‹ Berryer, sa vie et ses œuvres 1790-1868Chapitre 190 sur 230 · Lettres d'E. Dclacroir. I, p · texte numérisé non relu

Lettres d'E. Dclacroir. I, p

loppe fièrement dans sa souffrance, et porte à son tour sur ses contemporains, sur ses rivaux surtout, Delaroclie, Flandrin, Ingres, etc., des jugements excessifs. On le verra bien par son Journal.

Berryer, au contraire, est une nature exubérante de joie. Il porte vaillamment ses peines, et Dieu sait s'il en a de cruelles et de toute sorte. Il lui reste assez de force pour en communiquer aux autres. Aussi voyons-nous souvent les âmes sombres et désespérées se tourner vers cette àme pleine de lumière et de vie : « Mon pauvre cœur se repose dans le vôtre, lui disait Lamennais, et là il sent que tout n'est pas douleur et tristesse sur la terre. » Ainsi fait souvent Eug. Delacroix. Un jour, une heure, passés avec Berryer, qu'il appelle « le meilleur des hommes et des génies, » suffisent pour lui rendre l'énergie et l'élan vers l'idéal. Souvent il serait tenté de maudire l'espèce humaine : « Mais, écrit-il à Berryer, elle contient heureusement quelques exemples de dignité et sujets de vénération. Vous, que tout le monde admire et que j'aime tendrement par-dessus le marché, vous êtes un de ces modèles qui encouragent et qui consolent. J'ai besoin de cela; je m'attriste et je m'ennuie; la vie est ce que vous savez. Les années qui s'accumulent sont loin de lui donner du prix.... »

A vrai dire, de secrètes affinités ne manquent point entre ces deux âmes. S'ils ne vivent pas de la même vie, Delacroix et Berryer apprécient l'un chez l'autre l'élévation de l'esprit et la fierté des sentiments. N'ont-ils point d'ailleurs les mêmes goûts littéraires et artistiques? « Quel bonheur, s'écrie le peintre, de trouver chez vous égales sympathies et égales antipathies!.... » Pour Racine et Molière, par exemple, dont ils jouent parfois ensemble des scènes entières. M""^ Jaubert affirme même que la passion musicale fut la base de leurs premières relations. En musique, ils préfèrent à tous

les autres leur ami commun Rossini. « C'est le Rubens de la musique! » s'écrie Delacroix. Tous trois, d'ailleurs, sont éminemment coloristes. Delacroix peint comme Berryer parle. Il se rattache, dit-il lui-même, à ces maîtres de la peinture qui, comme les orateurs, « sont entraînés par une sorte de verve qui est dans le sang et dans la main, i « Il a, dit très bien M. de Lacombe, le transport de l'orateur qui veut épancher les idées dont il déborde, qui précipite sa parole sans se soucier de la phrase, entraînant dans sa flamme, à travers les scories de l'improvisation, un auditoire frémissant avec lui. Delacroix met sa passion sur la toile; le dessin sera parfois indécis, les effets heurtés, les détais inachevés. Mais un torrent dô vie circule dans l'ensemble, la lumière inonde les horizons.... C'est là ce que Berryer admire en lui.... la sincérité et la passion, la vérité et la liberté '. »

Unis de la sorte, les deux amis se voient souvent. Chaque année Delacroix vient à Augerville. Pour l'attirer Berryer s'ingénie. Il lui décrit tantôt les beautés de la campagne, tantôt les charmes de la société qui l'attend :

« .... J'espère pouvoir rester ici jusqu'à la Quasimodo. Ah! que je ferais joyeusement provision de bon sang si vous pouviez venir pendant huit ou dix jours respirer avec moi mes lilas, mes sainte-lucies, mes giroflées, l'exquise senteur des prés verdissants et de la feuillée naissante.... »

« Je ne vous promets pas autre musique que les premiers chants du rossignol, qui valent bien ceux de Schumann et autres Orphées de l'avenir.... »

Et le peintre se décide :

« Vous me proposez, répond-il, une chose dont je meurs d'envie, c'est d'aller vous tenir compagnie à Augerville,

1, M. de Lacombe, Corresp. du JO avril ISSô.

que j'aime presque autant que vous ou plutôt à cause de vous. »

