côté. On entrait aussitôt en négociation. Malheureusement on ne négociait pas sans arrière-pensées et sans malentendus. M. de Richelieu gardait toujours cette idée fixe de maintenir intact son ancien cabinet et de faire une petite place telle quelle aux nouveaux venus dans le ministère. M. de Villèle jugeait assez dédaigneusement les propositions qu'on lui faisait et ne s’y prétait qu'avec l’assentiment de ses amis, par une sorte de condescendance, pour qu'on ne püt pas dire qu'il laissait échapper une occasion de servir la cause royaliste.

Au demeurant, tout se bornait à une combinaison assez médiocre. M. de Villèle devenait, avec M. Lainé, ministre sans portefeuille, M. Corbière recevait le titre de président du conseil supérieur de l'instruction publique, avec entrée au conseil des ministres. Du même coup, Chateaubriand avait son ambassade à Berlin, avec la promesse du titre de ministre d'État, qu'il avait perdu dans ses guerres contre la politique du 5 septembre. On faisait un pas de plus dans l’évolution, on n’avait encore rien résolu.

Ce qu’on venait d’arranger non sans peine ressemblait à un essai mal ébauché, à un expédient proposé et accepté sans conviction. Le duc de Richelieu le sentait si bien que, pour décider M. de Villèle, il lui disait « à l'oreille », avec sa naiveté de grand seigneur : « Vous sentez bien qu'avant la fin du printemps vous aurez un beau ministère en pied! » M. de Villèle, qui avait sa fierté, en avait si bien aussi le sentiment qu’il n’acceptait qu’à la condition de ne pas quitter son logement privé, et, n’ayant rien à faire dans son ministère inutile, de ne toucher aucun traitement.

Effectivement il n’y avait dans tout cela, on le sentait, rien de décisif; on ne sortait pas de l’ambiguité ou de l’équivoque. Qu’était-ce, en effet, que ce ministère ainsi remanié ou plutôt complété par une adjonction partielle et en définitive médiocrement équilibré? Il n’avait d'autre lien que la bonne volonté de quelques hommes réunis par une nécessité de circonstance; par son origine, par ses diversités morales, il ne pouvait être qu’un conflit organisé. D'un côté, les anciens ministres, unis par leur passé, restaient maitres des grandes positions, gardaient la direction des affaires, c’est-à-dire la réalité du pouvoir, et se réservaient de mesurer leurs concessions, de maintenir leur politique. D’un autre côté, les nouveaux ministres, bien qu’ils eussent été accueillis avec des velléités sensibles de confiance et même de faveur par le Roi, déjà revenu de ses préventions, les nouveaux ministres avaient l’air d’être presque des intrus, des avocats consultants admis au conseil, sans action définie et précise. M. de Villèle ne tardait pas à sentir ce qu'il y avait de faux dans cette position où il paraissait n'être qu'un représentant inutile et effacé du royalisme au pouvoir; il le sentait d'autant plus qu’il se voyait pressé, harcelé par ses amis les royalistes, décus dans leurs espérances, de plus en

plus irrités contre un ministère qui ne pouvait suffire à leurs prétentions et à leurs impatiences. M. de Villèle s’efforcait de les modérer : il réussissait souvent à les ramener; il ne les contenait parfois qu'à demi, et il ne pouvait les empêcher de témoigner leur défiance, en refusant au ministère le renouvellement de la censure des Journaux ou tout au moins en limitant ce renouvellement à trois mois. En réalité, l’antagonisme percait à travers tout et à tout propos. Les modérés du gouvernement se défendaient contre l’invasion royaliste qui les pressait de toutes parts. Les royalistes, à leur tour, se plaignaient de n'avoir dans le ministère ni une représentation suffisante ni les garanties qu'ils réclamaient. Les dissentiments étaient dans la nature des choses!

