Mgr Lagrange, Vie de Mgr Dupanloup, II, p
attaché par le fond de mes entrailles, celle que j'ai servie et que je servirai jusqu'à mon dernier jour, tant que l'Age n'aura point épuisé mes forces. Je l'ai défendue sous des rois que j'aimais parce qu'ils l'avaient donnée à la France, je l'ai défendue sous une autre monarchie dont le principe fut, a mes yeux, douteux et périlleux pour ollf; je l'ai défendue comme aujourd'hui, sous la république, qui par ses excès et ses divisions l'a livrée au pouvoir qui a brisé nos institutions libérales. Cette liberté dont je revendique ici les droits, ma liberté n'est pas la vôtre, et je déteste la vôtre parce qu'elle tuerait la mienne ! {De bruyants applauclisse'ments éclatent au fond de la salle.)
M. le premier président. — Si ce qui vient de se passer se renouvelle, je ferai immédiatement évacuer la salle.
ilfe Berryer. — Je disais que le Siècle....
M. le premier président. — Maître Berryer, la cour vous a écouté avec patience. Mais ôvitez ce qui pourrait provoquer l'auditoire à manquer de respect ù la justice.
jlfe Berryer. — Je ne croyais pas, en défendant la liberté, provoquer un manquement de respect ù la justice
M. le premier présid.ent. — La liberté n'est pas attaquée devant la cour, vous n'avez pas à la défendre.
M^ Berryer. — Mais c'est la plus auguste des libertés qui est en question et que j'ai à défendre ! C'est la liberté de la foi, de la conscience, de l'honneur l C'est le droit d'un évèque ! C'est son devoir plus grand encore que son droit ! C'est le libre exercice de la puissance qu'il tient de Dieu même ! C'est cette liberté que je viens revendiquer ! L'évoque d'Orléans en a-t-il fait un usage coupable ? Dans cette lutte dont il convenait d'examiner en quelques mots le principe et le caractère, a-t-il adressé des imputations excessives à un adversaire qui ne les méritait pas ? C'est là la question du procès, je le maintiens.
M. le premier président. — Oui, vous y êtes maintenant ».
Après Berryer, Dufaure parla avec son invincible logique ; puis révoque lui-même prit la parole au milieu d'un respectueux silence! Il remercia ses éminents défenseurs, ses nobles et généreux amis. Il rappela les outrages adressés par le Siècle à la religion, au souverain pontife, au Christ luimôme.
i. Phiidoycrii. HI, p. 421, 422.
Mais ce qui m'étonne, ajouta-t-il, c'est qu'après cela vous veniez nous parler d'honneur !
L'honneur ! l'honneur ! Ah 1 vous en parlez à votre aise. Croyezvous donc, parce que nous sommes prêtres, que nous n'avons ni cœur ni âme ?
Parce qu'il y a en nous un double honneur, l'honneur humain et l'honneur sacerdotal, croj'ez-vous donc que chaque jour vous puissiez le blesser à coups redoublés, l'immoler à plaisir, sous les yeux de ces cinquante mille abonnés et de ce million de lecteurs dont votre défenseur parlait tout à l'heure, sans que nous le sentions, sans que nous poussions un cri ? Les martyrs mouraient en silence...., mais quand on outrageait en eux leur foi, leurs frères, leur père, leur mère, leur Dieu, ils élevaient la voix et protestaient ! Et rien n'a pu éteindre cette voix...., et la conscience du genre humain est demeurée avec eux.
Vous vous étonnez de mon émotion ?.... Mais cette Église insultée par vous chaque jour.... vous ne savez donc pas que je n'en suis pas seulement l'évêque ? J'en suis le fils, elle est ma mère. Et quand un fils voit sans cesse, sous les yeux du monde entier, indignement outrager ce qu'il a de plus cher au monde, vous voulez qu'il ne sente rien, qu'il ne dise rien et qu'il n'y ait pas même un cri contre vous dans son ùme indignée i !
Cette fois la vérité triompha; le Siècle et les héritiers Rousseau furent déboutés de leurs plaintes et condamnés aux dépens.
Berryer avait alors soixante et onze ans; mais il ne songeait pas au repos ; il n'3^ songea jamais et resta sur la brèche jusqu'à la mort. Ce prétendu paresseux était prodigieusement actif.
Ah ! mon cher cousin, écrivait-il vers cette époque à Eug. Delacroix, que je V'US félicite de vivre loin des procès ! Je suis même disposé à croire que vous vous gardez bien de lire dans les journaux les comptes rendus de ces vilains débats judiciaires. Aussi ignorez-vous ce que je suis devenu depuis six semaines. Après avoir fait condam-