De Falloux, Mémoires, t. II
•1. Ofhivres parlcm., V, p. lyu.
mairie, Berryer prit l'écharpc de M. de Kerdrel, s'approcha de la fenêtre, la fit ouvrir, et s'adressant au peuple il lui annonça, au milieu des acclamations, « que l'Assemblée, régulièrement réunie en nombre plus que suffisant pour la validité de ses décrets, avait prononcé la déchéance du président de la république, que le commandement supérieur de l'armée et de la garde nationale était confié au général Oudinot et que son chef d'état-major était M. Tamisier ', »
Cependant des troupes arrivent rue de Grenelle-Saint- Germain, refoulent le peuple et se massent autour de la mairie. Presque aussitôt un capitaine monte l'escalier et se présente à la porte de la salle avec douze chasseurs. Devant l'attitude digne et énergique de M. Vitet, il se retire. On demande des ordres au ministre de la guerre. Saint-Arnaud répond de faire évacuer la mairie et d'arrêter les députés qui n'obéiraient pas sur-le-champ. Le général Forey, qui dirige l'opération, n'hésite plus. Sur son ordre, commissaires, chasseurs et agents de police s'élancent, et sans écouter les protestations mettent la main sur les députés et les entraînent. Dans la rue ils ne sont pas libres. On les range entre deux haies de soldats. Le général Forey prend la tête du cortège et se dirige vers la caserne du quai d'Orsay. Sur le passage des députés une partie de la foule crie : Vive l'Assemblée ! Vive la constitution ! l'autre reste indifférente ou moqueuse. Beaucoup se figurent qu'on ramène en triomphe les députés au Palais-Bourbon.
« On nous avait lâchés dans la cour de la caserne comme on lâche un troupeau dans un pré, dit M. de Falloux, et nous mîmes cette sorte de liberté à profit pour procéder à un appel nominal auquel nous attachions tous le même prix ; puis
i. Œuvres parlem., V, p. loti.
la nuit venant et le brouillard s'épaississant, on nous fit entrei pêle-mêle dans une vaste salle. » MM. de Falloux, Berryeret Rességuier partagèrent la chambre que leur offrit un officier de leur connaissance.
« Vers dix heures du soir, vacarme dans la cour, hportes et les grilles tournaient à grand bruit sur leurs gond. -5. Quelque chose entrait qui roulait comme un tonnerre. On se pencha aux fenêtres et Ton aperçut, arrêté au bas de l'escalier, une espèce de gros coffre oblong, peint en noir, en jaune, en rouge et en vert; porté sur quatre roues, attelé de chevaux de poste et entouré d'hommes à longues redingotes et à figures farouches, tenant des torches. Dans l'ombre, et l'imagination aidant, ce chariot paraissait tout noir. On y voyait une porte, mais pas d'autre ouverture. Gela ressemblait à un grand cercueil roulant.
« — Qu'est-ce ni*.^. c'est que ça? C'est un corbillard?
« — Non, c'est une voitures cellulaire.
« — Et ces gens-là, ce sont des croque-morts?
« — Non, ce sont des guichetiers.
« — Et pour qui ça vient-il ?
« — Pour vous. Messieurs, cria une voix.
« C'était la voix d'un officier; et ce qui venait d'entrer, c'était, en effet, une voiture cellulaire.
« .... Quelques-uns la touchaient, et n'en croyaient pas leurs yeux. M. Piscatory se croisait avec M. Chambolle et lui criait :
« — Je pars là dedans !
« M. Berryer rencontrait Eugène Sue, et ils échangeaient ce dialogue :
« — Où allez-vous?
« — Au mont Valérien. Et vous?
« — Je ne sais pas.
— S49 — ot A dix heures et demie, l'appel commença pour le départ.... Les représentants, appelés deux par deux, défilaient dans la salle basse devant les estafiers, puis on les faisait monter dans la boîte à voleurs '. »
Comme Berryer s'indignait, le colonel Feray dit : « Il faut en prendre votre parti. Messieurs; toute l'armée est engagée dans cet événement. Elle ira jusqu'au bout, coûte que coûte. » Ce colonel Feray avait épousé la fille du maréchal Bugeaud. Sur quoi M. de Montebello fit cette réflexion : « C'est aujourd'hui le jour anniversaire d'Austerlitz, et voilà le gendre du maréchal Bugeaud qui fait monter le fils du maréchal Lannes dans une voiture de galérien. »
La voiture qui emmenait Berryer prit la route de Vincennes. On y arriva avant le jour. Les représentants s'installèrent de leur mieux dans les couchettes de la chambrée. Berryer se trouva auprès de M. Odilon Barrot. Ce dernier, qui ne quittait jamais le ton solennel, se mit à dire du fond de son lit : « Eh bien, Berryer, il sera donc écrit qu'après plus de soixante ans écoulés depuis 1789, nous voilà réduits, toi et moi, à voir de nouveau la force triompher du droit. N'est-ce pas bien humiliant? — Tais-toi, Barrot! » répondit simplement Berryer, « l'homme du monde qui comprenait le moins et qui dédaignait le plus l'art de poser. M. Barrot et M. Berryer, à leur insu, se peignent là tout entiers 2. » Ajoutons que dans la journée, Berryer et ses amis purent s'installer dans les appartements du duc de Montpensier. Quand il n'y eut plus de résistance à redouter, on remit les députés en liberté. En sortant de Vincennes, le grand orateur était fermement résolu à renoncer à la politique. Lorsque le prince Napoléon demanda au pays de ratifier son