Qu’en pouvait-il résulter si ce n’est une scission nouvelle? L'expérience qu’on venait de tenter, une expérience de six mois, n'avait pas réussi. Aux premiers jours de juillet 1821, on se retrouvait en pleine crise! Le moins qu'on pût faire pour désarmer ou désintéresser les royalistes eût été de leur donner dans le pouvoir une part proportionnée à leur importance, — des ministères réels, effectifs à M. de Villèle, à M. Corbière, et le ministère de la guerre au maréchal Victor, duc de Bellune, fort engagé dans le royalisme, à la place de M. de Latour-Mauboury, éloigné des affaires par la maladie. M. de Richelieu, devant ces prétentions, hésitait, cédait, puis reculait encore. Le 27 juillet, M. de Villèle et M. Corbière se rendaient à Saint-Cloud pour prendre congé du Roi qui renouvelait auprès d’eux ses instances. « Heureusement, écrit M. de Villèle dans ses notes familières, Corbière a été inexorable, car le Roi, tendant les mains vers nous en suppliant, me mettait dans une position pénible. » Par déférence pour le Roi, les deux ministres consentaient à avoir dans la journée avec M. de Richelieu une dernière entrevue

qui restait sans résultat, — et le soir même, M. de Villèle était sur la route de Toulouse! Il avait assez d’entrevues, de colloques pénibles, et, comme son ami Corbière qui partait de son côté, il avait hâte de se dérober à des négociations inutiles, ce qu’il appelait dédaigneusement les « traitailleries ». Ils avaient choisi tous deux avec art leur moment; ils se retiraient après avoir prouvé qu'ils pouvaient se prêter aux transactions, sans avoir com promis leur crédit dans leur parti et dans la Chambre, en restant une réserve disponible pour la royauté. Par le fait même cependant, par cette retraite de M. de Villèle et de M. Corbière, que Chateaubriand complétait en quittant son ambassade de Berlin, le ministère se trouvait ramené à des conditions singulièrement difficiles. Le duc de Richelieu ne s’y méprenait pas et précisait avec une clairvoyance attristée cette situation, en écrivant à M. de Serre, alors au Mont-Dore. Il ne cachait pas ses regrets d’avoir perdu M. de Villèle, il regrettait beaucoup moins son « camarade », et il ajoutait : « Maintenant que faut-il faire? ne pas dévier de la ligne que nous avions prise, en faire peut-être un peu plus en royalisme que nous n’aurions fait avec ces messieurs, surtout au commencement, rassurer par là les royalistes et obtenir de meilleures élections, y procéder dès le 20 ou 25 septembre et ouvrir les Chambres au 15 novembre. D'ici là, nous verrons si les esprits se calment et se rapprochent. Dans le cas contraire, il ÿ aura un grand parti à prendre (1). »

Ce ministère atteint et diminué, en définitive, se trouvait entre les libéraux qu’il ne pouvait plus reconquérir et les royalistes qui, n’étant plus contenus par la présence de leurs chefs au pouvoir, recommencaient à se déchainer,

(1) Correspondance inédite du comte de Serre. — Le duc de Richelieu, en écrivant au garde des sceaux, était assez découragé, quoiqu'il affectât une certaine résolution.

dont le nombre allait s’accroitre encore par ces élections sur lesquelles comptait M. de Richelieu pour avoir une session meilleure. Placé entre tous les camps, M. de Villèle se plaisait dans une réserve que quelques mois de retraite à Toulouse lui rendaient facile. À sa rentrée à Paris, peu avant la session, il mettait tous ses soins à régler ses rapports avec les ministres, à leur prouver par des visites de courtoisie que l'indépendance qu'il avait reprise ne cachait aucune préméditation d’hostilité. En gardant ses opinions, il évitait de se mêler aux agitations des partis. « Je ne veux, écrivait-il, me livrer ni aux pointus ni au ministère : Je veux me tenir dans ma ligne et rester en position d’arrêter tout net ceux qui ne seraient pas raisonnables et voudraient compromettre l'intérêt du Roi et du pays. » Il résistait plus que jamais, surtout à ceux de ses ardents amis qui ne parlaient de rien moins que de rouvrir contre le ministère une campagne à outrance, fût-ce par une coalition avec l’extrême gauche. Un jour, il recevait la visite d’un jeune et fougueux royaliste du temps, M. Delalot, qui venait le presser de se mettre à la tête de cette campagne d'opposition. « Après beaucoup d’autres observations, écrit M. de Villèle, je lui ai fait celle de l'impossibilité d'amener ce faux système à une solution, à moins de combiner un ministère de droite et de gauche... — Il m'a répondu de suite : — Eh! pourquoi pas? — J'ai reparti : — Pour cela, ne comptez pas sur moi! Et je me suis levé, le reconduisant jusqu’à ma porte, que J'ai ouverte... Depuis, nous n'avons plus échangé une seule parole ensemble. »

