L. Veuillot, Premiers mélanges, VI, p
Berryer ne se fit aucune illusion sur les conséquences de ce vote. S'il se résignait et engageait ses amis à s'en tenir à la légalité, il prévoyait bien que Louis Bonaparte ne se résignerait pas si facilement. Les événements se précipitèrent plus qu'il ne le pensait lui-même. Ajournée vers le commencement d'août, l'Assemblée reprit ses séances le 4 novembre. Ses jours étaient comptés; elle n'avait plus même un mois à vivre. La guerre entre les deux pouvoirs reprit dès le premier jour par une proposition présidentielle très significative. Il fit demander à l'Assemblée d'abroger la loi du 31 mai et d'en revenir au suffrage universel sans restriction. Cette mesure avait, aux yeux du prince, le double avantage d'accroître sa propre popularité et de diviser davantage l'Assemblée. En effet, la gauche accueillit le projet avec des cris de joie. C'est à peine si Berryer put se faire entendre lorsqu'il se leva pour combattre l'urgence. « Ne m'interrompez point par des murmures, s'écriait-il. Ceux que vous élevez contre moi me satisfont et me confirment dans mes résolutions et dans la conduite que j'ai tenue. » Et il demanda qu'avant de déclarer l'urgence une commission fût nommée pour examiner les dangers de la situation. Sa proposition fut repoussée, a non point parce qu'elle n'avait pas assez de clarté, mais parce qu'elle en avait trop; » l'urgence réclamée par le ministère eut le même sort.
En présence des bruits de coup d'État qui circulaient dans le pays, les questeurs demandèrent que le décret qui attribuait au président de l'Assemblée le droit de requérir directement les troupes fût promulgué comme loi, mis à l'ordre du jour de l'armée et affiché dans les casernes. Malgré les
efforts de Thiers et de Berryer, raveuglement de la gauche fit rejeter cette proposition salutaire. « La victime était désarmée, dit Odilon Barrot, il ne restait plus qu'à la frapper. »
Libre de fixer le jour et l'heure, le prince, qui depuis longtemps était prêt, choisit le 2 décembre, anniversaire d'Austerlitz. Dans la nuit, le palais de l'Assemblée fut occupé; seize représentants et quarante chefs populaires furent écroués à Mazas, des décrets dissolvant l'Assemblée et réglant l'appel au peuple affichés dans Paris.
Berryer apprit de bonne heure par M. Benoist d'Azy ce qui venait de se passer. Un certain nombre de représentants s'étaient réunis chez M. Daru, vice-président de l'Assemblée, pour protester contre la violence. Berryer et son ami y allèrent aussitôt, mais ils trouvèrent les portes de l'hôtel occupées par des chasseurs de Vincennes et ne purent entrer. Le Palais-Bourbon était également cerné, et les trente ou quarante députés qui réussirent à pénétrer dans la salle des séances lurent dispersés par la force.
Cependant Berryer et Benoist d'Azy, prévenus que les représentants se groupaient à la mairie du X® arrondissement S y coururent. Cet édifice était situé rue de Grenelle-Saint-Germain, près du carrefour de la Croix-Rouge. A chaque instant arrivaient de nouveaux députés de droite et de gauche. Vers dix heures, on en comptait déjà près de 200.
Ils s'installèrent dans la grande salle de la mairie. Au fond une longue table où s'établit le bureau. En l'absence de M. Dupin, qui s'était arrêté ou fait arrêter, M. Benoist d'Azy présida, ayant à ses côtés M. Vitet et trois secrétaires. A l'autre extrémité, derrière les députés, une foule sympathique et silencieuse, quelques gardes nationaux prêts à