En 1854, il y fait deux séjours, aux mois de mai et de novembre. Dans son Journal, il nous décrit son voyage en voiture sur la route poudreuse d'Étampes et ses impressions en arrivant à la demeure seigneuriale de son ami. Combien il y trouve la vie douce et reposante! C'est un farniente charmant. Veut-il se promener, il prend mille précautions et revêt des costumes variés correspondant aux différents degrés du thermomètre. A peine dehors, tout l'arrête, la pelouse du parc, le banc vert au détour d'une allée, la maison perdue sous les massifs du bois, le petit chemin qui longe le mur et grimpe sur le coteau, l'eau dormante où se réfléchit l'image renversée des peupliers. La fleur surtout le séduit parce qu'elle est revêtue de brillantes couleurs. Toutefois il travaille peu. C'est à peine si de temps à autre on le voit esquisser le magnifique taureau de la ferme, quelque poulain dans la prairie, des enfants qui pèchent assis sur un pont, ou l'un des grands pins d'Italie du parc. En revanche, à Augerville plus que partout ailleurs, il a le temps d'écrire son Journal et il n'y manque pas. Il le fait sur de longs agendas, de forme allongée, recouverts de toile grossière comme les cahiers de comptes des cuisinières. En mai 1834, Mgr Dupanloup arrive au château : il doit donner la confirmation le lendemain. Quelques instants lui suffisent pour faire la conquête du peintre. C'est un évêque charmant, distingué, écrit celui-ci, mais que doit-il penser de ma science théologique, après les objections que je lui ai faites sur le péché originel ?

Le lendemain, Delacroix assiste à la cérémonie au milieu des paysans. Quand l'évêque, la mitre au front et revêtu de la chape d'or, fait le tour de la petite église, bénissant

à la fois les tombes du cimetière et la foule agenouillée, le grand artiste est ému, il confesse la beauté de la religion et se promet de faire pour la paroisse une statue de saint Pierre. Le 2 novembre de la même année il assiste à la messe, suivant sa coutume à Augerville, et le sermon sur les Béatitudes lui inspire de pieuses réflexions. C'est que s'il n'a pas, comme Berryer, le bonheur d'une foi profonde, Delacroix a du moins le respect sincère de la relig-ion. Il exprime quelque part le regret de n'avoir pas vécu au moyen âge pour en partager les croyances. « Les hommes étaient heureux alors, écrit-il, l'art du moyen âge et de la renaissance élèvent l'âme et la forcent à sortir d'elle-même et à regarder plus haut un idéal surnaturel. » Aussi les sujets religieux, les grandes scènes de l'Écriture sollicitent son génie. Qui ne se rappelle son Jésus clans la barque de 1853? Le Christ dort paisible au fond du frêle esquif. Au dehors, ciel sinistre, mer déchaînée, flots furieux menaçant de tout engloutir. Affolés de terreur, les apôtres se penchent pour réveiller le Maître, seul capable d'apaiser les tempêtes de la mer, les révolutions des sociétés et les orages du cœur humain.

Nous savons encore que la musique était pour Delacroix une des grandes jouissances d'Augerville, et M""* Jaubert nous décrit ainsi l'attitude des deux amis écoutant une délicieuse rêverie de Chopin.

« Accoudé sur une table basse, notre grand peintre caressait de sa main pâle et nerveuse une abondante et sombre chevelure, à reflets bleuâtres comme de l'acier bronzé. Son regard, à la fois voilé et lointain, semblait atteindre la pensée du compositeur, tandis que le puissant orateur, l'œil humide, sa large poitrine oppressée, troublé par l'étrange harmonie des accords plaintifs, demeurait immobile comme si quelque vision funèbre lui fût apparue. A la dernière vibration de ce

ton mélancolique, le silence succéda. BeiT3'er le rompit en s'écriant : « Quel diable d'homme que ce Polonais! il remue les tombes, évoque les morts ' ! »

Cependant les jours s'écoulent. « Je n'aurais rien à souhaiter que de mener longtemps cette vie, déclare Delacroix ; mais il faut de la raison. » Et il part. Rentré à Ghamprosay il écrit à Berryer :

cr Que de fois j'ai pensé à vous ! Vos bons soins, l'amitié que vous avez la bonté de me montrer, me rendent le souvenir d'Augerville bien délicieux. Le contraste est parfait à présent, je veux dire complet. Je suis encore souffreteux : plus de ces belles courses en plein air et dans la société la plus agréable ; par conséquent plus de ce bel appétit et encore moins de cet inimitable esprit dont vous assaisonniez les repas, etc. » Leurs relations continuent ainsi pleines oe tx>ïdialité et d'abandon. A Paris, les deux amis se voient souvent. Le jour de sa réception à l'Académie française, le grand orateur veut avoir son cousin près de lui. D'aiMeurs cemi-ci réclame instamment cette faveur : «• Je n'ai quasiment que des ennemis dans le palais Mazarin, lui écrit-il. Ils me veulent à la porte de toutes les façons. Recevez-moi au moins pour ce jour qui m'est cher à plus d'un titre. » Pendant longtemps, malgré son éclatant succès à l'Exposition universelle de 1855, Delacroix se voit repoussé de l'Institut et signe ironiquement ses articles de la Revue des Deux Mondes : Eugène Delacroix, membre de V Académie d'Amsterdam. Enfin, grâce à l'intervention de Berryer et de quelques amis, il est élu en 1857, et remercie avec effusion « son confrère académique. » Aussitôt qu'il peut trouver un instant de liberté, Berryer court chez le peintre, il admire ses tableaux, il le

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