On touchait pourtant au moment où ce que proposait M. Delalot se réalisait au moins en partie, où ultras et révolutionnaires coalisés réussissaient à faire sanctionner par la Chambre une adresse au Roi, avec cette phrase que M. de Villèle, pour sa part, refusait de voter : « Nous nous

félicitons avec vous, Sire, des relations amicales qui existent entre vous et les puissances étrangères, dans la juste confiance que cette paix précieuse n’est achetée par aucun sacrifice incompatible avec l'honneur de la nation et la dignité de votre couronne. » Votée un peu par surprise, cette phrase était une injure pour le Roi qui refusait d’abord de recevoir l'adresse, et ne la recevait en définitive qu’en répondant avec sévérité; elle était aussi une offense gratuite pour le duc de Richelieu, l’homme qui depuis la Restauration avait fait le plus pour délivrer la France de l’occupation étrangère. Elle dévoilait enfin une situation presque révolutionnaire où un vote de défiance injurieuse n'avait été possible que par l'alliance des « ultras » qu’on appelait maintenant les « pointus » avec les libéraux les plus avancés. Il ne restait plus pour le ministère d'autre alternative que d’obtenir du Roi la dissolution de la Chambre ou de se retirer. — Dissoudre la Chambre dans cette confusion des partis, rouvrir dans le pays tout entier des luttes plus passionnées, plus implacables que jamais, c’était une grosse partie à jouer. Le Roi, bien qu’il eût été offensé de l'adresse des députés et qu'il eût répondu avec une hauteur assez menacante, paraissait peu disposé à aller jusqu’à « casser » la Chambre, jusqu’à recommencer le 5 septembre. Le duc de Richelieu, après avoir proposé sans conviction bien vive la dissolution, y renoncçait sans regret et préférait se retirer. Cet honnête homme, plus perplexe que résolu, dépaysé dans les manèges parlementaires, éprouvait d’ailleurs un dégoût du pouvoir mêlé d’irritation. Il voyait dans la défection d’une partie des royalistes une vraie déloyauté, presque une trahison de Monsieur, qui s’était engagé avec lui « sur sa parole de gentilhomme », et lui avait promis, avec son appui, l’appui de ses amis. Les autres ministres, par honneur ou par calcul, se croyaient obligés

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de suivre M. de Richelieu dans sa retraite, de partager sa fortune. Le dernier ministère qui pouvait se rattacher encore à la politique du 5 septembre avait vécu, et la logique des choses désignait pour le pouvoir celui qui n’avait cessé d’être le chef le plus habile, le plus modéré de l’opposition royaliste, qui, sans perdre son crédit dans son parti, avait su éviter de se compromettre, soit dans la guerre contre M. de Richelieu, soit dans des manifestations blessantes pour le Roi lui-même. M. de Villèle semblait désormais l’homme de la situation, le ministre d’une transition que tout conspirait à préparer.

Et maintenant qu'on ressaisisse ces faits dans leur enchainement; qu’on rassemble les traits saillants de cette histoire qui commence dès 1815 pour ne plus s’interrompre, où tout se mêle, et les agitations parlementaires et les influences de cour et les émotions d’un pays remué par les révolutions. À peine rentrés de l’exil ou sortis de leurs retraites rurales, les royalistes enivrés de cette prodigieuse résurrection d’une monarchie qui semblait à jamais perdue, pleins de naïfs fanatismes et d'illusions, croient déjà voir renaitre la France d’autrefois et retrouver leurs privilèges, leurs titres, le pouvoir, comme si rien ne s'était passé en France depuis un quart de siècle, Ils échouent par l'excès même de leurs prétentions surannées, par la sagesse du Roi. Ils sont vaincus, dispersés par un appel au pays qui ressemble à un coup d’État, qui affermit dans les conseils du prince une politique de modération destinée à réconcilier la France nouvelle avec

la vieille dynastie, — et en voilà pour cinq ans! — Cinq années durant ils ne sont plus qu'une opposition décimée et impuissante. Ce n’est que par degrés qu’ils se relèvent, en luttant pied à pied, en retrouvant par la tactique et par l'expérience ce qu'ils ont perdu par leurs passions. Par eux-mêmes, livrés à leurs propres forces, ils ne pourraient sans doute rien encore de longtemps, au moins jusqu’à la mort du roi Louis XVIII, qui les tient en suspicion. Les circonstances les favorisent et conspirent pour eux. Comme toutes les oppositions, ils profitent d’année en année des fautes ou des mécomptes de leurs adversaires. Les libéraux ne tardent pas à leur donner des armes en compromettant leur propre cause par des apparitions de l'esprit de sédition. L'élection de Grégoire tue la loi de 1817 faite dans l'intérêt du libéralisme bourgeois et contre les « ultras », en alarmant la prévoyance des ministres de la réconciliation. L’assassinat du duc de Berry perd à jamais M. Decazes, rapproche le Roi de son frère, le comte d'Artois, porte un irréparable coup à la politique modérée et réveille le sentiment dynastique. Le danger révolutionnaire éclipse le danger « ultra ». Les royalistes ne sont plus désormais impossibles au pouvoir, où ils vont renouer la tradition de 1815 en s’assouplissant à des circonstances nouvelles. La logique des choses préside à cette évolution. M. de Villèle, par son habileté, son tact et son esprit de conduite, n’a pas peu contribué pour sa part à préparer cette revanche, ce retour de fortune pour les royalistes.

Tout se tient dans les mouvements de la politique ; mais il y a parfois dans les affaires humaines des influences mystérieuses aussi puissantes que les influences visibles, et ici c’est une main de femme qui décide peut-être cette crise des opinions et des partis. Un jeune royaliste du temps, de grande naissance, personnage de cour, dévoué

au comte d’Artois, brillant, mais assez vain, assez présomptueux, M. Sosthènes de La Rochefoucauld, a raconté lui-même ce chapitre de l’histoire secrète de la Restauration, où il s’était fait un rôle un peu étrange (1). C’est par lui que déjà, au temps de la faveur de M. Decazes, avait été introduite avec art et avec talent auprès du vieux Roi une jeune femme qu’on destinait à une mission encore inconnue. Madame du Cayla avait été conduite aux Tuileries sous prétexte d’invoquer la protection du souverain dans ses embarras de famille, et sa beauté, sa grâce, son esprit, n'avaient pas tardé à toucher le cœur du vieux prince qui, tout attaché qu’il fût encore à M. Decazes, ne pouvait échapper longtemps à une influence délicatement exercée. Bientôt madame du Cayla, en se défendant avec une apparente modestie, avait gagné un véritable empire; elle avait à toute heure du jour ses entrées privilégiées dans le cabinet de Louis XVIII. Une correspondance de tous les instants, désirée, recherchée par le vieux prince, complétait cette intimité. Madame du Cayla était chargée de capter l'esprit du Roi, de lincliner de plus en plus à une réconciliation avec Monsieur, avec les royalistes. Par une pente insensible, sans être encore tout à fait détaché de la politique qu'il suivait depuis cinq ans et qu'il croyait sienne, le Roi en venait à consulter surtout cette jeune femme; il aimait sa conversation et ne s’offensait pas des hardiesses de son langage.

Au moment où s’ouvrait la crise du ministère Richelieu, où s’agitait dans le conseil la question de la dissolution de la Chambre ou la retraite définitive du dernier cabinet modéré, l'intrigue secrète redoublait d'activité.

(1) Mémoires de M. le vicom'e de La Rochefoucauld. — Rien de plus singulier que ces Mémoires, qui n'ont, d'ailleurs, d'autre mérite que d'être un des plus curieux spécimens de la suffisance et de la naïveté dans le récit de choses équivoques.

On tremblait de voir l’occasion échapper. Un matin de ce mois de décembre 1821, il y avait jusqu’à cinq et six billets tout brûlants d’impatience échangés entre Louis XVIII et la favorite, d'heure en heure plus pressante. M. Sosthènes de La Rochefoucauld se rendait chez M. de Villèle pour le mettre au courant de ce qui se passait et le préparer à un prochain appel du Roi. M. de Villèle paraissait plus surpris que flatté des confidences de son interlocuteur sur son rôle auprès de la favorite et sur le rôle de la favorite auprès du Roi. Il ne pouvait cependant douter de exactitude des informations du jeune faiseur de ministres. M. Sosthènes de La Rochefoucauld lui avait dit qu’il recevrait dans la journée un billet de la main même du Roi l'appelant le soir aux Tuileries avec M. Corbière. De fait, il recevait en plein diner, chez M. de Castelba ac, le billet annoncé : madame du Cayla avait triomphé! Et voilà comment une intrigue de cour dénouait toute une situation politique; c’est ainsi que M. de Villèle se trouvait chargé par le roi Louis XVIIT de former un nouveau ministère. Il ne laissait pas d’être embarrassé. Au fond, il aurait préféré entrer au pouvoir avec le duc de Richelieu et quelques-uns de ses collègues, M. Roy, que M. Corbière appelait « un dogue couché sur sa caisse », M. de Serre qui venait de se signaler par la courageuse sincérité de son royalisme comme par l'éclat de son éloquence;. mais les anciens ministres, liés d'honneur entre eux, déclinaient ses propositions, prétendant resler ou se retirer ensemble. D'un autre côté, il ne pouvait choisir ses nouveaux collègues parmi les royalistes qui avaient voté l’adresse dont le Roi avait été offensé. M. de Villèle tranchait alors la difficulté par une combinaison qui n’était ni bien brillante, ni trop compromettante, — gardant modestement pour lui-même le ministère des finances, plaçant le « camavade » Corbière au ministère de l’intérieur et appelant à

la guerre le maréchal de Bellune, à la marine M. de Clermont-Tonnerre, aux affaires étrangères M. Mathieu de Montmorency, aux sceaux, un jeune magistrat audacieux et encore peu connu, M. de Peyronnet. C'était l’œuvre d’un homme qui préférait la réalité à l’ostentation du pouvoir — et qui avait commencé par laisser en suspens la question délicate de la présidence du conseil pour éviter de soulever du premier coup de trop vives susceptibilités.

Lorsque ce ministère faisait son apparition, il provoquait plus de surprise et de quolibets que de colère. M. de Talleyrand, cet éternel prétendant au pouvoir, ne lui épargnait pas ses plaisanteries, M. de Sémonville avait son mot piquant : « C’est Monsieur qui escompte son règne! » M. Royer-Collard, en le voyant passer à sa première entrée dans la Chambre, disait dédaigneusement : « Ce sont des pygmées! » M. de Serre lui-même, qu’on avait vainement pressé de rester à la chancellerie, ne croyait pas à la durée du nouveau cabinet, et comme tout le monde, ne lui donnait pas plus de trois mois de vie, s’il les avait. — Ce ministère allait durer six ans et coincider avec un changement de règne, avec quelques-uns des événements les plus sérieux du temps!

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